CHAPITRE DIX-HUITIEME
Rôle politique de Mgr de Laval (suite). — Le vicaire apostolique continue à jouir de la confiance du roi. — Ses rapports avec MM. de Courcelle et Talon. 1665-1671.
Nous avons pu admirer, dans les chapitres précédents, la confiance que Mgr de Laval avait su inspirer au roi, la part importante qui lui fut attribuée dans la formation du Conseil, l’influence qu'il y exerça pour le bien de la colonie, son attitude calme et correcte en présence des procédés arbitraires de M. de Mésy. Rien, dans ses rapports avec ce gouverneur, ne peut donner prise à une critique raisonnable ; tout y est sagesse, dignité, attachement aux principes de la justice.
Continua-t-il à jouir de la confiance de la Cour ? Son influence fut-elle amoindrie dans la suite ?
Pour répondre à ces questions, ce ne sont pas les paroles de quelques personnages intéressés, plus ou moins suspects d’hostilité à l’Eglise, qu’il faut citer, ni les instructions secrètes données aux différents gouverneurs ou intendants, de s’enquérir de la conduite de l’évêque et des jésuites. Il est tout naturel que les accusations portées
contre le clergé, de vouloir tout dominer au Canada, aient ■éveillé à la Cour des susceptibilités et des craintes, et que l’on voulût s’assurer si elles n’avaient pas quelque fondement. A ces accusations, du reste, le clergé ne manqua jamais de répondre, et toujours d’une manière victorieuse.
Ce qu’il faut voir, ce sont les lettres mêmes du roi à Mgr de Laval, c’est sa conduite à l’égard du pieux prélat.
L’observateur impartial ne peut s’empêcher d’admettre que non seulement celui-ci ne perdit pas la confiance du souverain, mais que son influence se fortifia en proportion des attaques injustes dont il fut l’objet.
“ Ceux, dit l’abbé Lange vin, qui ont voulu faire croire que Mgr de Laval était tombé dans la disgrâce de la Cour, et que sa conduite dans le gouvernement.de son diocèse avait été blâmée, n’ont pas réfléchi sans doute qu'il existe des documents historiques capables d’établir la vérité. On est surpris de la persistance qu’ils ont mise dans leurs assertions, lorsqu’on parcourt la correspondance de l’illustre prélat avec les ministres b ”
Dès le 19 novembre 1668, alors que M. D’Avaugour avait pu lui-même personnellement porter toutes ses plaintes à la Coui, le roi écrit a Mgr de Laval ; lt M. l’évêque de Pétrée, j’ai pourvu le sieur de Tracy de la charge de mon lieutenant général en Amérique.... Je vous fais cette lettre pour vous en donner avis, et vous exhorter de reconnaître le dit sieur de Tracy en la dite qualité, de déférer aux
1 7- Notice biographique sur François de Laval, p. 60. Nous avons emprunte a cet ouvrage plein de mérite les cinq lettres qui suivent.
ordres qu'il donnera, et de concourir avec lui en tout ce qui dépendra de vous pour l’effet des choses qui regarderont mon service. ”
Colbert lui écrit peu de temps après, le 18 mars 1664 : “ Sa Majesté a résolu d’envoyer en Canada un bon régiment d’infanterie..., afin de ruiner entièrement les Iroquois; et Elle a ordonné à M. de Tracy de s’y transporter, pour conférer avec vous sur les moyens de réussir promptement dans cette guerre. ”
Ainsi, le roi prend la peine d’informer lui-même Mgr de Laval de l’arrivée prochaine de M. de Tracy. Il le prie de lui donner son concours pour assurer le succès de son œuvre; et il veut même que le vice-roi s’entende avec l'évêque au sujet de l’expédition à entreprendre contre les Iroquois.
L’année suivante, 23 mars 1665, il témoigne au prélat une confiance et une bonté encore plus grandes. Pourtant, les rapports de M. de Mésy ont été envoyés à la Cour; se3 accusations contre l’évêque et le clergé du Canada sont venues s’ajouter à celles de MM. D’Avaugour etDumesnil. On connaît à Paris l’opposition que l’évêque a faite au gouverneur, dans le Conseil souverain. Le roi, cependant, lui écrit en ces termes :
“ M. l’évêque de Pétrée, j’ai reçu toutes vos lettres, et vu les avis que vous me donnez de ce qui s’est passé en Canada.... Cette lettre vous sera un témoignage de la grande satisfaction que j’ai des soins que vous donnez au bien des peuples, à leur instruction et à leur salut. J’espère
que vous les continuerez, et je vous y exhorte. Prenez une entière assurance en ma protection, dont vous recevrez des preuves en toutes rencontres.... ”
Paroles significatives, bien propres à consoler Mgr de Laval des injures de M. de Mésy. Témoignage précieux de la confiance du roi à son égard, et de l’admiration qu’il avait pour son zèle.
