‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 25 sur 68 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Arrivée à Québec. — Description de cette ville naissante. — Portrait de Mgr de Laval. — Il donne aux sauvages les prémices de sou zèle. — Ce que pense de lui la colonie française. — Son dévouement héroïque.

Il était déjà tard, six heures du soir 1, lorsque le vaisseau qui portait Mgr de Laval mouilla devant Québec. La nouvelle se répandit bientôt dans la ville que le vicaire^ apostolique envoyé par le souverain pontife venait d’arriver, et ce fut une agréable surprise pour tout le monde- On attendait bien, cette année, la venue d’un évêque ea Canada, mais pas si tôt. On n’avait pas été prévenu de son» arrivée, parce que, comme nous l’avons vu, le vaisseau qui devait apporter la nouvelle avait ete retarde par le mauvais temps, et n’était pas encore rendu à destination. “ Cfè retardement, dit Marie de l’Incarnation, a fait que nous avons plus tôl reçu l’évêque, que la nouvelle qui nous le promettait 2. ”

1 — Journal des jésuites.

2 — Lettre h istorique 57e.

Il fut résolu que le prélat attendrait au lendemain pour descendre à terre avec ses compagnons, et faire son entrée solennelle dans la ville.

On se ferait difficilement aujourd’hui une idée exacte de l’aspect que présentait Québec à l’époque où Mgr de Laval l’aborda pour la première fois. Les quais, les murailles, les grands édifices que l’on y voit aujourd’hui, et qui n’existaient pas alors, ont dû modifier considérablement l’apparence de ce havre, de cette colline abrupte, de ce promontoire.

A la haute ville, il n’y avait guère, alors, que les communautés et les édifices publics. Les résidences privées, les magasins et les comptoirs étaient en bas, pour la commodité du commerce, sur une lisière de terrain qui devait paraître bien plus étroite qu’aujourd’hui, surtout à marée haute, alors que la vague venait expirer au pied des maisons : çà et là pourtant, quelques quais, de forme plus ou moins primitive, destinés à faciliter le déchargement des marchandises sur la plage, ou à amarrer les nombreuses embarcations ou canots d’écorce qui étaient alors d’une utilité journalière.

La basse ville se dessinait d’une manière bien plus tranchée qu’aujourd’hui d’avec la haute ville, toutes deux se trouvant reliées par un chemin que la nature elle-même semblait avoir tracé.

Sur la colline, plus près de l’escarpement que le Vieux- 1 bâteau actuel, le solide Fort en pierre bâti par Champlain, garni de meurtrières et de canons, — arx bello muni -

tissima, comme l’appelait Mgr de Laval 1 — donnait déjà à Québec un certain aspect militaire. Le moulin de M. Denis, situé plus haut, sur le cap Diamant, formait avec ■cette forteresse un singulier contraste.

Eu face du Fort, la place d'armes, au milieu de laquelle on avait planté un mai : sur ce mai flottait, aux grandes fêtes, le drapeau aux fleurs de lis. De l’autre côté de la place d’armes, la vaste maison des Cent associés. Les rues Saint-Louis et de la Fabrique, les Ursulines, l’église paroissiale, l'Hôtel-Dieu, tout cela était à peu près aux mêmes endroits qu'aujourd’hui. Devant l’église paroissiale, la grande place; et, au delà, le couvent et la chapelle de3 jésuites. La maison Couillard devait être à peu près où se trouve l’entrée du séminaire sur le jardin, tel qu’il était avant les nouvelles constructions.

Du reste, il y avait alors beaucoup d’accidents de terrain que l’on ne voit plus ; et les défrichements n’avaient pas encore fait disparaître complètement cette épaisse forêt qui couvrait jadis le promontoire de Québec: ce qui en restait devait donner à notre ville naissante je ne sais quel ■cachet. mystérieux de grandeur. La forêt s’étendait sur les bords de la rivière Saint-Charles, jusqu’aux défrichements faits par les récollets, et à leur ancien monastère de Notre-Dame-des-Anges 2.

