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CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Mgr de Laval et M. de Tracy. — Le régiment de Carignan. — Consolations et épreuves de Mgr de Laval. — Beaux exemples de piété donnés par le gouverneur et le vice-roi. 1665-1666.

Nous avons dû, pour faire mieux ressortir ie rôle politique de Mgr de Laval, anticiper un peu sur les événements. Revenons maintenant sur nos pas, et reprenons la suite des faits à l’arrivée de M. de Tracy, et du gouverneur M. de Courcelle, qui vint remplacer en 1665 M. de Mésy.

L’arrivée du marquis de Tracy au Canada fut pour le prélat comme l’aurore d’un beau jour, et pour l’Eglise de la Nouvelle-France le signal d’une éclatante prospérité. Il fut reçu comme un libérateur que l’on attendait depuis longtemps.

“ Le marquis de Tracy, écrivait l’évêque au souverain pontife, le 21 octobre 1664, viendra ici le printemps prochain, et parcourra, de la part du roi, cette colonie naissante, afin d’y établir le règne de la paix et de la justice. Il est allé d’abord dans l’Amérique méridionale, avec sept gros navires, pour y faire la guerre. Nous espérons qu’il nous amènera l’année prochaine plus de mille soldats, qui

nous aideront à détruire, si possible, avec le secours de Dieu, cette nation iroquoise, dont la cruauté et la barbarie sont un obstacle invincible à la diffusion de la lumière de l’évangile chez les autres peuples sauvages 1

Le vice-roi arriva à Québec le 30 juin 16G5, accompagné des PP. Bardy et Dupéron, et de quatre compagnies du régiment de Carignan 2.

L’évêque, entouré de son clergé, le reçut à la grande porte de l’église paroissiale, avec tous les honneurs dus à ses hautes fonctions. On lui avait préparé un prie-Dieu à l’entrée du chœur ; il ne voulut pas s’en servir : il s’agenouilla humblement sur le pavé, pour faire sa prière. On chanta ensuite, avec accompagnement d’orgue et de musique instrumentale, un Te Deum en actions de grâces de son heureuse arrivée.

M. de Tracy se rendit au château, au milieu des acclamations enthousiastes de tout le peuple. Son cortège était des plus imposants. Le roi avait voulu frapper l’esprit des colons français, et surtout des indigènes, par un reflet de sa propre magnificence, en entourant son représentant de l’éclat d’une pompe extraordinaire.

“ Le vice-roi, dit la sœur Juchereau, ne marchait jamais sans être précédé de vingt-quatre gardes et de quatre pages suivis de six laquais, et environné d’un- grand nombre

1 — - Informai io de statu Ecclesiœ, 1664.

2 — Ce régiment fut levé en avril 1644 par Philibert de Savoie, prince de Carignan. Il prit le nom de Carignan-Balthazard, en 1658, et de Carignan-Salière, en 1662 ; puis, après 1676, il abandonna complètement le nom de Carignan.

— d’officiers richement vêtus ; il était, de plus, accompagné d’un gentilhomme, nommé M. de Chaumont, qui depuis a etc ambassadeui de France a Siam. Le roi lui avait donné quatre compagnies d infanterie, et voulut que ses gardes portassent les mêmes couleurs que celles de Sa Majesté h” M. de Prouillé, marquis de Tracy, conseiller d’Etat, avait le titre de lieutenant général sur toutes les terres dépendantes du roi de France, dans l’Amérique septentrionale et méridionale, “ avec une commission, dit Latour, pour visiter les îles et terres, déposséder les seigneurs propriétaires, y rétablir l’ordre, chasser les Hollandais, qui y avaient fait quelque invasion, et de là passer à Québec pour y établir solidement la colonie, et mettre les Iroquois à la raison 1 2.”

Nous avons vu, écrivait Marie de l’Incarnation, l’imprimé des pouvoirs que le roi lui donne; ils nous étonnent, parce qu’ils ne peuvent être plus grands, ni plus étendus, à moins d’être roi lui-même et absolu 3 4.”

On se ferait difficilement une idée de l’activité et du mouvement qui régnèrent à Québec et dans tout le pays, pendant les deux années de séjour du vice-roi au Canada, Tout l’été de 1665, surtout, la ville de Québec fut tenue en excitation par l’arrivée successive des navires, qui amenaient au pays les diverses compagnies du régiment de Carignan h

1 — Histoire de V Hôtel-Dieu.

