‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 27 sur 68 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Mgr de Laval fait reconnaître son autorité. — Origine des prétentions de l’archevêque de Rouen. — L’évêque de Pétrée et M. de Queylus. — 1659-1661.

Mgr de Laval, envoyé par le saint-siège comme vicaire apostolique dans un pays où jamais diocèse n’avait été établi, était bien résolu d’y faire respecter son autorité.

Les vicaires apostoliques, il est vrai, ne sont pas Ordinaires des lieux où ils sont envoyés ; ils n’ont pas, par conséquent, d’église cathédrale proprement dite, ni de trône dans l’église de la ville où ils résident, ni de chapitre ; mais, comme délégués du saint-siège, ils exercent, dans les limites de leur juridiction, tous les pouvoirs ordinaires des évêques diocésains; ils sont, non pas de droit propre, mais par délégation, les vrais pasteurs et les supérieurs du clergé et du peuple confiés à leurs soins. Ils ont donc tous les pouvoirs qui sont nécessairement attachés au gouvernement et à l’administration de leur vicariat, tant au for intérieur qu’au for extérieur: pouvoir législatif, pouvoir judiciaire, pouvoir coercitif sur les personnes, pouvoir

administratif sur les biens de l’Eglise ; “ de sorte qu’au-

cun évêque ou autre Ordinaire, dit Mgr Zitelli, quand même il serait revêtu de la dignité de métropolitain ou do primat, ou de n’importe quelle dignité, n’a le droit de s’ingérer en aucune façon dans les lieux confiés aux soins de ces vicaires apostoliques. Ainsi le déclarait la sacrée Congrégation de la Propagande dès le commencement du dix-huitième siècle (1702) h ”

Ces droits et ces pouvoirs des vicaires apostoliques n’ont, peut-être pas toujours été définis d'une manière aussi explicite. Mais c’est un des mérites de Mgr de Laval d’avoir compris, dè3 le commencement, que l’autorité d’un vicaire apostolique, dans le territoire que le saint-siège lui a assigné, ne peut être partagée ; que, recevant ses pouvoirs de la source même de toute autorité, il ne peut être assujéti à aucun autre pouvoir inférieur, ni souffrir qu’aucune autre autorité pour ainsi dire collatérale d’évêque et même d’archevêque vienne s’affirmer à côté de la sienne; que “ personne ne peut servir deux maîtres et que, par conséquent, dans la Nouvelle-France, confiée à sa sollicitude pastorale, personne ne devait reconnaître d’autre autorité que la sienne.

Le tait seul que l’évêque de Pétrée avait été envoyé par le souverain pontife comme vicaire apostolique en Canada, devait faire évanouir toutes les prétentions de l’archevêque de Rouen à la juridiction ecclésiastique sur ce pays.

1 Zitelli, Apparatns Juriis Ecdvsia'itici, p. 128.

2 — Mattli., VI, 24.

Sur quoi, en effet, s’appuyaient ces prétentions? Sur aucun acte positif et direct du saint-siège; mais seulement sur le fait que l’on s’embarquait ordinairement pour le Canada à quelqu’un des ports situés dans le diocèse de Rouen, que beaucoup de colons canadiens venaient de ce diocèse, qu’on avait probablement demandé souvent despouvoirs à l’archevêque, soit pour la traversée, soit même pour les pays d’outre mer, et que peu à peu celui-ci s’ôtait habitué à regarder ces pays comme lui appartenant poulie spirituel, comme ils appartenaient au roi pour le temporel.

Mais se figure-t-on un diocèse qui s’agrandit ainsi indéfiniment, même par delà les mers, et qui finit par s’étendre sur une grande partie de la chrétienté ? N’était-il pas plus naturel, et surtout plus conforme à l’enseignement et à l’esprit de l’Eglise, de supposer que ces nouveaux, territoires, conquis et possédés par la France, relevaient directement, pour le spirituel, de 1 autorité du pape, levicaire de Celui à qui “ tout pouvoir a été donné dans leciel et sur la terre 1 2 ? ”

Du reste, nous avons vu que le souverain pontife, en décembre 1658, fit dire à M. Gueffier, résidant français à Rome, d’écrire à la Cour de France, qu’elle ordonnât à l’archevêque de Rouen de se désister de ses prétentions sur le Canada, attendu qu’elles étaient mal fondées, et que cet archevêque n’y avait acquis aucune juridiction

1 — Matth . , XXVIII, 18.

2 — Voir plus haut, p. 129.

Quoiqu’il en soit, l’archevêque de Rouen se regardait ■comme l’Ordinaire de la Nouvelle-France, et il y était au=si généralement regardé comme tel.

A quelle époque précise avaient commencé ces prétentions? Il est certain que les récoliets et les premiers jésuites qui vinrent au Canada, tenaient leurs pouvoirs directement de Rome h Lorsque les jésuites revinrent seuls au Canada, en 1632, il y a lieu de croire que c’est aussi du saint-siège, soit directement, soit indirectement, qu’ils .avaient obtenu leurs pouvoirs.

Ce n’est que plus tard que l’on s’adressa à Rouen; mais il est difficile de dire à quelle date.

Nous voyons que, dès le mois d’octobre 1646, l’on écrivait, à Québec, dans un acte de profession religieuse :

Sous l’autorité du R. P. Jérôme Lalemant, supérieur des missions de la Compagnie de Jésus, grand vicaire de Monseigneur V archevêque de Rouen, notre prélat et supérieur 2.”

L’année suivante (1647), les jésuites eurent des doutes sérieux sur la validité des mariages et des professions religieuses ; et leurs doutes furent augmentés par des lettres ■qu’ils avaient reçues de France. Leur Journcd de cette époque déclare que jusque-là “ on n’avait eu rapport avec aucun évêque pour le gouvernement spirituel de ce pays 3.”

