‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 41 sur 68 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Accueil favorable fait à Mgr de Laval en France. — Il s’occupe des intérêts spirituels et temporels de la colonie. — Succès de son voyage. — Il revient au Canada avec M. de Mésy. 16G2-1663.

Le vicaire apostolique du Canada fut reçu par le roi avec beaucoup de bienveillance. On assure même qu’a une grande réception qui eut lieu à la Cour peu de temps après son arrivée, et à laquelle il assista, il fut 1 objet d une attention toute spéciale de la part du souverain L

“ La haute naissance de ce prélat, dit M. de la Colombière, et l’accès que lui donnaient auprès du roi l’estime qu’il faisait de sa vertu et l’idée qu’il avait conçue de sa droiture et de sa probité, engagèrent ce prince à ecouter et à suivre ses conseils 1 2. ”

Certes, il fallait un mérite peu ordinaire et une cause, pleine d’intérêt pour fixer tout d’abord 1 attention d’un monarque si puissant. Louis XIV entrait dans sa

1 C’était une tradition conservée encore au séminaire, du temps

de M. Jérôme Deniers, qui aimait a la racontei.

2 — Eloge funèbre.

vingt-cinquième année 1, et. sans être encore à l’apogée de sa gloire, faisait déjà pressentir l’éclat et l’autorité de son règne.

A dix-sept ans, il avait paru un jour en habit de chasse et le fouet à la main, en pleine assemblée du parlement de Paris, où l’on discutait quelques-unes de ses ordonnances; et d’un ton de voix qui révélait une volonté forte:

Messieurs, dit-il, on sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander. ”

Mazarin venait de mourir 2, laissant le roi libre de toute entrave à son pouvoir. Le lendemain de la mort du ministre, l’archevêque de Rouen, président de l’assemblée du clergé, se présente au roi : “ A qui, désormais, dois-je m’adresser, sire, lui dit-il ? — A moi, M. l’archevêque, répondit le monarque. ” De ce jour, il fut le maître, et il n’y eut plus en France d’autre volonté que la sienne.

Ce n’est pas qu’il fit tout par lui-même, et sans les lumières de personne. Le chancelier Séguier, Le Tellier, secrétaire d’etat de la guerre, Lyonne, ministre des affaires étrangères, Louvois, D’A-ligre, D’Ormesson, Voisin, Lamoignon, et surtout Colbert, le nouveau contrôleur des finances, à la place de Fouquet, que le roi venait de faire condamner

1 — Il était né le 5 septembre 1638.

2 — Le 9 mars 1661.

à un bannissement perpétuel : quelle pléiade de ministres distingués ! Quelle Cour digne d’un si grand monarque !

“ Il n’attachait son nom, dit un historien, à aucune ordonnance, avant de l’avoir soumise à ses ministres, et d’avoir éclairé son jugement par un examen approfondi de la question h ”

Louis XIV était déjà l’arbitre de l’Europe. La Cour d’Espagne, qui seule aurait pu disputer à celle de France la prééminence, venait de faire acte de soumission à l’autorité du grand roi, à propos d’une question d’étiquette entre les ambassadeurs des deux pays à la Cour d’Angleterre.

Voilà le monarque qui avait fait un si bon accueil au représentant des Canadiens, M. Pierre Boucher, l’année précédente. Il reçut le vicaire apostolique avec une faveur encore plus marquée.

On jugera de l’estime que professait Louis XIV pour Mgr de Laval, par la lettre qu’il venait de lui écrire, au printemps de cette même année 1662 - :

“ J’ai vu, lui disait-il, par le3 lettres que vous m’avez écrites, les peines et les travaux que vous souffrez journellement pour convertir à la foi catholique les peuples de la Nouvelle-France j et comme il ne se peut rien ajouter à la satisfaction qui m’en demeure, j’ai bien voulu vous le témoigner par celle-ci, et vous dire qu’outre qu’en continuant ces exercices de piété et de vertu, vous ne sauriez

1 — Mennechet, Histoire de Franee.

