‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 28 sur 68 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Mm de Laval et M. D’Argenson. — Leurs démêlés sur des questions

de préséance, et autres.

Pendant que Mgr de Laval faisait reconnaître, au Canada, son autorité comme vicaire apostolique, il y soutenait avec non moins de vigueur tous les droits et privilèges de l’Eglise, et veillait, comme un bon pasteur, à ce qu’il ne s’y introduisit aucun abus que l’on pourrait regretter dans la suite. Cette vigilance à prévenir les abus et a soutenir les dioits de l’Eglise, fut cause de plusieurs démêlés qu’il eut avec M. D’Argenson, gouverneur du Canada, et sur lesquels il est nécessaire de se former une opinion exacte.

On comprend qu’il ne pouvait s’agir, à cette époque, de contester à l’Eglise ses droits essentiels, ni de la persécuter d’une manière violente. La Nouvelle-France était une colonie catholique, d’où l’on avait même exclu avec soin tout élément hétérogène et protestant. Dans les vues du roi Très Chrétien, elle avait pour but de procurer avant tout la gloire de Dieu, et la conversion des peuples sauvages ensevelis depuis si longtemps dans les ténèbres de l’infidélité.

Mais précisément parce que la Nouvelle-France était dans les conditions d’une province essentiellement catholique, l’Eglise, cette grande société des âmes, avait droit d’y occuper la place qu'elle doit avoir dans les desseins du Sauveur : celle de l'âme par rapport au corps. Tout en laissant à l’Etat ses fonctions, ses attributs et ses droits dans sa sphère propre, elle pouvait, elle devait réclamer pour elle-même la première place; elle devait se considérer comme l’âme qui anirn e le corps d’un Etat vraiment catholique, qui lui communique l’esprit chrétien avec lequel il doit poursuivre toutes ses entreprises, de manière à procurer en tout le règne de Dieu ; elle pouvait exiger de l’Etat la reconnaissance et la protection de tous ses droits ; elle pouvait surtout réclamer du souverain catholique, qui n’était que le plus honoré de ses enfants, l’assistance dont elle avait besoin pour l’exécution de ses lois.

C’est à ce point de vue, parfaitement conforme à la doctrine catholique x, mais malheureusement peu applicable dans les conditions de nos sociétés modernes, et

1 — Rappelons ici ce que dit M. de Ratisbonne de saint Grégoire ^ 11 : L’harmonie entre l’Eglise et l’Etat a été le problème de toutes les phases critiques de l’histoire. Toujours on cherche à déterminer les limites et les rapports réciproques des deux puissances. L’une ressort-elle de l’autre ? L’Etat doit-il se séparer de l’Eglise ? l’Eglise doit-elle se séparer de l’Etat ? ou bien les deux pouvoirs doivent-ils être identifiés? Questions graves, qui ont soulevé d’interminables débats.

“ Saint Grégoire VII, nouvel Alexandre, trancha ces difficultés avec le glaive magistral de sa parole. 11 proclama à la face du monde le principe de la suprématie spirituelle, et déclara que la papauté, investie cfc la puissance d'en haut, et représentant Dieu lui-même sur la terre, est nécessairement élevée au-dessus des pouvoirs politiques.” < Histo'n e . dr- saint Bernard , Introduction.)

surtout peu accessible à un esprit protestant b qu'il faut sc placer pour juger les actes épiscopaux de l’époque dont nous nous occupons.

Il y a, de plus, une autre chose à considérer. En lisant aujourd’hui le récit de ces grands démêlés de l’époque de Louis XIY sur des questions de préséance ou d’étiquette, on est tenté de sourire, et de s’apitoyer sur ces grands hommes, qui nous paraissent petits dans leurs prétentions. On oublie qu’en étudiant une période de l’histoire, il tant toujours se mettre dans l'esprit du temps. Ces questions de préséance et d’étiquette n’étaient pas alors sans importance, et avaient même quelquefois une grande portée politique.

“ Les différends en question, dit M. Parlunan, bien que de nature à faire naître le sourire sur des lèvres irrévérencieuses, n’étaient pas aussi puérils qu’ils semblent l êtie. Il est difficile, au milieu d’une société démocratique moderne, de se faire une idée de l’importance réelle des marques de la dignité et de l’autorité, à une époque et chez une nation où on les avait fixées delà manière la plus scrupuleuse, et où le peuple, en general, les acceptait comme emblèmes des degrés relatifs dans 1 échelle sociale et politique. La question de savoir si l’évéque ou le gouverneur devait occuper le premier siège à table, pouvait devenir ainsi une question politique ; car, aux yeux du

