Conseil Souverain , t. I, p
-i Conseil Souverain, t. I, p. 38.
On leur reconnut de même le droit d’y rendre la justice, droit que le Conseil paraissait avoir voulu leur enlever. En effet, M. Gaudais, sur la recommandation du gouverneur, avait donné des commissions de juge pour la sénéchaussée de Montréal à M. Sailly, de procureur du roi à M. Le Moyne, et de greffier à M. Basset ; et le Conseil, dans la séance du 18 octobre 1663, avait confirmé ces commissions b
On s’était appuyé sans doute sur ces termes si formels de l’édit royal : “ Donnons pouvoir au Conseil de commettre à Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières, et en tous autres lieux, autant et en la manière qu’ils jugeront nécessaire, des personnes qui jugent en première instance..., de nommer tels greffier, notaires et tabellions, sergents, autres officiers de justice qu’ils jugeront à propos 1 2.... ”
Par l’édit de 1663, le roi confiait au Conseil souverain tout pouvoir législatif, judiciaire et exécutif, pour le bien de la colonie, ne se réservant que le droit suprême d’approbation ou de désapprobation. Le Conseil avait le pouvoir de connaître de toutes causes civiles et criminelles, pour juger souverainement et en dernier ressort.
Ses attributions s’étendaient à l’administration des deniers publics, aux règlements à faire pour la traite des pelleteries avec les sauvages, et pour le commerce en généra], puis à toutes les affaires de police et d’intérêt public. Le Conseil était la véritable autorité civile, politique
1 — Conseil Souverain, t. I, p. 33.
2 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 38.
et judiciaire du pays ; le gouverneur était l’exécuteur de ses volontés.
On peut dire que Mgr de Laval fut l’âme et la vie du Conseil souverain, dont il avait été le véritable fondateur. Le Conseil était son œuvre, presque au même titre que le séminaire de Québec. C’est lui qui avait contribué à le faire établir par le roi, qui en avait nommé le président dans la personne du gouverneur de son choix, qui en nomma aussi tous les membres et tous les officiers. C’est lui qui le mit en mouvement et qui dirigea les premiers travaux de cette grande institution, dans laquelle étaient concentrées toutes les forces vives de la colonie.
Quelle reconnaissance le Canada ne doit-il pas â son premier évêque, pour cette institution qui établit ici le règne de l’ordre et de la justice, rendit pour la police tant d’ordonnances sages et admirables, et fut comme l’aurore du régime constitutionnel parmi nous! Si en effet les membres du Conseil n’étaient pas nommés directement par le peuple, ils le représentaient du moins à un certain degré, écoutaient ses demandes, faisaient connaître ses besoins ; et le pays n’avait pas â subir le joug de la tyrannie.
A cette époque de notre histoire, le rôle politique de Mgr de Laval fut donc considérable.
L’avait-il recherché ? Rien, absolument rien n’indique qu'il l’ait tait ; pas plus qu’il n’avait recherché l’honneur de nommer le gouverneur du Canada. Ce rôle politique s était imposé a lui tout naturellement par les circonstances. Il le devait à ses rares vertus, plus encore qu’à sa
naissance et à son nom ; il le devait à ses éminentes qualités, aux services rendus, et a la confiance sans bornes qu’il avait su inspirer au souverain, malgré les accusations injustes dont il avait été déjà 1 objet b
Mais, dira-t-on peut-être, ce prélat si vertueux, de l’aveu de tout le monde, si mortifié et si désintéressé, ne devait-il pas repousser absolument tout ce qui aurait pu le laire soupçonner d'ambition ? Ne devait-il pas refuser toute participation aux affaires pplitiques et civiles, pour ne s’occuper que des intérêts spirituels de la colonie?
N’oublions pas que nous sommes en plein dix-septième siècle, à une époque où rien ne paraissait plus naturel, dans les pays catholiques, que de faire une large part a l’Eglise dans l’administration des affaires publiques 2. Personne ne songeait alors à nier aux membres du eleigé leur titre et leurs droits de citoyens; comme tels, leur influence politique était en proportion de leurs lumières,
de leurs talents et leur expérience.