2 — Latour, p. 121.

3 — Lettre historique 08e.

4 — Journal des jésuites.

Qu’on se figure cette petite ville, si peu accoutumée à tant cle mouvement, augmentée tout à coup de plusieurs milliers de personnes ; ses rues, ses places publiques, ses collines parcourues en tous sens par tant de brillants uniformes, et réjouies par les sons joyeux de la fanfare militaire ; la parade se faisant régulièrement sur la place d’armes, en face du château; les réceptions et les fêtes données aux officiers dans les principales familles ; le dimanche, les différentes compagnies se rendant à l’église, musique en tête, pour le service divin : tout cela répandait dans Québec un charme sans pareil, et rappelait aux Canadiens que la mère patrie ne les avait pas oubliés.

Le colonel du régiment, M. de Salière, n’arriva à Québec que le 19 août. Il était accompagné de son fils, jeune homme de 15 ans, de l’abbé Dubois, aumônier du régiment, et de quatre compagnies. M. de Courcelle, le nouveau gouverneur du Canada, et l’intendant Talon n’arrivèrent que le 12 septembre.

Ce célèbre régiment de Carignan, qui rendit tant de services à la colonie, était composé généralement d’hommes de choix, sortis de différentes provinces de la France, et remarquables par un grand fond de religion et de piété, beaucoup de ces militaires se fixèrent au Canada, lorsque le régiment fut licencié après la défaite des Iroquois, et devinrent la souche de plusieurs de nos meilleures familles.

Bon nombre d’entre eux n’avaient pas encore reçu le sacrement de confirmation. On leur fit comprendre que rien ne serait plus propre que ce sacrement à les rendre

intrépides dans la guerre qu’ils allaient faire contre les Iroquois, et ils se préparèrent immédiatement à le recevoir, sous la direction des révérends pères jésuites.

Mgr de Laval montra dans cette occasion le zèle le plus ardent, et voulut se faire tout à tous. Profitant des bonnes dispositions de ces soldats, il confirma jusqu’à sept fois, dans l’église paroissiale, depuis le 25 juillet jusqu’au 6 octobre b

Il avait fait l’année précédente (1664) sa visite pastorale aux Trois- Rivières et à Montréal ; il renonça à l’entreprendre de nouveau cette année (1665), afin de se dévouer tout entier, à Québec, aux soldats qui arrivaient de France.

Le 24 août fut un jour de grande fête religieuse. “ Monseigneur donna la confirmation, dit le P. Lalemant, à un grand nombre de soldats et à quelques habitants. Le P. Dabi on les y avait disposés par deux sermons sur la pénitence, les deux jours précédents, à S heures du matin, dans la paroisse. Le soir, il se fit un grand feu de joie, où se trouvèrent les troupes, tout le clergé en surplis, et quatre de nos Pères. Monseigneur mit le feu, avec M. de Tracy 1 2.”

Le fils du colonel du régiment, M. de Salière, avait été confirmé le matin, et c'est probablement en son honneur qu’avait lieu cette réjouissance. Elle coïncidait, du reste, avec la Saint-Louis, qui tombait le lendemain. Quelques jours plus tard, fut aussi confirmé un des fils de M. de Chaumont.

1 — Archives de l’archevêché de Québec, Registre des Confirmations,

2 — Journal des jésuites.

Le dimanche 8 octobre, un capitaine cl’une des compagnies de M. de Tracy, Isaac Berthier 1, fit abjuration d’hérésie, dans l’église paroissiale, entre les mains de l’évêque de Pétrée. La cérémonie se fit en présence du vice-roi, du gouverneur et de l’intendant.

Celui-ci écrivit au roi, à cette occasion: ‘‘ Nous avons assisté, MM. de Tracy, de Courcelle et moi, à l’abjuration que M. Berthier, capitaine du régiment de Carignan-Salière, a faite de son hérésie entre les mains de M. l’évêque de Pétrée ; il l’a faite en secret. Depuis mon arrivée, et il n’y a pas encore un mois, voilà le seizième converti. Ainsi Votre Majesté moissonne déjà à pleines mains delà gloire pour Dieu, et pour elle bien de la renommée dans toute Bétendue de la chrétienté 2. ”

L’exemple de M. Berthier. bientôt connu, entraîna bon nombre d’autres hérétiques du régiment, qui se convertirent comme lui à la religion catholique 3. Quand les officiers d’une armée sont des hommes de religion et de devoir, il n'est pas étonnant que les soldats marchent sur leurs traces.