Du côté de Lévis, la forêt était à peu près intacte, et le spectacle de cette vaste nappe de verdure, aux nuances si

1 Relatio missinnis Canadensis, 1600.

2 — Aujourd’hui l’Hôpital-Général.

variées, qui s'élevait en amphithéâtre en face de Québec, devait être beau à voir : sur le rivage, ça et là, quelques coins défrichés, et des cabanes sauvages. La colonisation s’était développée davantage sur l’île d’Orléans, à Beauport et sur la côte Beaupré.

Il n’y avait pas, à cette époque, plus de cinq cents habitants à Québec ; et la population française de tout le Canada, dispersée sur une étendue d’environ quatre-vingt lieues, n’excédait guère 2200 âmes h

Telle était la portion de la vigne du Seigneur confiée aux soins du nouveau vicaire apostolique. Nous parlerons plus loin de la population sauvage.

On aurait tort de croire que Pâme de Mgr de Laval se sentit abattue, à la vue du peu d’avancement de la colonie, et surtout de la ville de Québec qu’il avait choisie pour sa résidence. Les hommes de Dieu voient plus loin que le dehors des choses: ils voient les âmes à sauver, le sang de Jésus-Christ à recueillir. Dieu, par un effet spécial de sa bonté, leur permet souvent de deviner avec une grande sûreté de jugement le développement futur d’une nation chrétienne : c’est ce qui donne encore plus de vraisemblance au songe allégorique que S. Em. le cardinal Taschereau attribue à Mgr de Laval.

1 — D’après M. Rameau, elle était de 300 âmes, en 1640 ; en 1648, de 8 à 900 âmes ; et en 1664, de 2500 âmes. 11 y avait, en 1659, 31 seigneuries concédées, dans tout le Canada, outre Québec et Trois- Rivières, qui étaient des établissements royaux. Il y eut plus de SO mariages dans le district de Québec, de 1650 à 1660. (La France aux colonie*. )

Le prélat, d’ailleurs, était loin d’être insensible aux beautés grandioses de notre pays. Qu’on lise son rapport de 1860 au souverain pontife : on y verra comme il avait bien saisi déjà le caractère général, l’étendue, les distances de notre pays, comme il avait admiré “ nos montagnes sauvages et élevées, nos lacs immenses comme des mers, nos fleuves majestueux, bien plus grands que ceux de l’Europe, nos rivières pleines de rapides et de chûtes superbes b” On verra surtout, par le ton général qui règne dans ces pages, comme il était rempli de courage et d’espérance, comme, tout en ne se faisant pas illusion sur l’état moral de la colonie, ni sur les dangers qu’elle courait de la part des Iroquois, il se réjouissait du grand bien qui avait déjà été opéré ici par les Pères de la Compagnie de Jésus, et des œuvres qui lui restaient à accomplir.

Ce dut être pour lui un moment de grande joie, mêlée de surprise, lorsque le 17 juin au matin, il aperçut la procession qui descendait de la haute ville, aux sons de toutes les cloches, et s’avançait vers le fleuve a sa rencontre -.

En avant, les Pères jésuites, avec les elèves de leur collège, revêtus de surplis et chantant des hymnes, précédés de la croix de procession, et musique en tête. A côté du P. DeQuen, supérieur de la Compagnie de Jésus, l’on

j “ Aspera ubique regio ac montuosa ; lacus liabet in entes Luc

atque illùc sparsos, quæ maria non malè clixeris ; fl u mina Europæ fluviis nobiliora, secl quæ prærupto sæpè aquarum, descensu, atque ex alto præcipiti navigationem reddunt difficilem. . ."

2 — Journal des jésuites.

voyait le pieux gouverneur général du Canada, M. D’Argenson, en habit militaire, accompagné de ses officiers. Venaient ensuite les principaux dignitaires et fonctionnaires du gouvernement civil de l’époque, puis les chefs des tribus sauvages, auxquels les Pères de la Compagnie de Jésus n’avaient pas manqué de donner une place d’honneur en cette circonstance. En arrière, la foule, sans distinction, de tous les habitants de Québec et clés environs, hommes, femmes et enfants, Français et sauvages, mêlés dans une commune joie et dans le même empressement de voir leur nouvel évêque. Toute la colonie de Québec était accourue, à la voix des révérends Pères, au devant de son premier pasteur.

