CHAPITRE PREMIER
Départ de Mgr de Laval pour le Canada. — Il aborde à Percé. — Ses impressions en remontant le fleuve Saint-Laurent. — 16o9.
Mgr de Laval devait s’embarquer à La Rochelle pour le Canada. Il quitta Paris au commencement d’avril (1659), sans bruit ni ostentation, comme il convenait à un apôtre. Il dut recevoir, cependant, avant de partir, les félicitations et les vœux, non seulement de ses amis, mais de beaucoup d’autres personnes qui s’intéressaient à l’Eglise naissante du Canada L
1 Les Relations des jésuites ne contribuaient pas peu à faire
connaître en Fiance notre pays. Voir dans la Revue , de Montréal (t. I, p. 107 et 162) la remarquable étude de M. l’abbé Verreau sur les Relations de la Nouvelle-France et leur suppression en 1673 par le
Ceux qui s’étaient montrés hostiles à sa nomination et à sa consécration, ne lui avaient pas tait une opposition personnelle: il était estimé de tout le monde. On ne le vit pas partir, sans un vif intérêt, pour les missions de la Nouvelle-France. “ Les associés de Montréal eux-mêmes, dit M. Failion, avaient demandé l’érection d’un siège épiscopal au Canada avec trop de persévérance, pour ne pas se réjouir de voir enfin leurs vœux accomplis en partie par la nomination de M. de Laval. Ils s’empressèrent de le visiter, et l’invitèrent même à assister à leurs assemblées, pour être informé par eux des desseins qu'ils s’étaient toujours proposés dans l’œuvre de Villemarie h ” '
Il emmenait avec lui deux prêtres, Jean Torcapel et Philippe Pèlerin, que leurs infirmités obligèrent l’année suivante à retourner en France, et Henri de Bernières, simple tonsuré, neveu de M. de Bernières de l’ermitage de Caen. Ce jeune homme avait renoncé à un brillant avenir en France, et était parti à l’improviste, sans même consulter sa famille, mais avec une lettre de son oncle pour Mgr de Laval :
<! Mon très cher et honoré frère, écrivait M. de Bernières, Jésus soit notre tout à jamais! Ce mot est pour vous prier très humblement d’agréer que mon neveu vous accompagne. Je le tiendrai bienheureux de faire le voyage avec
pape Clément X. “ L’examen le plus sévère, dit M. Parkman, ne me laisse aucun doute que les missionnaires aient écrit avec une bonne foi complété, et que les Relations occupent une place importante comme documents authentiques et dignes de foi. ”
1 — Histoire de la colonie, française en Canada, t. .11, p. 334.
vous ; vous lui servirez de père et de directeur. O que la Providence de Dieu est admirable ! Le petit cierge du Canada sera composé de quatre personnes, pauvres, abjectes, méprisées du monde, mais pleines du désir d’être tout à fait à Dieu, puisqu’elles ne veulent uniquement que Dieu b”
A ces quatre personnes s’était joint M. Charles de Lauson-Charny, fils de l’ancien gouverneur du Canada, et administrateur lui-même de ce pays, pendant une annee, après le départ de son père pour la France (1656-1657). Il avait d’abord été marie (1652) a Marie-Louise Giffard, fille du seigneur Giffard, de Beauport. Devenu veuf, il était passé en France (1657), avait embrasse 1 état ecclesiastique,et venait d être ordonne prêtre. Par son expérience des affaires et les rapports qu’il avait eus dans le monde, il devait rendre de grands services à Mgr de Laval durant les premières années de son épiscopat.
On ignore le nom du navire sur lequel s’embarqua le vicaire apostolique avec sa petite troupe d’apôtres 2. On ignore également si c’était un simple vaisseau marchand, ou l’un des navires du roi. Ce qui est certain, c est qu il ne put prendre le premier vaisseau du printemps: on confia
2 — “ Ou France à Qi (Archives de Leber, qui a voir de l’arg
triple de ce qu elle est aujouid nui.
1 — Latour " 01
à celui-ci, pour le Canada, la nouvelle de la prochaine arrivée de l’évêque,
Mgr de Laval passa à La Rochelle les jours delà semaine Sainte, et attendit le départ du second vaisseau, afin de pouvoir emmener avec lui, si possible, le P. Lalemant, qui n’était pas encore arrivé.