Il v avait chez les soldats du régiment de Carignan comme un courant électrique de foi et d’enthousiasme qui

1 — “ Isaac Berthier, capitaine au régiment de l’Ailier, était de la paroisse de Bergerac, en Périgord, dans le diocèse de Périgueux. ” ( Archives de l'archevêché de (Jucher, Registre des abjurations d’hérésie.)

2 — Archives de l’archevêché de Québec, Lettre de Talon au roi, octobre 16(55.

3 — Le registre des abjurations donne les noms de 22 personnes qui firent abjuration, à Québec, dans le cours de l’.fnnée 1665. De son côté, Mgr de Laval nous assure qu'il n’y eut pas moins de 30 hérétiques qui se convertirent à l’Hôtel-Dieu, dans l’automne de la même année. (Lettre île Altjr de Lara1 à lu Propagande. )

les excitait à vouloir répandre leur sang pour la cause de la Religion et delà France. Ce courant partait, tout d’abord, du vice-roi lui-même:

*' M. de Tracy a déjà fait de très beaux règlements, dit Marie de 1 Incarnation. Je crois que c’est un homme choisi de Dieu pour l’établissement solide de ces contrées, pour la liberté de l'Eglise, et pour l’ordre de la justice. Il a voulu établir la police sur toutes choses.... C’est un homme d'une haute piété; toute sa maison, ses officiers, ses soldats imitent son exemple. Cela nous ravit, et nous donne beaucoup de joie.”

Puis elle ajoute, en parlant de la guerre, où l’on allait bientôt conduire ces soldats :

“ On leur fait entendre que c’est une guerre sainte, où il ne s’agit que de la gloire de Dieu et du salut des âmes ; et, pour les y animer, on tâche de leur inspirer de véritables sentiments de piété et de dévotion. C’est en cela que les Pères font merveille. Il y a bien cinq cents soldats qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge. C’est nous qui les faisons, à quoi nous travaillons avec bien du plaisir. Ils disent tous les jours le chapelet de la sainte Famille avec tant de foi et de dévotion, que Dieu a fait voir par un beau miracle que leur ferveur lui est agréable.”

Elle raconte ensuite avec un charme particulier ce miracle, qui acheva d'enflammer l’imagination et la foi des soldats :

“ Un lieutenant, dit-elle, ne s’étant pu trouver à l’assemblée pour reciter le chapelet, s’était retiré dans un buisson,

pour le dire en son particulier. La sentinelle, ne le distinguant pas bien, crut que c’était un iroquois qui s’y était caché, et, dans cette créance, le tira quasi à brûle-pourpoint, et se jeta aussitôt dessus, croyant trouver son homme mort. Il le devait être, en effet, la balle lui ayant donné dans la tête deux doigts au-dessus de la tempe. Mais la sentinelle fut bien étonnée de trouver son lieutenant à terre, tout en sang, au lieu d’un iroquois. On le prend, on fait son procès ; mais celui qu’on croyait mort se leva, disant qu’il demandait sa grâce, et que ce ne serait rien. Et en effet on le visita, et on trouva la balle enfoncée, mais l’homme sans péril, ce qui a été approuvé miracle. Cette occasion a beaucoup augmenté la dévotion dans l’armée, où les Pères de la Compagnie font merveille.”

C’est probablement dans le corps d’armée où le P. Chaumonot, ce grand dévot de la sainte Famille, avait été nommé chapelain, que ce fait miraculeux arriva. Le Père était, dès le 23 juillet, avec les quatre premières compagnies du régiment, que l’on avait expédiées pour bâtir le Fort Richelieu, à l’embouchure de la rivière des Iroquois.

“Les compagnies qui sont arrivées, ajoute Marie de l’Incarnation, sont déjà parties avec cent Français de ce pays et un grand nombre de sauvages, pour prendre les devants, et s’emparer de la rivière des Iroquois, et pour y faire des Forts et les garnir de munitions. L’on fait ici un grand appareil de bateaux plats, pour passer les bouillons d’eau, qui se rencontrent dans le3 sauts. Les provisions de vivres et les munitions de guerre sont toutes prêtes....