1 — En parlant de Mgr de Laval, M. Parkman dit : 1 He is one o£ those concerning whom Protestants and Cathodes, at least ultranioatane Cathodes, will never agréé in judgment. ” (The Old Régime- m, Canada, p. 105.)

peuple, c’était la position relative de l’Eglise et de l’Etat dans leurs domaines respectifs L ”

Du reste, il n’est pas nécessaire de remonter à deux siècles, pour trouver les hommes engagés dans des questions d’étiquette ou de préséance. De nos jours, dans notre société démocratique elle-même, que de contestations sur la place que chacun doit occuper à un dîner officiel, dans une procession, dans une cérémonie religieuse ! Que d’ambitions pour les places d’honneur, les distinctions, les titres honorifiques ! C’est bien, surtout, dans les prétentions des hommes aux dignités et aux honneurs, que l’histoire se répète: et il convient d’examiner toujours ces prétentions avec calme et sang-froid.

La première difficulté qui survint entre Mgr de Laval et M. D’Argenson fut au sujet de la situation respective de leurs bancs dans l’église paroissiale. Nous avons déjà vu que les vicaires apostoliques n’ont pas, comme tels, de cathédrale proprement dite, ni de trône dans l’église du clief-lieu de leur juridiction ; mais ils ont certainement droit à la première place dans le chœur, et Mgr de Laval devait tenir a ce que ce droit ne lui fût pas contesté.

Mais quelle place devait occuper M. D’Argenson? Cette question suppose admis le droit honorifique du gouverneur d’avoir un banc dans l’église. Ce droit inhérent à la charge du gouverneur fut reconnu expressément, pour le Canada, par le Conseil d’Etat, en 1716; mais, à l’époque qui nous occupe, c’est-à-dire, vers 1660, il pouvait être discutable.

1 — The Old Régime in Canada, p. 110.

Etant admis, cependant, que le gouverneur avait droit à un banc dans l’église, ce qui ne paraît pas avoir été contesté, où ce banc devait-il être placé ? Nous ne connaissons pas la nature des prétentions de M. D’Argenson ; mais il voulait probablement que son banc fût placé dans le chœur. Peut-être occupait-il déjà cette position dans la grande église paroissiale, qui était définitivement ouverte au culte depuis plus de deux ans b Qui sait même s’il ne prétendait pas à la première place, ou du moins que son banc fût sur la même ligne que celui de l’évêque, sous prétexte qu’il était gouverneur dans son gouvernement, tandis que l’évêque de Pétrée, suivant l’opinion d’un certain nombre, n’était qu’un étranger dans la juridiction de l'archevêque de Rouen?

Quoiqu’il en soit, au point de vue du cérémonial romain, la prétention du gouverneur d’avoir son banc dans le chœur était inadmissible 1 2.

Mais, eu égard aux usages français, elle n’était peut-être pas si étrange qu’elle nous semble au premier abord. Il était reconnu en France que les patrons des églises, ainsi que les seigneurs haut-j usticiers, avaient droit à la première place dans le chœur après l’évêque ou le premier dignitaire ecclésiastique: il en était de même pour certains gouver-

1 — Journal des jésuites, 31 mars 1657- ......

2 “ Sedes autem pro nobilibus atque illustribus viris laïcis, magis-

tratibus ac principibus, quantumlibet magnis, et primariæ nobilitatis, plus minusve, pro cujusquam dignitate et gradu ornatæ, debent extra ehorum et presbyteriurrv collocari, juxta sacrorum canonum prescnptum, laudabilisque antiquæ disciplinas documenta, jam inde ab exordns cliristianæ religionis'introductæ ac longo tempore observatæ.” ( Ceremo n taie Episcoporum, lib. I, cap. XIII, art. 13.)

neurs de province. M. D’Argenson pouvait se prévaloir non seulement de sa charge de gouverneur, mais aussi de son titre de représentant au Canada de la Compagnie des Cents associés, laquelle avait droit de haute justice dans tout le pays.

Parmi les innombrables décisions du Conseil d’Etat, nous trouvons un arrêt du 20 avril 1675, par lequel un simple commandant de ville, le commandant de Saumur, avait “ la seconde place au chœur pour les dimanches et fêtes solennelles et non solennelles. ”

Et, sans nous éloigner de. notre pays, le Conseil d’Etat

ne réglait-il pas, en 1716, “ que le gouverneur général et l'intendant de la Nouvelle-France auraient chacun un prie- Dieu dans l’église cathédrale de Québec et dans l’église paroissiale de Montréal, savoir, celui du gouverneur général à la droite du chœur, et celui de l’intendant à la gauche sur la même ligne 1 ? ”

Mais, en 1660, la Cour n’avait encore rien réglé, du moins pour le Canada, au sujet du banc du gouverneur. Mgr de Laval n’avait-il pas droit de faire tous ses efforts pour préjuger la question en faveur de l’Eglise, et faire prévaloir les prescriptions du cérémonial romain ?