En France, Richelieu, après avoir dirigé si longtemps les affaires, avait été remplacé par un autre homme d église, Mazarin. Le clergé exerçait alors une très grande influence politique ; et cette influence s’accentua davantage lors de
1 — “ M. Gaudais avait instruction de s’enquérir, avec soin et prudence de la conduite de l’évêque et des raisons pour lesquelles les jésuites avaient demandé le rappel de M. D’Avaogour. (Parkman,
Thp Old Reaime in Canada, p. 136.) .
2 -Un siècle auparavant (1548), Charles-Qmnt avait envoyé au Pérou un ecclésiastique de grand savoir et de beaucoup de vertu, Pierre de la Gasca, “ avec le titre de président de la justice pour toute la colonie.” (Vie de S. Thuribe , Pans, 1872, p. X\L)
la réunion des états généraux. Il n’y avait pas moins de douze conseillers ecclésiastiques au parlement de Paris. Qui pouvait trouver étrange que Mgr de Laval eût sa place au Conseil souverain de Québec? Il ne faisait d’ailleurs que remplacer le supérieur des jésuites, qui siégeait depuis nombre d’années dans l’ancien Conseil.
A une époque ou 1 Eglise était si intimement unie à 1 Etat, son influence pour le bien de la Religion était en proportion de son influence politiaue. Négliger cette influence, se désintéresser des affaires publiques et temporales, c’eût été faire un acte de faiblesse et compromettre gravement les intérêts les plus sérieux de la Religion.
Il y avait déjà assez de politiques qui cherchaient à asservir 1 Eglise. Celle-ci devait être toujours sur sesgardes, n’abdiquer aucune des influences à sa disposition, et s’efforcer de maintenir la société civile aussi près que possible de cet état de société catholique parfaite, où l’Eglise doit être réellement l’âme du gouvernement, et où celui-ci doit se regarder comme inférieur et soumis à l’autorité religieuse b
Au Canada, surtout, cette colonie naissante et toute catholique, qui s’appuyait particulièrement sur la Religion, il convenait que l’Eglise eût une large part d’influence. C’était le temps où les questions si vitales de la dîme, des cures, de la traite de l’eau-de-vie, allaient être soulevées
dfO’TïVui Pemjr’ ,dlsait autl’efois saint Ambroise, est au dedan T' - i mais d n esfc Pas au-dessus d’elle. ” (Paroles citées enelon, dans son Discours pour le sacre dé l'Electeur de Cologne.)
Par
de nouveau, où les rapports de l’Eglise et de l’Etat allaient être discutés et réglés pour l’avenir, où le Conseil devait s’occuper de la distribution des deniers publics, et où les institutions religieuses allaient avoir à réclamer leur part. Combien n’importait-il pas que l’Eglise fût représentée au Conseil pour le règlement de toutes ces questions ? Et qui pouvait la représenter plus dignement et plus efficacement que son premier pasteur? Il faut donc louer et bénir Mgr de Laval d’avoir accepté courageusement le rôle politique qui lui fut attribué par le roi dans la Nouvelle-France, et d’avoir essayé d’en tirer le meilleur parti possible pour le bien de l'Eglise.
Mais n a-t-il pas abusé de son rôle politique ? N’a-t-il pas cherché à étendre son autorité au delà des bornes? N’a-t-il pas été trop absolu dans ses idées ?
On le voit, nous posons nettement la question, car nous ne craignons pas la réponse. Cette réponse nous est suggérée par la simple lecture des cahiers du Conseil souverain, et elle est toute favorable à Mgr de Laval. En voyant à l’œuvre M. de Mésy et l’évêque de Pétrée, il n’est pas difficile de dire de quel côté se trouvent le bon sens, la dignité, l’honneur, la fidélité aux principes de la justice.
Il n’est pas si aisé de comprendre parfaitement la véritable origine de leur mésintelligence.
Comment s’expliquer que ce gouverneur, qui devait tout à Mgr de Laval, position, honneurs, preuves constantes d’une amitié sincère, acquittement de dettes aux frais du
trésor royal 1, se soit tourné si complètement contre son bienfaiteur et son ami ? Comment cet homme, dont les vertus et la piété avaient gagné la confiance du prélat, au point de le lui faire proposer comme gouverneur de la Nouvelle- France, put-il se décider tout à coup à suivre une ligne de conduite qui attrista si profondément tout ce qu’il y avait d’âmes saintes et honnêtes dans l’Eglise du Canada ?
