CHAPITRE DIXIÈME
Mgr de Laval gémit sur le triste état de la colonie, exposée sans cesse aux incursions des Iroquois. — La compagnie des Cent associés et le Canada. — Péronne Dumesnil à Québec. — L’évêque dePétrée s’embarque pour la France. 1662.
Le vicaire apostolique du Canada désirait exposer à la Cour les funestes effets de la traite de l’eau-de-yie, les mesures qu’il avait prises pour enrayer ce désordre, et les obstacles qu’il avait rencontrés de la part de M. D’Avaugour. Mais il voulait aussi joindre ses prières les plus pressantes à celles qu’à maintes reprises on avait déposées au pied du trône pour obtenir un secours efficace contre les invasions des Iroquois.
Nul plus que lui ne gémissait sur l’état déplorable auquel, depuis tant d’années, ces féroces sauvages rédui* saient la colonie. “ La crainte des Iroquois, écrit-il au souverain pontife, empêche beaucoup de nos sauvages chrétiens les plus éloignés, de venir jusqu’à nous.... Leurs hostilités continuelles infectent tout, et nous ferment, pour ainsi dire, tout accès à plusieurs nations où la foi n’a pas encore pénétré. Néanmoins, ajoute- t-il, nos missionnaires.
infatigables pour le salut des âmes, à l’exemple de saint Paul, qui ne regardait pas sa vie comme plus précieuse que lui-même b courent vers ces nations par toutes les portes qui leur sont ouvertes, au risque de rencontrer “ toute espèce d’obstacles et de croix, et même une mort imminente 1 2. ”
En arrivant au Canada, il avait trouvé, comme nous l’avons vu, le pays tout en armes et réduit aux abois. Les Iroquois ne se proposaient rien moins que d’exterminer tous les Français de la colonie. Leurs partis couraient les campagnes et ravageaient tout le pays. “On n’osait ni semer, ni moissonner, ni cultiver les terres, ni sortir de la maison sans être bien escorté 3. ”
L’année 1650 se passa ainsi dans des transes et des alarmes continuelles. Les Iroquois, avec qui on avait d’abord fait la paix, manquèrent à leurs engagements, firent prisonniers plusieurs Français près des Trois - Rivières, et menaçaient de se rendre jusqu’à Québec. “ Ils ont déjà lait brûler tout vif un de ces prisonniers, dit Marie de l’Incarnation; ce sera merveille si les autres ont meilleur traitement 4. ”
M. D’Argenson, qui avait pris les armes contre eux l’année précédente, le jour même de son arrivée au pays juillet 1658), se mit de nouveau à leur poursuite. “ Ces
1 — Aet., XXII, 24.
- — Relut io Mission™ Cana-.tensis, 1060.
•3 — Latour, p. 54.
4 — Lettre historique 57e.
VI K UK MOB UK LAVAI,
*-xp éditions servaient à convaincre les ennemis que les français ne se laisseraient pas surprendre. Mais elle.s n’avaient pas d’autres résultats ; car ces petites bandes iroquoises, par la rapidité de leur fuite et leur adresse à se cacher, se rendaient insaisissables.”
11 fallait donc être toujours sur le qui-vive, et les armes à la main. “Ces luttes continuelles devenaient si harassantes, que beaucoup d’hommes, arrivés avec l’intention • le s’établir dans le pays, étaient décidés à retourner en France, lorsque leur engagement serait terminé
En 1600, mêmes frayeurs, et de plus grandes encore. On parlait de douze cents Iroquois qui avaient leur rendezvous près de la Roche-Percée, à Montréal, et allaient fondre sur Québec.
•• Leur dessein, dit Marie de l’Incarnation, est d’enlever la tête à Onontio, qui est M. le gouverneur, afin que, le chef étant mort, ils puissent plus facilement mettre tout le pays à feu et à sang.... La nouvelle de cette grosse armée, qu’on estimait proche, donna une telle appréhension à Mgr notre évêque qu’il n’arrivât mal aux religieuses, qu’il iit emporter le saint sacrement de notre église, et commanda à notre communauté de le suivre.... Il fallut obéir. Il en fit de même aux hospitalières. Le saint sacrement fut pareillement ôté à la paroisse.”