La situation respective des bancs des dignitaires, dans l’église, est aux yeux des peuples l’emblème de leur autorité. Mettre le gouverneur dans le chœur à côté de l’évêque, c’était assimiler l’autorité temporelle à l’autorité

1 — Edits et Ordwinunces, t. I, p. 352.

spirituelle, c’était mettre l’Eglise sur le même pied que l’Etat. Or, non seulement Mgr de Laval se regardait, et avec raison, comme le premier supérieur ecclésiastique dans son vicariat apostolique/inais il considérait l’autorité de l’Eglise, et par conséquent la sienne, comme aussi supérieure à celle de l’Etat/ que l’âme l’est au corps. Dans son église, surtout, il entendait bien etre et paraître le premier. Aussi résista-t-il de toutes ses forces aux prétentions de M. D’Argenson.

M. D’Ailleboût, ancien gouverneur, s’entremit pour régler le différend. “La chose fut accordée, dit le P. Lalemant, que le banc de M. l’évêque serait dans les balustres, et celui de M. le gouverneur hors des balustres au milieu h” C’était un arrangement parfaitement raisonnable, qui assurait au pouvoir civil une place d’honneur dans l’église, sans nuire au prestige de l’évêque. Mais ce résultat, on le devait surtout à l’énergique résolution de Mgr de Laval.

On a bientôt fait de dire, comme M. haillon, pai exemple, qui en toutes rencontres se montre si acharne contre Mgr de Laval, que le prélat pécha souvent “ par excès de zèle,” et ne se montra pas assez “ facile ” dans les questions de préséance 1 2. Quand on se rappelle le rang élevé que les rois Très Chrétiens avaient attribué à l’Eglise de France dans la société du dix-septième siècle, on. n’est pas tenté de tenir ce langage ; on applaudit plutôt de tout cœur au zèle

1 — Journal des jésuites, 7 septembre 1659.

2 Histoire de la colonie française, t. II, p. 466 et suiv.

des prélats, qui, non pas par orgueil ni vaine ostentation, mais parle sentiment de leur dignité, se montraient jaloux de tous les privilèges accordés à l’épouse de Jésus-Christ, savaient les revendiquer, au besoin, et s’opposer aux injustes prétentions de ceux qui auraient voulu abaisser l’Eglise.

Voulons-nous avoir une idée de la dignité de l’ancien •épiscopat français ? Ecoutons la Remontrance qui fut présentée à Louis XIII par les évêques, vers 1635 :

“ L’Ordre ecclésiastique, disent-ils, a toujours tenu le premier rang en votre royaume, ainsi qu’en tout le reste de la chrétienté. Votre Majesté est suppliée de le lui conserver, .aussi bien en particulier comme en général, et, à cette fin, défendre à tous gouverneurs de provinces, s’ils ne sont princes, et aux présidents de vos Cours souveraines d’entreprendre aucune préséance sur les archevêques et évêques •<en toutes assemblées publiques et particulières, sur peine d'encourir l’indignation de Votre Majesté..., et qu’aux .assemblées générales des maisons de ville, les vicaires •généraux des évêques et députés du chapitre tiennent les premières places, et qu’en toutes assemblées générales ou particulières, les abbés et principales dignités des chapitres précèdent dans leurs villes tous les officiers d’icelles...”

Voici la réponse du roi Très Chrétien : on doit admirer ïivec quelle précision elle fut donnée; et elle peut nous servir à apprécier quelques-uns des actes de Mgr de Laval :

u ^ eut Sa Majesté que l’Ordre ecclésiastique soit conservé <en son ancienne splendeur et dignité, et, pour cet effet, «que les archevêques et évêques, étant en leurs diocèses,

précèdent en toutes assemblées générales et particulières, les gouverneurs qui ne sont princes du sang, les lieutenants généraux, présidents des parlements et tous autres dequelque qualité et dignité qu’ils soient, et qu es- assemblées générales des maisons de ville, les vicaires généraux desarchevêques et évêques y tiennent la seconde place, et, au surplus, Sa Majesté veut et entend que les ecclésiastiques soient traités honorablement par tous les officiers, comme étant le premier Ordre du royaume h ”

Nous ne voyons pas que cette décision de Louis XIII ait été abrogée par son successeur ; elle était donc en vigueur du temps de Mgr de Laval. D’après cette décision, les archevêques et évêques, dans leurs diocèses, avaient droit de préséance sur les gouverneurs dans toutes les assemblées publiques ou particulières. Il n’y avait d’exception qu’en faveur des princes du sang.