2 — Le 30 avril. Elle était adressée : Conseiller en mon Conseil d'Etat. ”

A M. V évêque d P Crée,

mieux employer vos soins, ni rien faire de plus méritoire envers Dieu, vous me rendrez un service très agréable, que je désire reconnaître, non seulement en vous établissant évêque dans le dit pays, lequel je veux protéger et secourir puissamment, mais aussi en vous gratifiant d’un bénéfice de revenu convenable, pour soutenir cette dignité.... 1 ”

Il est plus que probable que l'évêque de Pétrée ne put recevoir cette lettre avant son départ pour la France. Les vaisseaux partis le printemps, ceux-là même sur lesquels étaient montés MM. Boucher et Dumont, n’arrivèrent à Québec que très tard, comme nous l’avons vu, après quatre mois de traversée.

Le roi confirma de bouche à Mgr de Laval ce qu’il lui avait écrit, à savoir, qu’il le nommait évêque de la Nouvelle- France; et il lui donna, pour le soutien de son évêché, l’abbaye de Maubec, en Berry, de l’ordre de Saint-Benoît, devenue vacante par le décès de son dernier possesseur, Gabriel de Louault.

Dans un acte daté du 14 décembre 1662, il déclare “ qu’il a nommé et nomme à notre saint-père le pape le sieur de Laval pour être le premier pourvu par Sa Sainteté de l’évêché du Canada..., auquel évêché Sa Majesté consent et accorde que l’abbaye de Maubec soit unie pour servir de revenu et fondation. Pour cet effet, le «lit sieur de Laval consentira tant à l’érection du dit évêché du Canada

1 — Archives du séminaire de Québec.

qu’à l’union de la dite abbaye; et pour lors le titre de la dite abbaye sera éteint et supprimé. ”

Ce ne fut que deux ans plus tard, le 28 juin 1664, que le roi écrivit au souverain pontife, pour le prier d’ériger Québec en évêché, et d’y nommer Mgr de Laval. L’affaire traîna ensuite en longueur, à cause des difficultés qui existaient entre la Cour de France et celle de Rome. Mgr de Laval ne fut nommé par le souverain pontife évêque de Québec qu’en 1674.

Mais c’était déjà beaucoup de pouvoir se dire nommé par le roi à cet évêché, surtout vis-à-vis de l’administration civile. Il ne manquait pas, en effet, de personnes qui refusaient au vicaire apostolique les honneurs et les égards qui lui étaient dus, sous prétexte qu’il n’était pas évêque titulaire du Canada. Le titre officiel d’évêque de ce pays, reconnu par le roi, venait couper court à toutes les objections. Aussi l’évêque de I’étrée s’empressa-t-il de s’en prévaloir aussitôt après sa nomination.

L’établissement d’un séminaire était une conséquence naturelle de l’érection d’un évêché à Québec. Ce fut à Paris même, comme nous le verrons au chapitre suivant, que Mgr de Laval posa les fondements de cette grande institution. Louis XIV l’appuya de sa haute autorité, et lui procura, par l’établissement des dîmes, les moyens de faire subsister ce séminaire ainsi que le clergé qui devait s’y former sous la direction tutélaire de la sainte Eglise.

Il est difficile de dire la part exacte qu’eut Mgr de Laval dans la résolution prise par le roi de retirer le Canada de

la compagnie des Cent associés, pour le faire rentrer dans le domaine royal, d’y établir un Conseil souverain, et d'y envoyer des forces suffisantes pour protéger le pays contre les Iroquois. Lavoie à ces arrangements avait été déjà préparée par M. D’Argenson; elle le fut encore davantage par les rapports de MM. Dumont et Boucher.

C’était, d’ailleurs, l’idée de la Cour, à cette époque, de faire rentrer dans le droit commun les différentes possessions de la couronne, d’y reprendre la direction générale des affaires, et d’y établir des Conseils supérieurs sur le modèle des parlements de France b

Le roi avait écrit, de plus, à Mgr de Laval qu’il voulait “ protéger et secourir puissamment ” le Canada.

