Voici les armes de Mgr de Laval : “ D’or, à la
cantonnée de seize alérions d’azur, chargée de cinq coquilles d aigent.
2 Mémoires sur la vie de M. de Laval.
Montigny, pour reprendre le nom générique de la famille de Laval.
Du côté materne], la naissance de François de Laval était aussi très honorable. Hugues de Laval, seigneur de Montigny, avait épousé, le premier octobre 1617, Michelle de Péricard, fille de Nicolas de Péricard, seigneur de Saint- Etienne, en Normandie. La famille de Péricard était de noblesse de robe. Elle avait occupé des charges importantes au parlement de Normandie. Une branche de cette famille s’était établie en Champagne; c’est d’elle que sortait Mme de Montigny h Un grand nombre d’évêques appartenaient aussi à cette illustre famille, et l’un d’eux, François de Péricard, cousin germain 2 de la mère de Mgr de Laval, occupait précisément le siège d’Evreux, vers l’époque de la naissance de ce dernier.
Nous insistons sur ces détails, qui établissent la noblesse d’origine de Mgr de Laval. L’Eglise catholique, en effet, n’est indifférente à rien de ce qui est grand et digne de l’appréciation des hommes. Elle sait que noblesse oblige, et que celui qui sent couler dans ses veines un -sang noble et illustre, ne peut que trouver en cela un puissant encouragement a faire le bien. La vertu, dit M. de la Col om bieie, ne consiste pas dans la noblesse, car souvent la noblesse est destituée de vertu ; mais (prand elles sont
1 Cette branche avait pour armes : “ D’azur aux chevrons d’or,
accompagne en pointe d’une ancre d’argent, surmonté de trois étoiles du meme.
2 — Histoire des évêques d’Eweux.
jointes ensemble, l’une et l’autre s’entraident et s’embellissent naturellement 1.”
“ La noblesse de la naissance, a dit saint Charles Borromée, est un don et une grâce de Dieu. On ne doit point mépriser ce bienfait: ce serait une ingratitude. La noblesse est un puissant aiguillon pour pratiquer la vertu, et un grand frein pour le vice. Dans un noble, le vice est plus odieux; mais aussi la vertu resplendit avec plus d éclat, elle ressemble à une pierre précieuse enchâssée dans l’or : elle brille plus que si elle était seulement dans l’argent 2. ”
Qu’on lise avec attention les légendes du bréviaire, et l’on verra avec quel soin on y indique, suivant le cas, la généalogie des saints, leur noblesse, les hauts faits de leurs ancêtres. C’est avec le même soin que, dans les informations canoniques faites sur la conduite de ceux qui sont appelés à l’épiscopat, les témoins ne manquent jamais de rappeler, s’il y a lieu, la noblesse d’origine des candidats.
Lorsque les informations sur Mgr de Laval furent faites à Paris, le 17 juillet 1657, par le nonce Cœlius Piccolomim, les quatre témoins entendus s’accordèrent à proclamer la haute noblesse de sa famille : ;£ Il est né, disent-ils, d’une très illustre famille; ses parents sont très nobles 3.” Et ils ajoutent: “ Nous le savons, non seulement par le témoignage de plusieurs des parents du candidat, mais par celui
2 —fylvam Trie' de saint Charles Borromée t. III, p. 2^mtrijjsimis
3 lUum esse natum ex illustnssima familm ..- o paLJbusprocreaturn. (Archives du séminaire de Québec.)
de la voix publique V’ L’un de ces témoins mentionne le fait, que nous avons signalé tout à l’heure, qu’il y avait eu beaucoup d’évêques, et des évêques très distingués, dans la famille des Péricard. Il aurait pu ajouter que la famille des Montmorency - Laval en avait fourni aussi un bon nombre. On ne compte pas moins de sept archevêques ou évêques parmi les descendants de Guy de MontmorencyT seigneur de Laval. L’un d’eux, Henri de Laval, occupait précisément le siège épiscopal de la Rochelle en même temps que François de Laval occupait celui de Québec1 2.
