‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 39 sur 68 · Ihid · texte numérisé non relu

Ihid

Il revint au Canada l’année suivante (1662), accompagné d’un officier, M. Dumont x, qui était chargé par le roi de dresser un rapport sur l’état du pays. M. Boucher amenait avec lui plus de deux cents colons, et M. Dumont, cent soldats, que le roi envoyait comme gage de sa bonne volonté pour la Nouvelle-France.

M. Dumont, en passant à Terreneuve, prit possession du port de Plaisance, au nom de la France. Terreneuve entrait par là même dans la juridiction du vicaire apostolique. Il y laissa un ecclésiastique et trente soldats, chargés d’éloigner les Hollandais et les Anglais qui désiraient s’en emparer.

Puis il remonta le Saint-Laurent jusqu’à Québec, dont il visita les environs, et jusqu’aux Trois-Rivières, où il installa M. Boucher comme gouverneur.

Les impressions de cet envoyé royal, consignées dans son journal de voyage, étaient des plus favorables à notre pays :

‘‘Ce nous fut, dit-il, une navigation divertissante, en montant la rivière, depuis le cap Tourmente jusqu’à Québec, de voir de part et d’autre, l’espace de huit lieues, les fermes et les maisons de la campagne bâties par nos Français tout le long de ces côtes : à droite, les seigneuries de Beaupré, de Beauport, de Notre-Dame-des-Anges; et à la gauche, cette belle île d’Orléans, qui continue à se peupler heureusement d’un bout à l’autre

1 — Ou M. de Monts, suivant Marie de lTncarnation.

2 — On suivait évidemment, à cette époque, en remontant le fleuve, le chenal au nord de l’île d’Orléans.

“ La basse et la haute ville de Québec donnaient encore plus d’agrément à notre vue, y voyant de loin de3 églises et des monastères bâtis, et une forteresse sur le haut d’un rocher, qui commande sur toute la rivière.

“ Passant plus outre, nous y voyions à gauche les habitants de la côte de Lauson, et à droite les habitants de la côte Sainte-Geneviève, et les forteresses de Saint-Jean et de Saint-Xavier dans les terres, Sillerv, et toute la côte du Cap- Rouge, habitée sur les rives du grand fleuve.

“ Environ trente lieues plus haut que Québec, les habitants du Cap-de-la-Madeleine sortaient de leurs maisons, répandues plus d’une lieue sur toute cette côte, nous venant au-devant, et nous invitant de mettre pied à terre, pour nous régaler à la champêtre.

“ Mais il fallait aller descendre à la ville des Trois- Rivières, qui n’est distante que d’une lieue de ce cap. Nous y fûmes reçus avec autant d’abondance, et les tables où nous fûmes invités étaient quasi aussi bien couvertes et aussi bien fournies 1 qu’elles peuvent être en plusieurs endroits de la France 2 . ”

Marie de l’Incarnation nous assure que M. Dumont examina attentivement toutes choses; puis elle ajoute:

Il est tombe d accord avec tout ce que M. le gouverneur avait mande au roi, et que M. Boucher lui avait confirmé de bouche, que 1 on peut faire en ce pays un royaume plus

1 — “ Dans une de ses lettres, M. D’Argenson reproche aux Canadiens 1 amour des procès, et leur penchant à faire des dépenses inutiles pour les plaisirs de la table. ” (FerlancL t. I, n 440 )

2 — Relations des jésuites, 1663.

grand et plus beau que la France. Je ne juge pas d’après ma propre opinion, dit-elle ; mais c’est le sentiment de ceux qui disent s’y connaître. Il y a des mines en plusieurs, endroits; les terres y sont fort bonnes ; il y a surtout un. grand nombre d’enfants.

“ Ce fut un des points sur lesquels le roi questionna lo plus M. Boucher, savoir, si le pays était fécond en enfants* Il l’est en effet ; et cela est étonnant de voir le grand nombre d’enfants très beaux et bien faits, sans aucune difformité corporelle, si ce n’est par accident h ”

* Quel dommage qu’un si beau pays, un pays si plein d’avenir et de promesses, fût en proie, d’une part, aux désordres causés par la traite de l’eau-de-vie, et de l’autre, aux fureurs incessantes des Iroquois !

Il est vrai que le roi venait de se décider à envoyer des. secours au Canada. Mais malheureusement les deux vaisseaux sur lesquels s’étaient embarqués MM. Boucher et Dumont avec les nouveaux colons et les soldats, ne purent quitter La Rochelle qu’au commencement de j uillet, mirent quatre grands mois à faire la traversée, et n’arrivèrent à* Tadoussac qu’au commencement de novembre. Par surcroît de malheur, le scorbut s’était déclaré à bord, et avait, fait périr plus de cent cinquante personnes. Ceux qui restaient, débarquèrent à Tadoussac, et durent se rendre en chaloupe à Québec 1 2.