^ * Les lecollets, directement ; et les jésuites, de ces derniers,

est le supérieur des récollets qui était le préfet de la mission.

2 — Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec.

3 — Journal des jésuite», août et octobre 1647.

Le P. Vimont fut député en France. “ Après avoir consulté Rome, dit le Journal des jésuites, les principaux Pères de notre Compagnie de la maison professe et du collège, le sens le plus commun fut qu’il fallait s’adresser et attacher riM.de Rouen1.” On obtint de celui-ci des lettres de grand vicaire ; puis l’on continua d’exercer les fonctions ecclésiastiques au Canada comme auparavant. “ On nejugea pas toutefois à propos, ajoute le Journal , de faire encore éclater beaucoup au dehors cette affaire.”

Ainsi, il y avait du mystère, de la timidité, dans ces débuts de la juridiction de l’archevêque de Rouen sur le Canada.

Celui-ci ne tarda pas, cependant, de s’affirmer davantage. “ Il envoya, dit le P. Laleinant, une patente bien ample, adressée au R. P. assistant, par laquelle il établissait le supérieur de la mission son vicaire général, avec toutes les précautions possibles pour le bien de notre Compagnie.”

Son successeur renouvela ces pouvoirs en 1653, et ce fut aussi cette année qu’il fit publier au Canada le jubilé du souverain pontife Innocent X. “ Son mandement (pour le jubilé de 1653), dit le Journal , doit être conservé dans les archives, comme pièce authentique de la continuation de possession que le susdit seigneur archevêque a déjà prise par quelques actes du gouvernement spirituel de ce pays. Cette publication, toutefois, du jubile,

1 — Jom ’ii'd des jésuites, nout 165c>.

sous son nom et autorité, est le premier acte qui ait paru notoirement dans le pays; qui est d’autant plus authentique qu’il s’est fait en présence du gouverneur *, ipso non répugnante, (immo ipso præmonito et consentiente, quod tainen non est passim emdgandurn ), et in rncmmâ populi frequentiâ 1 2.”

Ainsi, il n’y a guère de traces connues de la juridiction de l’archevêque de Rouen en Canada avant 1646 ou 1647. Elle ne fut affirmée publiquement qu’en 1653 : et, à cette occasion, le supérieur des jésuites crut devoir soumettre la chose au gouverneur et s’assurer de son consentement ; mais il écrivait en même temps, dans son Journal, qu’il ne fallait pas en parler.

Les jésuites continuèrent de jouir seuls de cette j uridiction jusqu’en 1657. M. de Queylus arriva alors pour la partager avec eux, ou plutôt pour se substituer à eux, et nous avons vu les démêlés qui s’en suivirent 3.

Mgr de Laval, après son arrivée au Canada, n’eut pas de peine à faire reconnaître son autorité à Québec. Cependant, même en cette ville, il trouva tout d’abord divergence d’opinion. Il y eut, écrit la sœur Jucliereau, plusieurs discussions pour savoir à qui les communautés obéiraient, et nous nous trouvâmes assez embarrassées. Car M. l’abbé de Queylus avait les pouvoirs de Mgr l’archevêque de Rouen, qui jusqu’alors avait été reconnu pour le supérieur du pays, et bien des personnes disaient que cet archevêque

1 — M. de Lauson.

- — Journal des jésuites, 15 août 1653.

3 — Voir plus haut, p. 111.

était au dessus de Mgr de Laval, qui n’était que vicaire apostolique V’

C’est donc le titre de vicaire apostolique que portait Mgr de Laval, qui faisait la difficulté. On s’attendait d’avoir un évêque titulaire de Québec: on n’avait qu’un vicaire apostolique ; et comme l’évêque de Pétrée était le premier à exercer ces fonctions dans un pays relevant de la France, on ne connaissait probablement pas encore aussi parfaitement qu’aujourd’liui toute l’étendue de ses pouvoirs et de son autorité. ‘‘ Mgr notre prélat est ici, dit Marie de l’Incarnation, non pas sous le titre d’évêque de Québec ou du Canada, mais comme commissaire apostolique, sou3 le titre étranger d’évêque de Pétrée; et ce titre a fait parler bien du monde 1 2.”

Cependant, l’on ne tarda pas, à Québec, de reconnaître entièrement la juridiction du vicaire apostolique. “Après avoir bien consulté Dieu, écrit la sœur Juchereau, et demandé les sentiments des plus éclairés, nous nous soumîmes à Mgr de Laval 3 4. ”

L’exemple s'étendit bientôt à tout le pays : “ La juridiction de l’archevêque de Rouen cessa tout a lait en Canada, dit M. Faillon, et l’on n’y en exerça plus d’autre vie celle du vicaire apostolique b ”

1 — Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

2 — Lettre historique 57e.

3 — Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

4 — Histoire de la colonie française, t. Il, p. 339.

Il le fallait bien: l’autorité spirituelle de l’évêque de Pétrée s’imposait d’elle-même ; et de plus elle était appuyée par le bras séculier. Mgr de Laval avait les lettres patentes du roi, en date du 27 mars ; et la reine mère, comme nous l’avons vu, avait écrit, le 31 mars, à M. D’Argenson, lui ordonnant d'empêcher qu’aucun ecclésiastique exerçât quelque acte de juridiction sans le consentement du vicaire apostolique, et même de faire repasser en France tous ceux qui refuseraient de se soumettre à son autorité : elle déclarait que telle était son intention et celle du roi son fils.

Il y a tout lieu de croire que, sans les efforts persistants de l’archevêque de Rouen pour maintenir sa juridiction sur la Nouvelle-France, et la trop grande complaisance de certains personnages de la Cour pour ce prélat si haut placé et si influent, Mgr de Laval n’eût guère éprouvé de difficulté à faire reconnaître promptement son autorité spirituelle au Canada.

