CHAPITRE TREIZIÈME
Fondation du séminaire de Québec. — Ce qu’il était dans le principe. — But spécial de l’évêque, en lui unissant tout le clergé. — Rapprochement entre l’œuvre de Mgr de Laval et celle du vénérable Holzhauzer. 1663.
“ Le séminaire de Québec, a dit M. de Latour, fut le chef-d’œuvre et l’ouvrage favori de Mgr de Laval.”
Ici, il ne faut pas entendre le mot séminaire dans le sens rétréci d’un collège, d’une maison d’éducation classique ordinaire, ou d’un simple lieu de formation ecclésiastique, ni même dans le sens plus large d’une grande institution embrassant l’instruction à tous les degrés, distribuant les palmes universitaires, et projetant sa lumière bienfaisante sur toute l’étendue d’un pays. Le séminaire de Québec, tel qu’il fut conçu dans l’esprit de Mgr de Laval, et tel qu’il sortit de ses mains, était tout cela, au moins en germe et en puissance ; mais il était plus que tout cela.
C’était une grande organisation qui comprenait tout son clergé séculier, et devait être comme l'âme de l’Eglise de la Nouvelle-France, imprimer partout la même direction, le même mouvement et la même vie, et réaliser ici cette
unité spirituelle que désirait tant Notre-Seigneur : “ Ut sint unum , sicut et nos unum sumus V’ Admirable conception, œuvre sublime, dont la hauteur et la perfection nous étonnent. De même que Mgr de Laval, dans les luttes prolongées et soutenues de son administration, fit éclater, comme nous l’avons vu, la qualité maîtresse de son caractère, la force; on peut dire que, dans la fondation du séminaire de Québec, il donna la mesure de sa vaste intelligence, de la profondeur de ses vues, et de la sagesse de ses plans de gouvernement.
Cet illustre disciple du P. Bagot et de M. de Dernières avait connu la puissance créatrice des associations; il avait vu ce que peuvent acquérir de force des fîmes bien trempées, qui se réunissent, s’encouragent les unes les autres, et se répandent ensuite, comme la vapeur longtemps comprimée, pour exercer leur zèle. Il voulut modeler sur ces associations tout le clergé de la Nouvelle-France, et lui inculquer l’esprit de dévouement et de piété dont il s’était pénétré lui-même à Caen et à Paris.
Dans l’idée du prélat, le séminaire de Québec devait être non seulement la grande pépinière de ses prêtres, le lieu de formation, de culture, de développement spirituel de ses ecclésiastiques, mais encore le quartier général où il pourrait choisir, a un moment donné, les officiers dont il aurait besoin pour desservir son immense diocèse. C’était aussi la maison de reluge où ces ouvriers apostoliques
1 — “ Afin qu’ils soient un, comme nous. " (Jean, XVII, 11.)
viendraient se reposer de leurs travaux, se retremper au contact de leurs anciens maîtres, de leurs amis, de leurs frères d’armes. C’était l'arsenal où ils seraient toujours sûrs de trouver les munitions et les secours dont ils avaient besoin.
Chaque prêtre devait considérer le séminaire comme sa maison ; et il avait la consolation, quelque éloigné qu’il fût de Québec, quelque délaissé qu’il se trouvât au milieu des forêts, de pouvoir se dire, en pensant au séminaire, d’où il était parti : “ Hase requies mea1. Voilà le lieu de mon repos. ” C’est là que je trouverai la subsistance quand je n’aurai plus rien à manger, que j’irai me reposer quand je serai malade, que j’irai mourir au milieu de mes frères, quand je sentirai le déclin de mes jours approcher.
Telle fut la conception de Mgr de Laval. A peine eut-il terminé sa première visite pastorale, qu’il comprit la grandeur de sa tâche, et le peu de moyens à sa disposition. Il avait confié aux jésuites la charge honorable et périlleuse d’aller au loin évangéliser les tribus sauvages, réservant pour son clergé séculier les missions françaises disséminées sur les bords du Saint-Laurent.
Mais ces prêtres missionnaires, qui pourvoirait à leur subsistance dans des endroits si nouveaux et si distants les uns des autres ? Le pauvre colon avait à peine de quoi vivre lui-même ; comment pourrait-il suffire à l’entretien de ses prêtres ? Ce n’est pas de sitôt que l’on pourrait songer
] — Ps. CXXXI, 14.