Le P. Chaumonot accompagne cette première armée, car il parle aussi bien les langues iroquoise et huronne que les naturels du pays. Le P. Albanel l’accompagne pour aider les Algonquins, les Montagnais et les Français. Quand le gros de l’armée partira, l’on y joindra d’autres Pères, avec des ecclésiastiques, pour lui donner les secours spirituels b Le plan de M. de Tracy était bien organisé, en vue de la grande campagne qu’il préparait contre les Iroquois : garnir de fortifications solides la voie ordinaire par où ces ennemis avaient coutume de pénétrer jusqu’au fleuve Saint- Laurent et dans tout le pays, c’est-à-dire, bâtir plusieurs Forts sur la rivière des Iroquois, puis ensuite aller hardiment attaquer ces sauvages chez eux.

On passa l’été et la plus grande partie de l’automne à construire le Fort Richelieu, aujourd'hui Sorel, le Foit Saint-Louis, ou Chambly, le Fort Sainte-Thérèse, et le Fort Saint-Jean. Le printemps suivant (1666), on construisit sur une île, à l’entrée même du lac Champlain, le Fort Sainte-Anne 1 2, d’où M. de Tracy devait partir le 4 octobre pour son expédition dans le pays des Iroquois.

Cependant, les compagnies qui étaient restées a Quebec continuaient à se préparer avec ardeur pour la lutte pio-

1 — Lettres historiques 70e et ? le.

2 — “Ce Fort, dit Jacques Viger, complétait la ligne de detense qui devait nous protéger contre les invasions des Iroquois. Aujourd hui il n’y en a plus de traces ; mais nous savons qu’il s’élevait dans une île qui porte le nom de M. de la Motte, capitaine du régiment de Carignan, qui dirigea les travaux, et qui y commanda ensuite. M. de la Motte devint commandant à Montréal en 1670. __ (Histoire du Montreal, par M. Dollier de Casson, note XYII, p. 255.)

chaîne, et édifiaient tout le monde par leur foi et leur piété. Ce spectacle procurait à l’évêque de Pétrée les plus douces consolations.

Il en avait besoin, au milieu des tristes nouvelles qui lui arrivaient de toutes parts. La divine Providence ménage toujours, sur les pas de ses serviteurs les plus fidèles, des épines parmi les fleurs, des tristesses à côté des sujets de joie.

Dans l'automne de 1C65, le Fort, l’église et le presbytère de Tadoussac devinrent en un instant la proie des flammes, et la nouvelle en arriva aussitôt à Québec. “ Nous venons d’apprendre, dit Marie de l’Incarnation, que le Fort de Tadoussac est brûle par accident, avec l’église et la maison.. C’est une très grande perte, parce que c’était une retraite pour le trafic, et un refuge pour les Français et pour les sauvages b ”

Aux ursulines, deux domestiques s’étaient enivrés, et, dans la chaleur d’une discussion, avaient engendré querelle a un soldat, et l’avaient tué. Ils furent saisis, et emprisonnés au château. Les religieuses étaient dans la désolation, et l’evêque eut naturellement le contre-coup de leur malheur. Les deux mauvais sujets furent bientôt après condamnes à être fouettés, et le plifs criminel , fleur delysé parles mains du bourreau, suivant l’expression du i P. Lalemant1 2.

1 — Lettre historique. 70e

2 Journal des jésuites.

Plusieurs vaisseaux arrivèrent d’Europe, chargés de malades. L’Hôtel-Dieu se remplit tellement que les hospitalières ne pouvaient suffire à leur héroïque besogne.

“ Nous avons eu sur les bras une mission qui ne nous a pas été désagréable, écrivait Mgr de Laval. Plus de cent malades en même temps à l’hôpital ; parmi eux, trente hérétiques qui sont revenus à la Foi. Et comme l’hôpital ne pouvait contenir un si grand nombre de malades, nous en avons placé plusieurs dans l’église, que nous avons fait servir à cette œuvre de charité h”

M. Dudouyt, prêtre du séminaire, tomba gravement malade de ces fièvres pestilentielles, et reçut même les derniers sacrements. Mais la Providence voulut conserver une vie si précieuse pour l’Eglise du Canada. Deux jésuites, les PP. Nicolas et Bèchefer, furent également atteints de la contagion. On les transporta, l’un des Trois- Pdvières, l’autre de Sillerv, à la communauté de Québec ; tous deux échappèrent aussi à la mort.