A peine Mgr de Laval eut-il mis pied à terre, que le canon du Fort se fit entendre; et le prélat, revêtu de ses habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main, fit descendre du ciel sur cette foule agenouillée dans la poussière, la première bénédiction épiscopale dont ces lieux furent témoins.

Il reçut ensuite les hommages du gouverneur, du supérieur des jésuites et de tous les principaux personnages présents ; puis la procession se mit en marche vers l’église paroissiale, le prélat s’avançant majestueusement, accompagne du gouverneur, et du supérieur des jésuites, et continuant de bénir les fidèles qui accouraient sur son passage pour le voir. “ Il paraissait, dit le P. Lalemant, comme un ange du paradis, et avec tant de majesté, que

nos Canadiens ne pouvaient détacher leurs yeux de sa personne V’

Mgr de Laval avait naturellement de grands airs, de nobles et dignes manières, une haute stature, un port grave et majestueux. Tout dans sa personne inspirait le respect, et dénotait un esprit élevé, un homme de caractère : front haut et bien développé, nez accentué et très long, sourcils fortement arqués, œil vif et clair; peu de cheveux ; lèvres minces, comprimées et rigides, accusant une volonté ferme et bien déterminée; et, suivant l’usage du temps, une légère moustache et une impériale : voilà les principaux traits de cette figure distinguée, sur laquelle la vertu et l’austérité de la vie avaient répandu je ne sais quel air de bonté, qui corrigeait ce que la nature y avait mis d’un peu sévère, et charmait tous ceux qui le voyaient. Faut-il s’étonner de l’enthousiasme que sa présence fit éclater partout, et de l’impression profonde qu'il laissa dans tous les cœurs ?

Il dut être agréablement surpris à la vue de cette grande église en pierre, que les jésuites avaient fait construire pour la paroisse. La première église paroissiale, Notie- Daxne-de-Recouvrance, était en bois, et avait brûle en 1640. Celle-ci, commencée en 1647, et dédiée à l’immaculée Conception, n’avait été définitivement ouverte au culte qu’à Pâques 1657 1 2 . Elle n’était pas encore terminée: Mgr

1 — Relations des jésuites, 1659.

2 — Journal des jésuites, passim.

de Laval devait y mettre la dernière main, avant de la consacrer en 1666; mais elle était déjà tout à fait digne d’un évêque b

Le prélat, on le comprend, n’en prit pas possession comme de sa cathédrale, puisqu’il n’était pas évêque de Québec : il y fit seulement son entrée solennelle, comme le vicaire et le représentant du souverain pontife en Canada : “ Il fut reçu, dit le P. Lalemant, avec les cérémonies ordinaires, comme un ange consolateur envoyé du ciel, et comme un bon pasteur, qui vient ramasser le reste du sang de Jésus-Christ, avec un généreux dessein de ne pas épargner le sien, et de tenter toutes les voies possibles pour la conversion des pauvres sauvages, pour lesquels il a des tendresses dignes d’un cœur qui vient les chercher de si loin 2 . ”

Il eut occasion, le jour même de son arrivée, de leur témoigner son affection et son zèle pour le salut de leurs âmes. Un jeune enfant huron étant venu au monde, il voulut le tenir lui-même sur les fonts baptismaux, afin de donner aux sauvages une grande idée de l’importance du baptême. Puis, apprenant qu’un jeune homme, aussi huron, était malade à l’extrémité, et qu’on allait lui administrer les derniers sacrements, il accourt à son chevet, pour lui donner ses soins et les premiers secours de son ministère. On vit alors ce grand évêque prosterné à terre

f Basilica mine ibi lapidibus constructa cernitur, et magna sanè et magnifica. ” ( Informât io de statu Ecdesiœ, 1664.)

2 — Eclations des jésuites, 1659.

auprès de ce pauvre malade sale, dégoûtant, malpropre, et qui sentait déjà la pourriture, lui prodiguer tous les services qu’il pouvait lui rendre, et lui laver même de ses propres mains les endroits où il devait recevoir les onctions sacrées.