Les religieuses allèrent loger chez les jésuites. “Notre communauté et celle des hospitalières étant sorties, elles furent conduites chez les révérends pères, où le supérieur
J — Ferland, t. I, pp. 444 et 4ÔZ.
leur donna des appartements séparés de leur grand corps de logis, savoir, à la nôtre le logis de la Congrégation, et aux hospitalières un autre qui en est assez proche. Tout cela est comme un Fort, fermé de bonnes murailles, où l’on était en assurance. Les sauvages chrétiens étaient cabanés dans la cour, et à couvert de leurs ennemis.”
C’est ainsi que le danger commun avait réuni les différentes communautés de la ville, non seulement dans une même prière, mais aussi dans un même lieu de refuge. La Religion n’avait pas oublié ses nouveaux prosélytes ; et l’on ne peut s’empêcher d’admirer le soin avec lequel on s’était occupé de protéger les sauvages chrétiens contre les attaques de l’ennemi, en les mettant dans la cour du collège des jésuites.
Le monastère des ursulines lui-même fut converti en forteresse.
“ L’on posa deux corps de garde aux deux extrémités de notre maison. La faction s’y faisait régulièrement. On fit quantité de redoutes, dont la plus forte était proche de notre écurie, pour défendre la grange d’un côté, et l’église de l’autre. Toutes nos fenêtres étaient garnies de poutreaux et murailles ù moitié avec des meurtrières. L’on avait fait des défenses sur nos perrons. Il y avait des ponts de communication d’un appartement à un autre, et même de notre maison à celle de nos domestiques. Nous ne pouvions même sortir dans notre cour que par une petite porte à moulinet, où il ne pouvait passer qu’une personne à la fois.
“En un mot, notre monastère était converti en un Fort, gardé par vingt-quatre hommes bien résolus. Quand on nous fit le commandement de sortir, les corps de garde étaient déjà posés h ”
Il fallait que le danger d’une invasion iroquoise fût bien imminent, pour que les autorités civile et religieuse eussent cru devoir prendre toutes ces mesures de précaution, et transformer en bastions le couvent des jésuites et celui des ursulines.
Ceci se passait au milieu de mai, vers la fête de la Pentecôte, quelques semaines seulement après la visite de Mgr de Laval à ses communautés. Les ursulines et les hospitalières demeurèrent ainsi durant huit jours, couchant chez les révérends pères jésuites, et allant passer là journée dans leur monastère.
Au commencement de juin, huit sauvages luirons, “ qui s’étaient iroquisés ”, s’emparèrent d’une famille française près de Saint- Joachim 1 2 . La terreur était partout.
Le huit juin, nouvelle alerte à Québec. “On vint nous dire, continue Marie de l’Incarnation, que l’armée était proche, et qu’on l’avait vue. En moins d’une demi-heure, chacun fut rangé à son poste, et en état de se défendre. ”
Heureusement, cette fois encore, on fut quitte pour la peur. “ Le lendemain, on vit arriver les chaloupes dont on était en peine. Elles apportèrent les tristes nouvelles de la mort de nos Français de Montréal, qui, étant allés au nombre de dix-sept, accompagnés de quarante sauvages,
1 — Lettre historique 58e.
2 — Journal des jésuites, juin 16S0.
Hurons et Algonquins, pour surprendre quelques Iroquois, furent pris eux-mêmes et mis en pièces par ces barbares.
Nous avons déjà mentionné cette célèbre affaire Dollard, qui rappelle les plus grandes gloires antiques, et que l’on a pu comparer au combat des Thermopyles. Une poignée de Français et de sauvages chrétiens, retranchés dans un Fort de palissades, sur les bords de la rivière Ottawa, se défendit héroïquement durant toute une semaine contre plusieurs centaines de sauvages, jetant ces barbares dans 1 épouvante et la terreur par leur intrépidité. Ces héros chrétiens puisaient dans une prière continuelle et fervente le secret de leur force, et succombèrent enfin les uns après les autres, mourant tous jusqu’au dernier pour le salut de la patrie 1 .
Ce furent ces braves qui sauvèrent le pays de l’invasion iroquoise. Les barbares, décimés par une poignée d’hommes, et effrayés par cette résistance inattendue, ne poussèrent pas plus loin leurs courses.