Les représentations de l’évêque ne furent probablement pas sans influence sur la décision du monarque, si bien disposé à les entendre. Son éminente sainteté, ses vertus apostoliques, son dévouement pour le bien de la colonie, donnaient un grand poids à ses paroles. Il ne manqua pas, sans doute, d’exposer le triste état où les Iroquois avaient réduit le pays, le peu de secours (pie l’on pouvait attendre delà compagnie des Cent associés, et les troubles qu’avaient suscités à Québec les démarches imprudentes de Péronne Dumesnil.

Si l’on en croit M. de la Colombière 1 2, les observations

1 — Un de ces Conseils avait été établi à la Martinique en 1661.

2 — Il ne faut pas oublier que M. de la Colombière prononçait ces paroles devant un auditoire composé en grande partie de personnes qui avaient été témoins des événements, et qui pouvaient contrôler la vérité de ce que disait l’orateur. M. de la Colombière, grand vicaire de Québec, était d’ailleurs un homme du caractère le plus élevé.

de Mgr de Laval eurent même une influence toute décisive sur les résolutions qui furent prises alors.

“ D’un côté, dit-il, la Compagnie, touchée de ses vives et fortes raisons, et comme forcée par ses pressantes sollicitations, abandonna un fardeau qui était trop pesant pour elle, et qui avait perdu déjà beaucoup de son prix entre ses mains ; et de l’autre côté, notre grand monarque, persuadé par l’homme de Dieu, chargea tout seul comme un autre Atlas ce nouveau monde sur ses épaules, et lui communiqua une force sans laquelle il y a longtemps qu’il serait expiré. Ce fut à la très humble prière du pasteur que le maître du troupeau songea tout de bon à sa conservation et à son accroissement. Ce fut sur ses charitables et respectueuses instances qu’il envoya des troupes, qu’il augmenta les appointements des gouverneurs, qu’il fit un intendant, qu’il créa un Conseil h ”

“Quoique l’établissement d’une cour souveraine, dit de son côté M. de Latour 1 2, ne soit pas du ressort de l’Eglise, le Conseil souverain du Canada fut l’ouvrage de son premier évêque 3. ”

1 — - Eloge funèbre.

2 — Mémoires sur la vie de M. de Laval , p. 109.

3 — “Mgr de Laval contribua puissamment à organiser sur une base plus solide et plus rationnelle le gouvernement de la colonie. Jusque-là, le régime patriarcal de l’autorité presque absolue des gouverneurs avait pu suffire ; mais, avec l’accroissement de la population, les affaires s’étaient multipliées, et les abus étaient devenus faciles. L’évêque de Pétrée repassa en France après un séjour de trois années.... Par son crédit auprès de Louis XIV, qui l’honorait du titre de cousin, il obtint la création d’un Conseil souverain, composé du gouverneur et des principaux colons, qui devait servir de législature

Ce qui est certain, c’est que peu de temps après l’arrivée de l’évêque de Pétrée à Paris, le roi fit signifier à la compagnie des Cent associés son intention de reprendre le Canada. Les associés se réunirent, le 24 février 1663, pour délibérer sur la proposition du souverain ; et, le même jour, fut signé par eux un acte d'abandon du Canada à Sa Majesté. Quelques jours plus tard, le roi acceptait la démission de la Compagnie, et rentrait en possession directe du Canada b

Dans le mois d’avril suivant, le roi établissait à Québec un Conseil souverain, dans lequel il attribuait à l’évêque de Pétrée une large part d’autorité conjointement avec le gouverneur. Nous verrons plus tard le rôle politique que le prélat fut appelé à jouer dans ce Conseil, non pas de son propre choix, mais par la volonté même du roi.

