‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 35 sur 68 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Première visite pastorale de Mgr de Laval. — La côte Beaupré. — Les communautés de Québec. — Montréal. — Rencontre du P. Ménard. — Les Trois-Rivières. 1660.

Les courses apostoliques de Mgr de Laval n’ont pas été au delà de la colonie française et des missions sauvages qu’elle renfermait. C’est un espace de plus de cent lieues, depuis la rivière Saguenay, au-dessous de Quebec, jusqu au lac des Deux-Montagnes au-dessus de Montreal. Ce serait en Europe un grand diocèse, dit M. de Latour ; mais il s’en faut de beaucoup qu’il y en ait aucun si difficile à visiter.”

En effet, pour se rendre d’un endroit à un autre, il n’y avait guère d’autres ressources, en été, que le canot sur le fleuve ; en hiver, les sentiers que l’on se frayait péniblement en raquettes sur la neige à travers les bois. Aucune route publique, aucun pont sur les rivières; des ravins, des précipices, des obstacles et des dangers partout ; les habitations extrêmement clairsemées : il fallait quelquefois

marcher des journées entières, avant d’arriver à une pauvre cabane pour y passer la nuit.

Ajoutons à cela le triste état où se trouvait la colonie, par suite des invasions des Iroquois. Ces sauvages nous faisaient depuis dix ans la guerre la plus féroce ; ils couraient les forêts et les campagnes, dressant partout des embuscades, tâchant de surprendre les habitants isolés, et exerçant les cruautés les plus horribles sur les malheureux qui tombaient entre leurs mains. Au printemps de 1660, moins d’un an après l’arrivée de Mgr de Laval, ils avaient tramé la destruction complète de la colonie; elle ne fut sauvée que par l’héroïsme de Dollard et de ses compagnons, au saut Saint-Louis. Les trois premières années d’administration du vicaire apostolique se passèrent ainsi dans des alarmes continuelles et un danger constant de perdre la vie au milieù des supplices b

Ce fut dans ces conditions que, mettant toute sa confiance en Dieu, et ne trouvant dans les maux de son Eglise qu’un nouvel aliment à son zèle, il fit, dans le cours de l’année 1660, sa première visite pastorale.

Il commença par la côte de Beaupré, et partit de Québec le 23 janvier, emmenant avec lui M. Henri de Dernières, qui n’était encore que diacre, son valet Durand, et le “bon Boquet ’, que les chroniques du temps nous représentent comme l’homme de confiance des révérends pères jésuites 2.

I — Informatio de statu Ucclesiœ, 21 octobre 1664.

^ ; C*n 1 appelait généralement le Courrier apostolique ; et Marie delIncarnation d.it quelque part: “Je le nommerais volontiers le visiteur évangélique, car il va de mission en mission visiter les ouvriers de l’Evangile. ”

Le P. Lemercier était parti la veille, pour préparer sans doute les voies à l’évêque 1 .

On dut souffrir beaucoup du froid, de la neige, de la poudrerie, et surtout de l’inexpérience où l’on était de nos hivers canadiens, qui ont bien leur charme, pourtant, maintenant que l’on sait se prémunir contre leurs rigueurs. Celui de 16G0 fut exceptionnellement rude ; le pont de glace devant Québec se forma le 20 janvier 2.

Le 26, on était encore à Beauport, et l’on dîna chez M. Giffard, seigneur de l’endroit. Mgr de Laval avait dû s’arrêter plusieurs fois, sans doute, pour visiter les familles établies de Québec à Beauport, et leur porter les secours de son saint ministère.

Le 2 février, il donna solennellement la confirmation dans l’église de Château-Richer a près de cent soixantedix personnes, dont plusieurs étaient d’un âge avancé. Dans la liste des confirmés se trouve le nom d’un jeune homme qui devait devenir célèbre, celui île Louis .Jolliet, le découvreur du Mississipi 3.

Cette première visite de Mgr de Laval sur la côte de Beaupré remplit son cœur de joie et de consolation. Il avait commencé à réaliser son vœu le plus ardent : Fasse le Ciel que je me fasse tout à tous, et que je gagne des

âmes â Jésus-Christ ! ’

1 S. Era. le card. Taschereau, suivant l’exemple du pieux

prélat, se fait également devancer, dans ses visites, par deux prêtres qui préparent les enfants à recevoir la confirmation.