“ Le P. .Jérôme Lalemant, dit Latour, oncle du P. Gabriel Lalemant, jésuite, qui venait d’être martyrisé par les Iroquois avec le P. Jean de Brébœuf (16 mars 1649), fut aussi du voyage. Il était revenu en France pour travailler aux affaires de la colonie, et paraissait avoir renoncé à son ancienne mission ; il était alors recteur du collège de La Flèche. Mais M. de Pétrée, instruit de ses vertus, de ses talents, et des fruits qu’il avait faits, le demanda comme un homme qui lui était nécessaire. Il arriva trois heures avant le départ du vaisseau, et n’eut que le temps de s’embarquer.”
Ce vaisseau portait donc toutes les meilleures espérances de l’Eglise du Canada: le premier évêque de la Nouvelle- 1 rance, quatre prêtres dévoués, et un simple ecclésiastique. Sur ces six hommes apostoliques, deux seulement, le P. Lalemant et M. de Charny, avaient vu le nouveau monde. Tous partaient, comme autrefois les apôtres, avec le plus entier abandon a la Providence, n’ayant d’autre ambition que d’imiter la pauvreté de Jésus-Christ, et pénétrés de la confiance que donne aux saints cette parole du Sauveur:
Quand je vous ai envoyés sans aucun bagage, ni provi-
sions, sans argent, ni même de chaussures pour protéger vos pieds, est-ce que quelque chose vous a jamais manqué 1 ? ”
Mgr de Laval, en particulier, ayant renoncé à ses biens de famille, n’avait pour tout partage que la fondation de mille livres assurée par la reine mère. Si l’on en croit M. de Latour, ses amis lui auraient fait, en sus, un petit revenu de mille livres. Peut-être s’en trouva-t-il trop ; car, ajoute Latour, ‘‘il donna, depuis, cette rente au séminaire de Québec, pour ne plus subsister que sur le fonds de la Providence. ’’
“ Ma mense épiscopale, écrivait-il l’année suivante au souverain pontife, n’a aucun revenu, mais je n’en demande pas non plus. La Providence nous donne, non seulement ce qui nous est nécessaire pour notre trugale nourriture et notre vêtement, mais encore de quoi secourir les pauvres de Jésus-Christ, tant parmi les Français que parmi nos néophytes sauvages 2 . ”
Quelques personnes lui reprochèrent plus tard, comme une imprudence, de s’être désisté de son patrimoine, qui aurait pu, disait-on, lui servir pour les besoins de son Eglise 3 4 . Mais quand on songe aux œuvres qu’il a créées, sans cela, et aux aumônes qu’il a faites, avec le trésor de la Providence, on ne tarde pas à comprendre qu’il avait bien choisi la meilleur part b
1 — Luc, XXII, 35.
2 — Relatif) missionis Ganadensis, 16üO.
3— Faillon, t. II, p. 343.
4 “Pendant les trois premières annees-de son épiscopat, ... u
distribua par ses mains ou par les mains d’autrui, secrètement, dix mille écus à ses ouailles.” (Rlotje funebre. )
L’on fit voile le 13 avril, jour de Pâques: c’était de bon augure pour des apôtres, qui allaient annoncer l’heureuse nouvelle de l’Evangile à tant de peuplades sauvages, encore ensevelies dans les ombres de la mort.
La traversée fut longue, et probablement très orageuse, s’il faut en juger par ce qui advint au premier vaisseau, qui, parti quelques jours avant Mgr de Laval, essuya tant de contretemps sur sa route, qu’il n’arriva à Québec qu’au commencement de septembre. Mais le courage de notre prélat, d’ailleurs préparé à tout, ne fut pas ébranlé, car il écrivait l’année suivante au souverain pontife:
“ La traversée de la mer n’a rien de très dangereux : elle est d’environ huit cent lieues, et se fait en deux ou trois mois, quand on vient de France au Canada; elle est plus courte quand on retourne en France, et se fait alors très souvent en trente jours b ”
L’évêque de Pétrée et ses compagnons abordèrent à Percé, le vendredi 16 mai. C’était probablement le premier évêque qui mettait le pied sur le sol de l’Amérique du Nord2: et, chose bien consolante pour un cœur d’apôtre, il se trouvait en pays chrétien. Les jésuites avaient de belles missions depuis Gaspé jusqu’à la partie de l’Acadie occupée par les Anglais. Le territoire où ils exerçaient
1 — llelatio missionis Canadensis, 1060.