“ La colonie entière, dit Ferland, reconnut qu’elle avait été sauvée par l’héroïsme de Dollard et de ses compagnons. Tout en regrettant leur mort, les cœurs catholiques des colons étaient' consolés par la pensée qu’ils étaient tombés le fusil à la main, l’espérance dans l’âme et la prière sur les lèvres. On était tenté de les vénérer comme des martyrs de la foi. ”
Mgr de Laval profita du moment de répit que l’affaire Dollard apporta au Canada, pour faire sa visite à Montréal.
1 — M. Dollier de Casson, Histoire du Montréal. — Eclations des jésuites. — Marie de l’Incarnation, Lettre historique 53e.
On put recueillir sans danger les moissons, dont on avait craint pendant longtemps la ruine complète. A la faveur de la paix, les sauvages Outaouais apportèrent à Montréal, pendant l’été, pour 200,000 francs de pelleteries. Une providence spéciale veillait évidemment sur le Canada.
Dès le 2 novembre, cependant, la mère de l’Incarnation écrivait à son fils que les Iroquois avaient mis à mort les prisonniers qu’ils avaient faits le printemps, et qu’ils avaient juré la destruction de la colonie. De leur côté, les Français étaient décidés à les exterminer; et quand ils faisaient quelques prisonniers iroquois, ils les donnaient aux Algonquins, afin que ceux-ci les fissent périr dans les tourments.
L’évêque de Pétrée s’était d’abord opposé à cette pratique. Dans son zèle pour la conversion des sauvages, il aurait plutôt voulu leur donner sa vie. Il avait même fait apprendre la langue iroquoise à M. de Bernières, afin qu’il pût aller les instruire. “ Mais, après tant d’efforts inutiles et d’expériences de la perfidie de ces infidèles, monseigneur a bien changé de sentiment, dit Marie de l’Incarnation, et il tombe d’accord avec toutes les personnes sages du pays, ou qu’il les faut exterminer, si l’on peut, ou que le christianisme du Canada périsse V”
En 1661, les Iroquois firent prisonniers ou massacrèrent plus de cent Français, à partir de Montréal jusqu’au cap Tourmente, la dernière habitation française. Puis ils allèrent en bas de Tadoussac poursuivre une flottille de
1 — Lettre historique 59e.
canots remplis de sauvages chrétiens, qui, accompagnés de quelques jésuites et de plusieurs Français, étaient descendus pour la traite des pelleteries.
D’où venait cette rage des Iroquois contre les Français ? Ceux-ci avaient cru devoir, du temps de Champlain, se faire les alliés des Hurons, et épouser leurs haines contre leurs ennemis. Maintenant les Iroquois, qui avait détruit la nation huronne, en pourchassaient les débris jusque dans la Nouvelle-France, et se vengeaient du même coup contre les Français.
Il semble d’ailleurs que le démon, qui voyait son empire sur ces vastes contrées de l’Amérique du Nord lui échapper, par la conversion des sauvages, mettait tout en œuvre pour empêcher ou du moins retarder l’avènement du règne de Dieu sur le Canada. Cet esprit infernal avait choisi pour ses instruments les sauvages les plus naturellement opposés au christianisme, et les avait déchaînés contre nos missionnaires, nos néophytes, nos Français et tout ce qui portait le nom de chrétiens. Deux vénérables sulpiciens, MM. Lemaître et Yignal, succombèrent, dans l’automne de 16G1, sous les coups perfides de ces barbares h
La colonie de Montréal était presque toujours la première exposée aux incursions deslroquois. Nous avons vu Dollard et ses compagnons, par une lutte héroïque, empêcher toute une armée de ces barbares de descendre jusqu’à Québec (1660). Le brave Lambert Closse rendit aussi, deux ans plus tard, le même service au pays. C’était un homme
1 — Journal des jésuites, uov. 1661.