à la création de paroisses subsistant par elles-mêmes, et organiser dans la Nouvelle-France une Eglise à l’instar des diocèses de l’Europe.
Quels sont d’ailleurs les prêtres de l’ancien monde, même les plus zélés et les plus fervents, qui consentiraient à venir en Amérique, avec la perspective de passer des années, non pas seulement au milieu des plus grandes privations, mais dans l’isolement le plus complet, sans aucune assurance de secours en maladie et sur leurs vieux jours? Mgr de Laval comprit qu’il lui fallait un clergé formé sans doute aux plus grands sacrifices, mais en même temps assuré du lendemain, et appuyé sur une organisation puissante, sur un séminaire, où tout fût en commun, les joies comme les peines, les biens comme les privations, les mérites, les prières et les souffrances.
Il imagina donc que ses prêtres séculiers feraient partie d’un séminaire, ou plutôt que son clergé, ce serait son séminaire lui-même. Dans ce séminaire, on vivrait comme des frères, sous la direction de l’évêque ou d’un supérieur. Tous les biens seraient en commun, et chacun pratiquerait le plus parfait esprit de désappropriation. On se tiendrait toujours prêt à faire ce qui serait jugé nécessaire pour les besoins de l’Eglise, soit pour la formation des ecclésiastiques, soit pour la desserte des missions.
Le séminaire subviendrait aux besoins de tous, en santé comme en maladie. Il pourvoirait aussi à toutes les exigences du culte, des églises, des missions, et suppléerait à 1 insuffisance et à la pauvreté de la colonie. Les missionnaires viendraient de temps en temps s’y retremper dans
les exercices de la vie spirituelle; ils seraient toujours assurés d’y trouver, en maladie et à la mort, un lieu de refuge, de paix et de consolation.
On raconte qu’il y a en Hongrie de grandes associations agraires ou familles patriarcales, appelées zadrucjas. “ La zadruga, dit M. de Laveleye, constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a une durée perpétuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associés n’ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d’en vendre ou hypothéquer une part indivise. A la mort du père et de la mère, les enfants n’héritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent à avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur droit individuel et comme membres de la famille perpétuelle. Oelui qui quitte sans esprit de retour, perd ses droits.
“ L’administration, tant pour les affaires intérieures que pour les relations extérieures, est confiée à un chef élu, qui est ordinairement le plus âgé ou le plus capable. On l’appelle starechina, l’ancien. Le Starechina règle l’ordre des travaux agricoles, vend et achète : il remplit exactement le rôle de directeur d’une société anonyme, ou plutôt encore d’une société corporative ; car les zadrugas sont de tout point des sociétés corporatives agricoles, ayant pour lien, au lieu de l’intérêt pécuniaire, les coutumes séculaires et les affections de la famille L”
C’est précisément une grande famille patriarcale de ce genre que Mgr de Laval voulait faire de tout le clergé du
1 — Le Correspondant , 1886.
Canada. Et, comme pour les zadrugas de la Hongrie, ce n’était pas l’intérêt pécuniaire qui devait être le lien de la société, mais plutôt l’affection de la famille ecclésiastique, le zèle pour le salut des âmes et le dévouement à l’Eglise du Canada.
Cette idée, le prélat ne se contenta pas de la concevoir, il voulut la réaliser. Se trouvant à Paris, au printemps de 1663, il profita des bonnes dispositions du roi pour procéder à la fondation de son séminaire. Les circonstances étaient favorables: le séminaire des Missions étrangères se formait, et les fondateurs, anciens confrères et amis de l’évêque, lui promettaient leur concours. Le roi, de son côté, lui avait donné l’assurance qu’il le ferait nommer évêque de Québec, et il avait même déjà doté son évêché.
Ce fut le 26 mars 1663 que le vicaire apostolique, désigné par le roi pour l’évêché futur, rendit à Paris son ordonnance pour l’établissement d’un séminaire épiscopal à Québec.
Dans ce mandement, il s’appuie tout d’abord sur le saint Concile de Trente, qui ordonne le rétablissement des séminaires pour former les ecclésiastiques aux vertus et aux sciences convenables à leur état, et sur l’exemple de saint Charles Borromée, qui, aussitôt après le concile, en mit à exécution les ordonnances, et rendit bientôt à son clergé son ancienne splendeur. Puis il exprime la confiance que ce moyen si efficace pour réformer le clergé ne le sera pas moins pour créer un clergé nouveau, nécessaire aux besoins de son Eglise naissante.