Ce fut à la même occasion, et sur les instances de l’évêque de Pétrée, que Louis XIV se décida d’envoyer au Canada des forces suffisantes pour protéger la colonie * 1 2. Mgr de Laval, écrivant en 1664 au souverain pontife, lui annonçait l’arrivée prochaine du marquis de Tracy, avec un corps d’armée considérable:

“ Nous attendons l’année prochaine, disait-il, douze cents soldats, avec lesquels, Dieu aidant, nous essaierons de

et de haut tribunal judiciaire dans la Nouvelle-France. ” (200e anniv. île l’arrivée de Mgr de Laval an Canada, Discours de M. l’abbé Taschereau, p. 64.)

1 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 30 et suiv.

2 — “ Des troupes furent envoyées, l’administration des affaires publiques s’organisa, et la reconnaissance aurait pu décerner à Mgr de Laval le titre de Sauveur de la pairie.” (Mandement de S. Em. le card.- Taschereau, 30 avril 1878.)

dompter les farouches Iroquois, dont les attaques cruelles nous empêchent de faire pénétrer la lumière de l’Evangile chez beaucoup de nations sauvages.... Le marquis de Tracy se rendra aussi au Canada le printemps prochain, afin de voir par lui-même les mesures qu’il y a à prendre pour que le roi fasse de la Nouvelle-France une colonie forte et prospère b”

Rien de ce qui pouvait intéresser l’Eglise du Canada ne restait étranger au vicaire apostolique. Il avait toujours eu à cœur de ne laisser pénétrer au pays que des colons de choix, des familles de bonnes mœurs et de bon exemple, professant la religion catholique. “ Nous ne souffrons ici, écrivait -il au souverain pontife, aucune secte hérétique ; c’est ce que le roi m’a accordé pieusement sur la demande que je lui en ai faite avant de quitter la France

Malgré cela, l’immigration ne présentait pas toujours les garanties désirables. Le prélat s’occupa serieusement de ce sujet, dans son voyage; il en parla plusieurs fois au ministre Colbert, qui lui écrivit 1 année suivante .

tf Pendant le séjour que vous fîtes ici, vous me témoignâtes que les gens des environs de La Rochelle et des îles circonvoisines, qui passaient a la Nouvelle-France, étaient peu laborieux, et que même, n’etant pas fort zélés pour la religion, ils donnaient de mauvais exemples aux anciens habitants du pays. Le roi a pris résolution, suivant notre avis, de faire lever trois cents hommes cette année en

1 Informât io de statu Ecdesiœ, 1664.

2 — Belatio Missionis Canadensis, 1660.

Normandie, et dans les provinces circonvoisines ; ils seront conduits sur des vaisseaux marchands, dont les capitaines sont obligés, par leurs traités, de rapporter des certificats du Conseil de Québec, touchant le nombre d’hommes qu’ils auront débarqués. J’espère que ce secours tournera à l’avantage du pays, ainsi que les autres que Sa Majesté a résolu d’y envoyer tous les ans, en cas que celui-ci réussisse, ainsi qu’on se le promet. ”

L’évêque de Pétrée avait donc réveillé l’attention de la - Cour sur les questions les plus importantes pour l’avenir du Canada. Aussi pouvait-il écrire, l’année suivante, au souverain pontife: “Le soin et l’amour de nos églises touchent le cœur religieux du roi, et, pour cet objet, il nous accorde toutes nos demandes.... Quoique accablé d’un grand nombre d’affaires, il favorise cette colonie d’une manière admirable, surtout par son zèle pour y propager la religion, quoiqu’il ne retire presque aucun avantage de ce pays barbare b ”

Mais ce qui occupa surtout le vicaire apostolique, dans son voyage, ce fut la question de la traite de l’eau-de-vie. C’est pour cela principalement qu’il était passé en Europe. Sur ce sujet, il eut plus de peine à se faire entendre. Les partisans du commerce de l’eau-de-vie s’étaient déjà plaints a la Cour de l’ingérence de l’autorité religieuse dans une question qui leur paraissait intéresser uniquement l’ordre temporel ; et nous avons vu que Péronne de Mazé était

1 — Informât io de statu Ecdesiœ, 1064.

passé en France pour défendre la conduite de M. D’Avaugour à ce sujet.