Se laissa-t-il surprendre par ce sentiment de malaise indéfinissable que fait éprouver quelquefois le fardeau de la reconnaissance ? Fut-il jaloux de la haute position politique faite au prélat à côté de la sienne, et de la confiance toute particulière que lui avait témoignée le souverain ? Ou bien, prêta-t-il trop facilement l’oreille à la médisance, qui, d’après Marie de 1 Incarnation, s’attaquait aux citoyens les plus respectables, et faisait tant de mal à la colonie ? Se persuada-t-il que ces citoyens étaient réelle ment ce que les avait représentés Dumesnil, et que l’évêque avait voulu le tromper en les lui proposant pour faire partie du Conseil ?
Il est probable qu’il y eut un peu de tout cela dans la conduite de M. de Mésy, et qu’il subit l’influence des préjugés qu’on avait soulevés dans son esprit contre les jésuites, contre 1 eveque et les principaux membres du Conseil.
11 (M. de Laval) obtint du roi, dit la sœur Juchereau, do grosses gratifications, capables de libérer M. de Mésy, afin de lever toutes les difficultés qu’il opposait au voyage.” (Histoire de VHôtfl- Uu'ii de Québec, p. 149. )
Les esprits inquiets qui avaient aigri M. D’Avaugour, et lui avaient fait dissoudre d’une manière illégale le Conseil d’alorg, agirent de la même manière sur M. de Mésy.
Péronne Dumesnil était encore à Québec 1 ; et dès la troisième séance du Conseil, il présentait unerequcte renouvelant ses accusations de vol et de concussion contre quatredes conseillers, MM. de Villeray, de la Ferte, D Auteuil et Tilly 2. Il ne mentionnait pas Bourdon ; mais c’est à lui, surtout, et à Villeray qu’il en voulait. Ce sont eux principalement qu’il accusait de s’être enrichis aux dépens de la Compagnie et du public. L’affaire fut ien\oyee au commissaire royal. M. Claudais, qui, nous l’avons vu, trouva les accusations si futiles, qu’il ne voulut pas s en occuper.
La cause véritable de la persécution dont Bourdon et Villeray furent alors les victimes, c’est qu’ils étaient les amis de l’évêque et des jésuites, et que leur vie honorable et chrétienne condamnait la conduite de beaucoup d hommes politiques d’alors.
Voici ce que la Vénérable Mère de l’Incarnation écrit do Bourdon, en particulier :
« M. Bourdon était procureur du roi, charge qui lui fut donnée à cause de sa probité et de son mérite. Il avait avec moi une liaison de biens spirituels ; car, sous son habit séculier, il menait une vie des plus regulieres. Il
1- Il n’était plus, cependant, l’agent de la compagnie des Cent associés, puisque celle-ci avait cessé d’exister, o — Conseil Souverain, t. I, p. 6.
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Voilà celui que Dumesnil accusait d„ ,
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Pour ce qui concerne Villeray, qui fut l’objet, non seulement des accusations de Dumesnil, mais aussi de persécutions de la part des gouverneurs de Mésy, Courcelle et Frontenac, la Cour elle-même se chargea de rétablir sa haute réputation.
Frontenac l’avait expulsé du Conseil, et pour se justifier avait écrit à Colbert : “ M. de Villeray est un de ceux qui, sans porter l’habit de jésuite, ne laisse pas d’en avoir fait les vœux.” Le ministre lui répondit, en faisant le plus bel éloge de Villeray, et le représentant comme un homme très probe, très capable, qui avait rendu de grands services au Canada, et qui, après avoir beaucoup travaillé, ne s’était point enrichi1, mais jouissait seulement d’une honnête médiocrité 2.
Dumesnil ne se contenta pas de chercher à noircir la réputation des hommes publics du Canada. Ayant appris que le Conseil demandait aux commis et receveurs des deniers de la communauté, de rendre leurs comptes poulies deux dernières années, et redoutant sans doute la lumière qui pourrait se produire, il fit forcer l’étude de M. d’Andoüart, greffier de l’ancien Conseil, et enlever certains registres ainsi que les pièces justificatives dont on pouvait avoir besoin pour cette reddition de comptes 3.
Le Conseil usa alors d’autorité. Il chargea MM. \ illeray
1 — M. Parkman, cependant, l’appelle “ the nche3t ni an in Canada.
( The Old Régime, p. 138.)
2 — Relations inédites des jésuites, t. Il, p. oi.