Remarquons qu’il ne s’agit pas ici de réunions purement ecclésiastiques, mais de toute assemblée, en général, comme par exemple, un dîner, une séance littéraire, uneassemblée politique, etc : on le voit bien par ce qui regarde les assemblées des maisons de ville, où il est dit que les vicaires généraux des archevêques et évêques tiendront,, non pas la première place que l’on avait demandée, mais

la seconde.

Mgr de Laval connaissait parfaitement la situation très honorable faite au clergé du royaume de France par les

Me nw ires du clerjé de France , édit.

de 1771, t. XIII.

décisions royales. Il était donc persuadé que, comme évêque nommé par le saint-siège, à la demande du roi, pour gouverner l’Eglise de la Nouvelle-France, il avait droit de préséance sur M. D’Argenson dans toute assemblée publique ou privée, comme, par exemple, un dîner ou une séance littéraire ; à plus forte raison, lorsque ces dîners avaient lieu dans quelqu’une de ses communautés, ou lorsque ces séances avaient un caractère religieux.

Faut il s’étonner qu’il ait tenu à ce droit de préséance? Ne devait-il pas, surtout dans les commencements de son épiscopat, veiller avec un soin jaloux, sur les privilèges de l’Eglise, mettre un frein à tous les empiétements du pouvoir civil, et faire en sorte que, suivant les intentions de Sa Majesté, les ecclésiastiques fussent toujours “ traités honorablement par tous les officiers, comme étant le premier Ordre du royaume. ”

Ce qui a lieu de nous surprendre, c’est que les jésuites, au lieu de se prononcer franchement sur cette question du droit de préséance de l’évêque sur le gouverneur, prirent le parti, pour ne pas se compromettre, de n’inviter à dîner ni le gouverneur ni l’évêque 1 ; et, au catéchisme solennel, qui se donnait, dans leur chapelle, sous forme d’action ou de dialogue, de ne faire saluer ni l’un ni l’autre par leurs élèves, au commencement et à la fin de l’action 2. C’était iaire preuve de plus d’habileté que de courage.

1 Journal dan jésuite», décembre 165!).

2 — Ibid., février 1061.

Dira-t-on que Mgr de Laval n’était que simple vicaire apostolique, et que, par conséquent, les décisions royales ne pouvaient s’appliquer à lui ? C’était l’objection des partisans de M. de Queylus et de l’archevêque de Rouen : ils le regardaient comme un évêque étranger dans la Nou\elle- France b C’était aussi la prétention de certains hommes d’Etat, dont parle quelque part Mgr de Laval dans une de ses lettres à la Propagande, et qu’il appelle “ contempteurs

de la puissance ecclésiastique.”

Mais le vicaire apostolique envoyé ici par le saint-siège avait pleine juridiction sur toute la Nouvelle-France. Sans en avoir le titre, il possédait toutes les attributions d’un évêque dans son diocèse: et l’on ne peut s’empêcher de reconnaître, en lisant attentivement les lettres du roi, que c’était l’intention formelle de Sa Majesté de le faire jouir au Canada de tous les honneurs et privilèges inhérents a sa charge: “Ce que vous avez à faire, écrivait le roi à M. D’Argenson, se réduit à maintenir le dit sieur évêque en la pleine fonction de sa charge, soit qu’on le considéré honoré du caractère épiscopal, soit du vicariat apostolique dont j’ai recherché Sa Sainteté.” “Nous entendons, le roi mon fils et moi, ajoutait la reine mère, que sa juridiction est dans toute l’étendue ordinaire et telle qu’ont accoutume Je l’avoir les autres évêques.” Ainsi l’avait compris Mgr

1 Dans un document, daté de 1600, et portant pour htrohms et Résolutions à demander sur certaines questions , il est c t il n y point dans ce pays d’évêque titulaire, mais seulement un tolique, et l’Eglise n’y est servie que par commission. (Arcn lu province de Quebec, 2e Série, vol. 1.)

cle Laval: de là son énergie à soutenir le droit de préséance du vicaire apostolique au Canada.

Ce n’était pas par ostentation, ni par vanité qu’il tenait à la première place, même en dehors de l’église : il était, de l’aveu de tout le monde, le plus pieux, le plus austère et le plus humble des homme? ; mais c’est à l’Eglise, dont il était ici le représentant, qu’il voulait assurer le premier rang. Sans refuser au gouverneur l’autorité et la liberté d’action qui lui revenaient dans sa sphère propre, il le regardait avant tout comme le bras séculier de l’Eglise l, et comme spécialement envoyé par le roi pour protéger et appuyer l’évêque : “ Les ordres que vous avez du roi, écrivait-il un jour à M. D’Argenson, vous obligent de nous donner le secours qui nous est nécessaire pour la conduite de notre Eglise.”