L'évêque, dit Marie de l’Incarnation, a eu bien du démêlé en France au sujet des boissons que l’on donnait aux sauvages, et qui ont pensé perdre entièrement cette nouvelle Eglise b ”

“ Mais il parla au roi avec tant de zèle apostolique, qu’il finit par être écouté, et qu’il obtint tout ce qu’il demanda. Le commerce des boissons fut absolument défendu 1 2.”

“ Il eut le bonheur de voir la droiture de ses intentions reconnue, la vérité triompher du mensonge, et la traite de l’eàu-de-vie défendue avec sévérité 3. ”

M. D'Avaugour reçut ordre de repasser en France. Son secrétaire, Péronne de Mazé, lui apporta le 5 juillet cette malencontreuse nouvelle. Le gouverneur n’attendit pas, pour partir, l’arrivée de son successeur ; il s’embarqua pour l’Europe le 23 juillet, avant même le retour au Canada de 51 gr de Laval.

“ C’était, dit Latour, un homme d’honneur, qui fit toujours son devoir avec distinction, à ce travers près, si fatal ait Canada, triste effet d’une raideur inflexible. On ne peut refuser des éloges à sa probité, à sa religion et à sa valeur.”

En s’en allant, il écrivit de Gaspé un mémoire, adressé à Colbert, dans lequel il exprimait les vues les plus élevées sur les destinées du Canada :

Le Saint- Laurent, disait-il, est l’entrée d’un pays, qui

1 — Lettre historique 07e.

2 — Latour, p.' 83.

3 — Eloge funèbre.

peut devenir le plus grand état du monde.” Puis il exposait les moyens que l’on devait prendre pour réaliser ce but. “ On devrait envoyer à la colonie trois mille soldats, que l’on déchargerait après trois ans de service, et que l’on convertirait en colons. Pendant leurs trois années de service, ils pourraient faire de Québec une forteresse imprenable, soumettre les Iroquois, bâtir un Fort menaçant sur les bords de la rivière Hudson, où les Hollandais n’avaient qu’une misérable hutte en bois, appelée Fort Orange (Albany), bref, ouvrir pour la Nouvelle-France un chemin à la mer par cette rivière h ”

Nous verrons plus tard MM. de Tracy et de Courcelle réaliser en partie ce magnifique projet de M. D’Avaugour. De son côté, le baron, de retour en France, se remit bravement au service de son pays, et alla mourir en Croatie, en défendant contre les Turcs la forteresse de Zrin.

Louis XIV voulut donner â l’évêque de Pétrée la plus grande marque possible de confiance : il lui offrit de choisir le successeur de M. D’Avaugour, et l’obligea même, malgré lui, de le faire 1 2. “ Le prélat s’en défendit longtemps,” dit la sœur Juchereau. Mais à la fin, vaincu par les bontés du roi, il proposa la nomination du chevalier de Mésy, qu’il avait bien connu à l’ermitage de Caen. M. de Mésy fit quelque résistance, mais finit par accepter la charge de gouverneur du Canada 3.

1 — Ferland, t. I, p. 497-

2 — Latour, pp. 84 et 118.

3 — Histoire de V Hôtel-Dieu, p. 148.

C’était un homme qui avait mené autrefois une vie dissipée x, mais s’était sincèrement converti à Dieu, et vivait à Caen de la manière la plus édifiante. Mgr de Laval espérait beaucoup, pour le bien de l’Eglise du Canada, de la piété et des bonnes dispositions de M. de Mésy. Il espérait surtout que l’union de leurs cœurs contribuerait à l’union de leurs efforts pour arrêter le fléau de la traite de l’eau-de-vie.