2 — Journal des jésuites.

3 Archives de l’archevêché de Québec, Registre dés Confirmations.

Revenu à Québec, il y donna, vers la fin de février, la confirmation à plus de soixante personnes ; puis, au lieu de se reposer de ses fatigues, il entreprit de faire la visite de ses communautés. Il commença par l’Hôtel-Dieu.

Ce monastère, fondé à Québec par la munificence du cardinal de Richelieu et de sa nièce la duchesse d 'Aiguillon, comptait alors quinze religieuses, dont il ne put s’empêcher d’admirer les vertus, le dévouement pour les malades, le renoncement à toutes les choses terrestres. Il se crut même obligé d’adoucir un peu l’austérité de leurs règles, et de retrancher certains jeûnes qu’il pensait incompatibles avec leurs travaux. Il renvoya aussi les pensionnaires qu’elles avaient gardées jusque-là, afin qu’elles pussent se livrer exclusivement à l’œuvre de leur institut.

L’esprit de sacrifice qui régnait à l’Hôtel-Dieu était communicatif ; il avait pénétré dans nos meilleures familles, qui donnèrent plusieurs de leurs enfants à ce monastère. C’est ainsi que le 14 février 1662 Mgr de Laval bénit Mlle Juchereau de la Ferté, qui fit son entrée à l’Hôtel-Dieu, et écrivit plus tard l’histoire de cette maison b Mlle Bourdon y était aussi religieuse depuis quelques années. Elle tomba malade en novembre 1660 et mourut le 29 du même mois, pendant que son père et sa mère étaient en route pour la France. L’évêque de Pétrée fit preuve, en cette occasion, de sa grande bonté, et de l’estime singulière qu’il avait pour cette famille, en assistant lui-même cette reli-

1 — Elle est souvent citée dans cet ouvrage.

gieuse pendant sa maladie, et passant même auprès d’elle, avec M. de Lauson-Charny, la nuit qui précéda sa mort 1 2 .

La direction forte et pieuse que Mgr de Laval et les jésuites imprimèrent, dès le commencement, àl'Hôtel-Dieu de Québec subsiste encore; et l’on peut y admirer les mêmes vertus qu’autrefois. Dans cette maison se conserve surtout d’une manière étonnante la vertu chrétienne de la reconnaissance : aujourd’hui, au bout de deux siècles et demi, les dames de l’Hôtel-Dieu prient encore pour leurs bienfaiteurs, le cardinal de Richelieu et la duchesse D’Aiguillon, avec la même ferveur que par le passé.

Dans le mois d’avril, l’évêque de Pétrée visita le monastère des ursulines, que dirigeait la vénérable Marie de l’Incarnation. Il y trouva la même ferveur qu’à l’Hôtel- Dieu, un dévouement sans bornes pour l’éducation des jeunes filles, et surtout des jeunes filles sauvages. La vue de ces pauvres enfants des bois, que les religieuses essayaient de former à la piété, à la vertu, à l’amour du travail, enflamma son cœur d’un saint zèle ; et c’est alors qu’il fit entrer vingt pensonnaires à ses frais chez les ursulines. C’est un mystère, que ce saint évêque, avec si peu de ressources à sa disposition, ait pu suffire a tant de bonnes œuvres.

Quelques religieuses lui demandèrent, pendant sa visite, à l’insu” des supérieures, de leur donner “ un abrège de leurs constitutions V’ Ces règles avaient été préparées en 1646

1 — Sœur Juchereau, Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

2 — Marie de l’Incarnation, Lettre du 13 septembre 1661.

par le P. Jérôme Lalemant, en conformité des exigences, des besoins et de la situation du pays. Les anciennes religieuses, Marie de l’Incarnation en particulier, y tenaient d’autant plus, qu’elles avaient été faites “ d’après leurs expériences, avec une entière charité et beaucoup de déférence à leurs sentiments h” Mais elles avaient, au moins dans plusieurs parties, un caractère tout provisoire. On les laissa de côté, en 1682, pour prendre simplement les constitutions de Paris.