Ce qui prouve que la prétention de Mgr de Laval à la première place, avant le gouverneur, n’était pas pour lui une affaire personnelle, mais qu’il agissait surtout en vue de l’Eglise et pour la gloire de Dieu, c’est qu’il ne soutenait pas avec moins de vigueur les droits de préséance des marguillers, qui sont, dans le gouvernement de l’Eglise, les aides de l’évêque et les administrateurs laïques des biens ecclésiastiques 2. Le gouverneur voulait, dans les processions, faire passer plusieurs corps civils devant les marguillers : Mgr de Laval s’y opposa de toutes ses forces; et comme M. D’Argenson, piqué sans doute par les diffi-

1 Concile de Trente , Sens. XX V, De De/ormatione, cap. XX.

2 Concile de Trente, Sens. XXII, De JReformatione, cap. IX.

eultés qu’il avait déjà eues avec l’évêque, ne voulait pas céder sur ce point, celui-ci finit par interdire, jusqu’à nouvel ordre, toute procession religieuse h

On a raconté, de manière à en faire un reproche à Mgr de Laval -, le fait qu’à une assemblée de fabrique, il déclara qu’à l’avenir le gouverneur ne serait plus marguiller honoraire, et par conséquent n’assisterait plus aux assemblées 3 4. Mais il semble que la première chose à établir, c’est le droit que pouvait avoir le gouverneur d’assister aux assemblées de fabrique comme marguiller d’honneur. Ce droit, il ne l’avait certainement pas en vertu de sa charge. L’avait-il en vertu de quelque délibération de la fabrique ou de la paroisse?

Remontons aux sources. M. D’Ailleboût avait été élu, non pas marguiller ex officio i 2, mais marguiller honoraire, le 21 novembre 1650, et cela, dit le P. Vimont, “ pour le temps seulement de son gouvernement”; “parce que, ajoute-t-il, les autres gouverneurs pourront être priés de prendre le même titre et les mêmes soins 5. ”

1 — Journal des jésuites, février et avril 1661.

2 — Parkman, The Old Régime in Canada, p. 109.

3 — Journal des jésuites, 28 novembre 1660.

4 — Comme dit M. Parkman, loco citato.

5 — Il n’y a pas d’acte de cette élection, à proprement parler. Le fait se trouve seulement mentionné dans un acte intitulé : “ Première messe dite à la paroisse, 24 décembre 1650. ” Voici cet acte, tel qu’on le trouve dans le Livre des Délibérations de la fabrique de Notre-Dame de Québec :

“ Première messe dite à la paroisse, 24 décembre 1650. Le 24 décembre 1650, on a dit la première messe en la susdite église (L’acte qui précède a pour titre : Rremière pierre mise à l’ église paroissiale le 23 septembre lGJft), après la bénédiction faite auparavant, M. D’Ailleboût étant gouverneur, et le R. P. Paul Ragueneau, de la Compagnie do Jésus, supérieur do la mission, le R. P. Barthélemi Vimont faisant

C’était évidemment une faveur que la Fabrique avait voulu faire à M. D’Ailleboût; mais elle n’entendait pas se lier pour l’avenir vis-à-vis les autres gouverneurs. Or, il n’est nullement question dans le Livre des Délibérations

de la Fabrique , ni M. de Lauson, qui succéda à M. D’Ailleboût, ni de M. D’Argenson, qui vint plus tard, comme marguillers honoraires. Il faut remonter jusqu’au temps de la seconde administration de Frontenac, pour retrouver une seconde élection de gouverneur comme marguiller honoraire (3 mai 1693) h Sur la proposition de Mgr de

Saint -Valier, le comte de Frontenac fut prié d’accepter le titre de marguiller d’honneur de la Fabrique; et il accepta.

Il est probable que M. D’Ailleboût, dans sa seconde administration (1657), continua à se prévaloir du titre de marguiller honoraire qui lui avait été ci-devant accorde, et que M. D’Argenson, qui lui succéda comme gouverneur (1658), se regarda, lui aussi, comme investi du même privilège, avec le consentement sinon exprès, — les registres n’en disent rien — du moins tacite du corps de3 fabriciens. Le P. Lalemant nous laisse clairement entendre

l’office de curé, et le R. P. Joseph Poucet, l’office de vicaire, M. Sevestre et M. Jacques Malien, marguillers en office, élus le 21 novembre du dit 1(550, et M. D’Ailleboût, gouverneur, étant marguiller honoraire, élu pareillement le 21 novembre 1650, pour le temps seulement de son gouvernement, parce que les autres gouverneurs pourront être priés de "prendre le même titre et les mêmes soins. (Signé) P. Bar. Vimont Ptre. ”

« )n remarquera la distinction que fait le P. Vimont entre marguiller ni . office et marguiller honoraire : MM. Sevestre et Maheu étaient marguillers en office ; M. D’Ailleboût, marguiller honoraire.