“ Mais il était dans la destinée de cet homme apostolique, dit M. de Latour, que ceux qu’il plaçait fussent la source de ses peines. Le P. Lalemant, qu’il avait désiré avec ardeur, occasionna, par hasard et sans le vouloir, ses persécutions auprès de M. D’Avaugour. Son successeur à l’épiscopat, qu’il avait choisi avec complaisance, renversa tous ses ouvrages. M. de Mésy, son ami de cœur, placé de sa main, devint son plus violent ennemi. A peine ce gouverneur fut-il arrivé, que la contagion le gagna: soit sollicitation, soit intérêt, il favorisa sourdement la traite de l’eau-de-vie, qu’il avait ordre et qu’il avait promis d’empêcher 1 2.”

En attendant, tout paraissait sourire en France à Mgr de Laval. Il avait réussi à la Cour au delà de toutes ses espérances ; le roi lui avait accordé beaucoup plus qu’il n’avait demandé.

1 C’est pour cela, sans cloute, que la vieille chronique déjà citée l’appelle “ un homme de peu de conduite.” (Unionlibérale de Québec,

2 novembre 1889.)

N’allons pas, cependant, nous le représenter triomphant h II était trop humble, trop fidèle disciple de M. de Bernières, pour prendre l’attitude du triomphe. ‘'Il obtint de la Cour tout ce qu’il demanda, il gagna tous les cœurs, dit M. de Latour, mais ne se laissa pas éblouir par ses brillants succès 1 2.” Ne recherchant en tout que la gloire de Dieu, il lui rapporta tout le succès de sa mission auprès du roi ; il le pria surtout de bénir ce qui était si bien commencé, afin que son voyage eût d’heureux résultats pour le Canada.

C’est pendant son séjour en France, vers la fin de 1662, que Mgr de Laval donna son approbation au livre de son ami, le vénérable P. Eudes, sur la dévotion au saint cœur de Marie. Cet illustre religieux avait institué, trois ans auparavant, dans son séminaire de la ville de Caen, la fête du saint cœur de Marie (S février 1659). En 1672 (20 octobre), il y établit la fête du sacré cœur de Jésus.

Chose singulière, la dévotion au sacré cœur de Jésus prit naissance à peu près dans le même temps en Normandie et en Bourgogne : en Normandie, sous la direction du P. Eudes; et en Bourgogne, à Paray-le-Monial, sous l’inspiration de la bienheureuse Marguerite-Marie et de son confesseur, le vén. P. Claude de la Colombière, de la Compagnie de Jésus.

On aime à voir le nom du premier évêque de Québec uni si intimement, dans les mêmes pensées de zèle, de piété et

1 — Comme le fait un historien protestant, M. Parkman. (The Old Jier/iine in Canada , p. 135.)

2 — Latour, p. 107.

de dévouement, à celui du P. Eudes *, l’inspirateur de deux dévotions si chères au peuple canadien ; et l’on est moin3 surpris de trouver ces deux dévotions établies au Canada, et particulièrement chez les ursulines de Québec, presque en même temps qu’elles étaient établies en France.

L’évêque de Pétrée aurait bien voulu décider bon nombre d’ecclésiastiques à le suivre au Canada; mais les vocations pour ce pays lointain étaient rares. Il réussit à en gagner un, qui devait être un des piliers de son séminaire et de son Eglise, M. Louis Ango de Maizerets. Il l’avait connu intimement autrefois, dans la congrégation du P. Bagot, et s’était lié avec lui d’une sainte et étroite amitié.

M. de Maizerets appartenait à une famille aisée de la Normandie 2; “ ses ancêtres, riches marchands de Dieppe, traitaient presque d’égal à égal avec les rois 3. ” Mais il avait renoncé de bonne heure aux avantages du monde,

1 — Mgr de Laval était uni d’une sainte amitié avec le P. Eudes, comme avec M. Boudon : “Je trouve dans nos annales la liste des amis spirituels du P. Eudes ; et parmi les 50 ou 60 personnages qui y sont énumérés, figure au commencement le nom de M. de Laval, évêque de Pétrée.” (Lettre du P. Provost, de la Congrégation des eudistes, à l’auteur. )

En tête d’un livre qu’il adressait à l’ Université-Laval, le 23 juin 1874, le P. Le Doré, de la même congrégation, écrivait : “ Offert à l’Université-Laval de Québec, en souvenir de l’amitié qui unissait Mgr cle Laval-Montmorency et le Vén. Jean Eudes. ”

Le P. Eudes mourut à Caen le 19 août 1680. “ Il n’a pas demeuré à l’ermitage de M. de Dernières. ” (Lettre du P. Le Boré, à l'auteur.)