M. de Queylus avait trop de sens et de vertu pour se rebeller contre la volonté bien déclarée du saint-siège. Aussi, lorsqu’il eut appris à Montréal l’arrivée du nouveau vicaire apostolique, il descendit à Québec pour lui rendre ses hommages. u Cet abbé, écrit Marie de l'Incarnation, est descendu de Montréal pour saluer notre prélat. Il était établi grand vicaire en ce lieu-là par Mgr l’archevêque de Rouen; mais aujourd’hui- tout cela n’a plus lieu, et son autorité cesse h

1 •- Lattre historique 57c.

Il alla loger au Fort *, chez le gouverneur, “ qui lui témoignait une estime particulière M. D Argenson ne manqua pas, sans cloute, de lui communiquer les vues de la Cour sur l’autorité du vicaire apostolique: ce qui le confirma dans ses premières dispositions. Aussi, protesta-t-il tC que, quelque lettre et pouvoir qui lui serait en\o}e de Rouen, il ne l’accepterait pas 3.” Il vit à plusieurs reprises Mo-r de Laval, et lui donna toutes les marques possibles de soumission et d’amitié i. Le son côté, le prélat fut plein d’égards pour lui, et l’invita même à prêcher en sa présence le jour de la fête de saint Augustin, à l’Hôtel-Dieu, où il officiait pontificalement

M. de Queylus était évidemment descendu de Montréal avec l’intention de repasser en France6. Il se préparait donc à partir, lorsque ses dispositions changèrent tout à coup. Le vaisseau Saint-André, qui arriva le 7 septembre, lui apporta deux lettres, une de l’archevêque de Rouen, qui, s’appuyant sur les lettres patentes du roi à Mgr de Laval, nommait de nouveau M. de Queylus son grand vicaire au Canada, l’autre du roi, en date du 11 mai, permettant à M. de Queylus de continuer ses fonctions de vicaire général, sans préjudice de la juridiction du vicaire apostolique.

1 Journal des jésuites, 7 août 1659.

2 — Faillon, t. II, p. 340.

3 — Journal des jésuites, 8 septembre 10o4.

4 — Ibid.

5 Ibid., 29 août 1659.

B Ibid., 8 septembre 1659.

La conduite de la Cour en cette circonstance était très grave. *c C’était, écrit M. Faillon, reconnaître deux juridictions indépendantes l’une de l’autre, et vouloir établir la confusion dans l’Eglise du Canada, au lieu d’en procurer le bien b”

Alors, dit le Journal des jésuiUs, “ M. de Quevlus changea de dessein... ; il leva le masque, et voulut se faire reconnaître grand vicaire de M. do Rouen 2.”

Heureusement pour le bien de l’Eglise du Canada, la Cour de France s’était déjugée du jour au lendemain. En même temps que M. de Quevlus recevait ces lettres du 11 mai, M. D’Argenson en recevait une, datée du 14, dans laquelle le roi dérogeait complètement à celle du 11, pour s’en tenir à ce qu’avait déjà écrit la reine mère le 31 mars.

Monsieur H’Argenson, disait le roi, je vous ai cidevant écrit pour vous ordonner d’appuyer le sieur évêque de Pétrée en la fonction épiscopale, selon le3 pouvoirs qu’il en a obtenus de Notre Saint Père le Pape, lequel, à ma prière, l’a ordonné évêque, afin que sans aucune opposition il en pût faire les fonctions en l’étendue de la Nouvelle-France. Présentement, je vous écris, non seulement pour vous recommander de nouveau la personne du dit sieur évêque, mais pour vous dire que, si les vicaires du sieur archevêque de Rouen voulaient s’ingérer cle iaire aucune fonction de juridiction, vous ayez à les en empêcher, et à leur dire que, quelques lettres que j’aie

1— Faillon, t. Il, p. 341.

Journal des jésuites, 8 septembre 165!).

accordées au dit sieur archevêque, mon intention n’est point que lui, ni eux de son autorité, s’en prévalent, jusqu’à ce que, par celle de l’Eglise, il ait été déclaré si le dit sieur archevêque est en droit de prétendre que la Nouvelle- France soit de son diocèse;, car, outre qu’on ne convient pas que <;’ait été sous son autorité ou celle de ses prédécesseurs que la Religion a été portée en ces pays de par là, quand on demeurerait d’accord que cela lui eût acquis le droit, Notre Saint Père le Pape n’en est pas persuadé, et ce serait un scandale si, dans une Eglise naissante, la juridiction de celui que Dieu a établi chef de l’universelle venait à être contestée.

Je sais bien, ajoutait le roi, qu’on y veut engager mon autorité; et, sous le prétexte de la maintenir, on essaie de donner atteinte à celle du pape. Mais je ferai ce que je dois, en maintenant la mienne, sans toutefois blesser l’autre. Ce que vous aurez à faire se réduit à maintenir le dit sieur évêque en la pleine fonction de sa chaige, soit qu’on le considère honoré du caractère épiscopal, soit du vicariat apostolique dont j’ai recherché Sa Sainteté. Mais je désire que vous ménagiez en sorte les choses, que les vicaires du dit sieur archevêque aient sujet de se louer de votre conduite h”

Cette nouvelle lettre du roi fut sans doute communiquée à Mgr de Laval, puis signifiée à M. de Queylus. Celui-ci eut-il de la peine à se soumettre aux ordres de la Cour, et a renoncer aux nouvelles prétentions que les lettres du 11

1 Archives de l’archevêché de Québec.

avaient réveillées dans son esprit ? Ce qui est certain, c’est qu’il se soumit, si non de bon cœur, du moins par devoir. Il eut plusieurs conférences avec Mgr de Laval, et finit par se rendre à ses raisons. “Il fut contraint de désister,” dit le Journal des jésuites. D’après M. d’Argenson, il y mit la meilleure volonté du monde : “ M. l’abbé s'est bien comporté, écrit-il ; car il s’est contenté de s’expliquer de toutes choses avec M. de Pétrée, et après n’a voulu faire éclater aucune marque de son pouvoir 1 Rien n’indique même qu’il soit remonté à Montréal avant son départ pour l’Europe. Le 11 septembre, il dînait chez les jésuites avec M. d’Allet et ses deux confrères, MM. Vignal et Lemaître, qui venaient d’arriver parle Saint- André ; puis le 22 du mois suivant il s’embarquait pour la France 2.