1 — Livre île. Délibérations de la Fabrique, de N.-D. de Québec.

qu’il assistait habituellement aux assemblées de fabrique, et s’y considérait comme “ en sa charge h ”

Ce n était pas, il faut l’avouer, sans quelque raison, au moins de convenance, que la Fabrique avait donné à M. D'Ailleboût le titre de marguiller honoraire. Le go^ erneur était au Canada le représentant de la Compagnie des Cent associés. Or, c’était - la Compagnie qui pourvoyait en grande partie aux frais du culte à Québec : les offices paroissiaux se faisaient même à cette époque dans sa maison, qu’on appelait le magasin clu roi. Il était donc convenable qu’elle fût représentée aux assemblées de fabrique par le gouverneur. D’après M. de Latour, celuici avait même “ l’inspection des comptes de la fabrique 1 2.”

Mais tout cela n’avait plus sa raison d’être. Depuis plus de trois ans, la grande église paroissiale était ouverte au culte, et, par ses revenus, elle allait désormais se suffire à elle-même. On n’avait plus, d’ailleurs, grand’chose à attendre de la Compagnie des Cent associés. La présence ' du gouverneur aux assemblées de fabrique pouvait devenir un abus et influencer les décisions des marguillers: elle ; pouvait amener l’ingérence indue de l’Etat dans l’admii nistration des biens ecclésiastiques.

Mgr de Laval laissa cependant s’écouler plus d’une ; année (16 juin 1659 — 28 novembre 1660), avant de déclarer 1 publiquement que M. d’Argenson n’était pas marguiller, et I par conséquent n’avait pas droit d’assister aux assemblées de fabrique : et il est probable qu’il n’aurait pas songé à le

1 — Journal des jésuites, 28 novembre 16l>0.

2 — Latour, p. 80.

troubler dans la jouissance de ce privilège, si celui-ci eiu montré plus de déférence pour les droits de l’Eglise. Mais nous avons vu que le gouverneur disputait en toute occasion la préséance à l’évêque. Sans aller peut-être aussi loin que les partisans de l’archevêque de Rouen, ni déclarer ouvertement que l’évêque de Pétrée n’était qu’un évêque étranger, au Canada, il était bien aise de lui faire sentir qu’il n’était pas évêque de Québec, et lui contestait les honneurs et les privilèges dus à sa dignité. Qui sait si M. D’Argenson n’avait pas essayé d’imposer sa volonté dans les assemblées de fabrique, et même d’y accaparer la présidence, qui appartient d’une manière incontestable à l’Eglise, puisqu’il s’agit, dans ces assemblées, de l’administration de biens ecclésiastiques ?

L’évêque de Pétrée jugea donc qu’il était.temps de retirer au gouverneur une faveur qu’il était trop dispose a regardei comme un droit. Le titre de marguiller d’honneur avait été accordé à M. D’Ailleboût “ pour le temps seulement de son gouvernement”: on ne voyait pas qu il eût été continué à ses successeurs. D’ailleurs, ce qui n’est qu’une faveur peut toujours être retiré quand on le juge à. propos. Il déclara donc que M. D’Argenson “n’était plus marguiller honoraire,” et par conséquent n’avait pas droit de siéger aux assemblées dé fabrique. C était revenir tout simplement à la règle ordinaire et au dioit commun.

Il en fut de même pour la question du pain bénit, que le gouverneur, les jours de grandes têtes, donnait intia missam, au son des fifres et du tambour. L evêque jugea avec raison que cet usage était peu conforme aux rubriques, et surtout peu favorable au recueillement necessaire peu-

dant les offices du culte divin. Le jour de Pâques 1660, il donna ordre que la bénédiction et l’offrande du pain bénit se feraient désormais avant la messe b Ce règlement, pourtant bien sage, acheva d’indisposer M. D’Argenson.

On ne peut douter que ce gouverneur ne fût un homme d’un grand mérite. Tous les mémoires du temps lui rendent ce témoignage. “ C’est un homme d’une haute vertu et sans reproche, dit Marie de l’Incarnation ... Il y a toujours à profiter avec lui, car il ne parle que de Dieu et de la vertu... Il assiste à toutes les dévotions publiques, étant le premier à donner l’exemple aux Français et à nos nouveaux chrétiens 1 2.”