2 — La famille de Maizerets avait son château à Argentan, sur la ligne de Paris à Grandville.

3 — Discours de M. l’abbé Verreau, 200e anniversaire de la découverte du MississipL

pour embrasser la vie sainte, pénitente et mortifiée de l’ermitage de Caen. Comme Mgr de Laval, il avait demeuré plusieurs années dans cette douce retraite, et s’v était pénétré de l’esprit si pieux et si éclairé de M. de Bernières de Louvigny.

Depuis la dispersion de l’ermitage, il était venu se retirer à Paris, avait fait son séminaire aux Bons-Enfans, et venait de recevoir les saints ordres des mains de Mgr Fallu, évêque d’Héliopolis. Souvent il se sentait appelé à aller rejoindre au Canada ses anciens confrères de l’ermitage, l’évêque de Pétrée, MM. de Bernières, Morel et Dudouyt. Mais sa vocation, dit Latour, était encore incertaine ; elle se décida pendant le séjour de Mgr de Laval en France.

Le vicaire apostolique, ayant terminé heureusement l’objet de son voyage, avait hâte de se réunir à son cher troupeau. Malgré les offres réitérées du roi, qui l’estimait à cause de ses vertus et voulait le retenir en France x, il s’embarqua, dès les fêtes de la Pentecôte 1663, vers le milieu de mai, sur un des vaisseaux de Sa Majesté, avec M. de Mésy, le nouveau gouverneur du Canada, et M. Gaudais-Dupont, qui allait prendre possession du pays, au nom de la Couronne.

Il emmenait avec lui M. de Maizerets, un autre prêtre, M. Hugue Pommier, trois ecclésiastiques, et le P. Rafeix, de la Compagnie de Jésus.

1 — Lettre de Marie de l’Incarnation, 20 octobre 1663.

La traversée fut longue et orageuse ; elle dura près de quatre mois. On eut beaucoup à souffrir sous tous les rapports. Le vaisseau portait quantité de troupes, et beaucoup de familles que le roi envoyait pour peupler le Canada. Plusieurs des soldats étaient huguenots, la plupart libertins, et causèrent beaucoup d’ennuis à l’évêque. Le scorbut éclata à bord ; plus de soixante personnes succombèrent pendant la traversée, et il en mourut presque autant à Québec.

Les ecclésiastiques déployèrent auprès de tous ces malades un zèle admirable. Ils ne pouvaient suffire à les instruire, à les consoler et à leur administrer les derniers sacrements. M. de Maizerets lui-même fut malade à l’extrémité ; il dut sa guérison à un vœu qu’on fit pour lui à saint Ignace et à saint François-Xavier b Ces saints fondateurs de la Compagnie de Jésus se réjouissaient, sans doute, du haut du ciel, à la vue de cet apôtre, qui allait si vaillamment consacrer sa vie à l’Eglise du Canada.

Mgr de Laval fut le premier à l’œuvre. Aguerri contre toutes les maladies, par les fréquentes visites qu’il avait faites autrefois dans les hôpitaux de la ville de Caen et à l’Hôtel-Dieu de Québec, il déploya à bord du vaisseau une admirable charité.

“ Il distribua le3 emplois à son petit clergé, dit M. de Latour, et se réserva le plus pénible. Quoique incommodé lui-même par de fréquents vomissements, il était sans cesse

1 — Latour, p. 107.

auprès des malades, les exhortait, les consolait, les soulageait et leur rendait toutes sortes de services. Il en revenait souvent couvert de vermine ; plus d’une fois on craignit qu’il ne contractât ce mal contagieux.