Quelque temps après, donnant solennellement la confirmation aux Français dans l’église paroissiale, il voulut commencer toutes les cérémonies par quelques sauvages qu’il avait aussi à confirmer ; ce qu’il fit, dit le P. Paiement, avec une grande joie, voyant à ses pieds et imposant les mains à des peuples qui, jamais depuis la naissance de l’Eglise, n’avaient reçu ce sacrement. ”

On dirait que Mgr de Laval se regardait comme envoyé au Canada surtout pour les sauvages, et que la colonie française ne devait recevoir ses secours que comme la partie accessoire de son troupeau. “Je n’ai ete envo}ré qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, ’ disait le Sauveur b

Les sauvages, oui, les sauvages, avant tout, voila ceux à qui Mgr de Laval se croyait redevable, afin de procurer à ces nations barbares la dernière grâce de salut que Dieu, dans sa miséricorde, leur avait menagee.

“ Je ne puis vous dire, écrivait-il le 20 octobre 16o9, la paix et la consolation de mon cœur, de me voir dans un lieu où je suis assuré que sa sainte volonté me veut, et où je suis en l’attente du moment précieux de lui sacrifier ma

1 — Matth., XV, 24.

vie, pour le salut des âmes qui ont été depuis tant d'année» l’objet de son amour. ”

Sa joie fut au comble, lorsque le 24 août il fut appelé à confirmer, dans l’église de l’Hôtel-Dieu, toute l’élite des chrétientés algonquines et huronnes. Il vit alors prosternés à ses pieds cent sauvages, qui se préparaient depuis huit jours dans la retraite et la prière à recevoir ce grand sacrement. Ces pauvres enfants des bois avaient presque tous fait des confessions générales, et le bonheur de l’âme se reflétait sur leurs figures. “ Pendant la cérémonie, dit le P. Lalemant, on loua Dieu en quatre langues différentes. ’r C’étaient, sans doute, l’algonquin, le huron, le français et le latin. Les Hurons et les Algonquins chantèrent à tour de rôle des cantiques spirituels, qui firent pleurer bien des assistants.

Ce fut dans la même circonstance que Mgr de Laval voulut administrer lui-même le saint baptême, avec toutes les solennités de 1 Eglise, à un Huron, âgé de cinquante ans. Cet homme, après s’être échappé d’entre les mains des Iroquois qui le retenaient prisonnier depuis longtemps, était venu trouver a Quebec la véritable liberté des enfants de Dieu.

L ev êque de I étree accompagna toutes ces cérémonies d’un de ces sermons dont il avait le secret, fait à la portée de ces pauvjes gens, pour les animer a résister courageusement aux tentations du démon, et a supporter avec patience toutes les misères de cette vie, en vue d’une autre vie éternellement bienheureuse. Puis on introduisit les nouveaux confirmés dans la grande salle de l'hôpital, où les reli-

gieuses avaient dressé des tables chargées de mets pour régaler ces sauvages ; et le prélat se mit à les servir luimême avec une humilité et une charité qui remplirent tout le monde d’admiration : “ spectacle, dit la relation de 1659, bien agréable aux anges tutélaires de ce pays.”

C’est par tous les moyens légitimes de flatter les sens,, c’est surtout par de grands et abondants festins, que l’on gagne l’affection des enfants des bois. Chez eux, ce n’est pas l’intelligence qui est développée, c’est la sensibilité et l’instinct. Il faut frapper leurs yeux et parler à leurs sens par la magnificence des cérémonies, par l’éclat et l’abondance des festins. C’est par là qu’ils jugent de la qualité et de la valeur des étrangers. Mgr de Laval l’avait si bien compris, qu’il voulut, dès le 22 juin, cinq jours seulement après son arrivée, donner un grand festin aux sauvages dans une des salles du collège des jésuites. Algonquins et Hurons s’y trouvaient réunis.