Moins heureux fut le P. Dupéron, qui mourut au Fort Saint-Louis, le 10 novembre, après treize jours de maladie. 51. de Chambly et M. de Sorel rendirent tous les honneurs possibles aux restes mortels de ce digne missionnaire, et l’expédièrent à Québec, où il fut inhumé dans l’église des jésuites, le 16 novembre. Mgr de Laval étant alors en visite pastorale sur l'ile d’Orléans et sur la côte de Lauson, ce fut 51. de Dernières qui fit la sépulture. 5L de Tracy voulut

1 — Lettre de 5Igr de Laval à la Propagande.

y assister, afin de donner une dernière marque d’estime pour ce saint religieux, qui avait traversé la mer avec lui, et venait de mourir au service d’un de ses corps d’armée.

Quelques jours plus tard, mourait aux Trois-Rivières un autre ouvrier apostolique, le P. Simon Le Moyne.

A toutes ces pertes et à toutes ces douleurs, qui remplirent d’amertume le cœur de Mgr de Laval, venaient s’ajouter les tristes nouvelles qui arrivaient du golfe. De grandes tempêtes y avaient sévi tout l’automne; et la plupart des vaisseaux venus au Canada avaient horriblement souffert en retournant en France. La frégate qui avait amené M. de Tracy, avait même coulé à fond, à deux cents lieues de Québec. Les passagers avaient pu se sauver, mais étaient restés sur le rivage dans la plus grande détresse. Un navire qui venait au Canada avait fait fausse route, et beaucoup de provisions que l’on attendait de France n’étaient pas arrivées cette année.

La Mère de l'Incarnation, écrivant à son fils pour lui raconter ces sujets d’affliction, lui disait:

u Voilà, mon cher fils, les accidents de la vie humaine, qui nous apprennent qu’il n’y a rien d’assuré dans le monde, et que nous ne devons attacher nos cœurs qu’aux biens de 1 éternité. Je bénis Dieu, ajoutait- elle, dans son langage si chrétien, de nous avoir mises dans un pays, où,

plus qu en aucun autre, il faut dépendre de la divine Providence h”

1 — Lettre historique 71e,

D’un autre côté, les Iroquois, pressentant sans doute ce qui allait leur arriver, commençaient à se remuer. On apprit en octobre qu’un de leurs partis avait massacré un certain nombre d’Algonquins sur la rivière des Outaouais.

Usant de leurs stratagèmes ordinaires, ils envoyèrent à Québec quelques ambassadeurs pour renouveler avec M. de Tracj^ des traités de paix qu’ils n’avaient aucune intention d’observer. Le vice-roi les reçut parfaitement ; mais, connaissant la valeur de leurs promesses, il se garda bien d’engager la sienne, et conserva la résolution de marcher contre eux à la première occasion favorable.

C’est ainsi que se termina l’année 1665, plutôt dans l’affliction que dans la joie.

L’année suivante ne commença pas sous des auspices plus favorables. On connaît la malheureuse expédition de M. deCourcelle, qui partit en guerre au commencement de janvier, et revint à Québec le 17 mars, après avoir perdu une bonne partie de ses soldats, et n’avoir essuyé que des revei'3 h

Avait-il pris, avant de partir, l’avis de M. de Tracy ? Il est très probable que non. La saison de l’hiver était tout ce qu’il y avait de moins favorable pour une expédition au pays des Iroquois. M. de Salière l’avait compris ; aussi, après avoir eu des démêlés, à ce sujet, avec le gouverneur, était -il allé hiverner à Montréal. U avait cependant, dans l’automne, visité les différents Forts construits sur la

1 — Relations des jésuites, 1666 — Histoire du Montreal.

rivière des Iroquois, et exploré le lac Champlain. Il avait trouvé le pays admirable, et brûlait de porter la guerre chez l’ennemi ; mais il se réservait pour une occasion opportune.