1 — Lettre de M. d’Argenson, 21 octobre 165!>. — Paillon, t. II, p. 342.

2 — Sur quoi se fonde donc la légende racontée par M. Faillon (Histoire de la colonie française, t. II, p. 345-350)? D’après cette légende, M. de Queylus, s’opiniâtrant à exercer au Canada les fonctions de vicaire général de l’archevêque de Rouen, serait remonté à Montréal : l'évêque de Pétrée aurait obtenu de la Cour une lettre de cachet pour le faire repasser en France ; puis il aurait obligé M. D’Argenson de mettre cette lettre à exécution. Le gouverneur serait monté à Montréal “ avec une escouade de soldats, ” se serait emparé de M. de Queylus, l’aurait descendu à Québec “sous une escorte nombreuse, ” puis l’aurait forcé à repasser en France. . !

Cette légende, on le voit, n’est pas plus favorable à M. de Queylus, qu'elle pose en victime de sa désobéissance, qu’à Mgr de Laval, a qui elle attribue le rôle odieux de persécuteur.

Sur quel fondement s’appuie-t-elle ? Uniquement sur un certain mémoire ou prétendu mémoire de M. d’Allet, dont personne n’a vu 1 original, et ne peut garantir, par conséquent, l’authenticité, mémoire perdu dans les Œuvres d' Arnaidd, le célèbre janséniste (t. XXX IV, p. 724, La murale pratique des jésuites , 3e partie, ch. 12), et que l’on peut vraisemblablement soupçonner d’être une charge inventée k

Deux ans plus tard, au commencement d’août 1661, une chaloupe partie de Percé remontait le fleuve, faisant voile vers Québec, et portant un prêtre qui paraissait se hâter pour arriver avant les premiers vaisseaux du printemps. Ce prêtre débarqua incognito à Québec, le 3 août, et monta à la haute ville pour rencontrer l’évêque, qui lui fit immédiatement défense expresse d’aller plus loin. C’était M. de Queylus qui revenait de France. Que s’était-il donc passé ?

Mgr de Laval, après le départ de M. de Queylus pour l’Europe, le 22 octobre 1659, se doutait bien que celui-ci ferait l'impossible pour revenir au Canada, et serait aidé dans ses démarches non seulement par l’archevêque de Rouen, mais aussi par les associés de la Compagnie de

plaisir, comme tant d’autres, contre les jésuites et les adversaires des jansénistes, en général, contre Mgr de Laval en particulier. (Dans sa Vie delà scru r Bourgeois, M. Faillon réfère aux Œuvres d’Arnaidd ; dans son Histoire de la colonie française , il dit tout simplement Mémoire de M. d’Attet.)

Ni les jésuites, dans leur Journal , ni M. Dollier de Casson, dans son Histoire du Montréal, ni Marie de l’Incarnation, ni aucun des écrivains contemporains n’apportent le moindre appui à cette légende. Bien plus, elle est opposée au témoignage de Mgr de Laval lui-même. Le prélat, dans son rapport de 1660 au saint-siège, parlant du retour en France de M. de Queylus, lui attribue le dessein de soutenir au Canada la juridiction de l’archevêque de Rouen, et d’entraver celle du vicaire apostolique, mais il dit expressément qu’il repassa en France de lui-même. (lu Galliam ipse transfretavit, c uni vellet jnrisdictionem hic tueri Domiui uvchiepiscopi Ilotliomagensis, ah eoque potens auxüium spcrnret ut se vivarium ejns hic profit eretu r, meamque Apodolici vicarii jiirisdictionem impediret. )

L’on a probablement confondu les années 1659 et 1661. La chose paraît même évidente pour ce qui regarde M. de Belmont. Celui-ci, qui écrivait, du reste, un demi-siècle après les événements, dit à la date de 1659 : “ M. l’abbé de Kélus (Il signait Queylus, dit Jacques Viger), reçut l’ordre de retourner en France, qu’on lui fit signifier à Montréal par un commandant et une escouade de soldats. ” Puis, un

Montréal, intéressés à l’avoir dans leur ville naissante, à cause des richesses dont il y disposait en faveur des colons. M. de Quevlus lui-même, avant de partir pour la France, avait donné à entendre que son absence ne serait pas longue, et qu’il reviendrait bientôt, apres avoir fait décider ce qu il appelait encore la question de juridiction. “ Nous avions toujours espéré, écrivait en 1660 M. D’Argenson, que M. l'abbé de Queylus nous apporterait l’entière décision pour notre Eglise; cela me fait croire que les affaires ne sont pas encore terminées 1 .

On voit si Mgr de Laval avait raison de se délier de ceux qui mettaient toujours ainsi en question son autorité.

Il ne manqua pas d’exposer à la Cour ses craintes sur le retour de M. de Queylus au Canada. Aussi, du moment

peu plus loin: “En 1661, dit-il, environ le temps de la mort de M. Lemaître, M. l'abbé de Kélus revint au Canada incognito , venant de Rome. Ce fut pour lors qu’on l’obligea de repasser. ” (Histoire du Canada , par M. de Belmont, publiée par la Société historiquede Québec , p. 10 et 11. — M. François Yachon de Belmont, ordonné prêtre par Mgr de Laval en 1681,’ fut supérieur du séminaire de Montréal de 1701 à 1732.)