L’évêque de Pétrée acquiesça à la prière des jeunes; religieuses, et fit préparer un abrégé des constitutions du P. Lalemant. Il en profita pour y introduire quelques réformes qu’il jugeait utiles, mais qui soulevèrent dans la communauté certaines récriminations. Entr’autres changements proposés, “ il voulait que la maîtresse des novices le frit aussi des jeunes professes, et que cette charge fût sujette à l’élection.” Il aurait voulu aussi que l'on fît une réforme dans la manière de chanter les offices, et que, pour leur donner une teinte plus religieuse.et plus simple, ou adoptât le chant à voix droite , tel qu’il se pratique à la Visitation et au Carmel 1 2.

La vénérable Marie de l’Incarnation elle-même ne put échapper à ce premier sentiment d’impatience dont ne se défendent pas toujours les âmes les plus saintes, lorsqu’on les contrarie vivement dans leurs habitudes. Après avoir avoué que le prélat leur avait “ donné huit mois ou un an

1 — - Les Ursulines de Quebec , t. I, p. 293.

2 — Marie de l’Incarnation, Lettre du 13 octobre 1G60.

pour y penser ” : — “ L’affaire est déjà toute pensée, dit-elle, et la résolution toute prise : nous ne l’accepterons pas, si ce n’est à l’extrémité de l’obéissance.” Puis elle ajoute: “ Nous avons affaire à un prélat qui, étant d’une très haute piété, s’il est une fois persuadé qu’il y va de la gloire de Dieu, il n’en reviendra jamais, et il nous en faudra passer par là, ce qui causerait un grand préjudice à nos observances b ”

Nous ne connaissons pas les raisons qui pouvaient engager Mgr de Laval à proposer ces réformes. Peut-être avait-il principalement en vue d’éprouver la vertu des bonnes religieuses. Le prélat, quoi qu’en dise Marie de l’Incarnation, était le moins entêté des hommes. Elle avoue elle-même que, sur leurs remontrances, il n’ordonna le changement, concernant 1 élection de la maîtresse des novices, que pour trois ans, et à titre d’essai -q et quant au nouvel abrégé de leurs constitutions, il leur donna toute une année pour y réfléchir. Au bout de ce temps, voyant qu’elles persistaient dans “leurs sentiments,” il laissa de côté le sien. “ Le digne prélat, dit l’annaliste des ursulines, qui avait donné une année à la communauté pour la discussion de cette affaire, changea lui-même d’opinion, et confirma les constitutions primitives, qui furent observées jusqu’à l’adoption des constitutions de Paris, en 1682 * 2 3.”

] — Lettre du 13 septembre 1661.

2 — Lettre du 13 septembre 1660.

3 — Les Ursulines de Québec, t. I, p. 204.

2GS VIE DE MG lï DE LAVAL

Ce fut peu de temps après sa visite aux ursulines que les Iroquois firent irruption sur Québec et les environs. Aussitôt que le danger le plus prochain fut passé, le prélat se disposa à aller faire sa première visite pastorale à Montréal. Il avait d’autant plus hâte de remplir ce devoir, que les sulpiciens venaient de lui causer un sensible plaisir en signant l’ordonnance qu’il avait publiée pour faire reconnaître sa j uridiction b

Il partit de Québec le mardi 17 août, avec M. de Lauson- Charny et une couple de domestiques Son bagage était tout ce qu’il y avait de plus simple. Une crosse en bois, une mitre aussi unie que possible, voilà, disent les Relations, quels étaient les insignes de cet évêque cl'or, comme on appelait les évêques d’autrefois 1 2 3 4. Use croyait obligé, dans ses visites pastorales, d’observer un certain cérémonial, à cause de la dignité de sa charge ; mais du reste la plus admirable simplicité régnait dans toilt l’extérieur de cet homme vraiment apostolique.

On mit près de cinq jours à remonter le fleuve, et l’on n’arriva à Montréal que le samedi 21 août, sur les cinq heures du soir h Le soleil lançait obliquement ses rayons de feu sur l’épaisse forêt de pins et de chênes qui recouvrait

1 — Ordonnance du 3 août 1GG0.