Si l’Eglise fait un grand cas de la noblesse du sang et de l’origine, c’est surtout pour la noblesse des œuvres et des vertus qu’elle réserve sa plus haute estime. On a dit quelque part que l’Eglise catholique est une grande école de démocratie; cela est vrai surtout en ce sens que, pour elle, la vertu est toujours la vertu, qu’elle soit pratiquée par le plus humble comme par le plus noble de ses enfants. Les honneurs de ses autels sont accordés aussi bien au fils du paysan qu’au prince le plus illustre, à un saint Benoît- Joseph Labre, comme à saint Louis, roi de France, à une Germaine Cousin, comme à sainte Elizabeth de Hongrie ou à sainte Jeanne de Chantal.
La lamille de Laval, en général, dans ses différentes blanches, se distingua toujours par sa piété et son attachement a la religion. Du temps de Mgr de Laval, il y en avait
1 Ut accepit a pluribns cognatis domini promovendi, et per famam a b omnibus.
2 — Moréri.
Paris un exemple remarquable. L’auteur de l’Essai sur l'influence de la Religion nous le signale en ces termes : “ Deux frères, Hilaire de Laval, marquis de Laval- Lésay, et Guy de Laval, marquis de la Plesse, furent également recommandables par leur piété. Ils étaient fils de Pierre de Laval, baron de Lésay, et d’Isabelle Rocheouart... La prière, de pieuses lectures, la visite des pauvres, et les autres œuvres de miséricorde formaient la plus douce occupation d Hilaire. Il distribuait d’abondantes aumônes et se plaisait à décorer les églises. Il mourut subitement à Paris, le 11 février 1670.
n“ Le marquis de la Plesse, son frère, menait une vie exemplaire à la Cour, et allait de temps en temps se mettre en retraite chez les chartreux ; l’ordre et la piete régnaient dans sa maison, et son plus grand plaisir était dans des entretiens utiles sur des matières de la vie spirituelle. II mourut avant son frère, le 21 octobre 1661, laissant un fils, Pierre, marquis de Laval et de Magnac, qui épousa la fille du marquis Antoine de Fénelon, et hérita
de la piété de ses parents 1. ”
Dans la famille même de Mgr de Laval, la vertu et la piété étaient héréditaires, aussi bien que la noblesse et la valeur sur les champs de bataille. Hugues de Laval et Michelle de Péricard étaient pieux et catholiques dans toute la force du mot. C’est le témoignage qui leur fut
1 - Kssai sur l’influence de la Religion en France au XI Ile siècle.
Paris, 1824.
rendu dans les informations canoniques dont nous avons déjà parlé L Il n’est que juste de conclure que ces parents si pieux et si chrétiens durent veiller avec un soin religieux à la bonne éducation de leur famille.
Ils eurent six enfants. Les deux premiers, comme nous le verrons, moururent, jeunes encore, sur les champs de bataille, au service de la patrie 1 2. Le troisième, François, est celui qui devint évêque de Québec. Jean- Louis, le quatrième, héiita du nom et du patrimoine de Montigny, après que François eût résigné ses droits en sa faveur. Le cinquième, Henri de Laval, entra dans l’ordre des bénédictins et devint prieur de Sainte-Croix- Leuffrey. Enfin, Anne-Charlotte, la dernière de la famille, se fit religieuse, à Nantes, dans la communauté des filles du Saint-Sacrement, dont elle devint même supérieure. Elle mourut en 1685.
Tous ces personnages apparaissent plusieurs fois sur les registres de Montigny, comme parrains des enfants de la paroisse. François, en particulier, le fut quatre fois 3. Tout cela était bien conforme aux mœurs de l’époque, où le seigneur était regardé plutôt comme un père, que comme un maître rigoureux ne vivant que pour recevoir ses redevances. La dernière fois que François de Laval fut parrain, ce fut dans la famille même de son frère Jean- Louis. Il
1 — Ilium esse a plis et vere catholicis parentibus procreatum.