“ Les saints conciles, dit-il, et celui de Trente particulièrement, pour remettre efficacement la discipline ecclésiastique dans sa première vigueur, n’ont rien trouvé de plus utile que d’ordonner le rétablissement de l’usage ancien des séminaires, où l’on instruisait les clercs dans les vertus et les sciences convenables à leur état. L’excellence de ce décret s’est fait voir par une expérience toute sensible, puisque le grand saint Charles Borromée, qui l'exécuta le premier, bientôt après ce concile, et plusieurs évêques qui ont suivi son exemple, ont commencé de redonner au clergé sa première splendeur, particulièrement en France. Ce moyen si efficace pour réformer la conduite ecclésiastique dans les lieux où elle s’était affaiblie, nous a fait j uger qu'il ne serait pas moins utile pour l'introduire où elle n’est pas encore, qu’il l’a été dans les premiers siècles du christianisme.”
Puis il procède immédiatement et sans autre préambule à l’établissement de son séminaire :
A ces causes, dit-il, considérant qu’il a plu à la divine Providence nous charger de l’Eglise naissante du Canada, et qu’il est d’une extrême importance, dans ces commencements, de donner au clergé la meilleure forme qui se pourra pour perfectionner des ouvriers, et les rendre capables de cultiver cette nouvelle vigne du Seigneur, en vertu de l’autorité qui nous a été commise, nous avons érigé et érigeons dès à présent et à perpétuité, un séminaire pour servir de clergé à cette nouvelle Eglise. ”
Voilà bien l’idée de Mgr de Laval : son séminaire ne doit pas être seulement une maison d’éducation ou de for-
mation ecclésiastique ; il doit avant tout servir âe clergé à cette nouvelle Eglise, il doit être le clergé lui-même.
“ Il sera conduit, ajoute- il, et gouverné par les supérieurs que nous ou les successeurs évêques de la Nouvelle-France y établiront, en suivant les règlements que nous dresserons à cet effet.” L’intention du prélat était de faire de tout son clergé comme une petite république, dont l’évêque serait le directeur, une famille, dont il serait le père. Aussi appelait-il son séminaire la sainte famille des Missions étrangères. Il le mit en effet sous la protection de la sainte Famille, et lui recommanda de prendre pour modèles Jésus, Marie et Joseph.
Le prélat développe ensuite d’une manière précise le but de son séminaire :
“ On élèvera, dit-il, et formera les jeunes clercs qui paraîtront propres au service de Dieu, et auxquels, à cette fin, l’on enseignera la manière de bien administrer les sacrements, la méthode de catéchiser et prêcher apostoliquement, la théologie morale, les cérémonies, le plainchant, grégorien, et autres choses appartenant aux devoirs d’un bon ecclésiastique ; et en outre, afin que l’on puisse, dans le dit séminaire et clergé, former un chapitre qui soit composé d’ecclésiastiques du dit séminaire, choisis par nous et les évêques du dit pays qui succéderont, lorsque le roi aura eu la bonté de le fonder, ou que le dit séminaire, de soi, aura le moyen de fournir à cet établissement par la bénédiction que Dieu y aura donnée.
“ Nous désirons que ce soit une continuelle école de vertu et un lieu de réserve, d’où nous puissions tirer des
sujets pieux et capables, pour les envoyer, à toutes rencontres, et au besoin, dans les paroisses, et tous autres lieux du dit pays, afin d’y faire les fonctions curiales et autres, auxquelles ils auront été destinés, et de les retirer des mêmes paroisses et fonctions, quand on le jugera, à propos, nous réservant pour toujours et aux successeurs évêques du dit pays, comme aussi au dit séminaire par nos ordres et les dits sieurs évêques, le pouvoir de révoquer tous les ecclésiastiques qui seront départis et délégués dans les paroisses et autres lieux, toutefois et quantes qu'il sera jugé nécessaire, sans qu’on puisse être titulaire et attaché particulièrement à une paroisse, voulant au contraire qu’ils soient de plein droit amovibles, révocables et destituâmes à la volonté des évêques et du dit séminaire par leurs ordres, conformément à la sainte pratique des premiers siècles, suivie et conservée encore à présent en plusieurs diocèses de ce royaume.”