Ce fut bien, en effet, en 1661, comme nous le verrons, et non pas en 1659, que M. de Queylus fut forcé par l’autorité de repasser eu France. En 1661, il v eut, à cet effet, une lettre de cachet : en 1659, quoiqu’en dise M. Faillon (Histoire de la colonie française, t. II, p. 346), il n’y eut pas d’autre lettre adressée de la Cour au gouverneur du Canada, que celles du 31 mars et du 14 mai que nous avons citées. Dans cette dernière, le roi disait expressément à M. D’Argenson : “Je désire que vous ménagiez en sorte les choses, que les vicaires du dit sieur archevêque aient sujet de se louer de votre conduite. M. D’Argenson était tout préparé par son esprit de conciliation à se conformer sur ce point aux désirs du roi ; mais il n’eut d ailleurs aucune occasion de sévir: “ M. de Queylus s’est bien comporté,’' écrit-il.

1 — Archives delà province de Québec, Correspondance de 31. IJ Ar- (jcnmn.

que l’on eut connaissance que celui-ci se préparait en effet a partir, le roi lui adressa la lettre énergique suivante :

“M. l’abbé de Queylus, ayant été informé que vous taisiez état de partir au plus tôt par le premier vaisseau pour retourner en Canada, et ne désirant pas, pour de bonnes considérations, que vous fassiez ce voyage, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous demeuriez dans mon royaume; vous défendant très expressément d’en partir sans ma permission expresse. A quoi m’assurant que vous satisferez, je ne vous ferai la présente plus longue, que pour prier Dieu qu’il vous ait, M. l’abbé de Queylus, en sa sainte garde b”

Cette lettre, datée du 27 février 1G60, fut suivie d’une autre, adressée quelques jours' plus tard, à M. D’Argenson, gouverneur du Canada, pour l’informer de cette défense du roi, et pour lui recommander de travailler à maintenir l’autorité ecclésiastique de l’évêque de Pétrée, et à empêcher tout ce qui pourrait être à son détriment.

M. de Queylus se voyant frustré, par ces lettres, de l'espoir de retourner bientôt au Canada, on imagina, pour faire lever la défense royale, de faire signer par M. de Bretonvilliers, supérieur de Saint-Sulpice, à Paris, et l’un des associés de la Compagnie de Montréal, une déclaration par laquelle celui-ci promettait que tous les ecclésiastiques résidant à Montréal, ou qu’on y enverrait à l’avenir, ne reconnaîtraient d’autre juridiction que celle

1 — Archives de l’archevêché de Québec.

-j^cj.2 VIE DE MGR DE LAVAL

du vicaire apostolique. La déclaration fut signée au mois de mai 1660, mais n’eut aucun résultat pratique pour le

retour de M. de Queylus au Canada.

De son côté, par delà les mers, Mgr de Laval travaillait efficacement à faire reconnaître son autorité, et prenait vigoureusement en mains la conduite de son Eglise. Peu de temps après son arrivte au Canada, il établit M. de Lauson-Charny son official; puis il donne la cure de Québec à M. Torcapel \ et celle de Montréal à M. Soûart, “ celui des sulpiciens qui lui paraît le plus soumis à l’autorité du saint-siège

Dans l’automne de la même année, il tait publier dans toutes les principales parties du pays, avec le concours du pouvoir civil, la lettre royale du 14 mai a M. D Argen son. C’était, en effet, un document extrêmement important pour la reconnaissance de l’autorité spirituelle du vicaire apostolique. Le commandant militaire chargé de faire cette publication était accompagné “ d’une escouade de soldats1 * 3 4,” à cause des sauvages Iroquois qui infestaient le pays.

Le document fut publié aux Trois-Rivières le 26 octobre b Il le fut sans doute aussi à Montréal vers le même temps; et comme le séminaire était l’endroit principal de cette

1 — M. Torcapel commença à signer sur les registres, comme curé

■de la paroisse, le 13 août 1659. ( Faillon , t. II, p. 339.)

3 — Lelatio missionis Canadensis, 1660.

3 — M. de Belmont, Histoire du Canada.

4 — Archives de M. l’abbé Verreau, IMss de Sir L. II. Lafontaine.

ville naissante, c’est au séminaire que dut se faire cette publication. On y joignit peut-être la lecture de la lettre ■ * u 31 mars, dans laquelle il était ordonné à M. D’Argenson ” même de faire repasser en France tous ceux qui refuseraient de se soumettre à l’autorité du vicaire apostolique.”

Evidemment, Mgr de Laval entendait être reconnu comme le chef spirituel de l’Eglise de la Nouvelle-France. Aussi, le supérieur des jésuites écrivait-il, à la date du S septembre 1659: “ M. de Pétrée n’ayant plus sujet de s’y her (à M. de Queylus), disposa de tout ici-bas (à Québec) et à Montréal souverainement pour le spirituel h ”

LelSjuin 1660, il écrit à la Propagande, pour supplier les éminentissimes cardinaux de cette Congrégation, de n’accorder aucune lettre qui puisse favoriser en quoi que ce soit les prétentions de l’archevêque de Rouen : comme s’il eût prévu la trame que l’on ourdissait contre lui en France. Puis, le 3 août suivant, il fait une ordonnance enjoignant à tous les ecclésiastiques séculiers du pays, de désavouer toute juridiction étrangère, pour ne reconnaître que la sienne, et de n’exercer aucune fonction ecclésiastique, qu’en vertu de cette juridiction qu’il tenait lui-même de l’autorité du souverain pontife : et il leur ordonne de signer ce règlement.

1 — Journal des jésuites. — On sait que M. Faillon — dans quel dessein ? — en citant ce passage, retranche les mots pour le spirituel. (Histoire île la colonie française, t. Il, p. 346.) Voir ace sujet la note de M. Laverdière, Journal îles jésuites, édit, de Québec, 1871, p. 264.