dont la piété égalait le courage, et qui avait une rare pré- . sence d’esprit dans la chaleur des combats. Il tint ferme, à la tête de vingt-six hommes seulement, contre deux cents . Iroquois, combattant depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi. Frappé d’un coup mortel, il expira au milieu de la mêlée. Mais on réussit à cacher sa mort aux ennemis ; et ils prirent la fuite h
M. Ferland, parlant des Iroquois, ne craint pas de dire :
“ L'on ne peut s’empêcher d’admirer l’énergie et la bravoure de ce petit peuple sauvage, qui porte la terreur de son nom dans la moitié de l’Amérique septentrionale, et lance ses partis de guerre depuis les côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu’aux rivages du lac Supérieur, depuis les pays arrosés par la Susquehannah jusqu’aux régions glacées de la baie d’Hudson. Les Iroquois cherchaient au loin des ennemis qu’ils ne connaissaient pas, quand ils n’en voyaient plus à vaincre parmi leurs voisins ; ils se faisaient gloire de prolonger leurs sentiers de guerre jusqu’aux limites les plus reculées, et de marquer leurs étapes par l’incendie, le pillage et le meurtre. Les expéditions lointaines, entreprises par ces barbares en 1662, les empêchèrent de troubler la paix des Français durant le temps des semailles, et même pendant l’été tout entier. Tandis que la hache iroquoisese promenait au loin, menaçant des nations qui n’avaient pas encore appris à la redouter, le calme régnait au sein de la colonie....”
1 — Journal déa jésuites, mars 1062. — Relation de 1662.
Parmi les Iroquois eux-mêmes, tous n’étaient pas également mal disposés à l’égard des Français. Les Agniers et les Onnéyouts étaient les pires ennemis. Les trois autres nations avaient conservé de bons sentiments ; on n’y avait pas complètement oublié Dieu, ni la prière.
Ces sauvages demandèrent des missionnaires à Mgr de Laval en 1GG1, et il leur envoya le P. Lemoyne. “ Après tout, dit Marie de l’Incarnation, Dieu est le maître du cœur des hommes ; et lui seul sait le moment de leur conversion b ”
Ce qu’il fallait pour le Canada, c’était, du secours de la France. Le P. le Jeune fut envoyé en 1660 pour le solliciter ; et Mgr de Laval avait tant de confiance dans l'heureuse issue de ce voyage, qu'il écrivait, cette même année, au souverain pontife : “ On attend de France, l’année prochaine, un puissant renfort de soldats contre les Iroquois 2.”
Ce secours, cependant, ne venait pas.
La compagnie des Cent associés devait, d’après les termes de sa charte (6 mai 162S), pourvoir à l’entretien et a la deiense du pays. Mais elle s’était déchargée depuis longtemps de la plus grande partie de ses obligations sur la communauté des habitants du Canada (6 mars 1645).
Ceux-ci avaient obtenu le privilège exclusif de la traite des fourrures. Mais, en retour, ils devaient entretenir au Canada le nombre d’ecclésiastiques nécessaires, acquitter les pensions annuelles qu’on avait coutume de leur payer,
1 — Lettre historique Gle.
*-■ — Ltelatio Missionis Canadensis, 1600.
et remplir les obligations contractées envers la duchesse D’Aiguillon, les hospitalières et les ursulines. Ils devaient aussi pourvoir aux dépenses du gouvernement civil de la colonie, réparer les forts et entretenir au moins cent hommes pour les garnisons. Ils avaient enfin à payer à la Compagnie une redevance annuelle de mille livres de peaux de castor.
Par un arrêt royal du 5 mars 1648, la direction des affaires du pays et du commerce fut confiée à un conseil, composé du gouverneur général, du supérieur des jésuites, en attendant qu’il y eût un évêque, du dernier gouverneur sorti de charge, et de deux habitants du pays, élus par les gens tenant le conseil et parles syndics des habitants de Québec, Montréal et Trois-Rivières. Les gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières avaient aussi droit d’assister au conseil, lorsqu’ils se trouvaient à Québec.
Les affaires de la communauté des habitants furent loiri d’être toujours prospères. Les guerres incessantes des Iroquois et la destruction de la nation huronne (1649) nuisirent considérablement au commerce des fourrures.
M. de Lauson, gouverneur du Canada 1, s’était vu obligé de défendre à la compagnie des habitants la traite du côté de Tadoussac. Il avait créé, dans cette partie du pays, une ferme particulière, dont les produits étaient employés à acquitter les charges du gouvernement, le quart imposé sur les castors ne suffisant plus pour remplir ces obligations. Plus tard, la guerre contre les Iroquois exigeant de
1 — De 1651 à 1656.
grandes dépenses, il cessa de payer à la compagnie des Cent associés, dont il faisait lui-même partie, les mille livres de castor qu’elle s’était réservées.