2 — 11 paraît qu'il y avait déjà, à cette époque, un service plus ou moins régulier entre Québec et Montréal; car nous voyons par le Journal des jésuites que le bac était arrivé à Québec depuis deux jours, et qu’il y avait amené Mme d’Aillebout, ainsi que quatre sauvages qui étaient venus apporter des colliers au P. Ménard, leur ancien pasteur.

3 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. II, p. 57.

4 — - Journal des jésuites.

alors le mont Royal, et tout la plaine environnante; c’est le moment le plus favorable pour bien saisir le ton des objets, leur forme et leur couleur.

Le Fort de la Pointe-à-Callière, avec ses quatre bastions et son enceinte de longs pieux, et le monastère de l’Hôtel-Dieu, quittait alors près du rivage, se détachaient nettement sur le fond vert de la forêt, comme le spectre de la guerre et l’ange de la paix, en présence l’un de l’autre, et prêts à se livrer un combat décisif pour l’avenir de ces contrées. En arrière, cette immense nappe de verdure, qui paraissait onduler comme les vagues de la mer, à cause des accidents de terrains. On venait de passer les rapides d’Hochelaga ; et l’île Sainte-Hélène émergeait comme une corbeille de verdure, au milieu de la plaine liquide toute miroitante de lumière, comme on la voit souvent dans les douces j ournées du mois d’août. Le spectacle était impo sant et magnifique ; il dut impressionner vivement Mgr de Laval.

Cette grande cité, qui s’étend aujourd’hui à perte de vue jusque sur les flancs du mont Royal, était alors peu de chose. Le P. Vimont, célébrant, le li mai 1642, sur la Pointe-à-Callière, la première messe qui ait été dite à Montréal, en présence de la petite colonie française qui y arrivait avec M. de Maisonneuve et Mlle Mance, s écria, dit-on, dans un saint transport : £< Ce que vous voyez ici. Messieurs, n’est qu’un grain de sénevé ; mais il est jete par des mains si pieuses et si animées de foi et de religion, qu’il faut sans doute que le Ciel ait de grands desseins, puisqu’il se sert de tels instruments pour son œuvre. Oui.

je ne doute nullement que ce petit grain ne produise un grand arbre, qu’il ne fasse un jour des progrès merveilleux, ne se multiplie et ne s’étende de toutes parts 1.”

Ces paroles, qu’on dirait prophétiques, étaient prononcées à l’endroit même où, trente ans auparavant, Champlain, le fondateur de Québec, avait pour ainsi dire marqué la place de Montréal, y faisant le premier défrichement et la première culture 2. Elles étaient prononcées non loin de ce lieu fameux, où, un siècle auparavant, Jacques Cartier avait admiré la cité des Algonquins, la célèbre Hochelaga 3, avec ses “ belles grandes campagnes pleines de blé, ” laquelle avait disparu comme par enchantement sous le souffle dévastateur des Iroquois. De Maisonneuve arrive à son tour; il reprend l’œuvre de Champlain, et avec l’aide de Dieu fonde cette cité de Montréal dont nous voyons aujourd’hui les prodigieux développements.

A l’époque où Mgr de Laval y arriva pour la première fois, Montréal ne comprenait encore qu’une trentaine de maisons, bâties principalement des deux côtés de la rue Saint-Paul, depuis la rue Saint- Joseph jusqu’au delà de la

1 — Relations des jésuites, 1642. — M. Dollier de Casson, Histoire ilu Montréal.

^ — “ Champlain est venu plusieurs fois à Montréal, et a même dresse une carte du lieu (lbll), où il indique, à ne s’y pouvoir tromper, la P o inte -a- 1 hll iere comme point do son premier débarquement et de son premier séjour. 11 bâtit quelques cabanes pour la traite, y sema des graines de jardin, -et y éleva une petite muraille en briques. 11 appelle Place Royale le coin de terre qu’il défricha et habita. ” ( Jacques Figer.) 1

3 — “ Hochelaga était vraisemblablement sur le coteau qui s’étend au pied de la montagne, du côté de la ville de Montréal. ” ( Ferland ,

t. !, p. 2 l) ; peut-être à l’endroit où est aujourd’hui le couvent de Villa- Ma ria.