Tous le signèrent, en effet, y compris MM. Soûart, Vignal, Lemaître et Galinier, de Montréal L C’était un grand point de gagné. Par son énergie, Mgr de Laval avait rallié à son autorité tout le clergé de la colonie. On ne saurait trop admirer l’esprit de suite et de persévérance qu’il mit dans toute cette affaire.

Mais, en France, les associés de Montréal se remuent de leur côté. Voyant qu’ils n’ont rien à attendre ni du roi, ni de Mgr de Laval, ils imaginent un plan qui, dans leur esprit, doit avoir le double but de procurer le retour de M. de Queylus au Canada, et d’assurer à Montréal une certaine indépendance du vicaire apostolique : c’est d’obtenir de Rome pour quelque prêtre de leur Compagnie, pour M. de Bretonvilliers, par exemple, la faculté d’ériger la paroisse de Montréal et de nommer le curé.

1 — On signa dans l’ordre suivant, après Mgr de Laval: C. do Lauson-Charny, Presbyter et Üüicialis ; J. ïorcapel, presbyter et. paroclius Ecelesite Quebecensis ; G. Soûart, presbyter et paroclius Montis Regii ; H. de Bernières, presbyter ; P. Pèlerin, presbyter ; G. Vignal, presbyter; Lemaître, presbyter; D. Galinier, presbyter.

Le nom de M. Jean Le Sueur de Saint-Sauveur ne se trouve pas au bas de cette ordonnance. Ce digne prêtre était pourtant encore à Québec, où il mourut en 1668, à l’âge de 70 ans ; mais il était retiré du ministère, et logeait chez M. Bourdon. Ancien cure de Saint- Sauveur de Thury, en Normandie, il fut le premier prêtre séculier (pii vint au Canada. Il fut longtemps chapelain de l'Hôtel-Dieu, et desservit aussi la chapelle Saint-Jean, sur le coteau Sainte-Geneviève. Un des faubourgs de Québec porte le nom de Saint- Sauveur en souvenir de ce vénérable prêtre.

Un ne voit pas non plus parmi les signataires de Y ordonnance M. Jean LeBey, un autre chapelain de l’Hôtel-Dieu, qui arriva à Québec en 1656, et y mourut en 1676. 11 était peut-être absent

temporairement du Canada.

51. de Queylus aurait ainsi une chance de retourner au Canada comme curé de Montréal.

Comment faire, cependant, pour obtenir une pareille faveur? On ne pouvait s’adresser au nonce de Paris, que 1 on savait tout dévoue à Mgr de Laval. On ne voulait pas passer par la Propagande, trop bien renseignée sur les affaires du Canada pour donner raison aux adversaires du vicaire apostolique. On députa à Rome, dans l’automne de 1660, M. de Queylus, qui s’adressa à la Daterie, et réussit au delà de toute espérance. Grâce à l’appui de certains personnages, le cardinal Bagni, entr’autres, il reçut en décembre les bulles tant désirées. Mais il redoutait tellement la Propagande, que, d’après M. Faillon, il partit de Rome, sans même informer cette Congrégation de la faveur qu’il venait d’obtenir de la Daterie h

Le3 bulles chargeaient l’archevêque de Rouen personnellement de s’assurer de la solidité des biens-fonds assignés pour la dotation de la cure ; et elles étaient tellement conçues, que celui-ci se crut autorisé à se déclarer l’Ordinaire du Canada, établi par le saint-siège, et qu’en conséquence, par un écrit particulier, il délégua Mgr de Laval lui-même pour mettre en possession de la cure de Montréal M. de Queylus 2. S’imagine-t-on un évêque de Francedéléguant un vicaire apostolique dépendant du saint-siège,.

1 - - Histoire de la colonie française, t. II, p. 485. — M. Faillon nous apprend aussi “ que, dans le même temps, on avait fait instance pour obtenir l’érection d’une paroisse dans le lieu de Québec, en faveur de M Gabriel de Pestel. ”

2 — Ibid., p. 482.

pour présider à l’installation d’un curé dans le territoire

■ de ce même vicaire apostolique !

Voilà donc M. de Queylus nommé curé de Montréal par ll’archevêque de Rouen î II fallait maintenant partir au plus tôt pour la Nouvelle-France. Mais la défense royale

■ était encore là... On résolut de passer outre, et M. de Queylus s’embarqua pour l’Amérique...

Nous l’avons vu arriver incognito à Québec, et se rendre chez Mgr de Laval. Il allait sans doute lui communiquer les bulles de la cure de Montréal, ainsi que le mandat de l'archevêque de Rouen chargeant l’évêque de Pétrée de le .mettre en possession de cette cure.

Dans la crainte que le vaisseau sur lequel il avait traversé l’océan n’apportât quelques messages qui lui fussent '•contraires, — comme c’était bien le cas, en effet, — il avait pris une chaloupe à Percé pour le devancer à Québec.

Mgr de Laval vit tout de suite ce qu’il avait à faire : regarder comme non avenue l’érection de la cure de Montréal, jusqu’à ce que les volontés du saint- siège lui fussent directement et clairement signifiées; puis empêcher M. de Queylus de monter à Montréal.

Pour empêcher les bulles d’avoir un effet au moins immédiat, il n’avait qu’à refuser d’exécuter le mandat de l’archevêque de Rouen. Empêcher M. de Queylus d’aller il Montréal était plus difficile ; et cependant cela lui parut .si nécessaire au bien et à la tranquillité de l’Eglise du Canada, qu’il n’hésita pas un instant à employer dans ce but tous les moyens légitimes en son pouvoir.