Trois œuvres principales se détachent de ce mandement,, comme le glorieux apanage du séminaire de Québec:
Il y a d’abord l’œuvre propre à tout séminaire, la formation des ecclésiastiques et la préparation du clergé aux vertus sacerdotales. Il y a ensuite la création d’un chapitre, que l’évêque de Pétrée considéra toujours comme si importante dans un diocèse bien organisé; il voulait trouver les éléments de ce chapitre dans son séminaire, lorsque le roi aurait pourvu à sa dotation, ou que le séminaire lui-même pourrait en faire les frais. Il y a enfin ce qui, dans les intentions de Mgr de Laval, était l’œuvre par excellence
du séminaire, son œuvre vitale : le séminaire ne devait pas être seulement une continuelle école de vertu, mais aussi un lieu de réserve, d’où il pût tirer les sujets dont il aurait besoin pour l’administration de son diocèse, et où il pût les renvoyer quand il le jugerait à propos.
Toutes les cures sont unies au séminaire ; mais elles sont toutes amovibles. Le prélat pose ici nettement et catégoriquement la question de l’amovibilité des cures. Dans ses procédés, il n’y a ni hésitations, ni détours. Il ne cherche pas à tromper le souverain, à qui il va soumettre son mandement. Pour lui, dans l’état actuel de la Nouvelle-France, il ne peut être question de cures fixes: les curés doivent être de plein droit amovibles, révocables à la volonté de l’évêque; et, comme il convient à un prélat cligne de la primitive Eglise, il s’appuie toujours, dans ses ordonnances, sur ‘£ la sainte pratique des premiers siècles.”
La question était clairement posée. Elle fut ainsi comprise par le souverain, qui approuva, quelques jours plus tard, le mandement de Mgr de Laval. Lorsque clans la suite la même autorité vint réclamer l’établissement de cures fixes, ce ne fut pas Mgr de Laval qui fit preuve de ATersatilité et d’inconséquence ; ce fut l’autorité royale qui se trouva, au moins en apparence, en contradiction avec elle-même.
Le séminaire de Québec ayant été investi de toutes les cures, devait aussi en avoir les revenus. Aussi, dans le même mandement, le prélat établit les dîmes dans la
Nouvelle-France, et les attribue tout entières au séminaire, à certaines conditions qu’il énonce très expressément :
D’autant qu’il est absolument nécessaire, dit-il, de pourvoir le dit séminaire et clergé d’un revenu capable de soutenir les charges et les dépenses qu’il sera obligé de mire, nous lui avons appliqué et appliquons, affecté et affectons dès à présent, et pour toujours, toutes les dîmes de quelque nature qu’elles soient, et en la manière qu’elles seront levées dans toutes les paroisses et lieux du dit pays, pour être possédées en commun et administrées par le dit séminaire, suivant nos ordres et sous notre autorité, et des successeurs évêques du pays, à condition qu’il fournira la subsistance de tous les ecclésiastiques qui seront délégués dans les paroisses et autres endroits du dit pays, et qui seront toujours amovibles et révocables au gré des dits' évêques et séminaire par leurs ordres ; qu’il entretiendra tous les dits ouvriers évangéliques, tant en santé qu’en maladie, soit dans leurs fonctions, soit dans la communauté, lorsqu’ils y seront rappelés ; qu’il fera les frais de leurs vojmges, quand on en tirera de France, ou qu’ils y retourneront, et toutes ces choses suivant la taxe qui sera faite par nous et les successeurs évêques du dit pays, pour obvier aux contestations et aux désordres que le manque de règle y pourrait mettre. ”
Le séminaire de Québec recevait donc toutes les dîmes ; mais il était obligé de faire vivre et d’entretenir tous les prêtres chargés de desservir la colonie. Il pourvoyait à leurs besoins, tant en santé qu’en maladie; il faisait même
les frais de voyage de tous ceux qu’on était obligé de faire venir du vieux monde.