2 --Nous ne voulons rien préjuger, cependant, dans la question des établissements chrétiens au Groenland et sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre avant l’ère colombienne. Voir les beaux livres de M. Marinier, Légendes des Plantes, et En pays lointains.
leur zèle comprenait les districts de Miscou, Richibouctou, et le Cap Breton ; il appartenait à MM. de Cangé et Denis K “ Le district de Miscou (où se trouvait Percé) est le plus peuplé, le mieux disposé, et où il y a plus de chrétiens, dit la Relation de 1659; il comprend les sauvages de Gaspé, ceux de Miramichi et ceux de Nepigigoiiet 1 2. ”
Outre les sauvages, il y avait aussi bon nombre de Français, plus ou moins sédentaires, attirés là par le commerce, la chasse, et surtout la pêche. Les vaisseaux qui venaient de France, arrêtaient ordinairement aux ports de l’Acadie ou de Gaspé, avant d’aller à Québec, et souvent même n’allaient pas plus loin.
C’est donc ce petit coin de terre de Percé qui eut les prémices de l’apostolat de Mgr de Laval en Amérique. Il y p>assa plusieurs jours 3, et eut le bonheur d’y confirmer 140 personnes 4, dont plus de la moitié étaient français, presque tous natifs de l’évêché de Lizieux, quelque.--uns cependant de l’archevêché de Rouen5: les autres confirmés étaient des sauvages. Les révérends pères Richard, Lyonne et Frérnin, qui desservaient alors l’Acadie française, informés sans doute l’automne précédent de l’arrivée prochaine d’un évêque en Amérique, avaient préparé et réuni à Percé autant de néophytes qu’ils avaient pu, afin de leur pro-
1 — M. de l'Incarnation, Lettre historique 65e.
2 — Relations des jésuites, t. III, 1659.
3 — Latour, p. 22.
4 — Relations des jésuites , 1659.
5 — Archives de l’archevêché de Québec, Registre des Confirmations.
curer la grâce de la confirmation et la bénédiction de l’évêque, qu’ils n’auraient peut-être jamais eues sans cela.
Mgr de Laval n’eut pas plus tôt terminé cette mission, qu’il partit pour Québec, où il arriva le lundi dans l’octave du Saint-Sacrement, 16 juin, un mois jour pour jour après son arrivée à Percé. Il fallut donc presque autant de temps pour remonter le fleuve de Percé à Québec, c’est-àdire, l’espace de 150 lieues, que l’on en avait mis à traverser la mer.
Quelles furent les impressions du grand évêque, en remontant le cours de notre fleuve, en voyant se dérouler de chaque côté ces tableaux admirables cl’une nature encore sauvage, en approchant surtout de Québec, et voyant se dessiner ce qu’on lui dit être sa ville épiscopale? Il n’a pris la peine de les communiquer à personne. Nous en sommes réduits aux conjectures, et ne croyons mieux faire que de reproduire les impressions mêmes que lui prêtait naguère son quinzième successeur, le cardinal Taschereau, ainsi que le songe allégorique qu’il lui attribuait à son arrivée à Québec: c’est un tableau achevé d’histoire, autant qu’une belle page de littérature.
“Au delà de deux siècles, dit-il, se sont écoulés, depuis que le premier évêque du Canada, l’illustre et saint Monseigneur de Montmorency-Laval, remontait le Saint-Laurent. Pendant un mois entier que dura ce voyage, il eut le loisir de contempler les deux rives de ce fleuve majestueux, dont la sublime grandeur lui faisait deviner l’immensité du pays qu’il devait évangéliser. Son œil d’apôtre
se fixait ardemment et avec anxiété sur ces vastes forêts, abritant d'innombrables peuplades assises à V ombre de la mort b et plongées dans les ténèbres de l’ignorance et de la barbarie.
“ Plus d’une fois peut-être un nuage de découragement et de frayeur fit passer une ombre sur cette grande âme, que le zèle, la foi et la charité la plus ardente ne pouvaient soustraire à l’infirmité humaine...
“ Un jour donc que Mgr de Laval avait longtemps prié pour attirer les bénédictions célestes sur lui-même, sur ses missionnaires et sur cette innombrable multitude d’âmes au salut desquelles il s’était généreusement dévoué, un sommeil profond vint le surprendre.