Il supplia tout d abord INI . de Queylus de rester à Québec; mais comme celui-ci paraissait vouloir absolument monter a Montreal, sous prétexte de s’occuper des intérêts tempoi els des associes, il lui signifia par écrit, le lendemain, 4 août, défense formelle d’y aller.

Jugeant, dit-il, que votre présence au Montréal, avant la venue des premiers navires qui doivent en bref arriver de- France, serait nuisible au bien de notre Eglise; et que. nonobstant la prière que nous vous avons faite de n’y pas aller, vous êtes néanmoins dans le dessein d’y monter au plus tôt : nous vous faisons défense, sous peine de désobéissance, de quitter cette habitation de Québec; et afin que vous n en prétendiez cause d’ignorance, nous mandonsau premier clerc, ou prêtre, de vous signifier notre présente ordonnance. ”

Le même jour, il écrivit à M. D’Argenson pour le prier de lui prêter main-forte, et de soutenir son autorité, selon la volonté du roi; mais le gouverneur alla trouver l’évêque, et s’excusa de ne pouvoir lui donner son appui en cette circonstance. Tl en reçut, le lendemain, 5 août, une seconde lettre encore plus pressante que la première.

“ Monsieur, lui écrivait le prélat, je supplie Notre- Seigneur de vous donner sa paix et son amour. Je vous ai prié par lettre, et de vive voix, lorsque hier vous prîtes la peine de venir ici, de tenir la main aux défenses que nous avons été obligé de faire à M. l’abbé de Queylus, de monter au Montréal, jusqu’à la venue des premiers vaisseaux qui doivent arriver dans peu de France. N’ayant

VIE DE MGÏt DE LAVAL

voulu déférer aux prières que nous lui en avons faites précédemment, jugeant d’ailleurs la chose très importante pour le bien et la paix de notre Eglise, j’ai cru qu’il était de notre obligation (crainte d'être responsable de ce qui en peut arriver), de vous supplier, pour une troisième fois, de considérer qu’il ne se peut rien de plus clair, ni de plus exprès que les ordres que vous avez du roi, lesquels nous lûmes hier ensemble, de nous donner le secouis qui nous est nécessaire pour la conduite de notre Eglise, en quoi consiste uniquement notre charge 1, et pour y maintenir la subordination dans l’obéissance qui nous y est due de tous les ecclésiastiques, qui n’y peuvent être que sous notie dépendance.

“ Aroici, de plus, des ordres postérieurs du roi, donnés a Aix, du 14 mars 1G60, qui vous doivent confirmer des intentions de Sa Majesté sur ce sujet. A ous ne poivsez non plus les ignorer touchant la personne de AI. deQueylus, vous ayant fait voir et lu les défenses expresses qu’Elle lui a faites de retourner au Canada, même de sortir de son royaume, données à Aix, du 2< février lbGO.

“ En vérité, monsieur, il me semble, devant Dieu, que tout cela est plus que suffisant pour vous obliger à m’accorder l’aide que je vous demande, ne s’agissant que de

1 — Et non pas votre charge, comme dit M. Faillon. Du reste, en collationnant les lettres qu’il cite de Mgr de Laval a M. de bjueylus et à M. d’Argenson (t. Il, p. 485-488) avec les oiiginaux qui se trouvent aux Archives de l’archevêché de Québec, Registre A, on trouve qu’il a changé ou omis plusieurs expressions que le prélat employait évidemment pour accentuer ou atténuer sa pensée.

l’exécution cl’un ordre, le plus doux, quoiqu’il ne vous semble pas tel, ni à M. de Queylus, qui puisse être porté par un évêque envers un ecclésiastique qui, ayant, par le passé, été la cause de beaucoup de désordres en notre Egdise, part de France contre la volonté du roi, signifiée même au port de mer, et contre celle des personnes qui ont le soin de nos affaires spirituelles, comme j’en suis assuré par les lettres que j’ai reçues de France depuis hier. Je veux donc croire que les intérêts des Majestés divine et humaine joints ensemble auront quelque pouvoir sur votre esprit, et que j’obtiendrai ce que je vous demande en toute justice.”

Mais M. D’Argenson était d’autant moins disposé à se rendre aux désirs de Mgr de Laval, que son terme d’office comme gouverneur était expiré, et que son successeur, M. D’Avaugour, était déjà rendu à Percé, où il l’attendait.

L’évêque de Pétrée se vit donc réduit, pour le moment, aux seuls movens coercitifs spirituels. Voyant que IM. de Queylus persistait dans son dessein de monter à Montréal, il lui écrivit le 5 août une deuxième lettre, dans laquelle il le menaçait de suspense, s’il s’obstinait à désobéir, et lui faisait, par cette seule lettre, les trois monitions canoniques usitées en pareil cas.

Ces menaces de peines spirituelles n’arrêterent pas, malheureusement, M. de Queylus : il passa outre, comme il avait fait en France pour les défenses du roi. Dans la

nuit du 5 au 6 août, il partit en canot furtivement pour Montréal h

A peine Mgr de Laval eut-il appris son départ, qu’il lui écrivit le 6 août en ces termes :

“ D’autant que, depuis notre ordonnance portée, nous avons appris que non seulement vous vous disposiez à partir au plus tôt, mais encore que le jour d’hier, 5 août, vous vous êtes embarqué de nuit, nous vous réitérons les défenses précédentes ; et au cas que vous ne retourniez à Québec pour y recevoir nos ordres et y obéir, nous vous déclarons suspens de l’office sacerdotal, peine que vous encourez si vous passez outre.”

Cette lettre atteignit-elle M. de Queylus pendant qu'il était en route, ou seulement après son arrivée à Montréal ? Nous l’ignorons. Mais ce qui est certain, c’est qu’il fut plus de deux mois sans obéir, et resta tout le temps sous le coup de la suspense.