Ce repas devait consister, sans doute, suivant les moeurs des sauvages, en une sagamité 1 11 aussi riche que possible en huile, avec abondance de viandes : ours, chevreuil, caribou, castor, etc. “ Leurs plus grands festins, dit la relation de 1633, sont de graisse ou d’huile. ” Le chien ne devait pas avoir été épargné ; car, dit la relation de 1636, “ le chien est un mets aussi rare que délicieux pour les Hurons. ”

u Le P. de Brébœuf parle d’une fête semblable, où. vingt cerfs et quatre ours furent mis au feu dans trente

1 — Espèce de potage ou brouet chaud, fort estimé des sauvages.. ( Relations des jésuites, 1633. )

chaudières. Les convives s’assayaient sur les nattes, qui servaient de chaises et de tables ; chacun d’eux avait dû apporter sa gamelle et sa cuiller de bois. Un cri du maître annonçait que le repas était prêt ; puis il nommait les animaux qui garnissaient les chaudières. Chacun marquait son approbation en frappant la terre de son plat, ■et en répétant du fond de l’estomac : Ho ! Ho ! 1”

Les sauvages firent le plus grand honneur au festin que leur donna Mgr de Laval; car, dit le P. Lalemant, “ce repas les ayant mis en bonne humeur, ils lui firent leurs harangues entremêlées de leurs chants ordinaires. Ils le complimentaient chacun en leur langue, avec une éloquence aussi aimable que naturelle.

“ Le premier qui prit la parole fut un des plus anciens Hurons, qui s’étendit bien amplement sur les louanges de la Foi, laquelle fait passer les mers aux plus grands -hommes du monde, et leur fait encourir mille dangers et ■essuyer mille fatigues pour venir chercher et convertir des misérables.

“ Nous ne sommes plus rien, dit-il, en appelant Mgr de Lavai d’un nom qui signifie l'homme de la grande affaire, nous ne sommes plus que le débris d’une nation florissante, qui était autrefois la terreur des Iroquois, et qui possédait toutes sortes de richesses 2 . Ce que tu vois n’est que la car-

1 — Ferlant!, t. I, p. 135.

- Les Hurons habitaient autrefois les bords du lac qui porte leur nom, tandis que les Iroquois étaient au sud du lac Ontario. Quelle est i origine de cette haine invétérée qui existait entre les deux nations? nés opinions sont bien partagées sur ce sujet.

Au mois de mars 1649, les Iroquois se précipitèrent avec fureur sur U natlon huronne, et 1 anéantirent tellement que les quelques débris

casse d’un grand peuple, dont l’Iroquois a rongé toute la chair, et qui s’efforce d’en sucer jusqu’à la moelle. Quels attraits peux-tu trouver dans nos misères ? Comment te laisses-tu charmer par ce reste de charogne vivante, pour venir de si loin prendre part à un si pitoyable état auquel tu nous vois ? Il faut bien que la Foi qui opère ces merveilles soit telle qu’on nous l’a publiée il y a plus de trente ans. Ta présence seule, quand tu ne dirais mot, nous parle assez haut pour elle, et pour nous confirmer dans les sentiments que nous en avons.

“ Mais si tu veux avoir un peuple chrétien, il faut détruire l’infidèle ; et sache que, si tu peux obtenir de la France mainmorte pour humilier l’Iroquois, qui vient à nous, la gueule béante, pour engloutir le reste de ton peuple comme dans un profond abîme, sache, dis-je, que par la perte de deux ou trois bourgades de ces ennemis, tu te fais un grand chemin à des terres immenses, et à des nations nombreuses qui te tendent les bras, et qui ne soupirent qu’après les lumières de la Foi. Courage donc, homme de la grande affaire, fais vivre tes pauvres entants qui sont aux abois. De notre vie dépend celle d’une infinité de peuples ; mais notre vie dépend de la mort des Iroquois. ”

qui en restaient allèrent se réfugier sur l’ile Saint- Joseph. “Après une année passée dans cette retraite, ce peu de Hurons survivants se décidèrent à se réfugier dans la colonie française, sous^ la protection du Fort de Québec. On retrouve encore aujourd’hui près de Québec, et aussi dans quelques contrées de l’Ouest, des débris de ce peuple autrefois puissant et nombreux. ” (Vie du P. de Brébceuf, par le P. Martin.)