2 — Langevin, Notice biographique sur François de Laval de Montmorencg, Montréal, 1874.
3 — Lettre de M. l’abbé Meugnier, curé de Tillières-suv-Avre, à 1 auteur.
était alors évêque de Québec, et il signa en cette qualité l’acte de baptême de son neveu François 1 .
On connaît peu de chose des années d’enfance de Mgr de Laval, et l’on n’a pas plus l’acte de sa confirmation que celui de son baptême. Ces actes, cependant, durent être exhibés à l’Ordinaire, comme il est de rigueur dans la discipline ecclésiastique, lorsqu’il reçut les saints ordres.
On lui donna, au baptême, le nom du grand apôtre des Indes, François-Xavier 2, qui venait d’être canonisé, cette année-là même (1622), par le pape Grégoire XV. C’était de bon augure pour celui qui devait être l’apôtre du Canada, et faire revivre sur ce vaste théâtre de l’Amérique du Nord les vertus des premiers pasteurs de l’Eglise. Mgr
1 — Voici cet acte (le baptême, tel qu’on le trouve dans les registres de Montigny : “ Le Sé jour de mai 1675, a été baptisé François “ de Laval, né le 24 juin 1668, fils de Messire Jean-Louis de Laval, “ chevalier, seigneur de Montigny, et de Dame Françoise de Clieves- “ tre, sa femme. Le parrain, R P. en Dieu, Messire François de “ Laval, premier évêque de Québec, ville capitale de tous les pays de “ la Nouvelle-France. (Signé) François, Evesque de Québec.”
Comment se fait-il qu’on eût attendu si longtemps, près de sept années, pour faire baptiser cet enfant ? Il est probable qu’à cette époque, même dans les familles vraiment catholiques, on se permettait facilement de pareils retards. Ici, la raison évidente qui avait fait différer le baptême, c’est que l’on avait voulu attendre le voyage de l’évêque de Québec en Europe, pour qu’il pût conférer lui-même ce sacrement à l’aîné delà famille. D'un autre côté, Mgr de Laval était en France depuis près de trois ans, et ce n’est pour ainsi dire qu’à la veille de son départ qu’il va faire ce baptême à Montigny. . . Quoiqu’il en soif, le pieux prélat était si opposé à cette pratique de différer le baptême des enfants, qu’il la prohiba au Canada sous les peines les plus graves.
2 — Il est probable qu’il fut baptisé par le cousin de sa mère, l’évêque d’Evreux, qui avait béni l’église de Montigny quatre ans auparavant (1618). Mgr de Péricard s’appelait, lui aussi, François.
de Laval eut toujours une grande dévotion pour son glorieux patron., Au témoignage de la vénérable M. de l’Incarnation, il célébrait sa fête avec une tendre piété ; il voulut même que saint François- Xavier fût honoré, au Canada, comme le second patron du pays. Mais il avait aussi beaucoup de dévotion pour le patriarche des franciscains, saint François d’Assise ; et nous verrons qu’il avait tout d’abord choisi le jour de sa fête, le 4 octobre, pour recevoir la consécration épiscopale.
François de Laval passa ses années d’enfance, tantôt chez l’évêque d’Evreux, tantôt, et plus souvent, à la maison paternelle. C’est un avantage inappréciable pour un enfant que de grandir sous les yeux vigilants de ses parents chrétiens. Rien ne supplée complètement à cette bonne éducation que l’on reçoit d’un père et d’une mère dévoués. François de Laval remercia Dieu toute sa vie de lui avoir ménagé cette grâce. Il avait déjà quatorze ans, lorsqu’il perdit son père, qui mourut à Montigny le 11 septembre 1636, àl’âge de quarante-six ans. Il eut le bonheur de conserver sa mère beaucoup plus longtemps: elle mourut âgée de soixante ans, le 11 novembre 1659, peu de temps après le départ de son fils pour le Canada.