“ Tout à coup lui apparaît un homme portant un vêtement fait de poil de chameau et une ceinture de cuir, tel que l’Evangile nous dépeint le précurseur du Messie 1 2.
“Ne crains point, dit-il à l’apôtre du Canada: je suis Jean-Baptiste, le patron des Canadiens; je suis envoyé vers toi pour te montrer ce que deviendra ce pays.
“ Ouvre les yeux et porte tes regards sur les rives de ce grand fleuve. Vois-tu ces champs fertiles qui ont remplacé les forêts dont le sombre aspect t’effrayait tout-à-l’heure ?
“ Les maisons échelonnées sur les rives abritent des familles nombreuses et contentes de leur sort.
“ Regarde ces villages rapprochés les uns des autres, entourant le temple, où le Sauveur du monde reçoit les
1 ps. CVI, 10.
2 — Matth., III, 4.
hommages des fidèles, et verse sur eux les trésors de sa miséricorde et de son amour. Entre dans cette église de campagne, et admire le sentiment profond de ces hommes, dont la générosité n’a pas de borne quand il s’agit de contribuer à la magnificence de la maison de Dieu.
*• Dans quelques instants apparaîtra cette ville naissante où le vicaire de Jésus-Christ a placé le siège épiscopal que tu dois occuper. C’est là que, pendant un demi-siècle d’épiscopat, tu travailleras à la vigne du Seigneur.
“ Compte, si tu peux, les provinces et les diocèses quir sur ce vaste continent, regarderont l’Eglise de Québec comme leur mère.
“ Regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable : vois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres ; contemple ces nombreux asiles de la piété et de la science. Vois-tu ces immenses constructions ? Ce sont ton Séminaire et l’Université qui se glorifiera de porter ton nom. Ecoute les accents de la joie universelle, qui, dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre ; prends part avec moi à cette réjouissance. Voistu, assis autour de lui. dans un banquet, les représentants de l’autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au Ciel, pour le remercier d’un honneur qui rejaillit sur tout le Canada ?
“ Le Canada, si petit aujourd’hui, et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s’étendra alors d’un océan à l’autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer, sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l’eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l’immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre, fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toutes les Eglises 1 . A cette occasion, il déclarera solennellement qu’il a voulu récompenser la foi de cette jeune nation, destinée à de grandes choses, et son attachement au saint-siège. Tels seront alors les fruits de cette vigne que tu vas planter et cultiver. Tes sueurs n’auront donc pas été stériles.
“ A la vérité, tes successeurs, comme toi-même, auront des fatigues à endurer, des combats à livrer, des jours d’angoisse, des tentations de découragement : il y aura des guerres, des luttes intestines...
“ Un siècle après ton arrivée, il y aura une guerre terrible entre les deux plus grandes puissances du temps. Voisines sur ce continent nouveau, comme sur l’ancien, elles y transporteront leurs querelles européennes, et le Canada, après une résistance héroïque, passera sous la domination de l’Angleterre... Console-toi, pauvre famille orpheline, la Providence veille sur toi, et ce sera précisé-
1 — 2 Cor., XI, 28.
ment cette douloureuse séparation qui fera ton salut et ton. bonheur.
“ La France sera bouleversée de ‘fond en comble, et elle sera comme une ville bâtie sur un volcan toujours prêt à l’anéantir. Pendant ce temps, la famille canadienne aura sans doute ses jours d’épreuves et de luttes, mais à la tempête succédera le calme ; elle grandira avec une rapidité étonnante; elle envahira pacifiquement ces immenses forêts, puis se répandra peu à peu d’un océan à l’autre, et jusque dans une grande république voisine ; et tout cela, parce que, sous l’égide de la puissante Angleterre, elle jouira de toute la liberté religieuse et politique qu’il est possible de désirer...
“ En ce temps-là, l’Empire britannique, sur lequel le soleil ne se couchera point, sera gouverné par une Souveraine dont les vertus feront l’admiration et l’édification de ses innombrables sujets, en même temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants...
“ Que Dieu la conserve longtemps à leur affection!
“ A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des Canadiens, a-t-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadienne, qu’un coup de canon annonce l’entrée au port. Mgr de Laval se réveille, tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre, qui est devenue sa patrie...1 ”
1 — Le Premier Cardinal Canadien, Québec, 1886.