“ Ce discours, dit avec chaleur, ajoute le P. Lalemant, était d’autant plus touchant, qu’il représentait naïvement les derniers soupirs d’une nation mourante.”

La harangue que fit ensuite un capitaine algonquin ne fut pas moins pathétique.

£l Je m’en souviens, dit-il, en comptant par ses doigts, il y a vingt-trois ans qfie le P. le Jeune, en nous jetant les premières semences de la Foi, nous assura que nous verrions un jour un grand homme, qui devait avoir toujours les yeux ouverts, — c’est ainsi qu’il nous le nommait — e't dont les mains seraient si puissantes, que du seul attouchement elles inspireraient une force indomptable à nos cœurs contre les efforts de tous les démons b Je ne sais s’il y comprenait les Iroquois : si cela est, c’est à présent que la Foi va triompher partout ; elle ne trouvera plus d’obstacle qui l’empêche de percer le plus profond de nos forêts, et d’aller chercher à trois et quatre cents lieues d’ici les nations qui nous sont confédérées, au pays desquelles cet ennemi commun nous bouche le passage.”

Le spectacle de l’évêque imposant les mains sur eux, dans la cérémonie de la confirmation, avait frappé l’esprit des sauvages : il leurs emblait voir les mains 'puissantes dont leur avait parlé le P. le Jeune. Quand il les bénissait, il ne manquait pas non plus de leur mettre la main sur la tête. Aussi, ces pauvres enfants des bois ne partaient point pour la guerre sans aller auparavant se jeter à ses

1 ; P était difficile de mieux exprimer les effets du sacrement de confirmation.

pieds, pour lui demander sa bénédiction, avec grande confiance d'en obtenir la force et la victoire b

Mgr de Laval répondit avec beaucoup d’à propos aux deux harangues algonquine et huronne. Il félicita ces sauvages de leurs bons sentiments, et les engagea à persévérer toujours dans la Foi que Dieu leur avait donnée: elle leur promettait des biens infiniment supérieurs à ceux que l’Iroquois leur avait fait perdre.

Le cœur des sauvages lui était gagné. Il ne manqua pas, nous le verrons plus tard, de profiter de leur confiance et de leur affection pour procurer leur salut.

L’impression favorable que produisit l’évêque de Pétrée sur les Français de la colonie ne fut pas moins profonde.

" Il fut reçu, dit Latour, avec tous les honneurs dus à son rang et à son mérite ; et toute la colonie fit paraître sa vénération 1 2. ”

“ C’est une consolation pour tout le pays, écrit Marie de l’Incarnation, d’avoir pour évêque un homme dont les qualités personnelles sont rares et extraordinaires. Sans parler de sa naissance qui est fort illustre, car il est de la maison de Laval, c’est un homme d’un haut mérite et d’une vertu singulière... Je ne dirai pas que c’est un saint, ce serait trop dire ; mais je dirai avec vérité qu’il vit saintement, et en apôtre. Il ne sait ce que c’est que respect humain. Il est pour dire la vérité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres... En un mot, sa vie

1 — Relations des jésuites , 1659.

2 — Latour, p. 22.

est si exemplaire, qu’il tient tout le pays en admiration b ”

“ Jamais, dit le P. Lalemant, le Canada ne pourra reconnaître les immenses obligations qu’il a à notre incomparable reine (Anne d’Autriche), d’avoir comblé tous ses bienfaits par le plus précieux de tous ceux qu’elle pût faire, en lui procurant un tel pasteur. Cette faveur a tant d’approbation, que tout le monde, Français et sauvages, ecclésiastiques et laïques, ont tout sujet de s’en louer, et d’espérer que Dieu conservera un pays qui est pourvu d’une si sainte et si forte protection 1 2 . ”

“ Les jésuites, dit la sœur Juchereau, s’employèrent pour avoir un évêque qui fût plein de zèle, et qui ne cherchât que la gloire de Dieu et le salut de son troupeau. On ne pouvait mieux répondre à leurs désirs qu’en nommant à cette dignité Mgr de Laval, connu en France sous le nom de l’abbé de Montigny... On le reçut avec toutes les marques de la plus grande distinction 3 . ”

Et M. d’Argenson, gouverneur du Canada: “ Je ne puis,, dit-il, assez estimer le zèle et la piété de M. de Pétrée. C’est un vrai homme d’oraison, et je ne fais aucun doute qu’il ne fasse grand fruit en ce pays 4 .”