La sœur Juchereau ne s’exprime pas d’une manière moins élogieuse sur son compte : “ Il n’accepta, dit-elle, cet emploi (de gouverneur) que par un principe de vertu, dans la vue de faire fleurir la piété en Canada et d’y étendre la Foi. Son rare mérite était parfaitement connu... Il fut rappelé en France après trois ans de séjour au Canada, où il avait édifié et gagné tout le monde par sa grande piété, sa douceur et sa charité 3.”

Mgr de Laval lui-même, écrivant au frère de M. D’Argenson, conseiller d’Etat, à Paris, lui disait: “ J’ai reçu, dans mon entrée dans ce pays, de monsieur votre frère, toutes les marques d’une bienveillance extraordinaire. J’ai fait mon possible pour la reconnaître, et lui ai rendu tous les respects que je dois à une personne de sa vertu et de

1 — Journal des jésuites, mars 1G60.

E ■ — Lettre spirituelle 90e.

3 — Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

son mérite, joint à la qualité qu’il porte, comme son plus

véritable ami et fidèle serviteur... 1.

Mais les gens les plus vertueux ne sont pas toujours exempts de préventions. M. D’Argenson croyait avoir raison de se plaindre de son prédécesseur, M. D’Ailleboût, qu’il disait lui avoir manqué d’égard en diverses circonstances, et qu’il soupçonnait de vouloir le supplanter dans le gouvernement du Canada 2 . Mais il avait tort d exiger que tout le monde épousât ses sentiments. M. D Ailleboût avait des amis personnels parmi les jésuites, et M. D’Argenson s’imagina que ceux-ci prenaient lait et cause contre lui en faveur de son prédécesseur. De là ses préventions contre certains Pères de la Compagnie de Jésus, contre le P. Ragueneau, en particulier. Il se plaisait a diie qu il y avait deux partis parmi les jésuites, celui du P. Lalemant, qui était un homme de sens, et celui du P. Ragueneau, qu’il représentait comme exagéré et porté à se mêler de toute espèce d’affaires : “Il serait à désirer, écrivait-il, que l’évoque de Pétrée donnât plutôt sa confiance au P. Lalemant qu’au P. Ragueneau. ”

Mgr de Laval, qui ne fut jamais un homme de coteries, mais ne songeait qu’à faire son devoir, ayant un jour donné sur ce sujet à M. D’Argenson un avertissement charitable, celui-ci prit cet avis en mauvaise part, et devint désormais

1 — Lettre de Mgr de Laval, 20 octobre 1659.

2 — “ M. l’abbé de Queylus passe en ï rance pour se plaindre de la manière d agir de M. D’Ailleboût a Montréal. Il me semble que cela ne lui servira pas pour être gouverneur du pays, comme il prétend.”

(Correspondance de M. D’Argenson. )

aussi prévenu contre le prélat quecontre les j ésuites L Quand on laisse pénétrer de pareils sentiments dans son cœur, on n’est pas loin de 1 inimitié et quelquefois de grandes injustices. On interprète en mal les actions du prochain, on leur attribue des motifs coupables.

C'est ainsi, par exemple, que Mgr de Laval ayant fait sortir une servante de la maison d’un des principaux citoyens de Québec, M. Denis, pour la faire entrer aux ursulines, M. D’Argenson attribue ce fait à un excès de zèle de la part du prélat, à une volonté qui ne recule devant aucune injustice et ne respecte aucun droit. t; M. l’évêque de Pétrée, dit-il, a un zèle qui le porte si souvent hors du droit de sa charge, et une telle adhérence à ses sentiments, qu’il ne fait aucune difficulté d’empiéter sur le pouvoir des autres, et avec tant de chaleur qu’il n’écoute personne... Il dit que l’évêque peut ce qu’il veut, et ne menace que d’excommunication 1 2. ”

Mgr de Laval, cependant, pouvait avoir d’excellentes raisons de faire sortir, coûte que coûte, cette servante de la maison où elle était engagée, raisons qu’en sa qualité de confesseur ou de directeur spirituel, il ne pouvait donner au public, et dont il n’était redevable qu’à Dieu et à sa conscience. En tout cas, la présomption était en sa faveur, et il n’y avait pas lieu de lui attribuer cette doctrine excessive: l'évêque peut ce qu'il veut. Il n’y a rien

1 — Lettre de Mgr de Laval à M. D’Argenson, frère du gouverneur, 23 octobre 1659.

2 — Correspondance de M. D’Argenson.

dans la correspondance de Mgr de Laval qui fasse croire que telle était sa pensee.