Marchant sur les traces de son prédécesseur, M. D’Argenson, pour assurer les appointements des officiers publics, et acquitter les charges dri pays, organisa une nouvelle compagnie, composée de douze des meilleurs bourgeois du Canada, et lui accorda la ferme de Tadoussac. Mais il ne put davantage payer à la compagnie des Cent associés sa redevance annuelle. Les dépenses occasionnées par les guerres des Iroquois absorbaient tous les revenus de la ferme de Tadoussac; et de son côté la Compagnie, toujours maîtresse du Canada, ne voulait rien faire pour la soutenir h
M. D’Argenson lui adressa un mémoire à ce sujet, en 1659. Il n’avait, disait-il, à sa disposition, que cent hommes à opposer aux deux mille quatre cents guerriers iroquois qui infestaient la Nouvelle-France. Il demandait qu’on lui en envoyât cent autres, dont il pourrait se servir, au besoin, soit pour faire la guerre, soit pour cultiver la terre. On fut sourd à cette proposition pourtant si raisonnable 1 2.
“ Cette compagnie, dit M. de la Colombière, n’était ni assez puissante pour soutenir le Canada, ni assez désintéressée pour l’abandonner. Dans cette situation, le Canada ne faisait que languir 3.
1 — Ferland, passim.
2 — Parkman, The OUI Régime in Canada , p. 1 16.
3 — Eloge funèbre.
YIE DE MGR DE RAYAT.
“ Toute son histoire, dit M. Parkman, n’a été qu’une suite de déconvenues, accompagnée de découragement et d’apathie. Il est difficile de dire si la possession qu’elle a eue du Canada, lui a été plus nuisible à elle-même qu’à la colonie.”
En 1660, elle se décida à envoyer au Canada un agent, Péronne Dumesnil, avec instruction de s’enquérir de l’état des affaires. C’était un homme actif, tenace, agressif, décidé à aller au fond de tous les abus et de toutes les difficultés. Il avait reçu les pouvoirs de contrôleur général, d’intendant et déjugé souverain.
“ Le gouverneur et son conseil, dit Ferland, refusèrent de reconnaître les commissions du sieur Dumesnil et l’empêchèrent d’exercer ses fonctions. Mais Dumesnil, ancien avocat au parlement de Paris, était disposé à disputer le terrain pied à pied. Il trouva le moyen d’obtenir les arrêtés de comptes des anciens receveurs de la communauté des habitants : c’étaient les hommes les plus respectables de la colonie, et plusieurs d’entre eux étaient devenus membres du Conseil. Comme jusqu’alors on avait plutôt suivi les règles de l’honnêteté que les formes légales, l’œil perçant et exercé du praticien découvrit l’absence de formalités auxquelles les bons bourgeois n’avaient jamais songé. Aussi Dumesnil réclama bruyamment, non seulement contre les commis et les receveurs, mais encore contre les conseillers, les gouverneurs, les jésuites, les communautés religieuses et l’évêque lui-même. Il voulait faire rendre compte de trois ou quatre millions de francs donnés autrefois par le cardinal de Richelieu, la duchesse
D’Aiguillon, le commandeur de Sillery et les fondateurs de Montréal L”
Ses procédés soulevèrent à Québec une véritable tempête. L’un de ses fils 1 2, Péronne des Touches, fut attaqué en plein jour par des inconnus, dans les rues de la ville, et reçut un coup qui lui fut fatal. On le transporta à la maison de son père, où il mourut le 29 août 1661 3. Il fut inhumé le 31, le jour même que M. D'Avaugour arriva à Québec pour remplacer M. D’Argenson.
Le nouveau gouverneur parut prendre fait et cause pour Péronne Dumesnil, en reconstituant complètement le conseil, ît sa guise, au printemps de 1662 4. Tout cela était peu propre à ramener la paix dans la colonie.
Pendant ce temps, M. Pierre Boucher avait été député en France par les habitants du Canada (1661), pour exposer au roi la triste situation du pays, et appuyer la demande de secours qu’avait déjà faite le P. le Jeune. l! Il fut fort bien accueilli à la Cour, dit Ferland, et profita de son voyage pour publier un mémoire intéressant sur le Canada, sur ses productions, son climat, ses habitants, et sur les avantages qu’il offrait à la population surabondante de la mère patrie. Sans être écrivain, M. Boucher était un homme sensé et pratique, tel qu’il en faut dans les pays nouveaux.”
1 — Ferland, t. I, p. 500.
2 — Son autre fils, Péronne de Mazc, fut secrétaire de M. D’Avaugour.
3 — Journal des jésuites .