Lejeune de Laval était encore à la maison paternelle, lorsque arriva un événement des plus tragiques, qui remua la France tout entière, mais dont le choc se fit sentir surtout dans la famille des Montmorency, Richelieu, arrivé aux affaires depuis quelques années, avait entrepris d’affermir le pouvoir royal, en l’élevant sur les débris de la
noblesse h Abaisser et réduire l'aristocratie au profit de la royauté, telle était sa devise. On comprend que ce projet dut rencontrer une vive opposition de la part de tout ce qui était noble en France.
Henri de Montmorency, grand maréchal de France et gouverneur du Languedoc, qui s’annonçait comme un des plus grands hommes de guerre d’une époque où devaient briller Condé et Turenne, se mit à la tête des mécontents. Il accueillit dans son gouvernement Gaston, duc d’Orléans, héritier présumé de la couronne, et entreprit de lutter contre le puissant ministre ; mais il y succomba. Fait prisonnier à la bataille de Castelnaudary, et couvert de dix-huit blessures, il fut traduit au parlement de Toulouse. Ni les larmes des témoins et des soldats, ni la pitié des juges eux-mêmes ne purent le sauver. L’influence de Richelieu était là : il fut condamné à mort. Il marcha à l’échafaud avec une grandeur d’âme qui arracha des cris d’admiration. “ Les soldats qui assistèrent à son supplice, dit l’abbé Bougaud, burent de son sang et y trempèrent la
1 — Voici le jugement que le cardinal de Bausset porte sur Richelieu : “Ce ministre, dit-il, voulut asseoir les fondements d’un gou- * vernement durable sur ces principes religieux qui sont les plus fermes garants de l’ordre et de la tranquillité d’un grand empire. Cet homme, qui avait l’instinct de la politique, comme d’autres ont cru en avoir la science ; cet homme, qui n’avait pas une pensée, un sentiment, une volonté, qui n’eût pour objet l’affermissement de l’autorité et le maintien de l’ordre, savait que l’esprit de la religion est essentiellement un esprit conservateur, parce qu’elle commande toujours le respect des lois et la soumission à l’autorité publique.” ( Histoire de Fénelon, Paris, 1853, t. I, p. 10.)
pointe de leurs épées, comme si ce sang eût été capable de leur communiquer la vertu du coeur d’où il sortait 1
Quelle impression pénible de terreur et de colère dut produire parmi la noblesse française, mais surtout dans la famille des Montmorency, cette exécution infamante d’un de leurs membres les plus illustres ! On y était généralement très dévoué à la monarchie ; mais on l’aurait voulue plus clémente, plus juste et plus mesurée. L’acte despotique et cruel de Richelieu, la scène tragique de Toulouse, eurent sans doute du retentissement dans la famille du seigneur de Montigny ; le jeune François de Laval dut en entendre parler souvent ; et ces récits douloureux ne manquèrent pas d’émouvoir son âme.
Il est difficile de calculer l’influence que de pareilles choses peuvent avoir sur un esprit de huit ans. Cette influence, cependant, est toujours souverainement forte et puissante : II y a des années sacrées, celles de la jeunesse, où les sentiments et les événements se précipitent dans une âme, comme un métal en fusion qui se fixe et laisse une empreinte que les années peuvent ensuite user et déformer, mais n’effacent jamais2.” Il est permis de croire que le jeune de Laval conçut dès lors cette répulsion quasi instinctive qu’il eut toute sa vie pour l’injustice, pour les procédés arbitraires, pour les empiétements des puissants du siècle, cet amour du droit, de la
1 Histoire de sainte Chantal.
2 — Augustin Cochin, Eloge de Montalembert.
paix et de la conciliation, cette inclination à prendre le paiti du faible et de l’opprimé contre l’oppresseur, cette grande fidélité à ses amis et à tout ce qu’il croyait bon et juste, que l’on remarqua dans toute sa carrière, et qui lui gagnaient tous les cœurs.