De son côté, M. Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, écrivait : “ Nous avons un évêque, dont le zèle et la vertu

sont au delà de tout ce que je puis dire 5 . ”

1 — Lettre historique 57e.

2 — . Relations des jésuites, 1659.

3 — Histoire de l' Hôtel-Dieu de Québec.

— Archives de la province de Québec, Correspondance de M. D’Argenson.

5 — Histoire. . . de la Nouvelle-France, 1663.

Enfin, la sœur Morin, de l’Hôtel-Dieu de Montréal, parlant de l’évêque de Pétrée, l’appelle “ un grand serviteur de Dieu, et un homme tout apostolique 1 . ”

La Providence voulut qu’une triste calamité vînt tout à coup donner occasion à Mgr de Laval de faire éclater aux yeux des Français de la colonie sa charité héroïque. Le vaisseau qui était parti de France avant lui, n’arriva à Québec que le 7 septembre, apportant ici la contagion. Des fièvres pourprées et pestilentielles s’étaient déclarées à bord. Il y avait sur le navire plus de deux cents personnes, presque toutes destinées pour la colonie de Montréal, sous la conduite de MM. Vignal et Lemaître: la plupart étaient atteintes de la maladie. Huit moururent sur mer, et un grand nombre après leur arrivée. Tout le pays fut infecté de la contagion, et l’hôpital de Québec se remplit.

Mgr de Laval voulut donner lui-même à ses prêtres l’exemple du zèle. Formé à l’école de M. de Bernières, habitué de bonne heure, à l’ermitage et dans les hôpitaux de la ville de Caen, à pratiquer les œuvres les plus admirables de dévouement, il s’estimait heureux de pouvoir faire quelque chose de semblable à Québec. “ Il est continuellement à l’hôpital, écrivait Marie de l’Incarnation, pour servir les malades et faire leurs lits. On fait ce que l’on peut pour l’en empêcher, et pour conserver sa personne, mais il n’y a point d’éloquence qui le puisse détourner

1 Annales de V Hôtel-Dieu de Montreal.

de ces actes d’humilité. Le P. DeQuen 1, par sa grande charité, a pris ce mal, et en est mort 2.”

L’exemple du bien est contagieux comme celui du mal. On comprend le merveilleux effet que dut produire, non seulement sur les prêtres, mais sur les laïques, la vue de leur évêque se dévouant ainsi pour sauver son troupeau, prêt à donner sa vie, s’il le fallait, stimulant le zèle et la charité de tous ceux qui l’entouraient. Plus heureux que son quatrième successeur, Mgr cl’Auberivière, qui mourut victime du même zèle 3, il fut épargné; et par ses prières il obtint bientôt de Dieu la cessation du fléau.

1 — C’est lui qui, remontant le Saguenay, en 1652, avait découvert le lac Saint-Jean, appelé en montagnais Pacouagami.

2 — Lettre historique 57e. — M. de la Colombière, Eloge funèbre. — D’après la sœur Morin, on avait coutume, à Québec, sitôt qu’un navire venant de France était en vue, d’aller au devant, en canot d’écorce, “ pour voir les amis, et savoir plus tôt des nouvelles de France.” La Sœur raconte que le P. DeQuen alla ainsi au devant du vaisseau qui portait Mlle Mance, et que c’est ainsi qu’il prit, à bord, cette maladie du pourpre dont il mourut. (Annales de V Hôtel-Dieu •de Montréal. )

3 — Le 20 juin 1740, treize jours après son arrivée à Québec, à l’âge de 20 ans. Il était né à Grenoble le 17 juin 1711, et était, par conséquent, un compatriote de Mgr de Saint- Valier.

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