Pour enlever aux fidèles jusqu’au soupçon que le séminaire voudrait s’enrichir avec le surplus du revenu des dîmes, l’évêque de Pétrée en fixe l’emploi d’une manière précise :
“ Comme il est nécessaire, ajoute- t-il, de bâtir plusieurs églises pour faire le service divin et pour la commodité des fidèles, nous ordonnons (sans préjudice néanmoins de l’obligation qu’ont les peuples de chaque paroisse de fournir à la bâtisse des dites églises) qu’après que le dit séminaire aura fourni toutes les dépenses annuelles, ce qui pourra rester de son revenu sera employé à la construction des églises, en aumônes et en autres bonnes oeuvres pour la gloire de Dieu et pour l’utilité de l’Eglise, selon les ordres de l’évêque, sans que toutefois nous ni les successeurs évêques du dit pays en puissent jamais appliquer quoi que ce soit à nos usages particuliers, nous ôtant même et aux dits évêques la faculté de pouvoir aliéner aucun fonds du dit séminaire en cas de nécessité, sans l’exprès consentement de quatre personnes du corps du dit séminaire et clergé, savoir, le supérieur, les deux assistants et le procureur. ”
Tel est ce mandement de l’érection du séminaire, où l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, des paroles de désintéressement héroïque qui le terminent, de la précision avec laquelle sont tracés tous.les détails de cette grande organisation, ou de l’esprit général de sagesse qui respire dans ces pages.
On a reproché à Mgr de Laval d’avoir établi au Canada un système de cures tout à fait en dehors de la pratique et des usages ordinaires de l’Eglise. Mais, d’abord, il ne fit rien, nous l’avons vu, sans l’approbation expresse du roi. Puis, il exposa tout au souverain pontife, et n’en reçut pas un mot de blâme.
“ J’ai établi, écrivait-il au saint-siège, dans cette Eglise ■du Canada, un séminaire, où l’on forme à la discipline ecclésiastique les jeunes canadiens qui doivent être promus au sacerdoce. J’en ai confié le soin et le gouvernement à six prêtres qui travaillent avec zèle et succès à cette belle œuvre, dont j’attends, avec la grâce de Dieu, beaucoup de fruits de salut. J’ai réussi, à force de travail et d’industrie, à assurer à ce séminaire un revenu suffisant pour le faire subsister, en y ajoutant celui des paroisses, que j’ai toutes unies au séminaire. Le roi a tout confirmé de son autorité souveraine.... ”
Il ajoute plus loin : “.J’ai établi mon domicile dans mon séminaire; il y a là avec moi huit prêtres, que j’envoie, suivant les besoins, et à ma discrétion, dans les différentes missions de mon vicariat, ou que j’occupe sans relâche à d’autres fonctions ecclésiastiques h ”
Qu’était, d’ailleurs, l’organisation du séminaire et du clergé établi par Mgr de Laval, sinon quelque chose d’absolument analogue à celle des clercs séculiers, formés autrefois en Allemagne par le vénérable Holzhauzer, et qui
1 — Informatio de statu Ecclesûe, 1664.
reçut, du vivant même de l’évêque de Petrée, une si écla tante approbation du pape Innocent XI ? Le souverain pontife ne se contenta pas d’honorer de deux bulles l’institut des clercs séculiers 1, mais il adressa un grand nombre de brefs aux princes archevêques et év eques d’Allemagne, pour les exhorter à protéger en toutes manières ce pieux institut, et à favoriser, autant qu’il était en leur pouvoir, sa propagation dans tous les lieux de leur ressort.
“ L’organisation de cet institut, disait la sacrée congrégation des évêques, est pieuse et sainte, conforme aux anciens canons; elle n’a pas besoin de confirmation, puisqu’elle ne prétend autre chose que ce que faisait le clergé de la primitive Eglise. Que ces prêtres aillent donc en paix, et que leur œuvre soit accompagnée de bénédictions. ”
De nos jours 2, le souverain pontife Léon XIII, dans un bref adressé à M. Victor le Beurrier, supérieur général de l’Union apostolique, bénit également et recommande une œuvre absolument identique à celle de Mgr de Laval. Ses paroles ont d’autant plus d’importance qu’elles s’adressent à tous les prêtres séculiers de l’univers : “ Quotquot sunt sæculares sacerdotes ”. Citons un extrait de ce bref :
“ Il convenait, dit-il, de rendre une nouvelle vie à cet ancien institut, soit que l’on considère le peu d’accord qui existait entre ses membres séparés les uns des autres, et la
1 — 7 juin 1680 et 27 août 1684.