1 — Lettre du 6 novembre 1662.

2 — Ibid. — Voir aussi une vieille chronique publiée dans YUnion* libércde de Québec, 2 uovembre 1889.

En attendant, comme on n’avait aucune nouvelle de la mère patrie, le découragement devint si général au Canada ■qu’on alla jusqu’à proposer d’abandonner toutes les espérances de l’avenir, et de retourner en France. “ Mais, dit un éminent prélat, Mgr de Laval, déjà plus canadien que français, résista énergiquement à un projet qui nous eût anéanti comme peuple 1. ” Il se décida à passer lui-même -en Europe, dans l’été de 1662, afin d’obtenir de la Cour de France un prompt remède aux maux qui désolaient le pays.

Qui n’admirerait le courage, la force et l’intrépidité de ce grand évêque ? Depuis trois ans qu’il était au Canada, * il n’avait pu faire ses visites pastorales ni aucune fonction de son ministère qu’au milieu de dangers de mort sans cesse renaissants de la part des Iroquois. Il luttait avec ■une énergie indomptable contre les désordres de la traite de l’eau-de-vie. Il n’avait réussi qu’à force de fermeté et de prudence à faire reconnaître son autorité au Canada ; et tous les jours il avait encore à résister aux exigences et au mauvais vouloir des autorités civiles. Le pays était délaissé d’une manière déplorable par la compagnie des Cent associés; et, pour comble de malheur, elle venait d’y envoyer un agent qui y avait soulevé des tempêtes.

Rien de tout cela, cependant, n’avait pu décourager âiofcre prélat. Au milieu de l’affaissement général, il met ■en Dieu toutes ses espérances, et entrevoit du côté de la snère patrie l’aurore de meilleurs jours. “Allez, ange tuté-

l — S. Em. le card. Taschereau, Mandement du 30 avril 1878.

faire de la Nouvelle- France, s’écrie M. de la Colombière, allez au delà des mers ménager ses intérêts, représenter ses besoins, donner des ouvertures pour y remédier b ”

Les raisons du voyage de Mgr de Laval étaient évidemment multiples. Outre le désir de faire appuyer sa conduite par rapport à la traite de l’eau-de-vie, et d’obtenir des secours efficaces pour arrêter les incursions des Iroquois, £< il est clair, dit M. Parkman, que l’un des objets qu’il avait aussi en vue, était de rétablir au Canada la tranquillité que les procédés de Dumesnil avaient si violemment troublés 1 2.” Sans entrer dans le mérite de la question, ni se prononcer en faveur des citoyens que cet agent avait incriminés, il voulait que justice leur fût rendue, et leur procès, conduit avec équité. Il souhaitait, pour le bien du pays, de voir disparaître la compagnie des Cent associés, le roi rentrer dans tous ses droits sur le Canada, et une administration sage, vigoureuse et puissante s’établir dans la colonie.

Pour affermir sa propre autorité, surtout par rapport au pouvoir civil, toujours disposé à lui disputer ses droits comme vicaire apostolique, il sentait le besoin de faire ériger le plus tôt possible l’évêché de Québec 3. Il voyait la nécessité d’augmenter son clergé, de lui assurer un revenu et de mettre cette Eglise naissante en état de se suffire à elle-même. L’esprit des fondateurs du séminaire

1 — Eloge funèbre.

2 — The Old Régime in Canada, p. 135.

des Missions étrangères, dont il était lui-même si rempli, a toujours été de travailler à la formation d’un clergé indigène. Il voulait donc établir à Québec un séminaire, et aussi un chapitre. Pour cela, il avait besoin, suivant l’usage et le droit de l’époque, de l’autorisation et de la sanction du roi.

Il s’embarqua pour la France 1 avec le P. Ragueneau, le 12 août, à quatre heures après-midi, après avoir confié l’administration de son vicariat apostolique à son grand vicaire, M. de Charny, et à M. de Bernières.

Trois jours après, Péronne de Mazé, secrétaire du gouverneur, s’embarquait lui-même pour l’Europe sur un autre vaisseau. Le baron D’Avaugour sentait évidemment qu’il allait avoir à rendre compte au souverain de l’opposition peu raisonnable qu’il avait faite à l’évêque de Pétrée dans la question de la traite de l’eau-de-vie.

1 — Sur le vaisseau de Poulet. '(Journal des jésuites.)

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