rue Saint-François-Xavier. Le premier séminaire s’élevait en face du fleuve, un peu en arrière de l’emplacement actuel de la Douane L La sœur Bourgeois venait de jeter les fondations de l’église de Bonsecours. L’Hôtel-Dieu était situé au coin des rues Saint-Paul et Saint- Joseph ; la chapelle en hois, qui y était attenante, servait encore d’église paroissiale, et elle était de construction récente. Les offices publics s'étaient célébrés longtemps à l’intérieur du Fort, dans une simple chapelle d’écorce qui existait encore 1 2.

La population de Montréal pouvait être d’environ deux cents âmes. “ Ce petit peuple, dit la sœur Morin, vivait en saints, tous unanimement, et dans une piété et une religion telles que sont maintenant de bons religieux. Celui d’entre eux qui n’avait pas entendu la sainte messe un jour de travail, passait parmi les autres quasi pour excommunié, à moins qu’il n’eût des raisons et empêchements aussi forts qu’on en demande aujourd’hui pour s’exempter du péché mortel aux jours de fêtes et dimanches. On voyait tous les hommes de travail à la première messe qui se disait avant le jour, pendant l’hiver, et dans l’été à quatre heures du matin, aussi modestes et recueillis que le pourraient être les plus dévots religieux ; et toutes les femmes â une autre qui se disait à huit heures. Elle ne cédaient en rien à leurs maris en dévotion et en vertu.

“ Rien ne fermait à clef, dans ce temps, ni maisons, ni coffres ; tout était ouvert, sans jamais rien perdre.

1 — M. l’abbé Verreau, Jou rnal de l’Instruction publique, 1864.

2 — Faillon, Vie de Mlle Mance. — Relation s des jésuite», 1642.

“ Celui qui avait des commodités à suffisance en aidait celui qui en avait moins, sans attendre qu’on le lui demandât; se faisant au contraire un grand plaisir de le prévenir, et de lui donner cette marque d’estime et cl’amour. Quand l’impatience avait fait parler durement à son voisin ou autre, on ne se couchait point sans lui faire excuse à genoux.

“ Enfin, c’était une image de la primitive Eglise que ce cher Montréal dans son commencement et progrès ; c’est-àdire pendant trente-deux ans environ h ”

Nous savons peu de chose de la visite de Mgr de Laval à Montréal en 1660; M. Faillon ne la mentionne même pas. Le lendemain de son arrivée, il voulut faire ce qu’il avait fait à Québec l’année précédente ; et, pour inspirer aux sauvages une grande idée des sacrements de l’Eglise, il baptisa lui -même solennellement un de ces pauvres enfants des bois, qui avait embrassé la foi chrétienne. M. Lambert Closse servit de parrain ; la marraine fut Mlle Mance -’.

Deux jours après, le mardi 24 août, il donna la confirmation dans l’église paroissiale à cent sept personnes. Parmi ces confirmés se trouvait M. de Maisonneuve, qui, sans respect humain, avait voulu donner ce bel exemple de religion à la petite colonie dont il était le gouverneur. On remarquait aussi parmi eux Jacques Le Ber, père de la célèbre Mlle Le Ber, et le brave Lambert-Raphaël Closse,

1 — Annales de V Hôtel-Dieu de Montréal. ^ ~~ Archives de M. l’abbé Yerreau.

qui deux ans plus tard devait périr glorieusement dans une rencontre avec les Iroquois.

Pendait qu’il accompagnait son évêque à Montréal, M. de Lauson-Charny, official, instruisit un procès canonique, et déclara un mariage nul. Il fit enregistrer sa déclaration au greffe de cette ville.

L’évêque de Pétrée ne manqua pas, sans doute, de visiter les deux communautés naissantes des sœurs de la Congrégation et des hospitalières de Saint-Joseph. Ces dernières avaient voulu repasser en France l’année précédente. “ Mais, dit Marie de l’Incarnation, notre prélat les a retenues, sur la requête qui lui a été présentée par les habitants de Montréal; car ce sont des filles d’une grande vertu et édification b” Il fit plus : il leur accorda, d’abord, une lettre d’obédience, puis, quelques années plus tard, comme nous le verrons, une lettre pastorale établissant définitivement leur communauté.