2 — Le 31 mai 1880.
grande diversité dans leur manière de penser, déjuger et d’enseigner, qui résultait précisément de cette séparation ; soit que l’on remarque l’habileté avec laquelle les ennemis de l’Eglise, dans leur désir de briser l’unité catholique, travaillent à corrompre le clergé, à le désunir, à le séparer de ses pasteurs et du saint-siège.
“ Quoi de plus propre à faire un seul tout des différents membres de cette société, que ce règlement de vie uniforme proposé à tous, ces exercices qui entretiennent la piété et protègent la vertu contre les dangers du siècle, cette pieuse pratique de soumettre sa vie et sa conduite aux remarques de ses supérieurs, ces conférences ecclésiastiques mensuelles, qui ramènent au même sentiment les opinions qui ne sont pas assez d’accord, cette union des forces pour atteindre un but déterminé, et ce zèle à se secourir les uns les autres, soit par amitié, soit par l’entraînement même de la coutume ? Les membres de la société, que les devoirs de leurs charges retiendront momentanément éloignés de la maison, y resteront attachés par des liens spirituels si puissants, que personne ne se croira en dehors de la famille, ni privé de la conduite de ses supérieurs, des secours et des conseils de ses frères, ou abandonné à soimême
Ne croirait-on pas, en parcourant ces lignes, que Léon XIII parle ici du séminaire même de Mgr de Laval ? Faisant allusion ensuite à l’approbation donnée par Innocent XI à l’institut des clers séculiers, il ajoute :
“ Aussi, si nos prédécesseurs ont comblé d’éloges cet
institut, nous n’hésitons pas à le faire nous-même, surtout dans les temps mauvais que nous traversons, où nous avons un si grand besoin de son secours. Bien plus, nous exhortons tous les prêtres séculiers 1 qui veulent efficacement leur salut et le bien de l’Eglise, à s’affilier à cet institut. Qu’ils voient tous une invitation de la divine Providence, dans le fait- qu’elle vient de ressusciter cet institut, pour le soutien de l’Eglise, dans ces temps mauvais.
“ Tout les engage à entrer dans cette association: les bénédictions célestes déjà répandues sur elle, les approbations qu’elle a reçues de l’épiscopat et du saint-siège, les fruits de salut qu’elle a déjà produits et ceux qu'elle ne peut manquer de produire encore avec plus d’abondance, à mesure qu’elle se propagera dans l’Eglise ”.
Ne craignons pas d’admirer, maintenant, la sagesse de Mgr de Laval, qui, pour le bon gouvernement de son Eglise, avait donné à son clergé une organisation absolument semblable à celle que, quelques années plus tard, le pape Innocent XI approuvait de la manière la plus solennelle, et que le souverain pontife aujourd’hui régnant comble lui-même des plus grands éloges.
Oui, sans doute. Mgr de Laval, en organisant ainsi son clergé et son vicariat apostolique, s’éloignait de l’usage ordinaire et des sentiers battus. Ce fut précisément son mérite, d’avoir compris que l’Eglise du Canada ne pouvait pas de sitôt être conduite à la manière des diocèses de la
1 “ Qnotqmt suut sœcvlares sacerdotes.
France, qu’il fallait ici une organisation, un système spécial ; et ce système, il n’hésita pas à l’établir dans son mandement pour l’érection du séminaire de Québec.
\ oulons-nous, de suite, savoir comment fonctionna ce système établi au Canada ? Ecoutons ce que disait à ce sujet, quelques années plus tard, le P. Dablon, de la Société de Jésus. Mgr de Laval était alors en France, dans son second voyage; et voici comment l’illustre jésuite appréciait son œuvre :
Pour éloigné qu’il soit de corps, disait-il, son cœur est toujours avec nous. Nous en éprouvons les effets par la continuation des bénédictions dont Dieu favorise et les travaux de nos missionnaires et ceux de MM. les ecclésiastiques de son Eglise, qui continuent avec un grand zèle et avec l’édification publique à procurer l’honneur de Dieu, et à travailler au parfait établissement des paroisses dans toute l’étendue de ce pays : ce qui ne sert pas peu au progrès que fait notre sainte Foi, qui n’avait pas encore été portée si loin, ni publiée avec plus de succès b
1 — Relation de 1672.