M. Faillon s’apitoie sur le sort rigoureux qui lui fut fait en cette circonstance ; et, tout en louant la pureté d’intention de Mgr de Laval, il qualifie d’outrées et de violentes les mesures qu’il se vit forcé d’employer -. Mais il était si facile à M. de Queylus de rester en France et d’écouter le roi ! puis, arrivé au Canada, d’écouter son évêque ! Mgr de Laval n’était-il pas le meilleur juge de ce qui était nécessaire pour la tranquilité de l’Eglise du Canada, ou de ce

1 — Journal des jésuites, 5 août 1661.

2 — Histoire de la colonie française, t. II, p. 488 et suiv.

qui lui était préjudiciable? Et, s’il était convaincu, comme il le déclare ouvertement à M. D’Argenson, que la présence de M. de Queylus à Montréal serait une cause de maux et de désordres dans son Eglise, ne pouvait-il pas, ne devait-il pas l’empêcher?

Dira-t-on qu’il se trompait dans l’appréciation des choses ? Les agissements de M. de Que3’lus en France et a Rome, cette persistance à ressusciter sans cesse la question de la juridiction de l’archevêque de Rouen, et à s’identifier avec elle, ce qu’il venait de faire, surtout, en obtenant cette bulle de la cure de Montréal, à l’insu du vicaire apostolique, à l’insu du nonce et de la Propagande elle-même, tout cela était plus que suffisant pour faire craindre a Mgr de Laval que la présence de M. de Queylus a Montreal ne surexcitât les esprits, ne fomentât des espérances malsaines, et ne créât une espèce de schisme au Canada. Il g 3 a pas un esprit impartial qui ne doive admettre que Mgr cm Laval avait toujours vu juste en cette affaire-, et d un autie côté, l’on ne peut s’empêcher d’admirer l’habileté et la sagesse avec lesquelles il sut passer a tiaveis les mille difficultés de cette question de juridiction, sans y laisser le moindre lambeau de sa dignité épiscopale.

Le nouveau gouverneur, M. D’Avaugour, arrivait au Canada avec instruction spéciale de faire repasser M. de Queylus en France, et il lui fit signifier d’obéir sans retard aux ordres du roi et du vicaire apostolique h Ce fut pour lors (1661), dit M. de Belmont, qu’on l’obligea de

1 — Faillon, 1. II, p. 491.

repasser b ” Nous n’avons aucun détail sur la manière dont le gouverneur s’acquitta de cette mission délicate; nous savons seulement que M. de Quevlus descendit à Québec vers le milieu d’octobre, et qu'il s’embarqua le 22 pour la France, absolument le même jour qu’il était parti deux ans auparavant 1 2.

Le vaisseau sur lequel il fit voile pour la France, emportait en même temps des lettres de Mgr de Laval au roi et au saint-siège. Le vicaire apostolique ne manqua pas, en effet, d’informer la Cour de France de tout ce qui venait de se passer au Canada, et surtout de la concession des bulles pour la cure de Montréal. Le roi écrivit aussitôt à Rome pour se plaindre de ce que ces bulles avaient été accordées. Le nonce se plaignit également, surtout à la Daterie.

Dans sa lettre au souverain pontife, Mgr de Laval exposait en toute franchise et sincérité les différentes circonstances de ses démêlés avec M. de Queylus, et les dangers qu’il voyait, pour l’Eglise du Canada, dans la reconnaissance de la juridiction de l’archevêque de Rouen à côté de la sienne; puis il ajoutait avec un abandon tout filial : Je prie \ otre Sainteté de me faire connaître quelle est sa volonté au sujet de cette contestation : je me soumettrai atout ce qu’Elle décidera 3.

1 — Histoire du Canada.

2 — Journal des jésuites.

3~ “ Quidquid dernùm statuent (Sancütas Vestra), obseqnens ero.” t -Lettre de Mgr de Laval au saint-siège, 22 octobre 1661.)

Le saint-siège répondit d’une manière ferme et catégorique. “ Il donna ordre au nonce, dit M. Faillon, d’empêcher l’exécution des bulles accordées à M. de Queylus, le peur que tout le fruit de la mission du Canada ne fût perdu ; et l’on fut d’avis de faire savoir à cet abbé, au norn de la Propagande, ou au nom du souverain pontife, qu'il n’eût à s’attribuer aucun droit dans la colonie de Montréal h ”

M. de Queylus était parti pour la France: la paix et l’union étaient rendues à l’Eglise du Canada. Plus tard, en 166S, nous le verrons revenir à Montréal ; mais alors les circonstances seront changées. L’archevêque de Rouen ayant dû renoncer à toute prétention sur l’Eglise du Canada -, l’autorité seule de Mgr de Laval y sera reconnue ; et ce prélat non-seulement accueillera M. de Queylus avec bonté et faveur, mais reconnaîtra son mérite éminent en le nommant son grand vicaire à Montréal.

1 — Histoire de la colonie française, I. II, p. 494.

2 ■ — 11 n’y renonça cependant tout a fait, que lorsque Québec tut éritré eu évêché. Culbert lui écrivit alors qu’il ne voyait aucun moyen

de forcer la congrégation consistoriale à mettre Québec dans 1 archevêché de Rouen. Le pape, dit-il. prétend que vous n’avez pu acquérir aucun droit de ce côté.” 11 invitait cependant l’archevêque à faire un mémoire sur ce sujet. Le mémoire fut fait, et envoyé par Gqlheit a l’abbé Bourlemont, à Rome, avec ordre de le présenter au saint-siege et au cardinal Rospigliosi. “ S’ils résistent, disait Colbert, n insistez pas : acceptez l’évêché relevant du saint-siège, jusqu'à ce qu il y ait un archevêché au Canada. ” Les prétentions de l’archevêque de Rouen ne furent pas maintenues par les bulles de l’évêché de Québec. (An uu-* p,,, Canada, Rapport de M. l’abbé Verreau, 1874.)

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