Quant à la sœur Bourgeois, il la trouva installée avec ses compagnes dans un pauvre hangar que lui avait cédé M. de Maisonneuve ; c’est là que depuis deux ans elle faisait la classe aux jeunes filles de Montréal. Le prélat bénit et encouragea ses travaux. <wMgr de Laval a toujours été pour notre vénérable mère un père et un protecteur, a dit une religieuse de cette communauté. C’est ainsi que le représentent nos plus vieilles traditions.” Et elle aj outait : “ J’ai toujours entendu dire qu’il avait été un véritable

1 — Lettre spirituelle 90e.

père pour toutes les communautés de son diocèse. La nôtre, en particulier, l’a toujours regardé et le regarde encore comme tel. Chaque fois qu’il daignait l’honorer de sa visite, il était reçu avec un grand bonheur b”

En revenant à Québec, vers la fin d’août, l’évêque de Pétrée rencontra non loin de Montréal une flottille de soixante canots outaouais, qui remontaient le fleuve, après avoir laissé aux Trois-Piivières leur cargaison de pelleteries. Les sauvages étaient au nombre de trois cents. A peine eurent -ils reconnu de loin leur évêque, qu’ils le saluèrent à leur manière, en poussant des cris de joie, dont l’écho retentit longtemps sur le fleuve et dans les forêts du rivage. L’évêque les bénit, leur rendit leurs civilités, et aperçut tout à coup au milieu d’eux le P. Ménard, le missionnaire héroïque qui s’en allait dans leur pays, sur les bords du lac Supérieur, se dévouer à leur salut.

Ce fut pour le pieux prélat un moment de bonheur inexprimable ; il avait devant lui l’idéal du dévouement surnaturel qu’il avait toujours rêvé. Il aurait voulu partager les travaux apostoliques du P. Ménard.

“ Sitôt que Mgr de Pétrée eut appris le dessein que nous avions de commencer cette mission, dit le P. Lalemant, on ne peut croire combien il y fut affectionné. Son zèle, qui embrasse tout, lui faisait souhaiter d’aller chercher dans le plus profond des forêts la brebis égarée, pour laquelle il avait traversé les mers.... Du moins, son cœur y a volé,

1 — Procès préliminaire de béatification de Mgr de Laval, Temoi- •Jiiage île la sœur Saint-Ligori.

pendant qu’il s’arrête ici comme au centre de toutes les missions, pour pouvoir donner ses soins et partager son zèle à tous également h ”

Le.P. Ménard, déjà courbé sous le poids des ans et brisé par la fatigue, paraissait triste, absorbé dans ses pensées, .et presque indécis ; on eût dit qu’il pressentait le triste sort qui l’attendait chez ces sauvages. — “Que dois-je faire, Monseigneur, demanda-t-il avec un pieux abandon ? Est-ce que je dois continuer mon voyage ? — Mon Père, lui répondit l’évêque, toute raison semble vous retenir ici ; mai3 Dieu, plus fort que tout, vous veut en ces quartiers-là ! ” Oh ! que j’ai béni Dieu, depuis cette entrevue, s’écria ensuite le P. Ménard ; et que ces paroles, sorties de la bouche d’un si saint prélat, me sont doucement venues dans l’esprit, au plus fort de nos peines, de nos misères et de notre abandon ! Dieu me veut en ces quartiers-là ! Que j’ai souvent repassé ce3 paroles dans mon esprit, au milieu du bruit de nos torrents, et dans la solitude de nos grandes forêts 1 2 ! ”

On connaît la fin héroïque de ce bon missionnaire. Arrivé, après mille dangers, dans le pays de ces sauvages ingrats, à quelques centaines de lieues de Québec, il fut abandonné complètement à lui-même, et ne rencontra qu’opposition et rebuts de toutes sortes. V oyant qu’il ne pouvait rien gagner de ces peuples plonges dans le vice, il résolut d’aller plus loin, à une bourgade huronne, pour

1 — Relations des jésuites , 1660.

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