“ Il avait fait, en partant, moins pour lui que pour les siens, une provision de volaille, de liqueurs, de confitures, et autres douceurs ; c’est assez l’usage dans une longue traversée, où l’on risque de voir manquer jusqu’à l’eau douce : il distribua tout aux malades, sans se rien réserver, et manqua de tout, lui-même, le reste du voyage. Mais il en supporta la privation avec plaisir. Son clergé et ses domestiques, pleins de son esprit, et animés par son exemple, en firent le sacrifice avec joie. On ne se lassait pas d’admirer sa charité et sa mortification, et il n’est pas de bénédictions qu’on ne lui donnât 1 ”.

M. Pommier s’était embarqué sur un autre vaisseau, pour y donner des secours spirituels aux passagers. Ce vaisseau fit escale à Plaisance, dans l’île de Terreneuve. On se rappelle que M. Dumont, l’année précédente, y, avait laissé une poignée de soldats, avec un officier pour les commander et un prêtre pour les desservir. Prêtre et commandant avaient été massacrés. Deux des meurtriers furent pris, amenés à Québec, et condamnés à subir la peine capitale. M. Pommier eut pitié des colons de Terreneuve privés de tous secours religieux. Il se décida à passer l’hiver dans l’île, et ne vint à Québec que l’année suivante.

1 — Latour, p. 108.

La nouvelle de l’arrivée du vaisseau du roi, qui portait le gouverneur et l’évêque, parvint à Québec le 7 septembre, et l’on envoya immédiatement une chaloupe au-devant à Tadoussac. Cette chaloupe amena à Québec les deux illustres personnages, qui descendirent à terre le samedi 15 septembre h

Grande fut la joie de toute la population, à la vue du nouveau gouverneur, à la vue, surtout, de Mgr de Laval qui revenait au milieu des siens, après une absence de treize mois. Cette absence avait paru d’autant plus longue, que le pays venait de passer par les cruelles épreuves d’un tremblement de terre, et que, dans les calamités publiques, il n’y a rien de plus propre à rassurer les peuples que la présence de leur premier pasteur.

Le prélat dut être profondément affligé d’apprendre les fléaux qui étaient venus fondre sur le Canada. Mais le tremblement de terre n’avait pas eu de suites fâcheuses. Au contraire, cet avertissement du Ciel avait produit d’heureux fruits de salut dans les âmes; on voyait partout d’admirables retours à Dieu, et de merveilleux élans vers la vertu. Le pieux évêque remercia sans doute la divine Providence d’avoir ainsi préparé le terrain sur lequel il allait continuer ses travaux apostoliques ; et il dut s’écrier avec l’apôtre de la charité: “ Je n’ai pas de plus grande joie que d’apprendre que mes enfants marchent dans la

1 — Journal des jésuites.

2 — 3e ép. de S. Jean, v. 4.

On dépêcha immédiatement des chaloupes à Tadoussac pour aller chercher les malades qu’on y avait laissés, réduits à la dernière extrémité. Mais elles ne purent revenir plus tôt que les vaisseaux du roi, lesquels entrèrent dans le port de Québec le 22 septembre.

Les hôpitaux se remplirent, et les religieuses montrèrent un zèle infatigable à secourir les pauvres malheureux. Plusieurs d’entre elles furent gravement incommodées ; mais aucune ne succomba.

Mgr de Laval, comme toujours, ne s’épargna pas luimême, et continua à Québec l’œuvre de charité et de dévouement qu’il avait commencée à bord du vaisseau. 1‘ C’est un homme saint, le père des pauvres et du public,” écrivait précisément à cette époque Marie de l’Incarnation L Jour et nuit il était à l’hôpital, soignant les malades et leur prodiguant tous les secours de la religion. Religieuses et malades furent encouragés par sa présence et par son exemple. La maladie perdit peu à peu du terrain, et finit par disparaître.

1 — Lettre du 20 octobre 1663.

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