M. Faillon, emboîtant le pas derrière M. D’Argenson :

“ Ce fut apparemment d’après ce principe, dit-il, que M. de Laval ordonna d’amener de la campagne à Québec une fille que l’on croyait possédée du démon, ainsi qu un meunier qui, l’ayant demandée en mariage, et ayant été refusé à cause de sa mauvaise conduite, était soupçonné d’avoir jeté sur elle quelque maléfice et d’être magicien. Cet homme fut mis en prison, et la fille enfermée chez les hospitalières 1.”

Qu’on lise les Lettres de Marie de 1 Incarnation, et 1 on verra que ce meunier était un apostat et un magicien, qui “ par son art diabolique ” avait réellement ensorcelé cette fille pour l’épouser. “ L’on eut sujet de croire qu’il y avait du maléfice de la part de ce misérable ; car il lui apparaissait jour et nuit, quelquefois seul, et quelquefois accompagné de deux ou trois autres, que la fille nommait, quoiqu’elle ne les eût jamais vus. Monseigneur y envoya des Pères, et il y est allé lui-même pour chasser le3 démons par les prières de l’Eglise... Le lieu est éloigné de Québec, ajoute Marie de l’Incarnation, et c’était une grande fatigue aux Pères d’aller faire si loin leur exorcisme. C’est pourquoi monseigneur ordonna que le meunier et la fille fassent amenés à Québec. L’un fut mis en prison, et l’autre fut enfermée chez les Mères hospitalières 2.”

1 — Histoire de la colonie française , t. II, p. 469.

2 — Lettre h istorique 60e.

Ce qui est certain, c’est que Mgr de Laval ne put faire emprisonner cet homme, sans le concours de l’autorité séculière. La connaissance des sortilèges et des maléfices était du ressort de l’officialité diocésaine. Celle-ci, apparemment, examina le cas avec ses circonstances, rendit son jugement, et livra le coupable au bras séculier.

Quant à la fille, elle se trouvait dans la juridiction du seigneur Giffart, de Beauport !, qui, comme tous les seigneurs, avait droit de justice dans sa seigneurie. C’est probablement par son entremise qu’elle fut amenée à Québec ; et Mgr de Laval lui rendit un grand service en la faisant entrer à l’hôpital. “ Elle fut mise, dit le Journal des jésuites, dans une chambre du vieux hôpital, où elle passait la nuit avec compagnie d’une garde de son sexe, quelque prêtre et serviteurs.”

Qui n’admirerait la bonté et les soins attentifs du prélat pour cette personne infortunée ? Et c’est cette conduite toute charitable que l’on a voulu représenter comme entachée de violence et d’injustice!

N’oublions pas, cependant, que Mgr de Laval n’était qu’au début de son épiscopat, et n’avait encore que trentehuit ans. Quoi d’étonnant si, dans son désir de prévenir les abus qui auraient pu s’introduire dans l’Eglise naissante du Canada, et de tout mettre dans un ordre parfait, il eût montré un peu trop de zèle et dépassé quelquefois la mesure ; si, préoccupé du besoin de faire respecter son

1 Journal des jésuites, décembre 1660.

autorité comme vicaire apostolique, après les entraves qu’on avait mises à sa nomination et les difficultés qu’on lui avait suscitées, il eût paru dans les questions de préséance ou autres, plus susceptible peut-être que s’il eût été déjà évêque de Québec ; si enfin, avec les meilleures intentions du monde, il lui fût arrivé de se tromper quelquefois dans les débuts de sa carrière apostolique 1 ?

Nous avons vu, par exemple, que le prélat avait été parfaitement justifiable d’exclure le gouverneur des assemblées de fabrique. Mais le Journal des jésuites nous assure qu’il le fit “ sans lui en avoir parlé ” auparavant. Le gouverneur se rendit subséquemment “ avec sa suite ordinaire ” à une assemblée de3 marguillers, et prétendit se maintenir en sa charge, déclarant à l’évêque “ qu’il n’avait iras le pouvoir de le démettre. ” Il se dit beaucoup de paroles peu respectueuses à l’égard du prélat, et le mécontentement fut grand de part et d’autre 2.

Que de froissements regrettables auraient peut-être été évités, si l'évêque eût prévenu le gouverneur de son intention, et l’eût prié de ne plus se présenter aux assemblées de fabrique !

Lorsque Mgr de Laval vint dans le pays, il remarqua que, dans les offices publics, le gouverneur était encensé après

1 — En parlant de saint Grégoire VIT, M. de .Ratisbonne ne craint pas de dire : “ Il y eut peut-être dans l’expression de son vouloir quelque chose de trop vif, de trop inflexible.” Puis il ajoute : “ Mais si, à la distance où nous sommes placés de cette mémorable époque, on veut en apprécier le caractère, il faut, sans s’arrêter aux détails, envisager l’ensemble des résultats...” (Histoire île saint Bernard, Introduction.)

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