M. de Courcelle emmena avec lui cinq ou six cents hommes. Il ne connaissait pas le pays, et comptait sur le secours de quelques Algonquins, qui lui avaient promis de l’accompagner. Par un concours de circonstances fatales, ces sauvages ne purent le rejoindre.

Il se trouva sans guides, s'égara, et au lieu d’aller au pays des Iroquois, se rendit à la Nouvelle-Hollande. Les marches forcées, la fatigue, les misères de toutes sortes épuisèrent ses troupes. On manqua de vivres; plus de soixante soldats moururent de faim.

1 oui comble de malheur, M. de Courcelle se persuada que les jésuites étaient au fond de cette mauvaise affaire, et que c’etaient eux qui avaient empêché les Algonquins de le suivre. Il n’en était rien, cependant; qu’est-ce qui aurait pu engager ces bons Pères à trahir leur pays, et à désirer le revers d’une expédition qui devait être toute à l’avantage de leurs missions sauvages?

De îetoui au Fort baint-Louis, il ne put se contenir, et se îepandit en îeproches amers contre le P. Albanel, qui v faisait les fonctions curiales.

Pendu aux Trois-Rivières, et rencontrant le P. Frémin :

Mon Pere, lui dit-il en l’embrassant, je suis le plus malheureux gentilhomme du monde, et c’est vous autres qui êtes la cause de mon malheur ”.

Il fallut tous les efforts de persuasion de M. de Tracy, joints aux solennelles protestations des jésuites, pour le faire changer d'idée, et lui ôter la conviction qu’il devait ses revers à ces bons religieux.

Il s’était ouvert à l’intendant Talon de ses sentiments de vengeance. Celui-ci ne put jamais se défaire de ses préventions contre les jésuites.

M. de Courcelle était au fond un homme sincèrement religieux. Il retrouva la paix du cœur dans la pratique de ses devoirs de chrétien.

Rien de plus admirable que les exemples de foi et de piété que donnèrent, à Québec, au printemps de 1666, ceux qui présidaient aux destinées politiques de la colonie. On eût dit qu’ils voulaient, par une communication plus intime avec les choses de Dieu, assurer le succès de leurs entreprises.

Deux jours après son retour de sa malheureuse expédition, M. de Courcelle voulut aller à confesse à son confesseur ordinaire, le P. Chastelain, et fit ses dévotions.

Le premier jour de mai, il donna à ses soldats et à tous les citoyens de Québec un autre exemple de foi. Mgr de Laval administrant la confirmation dans l’église paroissiale, il profita lui-même de ce bienfait spirituel qu’il n’avait pas encore reçu. Le premier sur la liste des confirmés de ce jour fut “ Messire Daniel de Rerny, seigneur de Courcelle, gouverneur de ce pays1”. Il était accompagné du

1 — Registre des confirmations.

capitaine Alexandre Berthier, frère de celui qui avait fait abjuration d’hérésie l’année précédente.

De son côté, le vice-roi se signalait lui-même parla plus ardente piété. “ Le jour de la Saint-Joseph, dit le P. Lalemant, Mgr de Tracy fit sa confession générale de toute sa vie, communia aux ursuline3, y présenta trois beaux pains bénits, deux louis d’or tant au cierge qu’à la quête, en tout vingt écus pour les mères ursulines. ”

Quelques jours plus tard, le 30 mars, il allait en pèlerinage à la Bonne Sainte-Anne, avec le gouverneur, le P. Bardy, et sa suite ordinaire. Son but principal était de remercier la grande Thaumaturge de l’avoir préservé du naufrage auquel il avait été exposé en arrivant au Canada l’année précédente. “ Le lendemain matin, ils firent tous leurs dévotions, au nombre de trente personnes, ou environ. La quête pendant la messe y fut de soixante livres. Ils furent de retour le même jour.”

Le 12 avril suivant fut un jour de fête au collège des jésuites. Le P. Julien Garnier, ordonné prêtre la veille, dit ce jour-là sa première messe. Il y eut à cette occasion chez les jésuites un grand dîner où furent invités l’évêque et le vice-roi. “ Ce même jour, continue le P. Lalemant, nous donnâmes à dîner, dans notre salle, comme au jour de Saint-Ignace, à toutes les puissances, et aux six capitaines qui étaient dans Québec. La compagnie était de seize personnes 1 .”

1 — Journal des jésuites.

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