M. de Pracy vient alors au Canada (1665). Il examine tout par lui-même, et prend connaissance des difficultés survenues entre l’évêque et le gouverneur. Il cherche d’une manière impartiale et minutieuse sur quoi peuvent être fondées les accusations portées contre le clergé du Canada ; puis il fait rapport au roi. Quel sera le résultat ?
“M. l’évêque de Pétrée, écrit le roi à Mgr de Laval, le 1er avril 1666, je n’attendais pas moins de votre zèle pour l’exaltation de la foi, et de votre affection au bien de mon .^eivice, que la conduite que vous tenez dans une mission aussi importante et aussi sainte que la vôtre. La principale î «compense en est réservee au Ciel, qui seul peut vous la donner proportionnée à votre mérite. Mais vous devez iaiie état que celles qui dépendent de moi ne vous manqueront pas dans les rencontres. Je me remets du surplus a ce que le sieur Colbert vous mandera de ma part....”
Le ministre, de son côte, écrit au prélat l’année suivante, le 5 avril 1667 :
Api es la satisfaction que le roi vous témoigne lui -même qu’il a des soins que vous continuez de prendre toujours avec le même zèle du christianisme de la Nouvelle-France,
d’établir une solide piété parmi les habitants, de les entretenir dans les exercices de notre religion, et de les maintenir dans les deux devoirs auxquels ils sont obligés envers Dieu et envers Sa Majesté, il serait superflu que je vous en parlasse.
“ Ainsi je me renfermerai à vous dire en mon particulier que je vous envoie par son ordre la somme de six mille livres, pour en disposer ainsi que vous le jugerez pour le mieux pour subvenir à vos besoins et à ceux de votre Eglise, et que l’on ne saurait donner un trop grand prix à une vertu comme la vôtre, qui se soutient toujours également, qui étend charitablement ses assistances partout où elles sont nécessaires, qui vous rend infatigable dans les fonctions de l’épiscopat, nonobstant la faiblesse de votre santé et les infirmités fréquentes dont vous êtes attaqué, et qui ainsi vous fait partager la peine d’administrer les sacrements, clans les lieux les plus écartés des principales habitations, avec le moindre de vos ecclésiastiques, ,1e n’ajouterai rien à cette expression, qui est toute sincère, de peur de blesser la modestie qui vous est naturelle.... ”
Est-il possible de concevoir plus bel éloge d’un évêque, de la part d’un grand prince, et d’un ministre d’Etat ? Certes il ne paraît guère que les accusations de M. de Mésj et autres aient fait perdre à Mgr de Laval la confiance dont il jouissait à la Cour !
Remarquons que le roi et le ministre confondent dans un commun éloge le zèle du prélat pour la gloire de Dieu, et celui qu’il professe pour le service de Sa Majesté. Ils
ne regardent donc pas les intérêts de l’Etat comme incompatibles avec ceux de l’Eglise. Mgr de Laval est également dévoué aux uns et aux autres ; et l’on ne songe à lui reprocher aucun empiétement sur le pouvoir séculier.
Nous sommes en 1667. Le Conseil souverain est complètement renouvelé ; ou plutôt, les conseillers nommés illégalement par M. de Mé3y ont disparu pour faire place aux anciens conseillers nommés de concert avec Mgr de Laval.
Cette reconstruction du Conseil fut un des premiers actes de M. de Tracy. Elle rendit justice à ces bons citoyens et donna raison d’une manière éclatante à l’évêque, qui n avait pas voulu consentir à les destituer de leurs charges, avant qu’on eût fait leur procès.
M. de Iracy, arrive à Quebec le 30 juin 1665, apparut, quelques j oui s après, au Conseil nomme par M. de Mésy. Ce ne fut que pour y faire enregistrer ses lettres de viceroi -, et celles de la compagnie des Indes Occidentales 3, qui remplaçait la compagnie des Cent associés.
La séance suivante eut lieu le 23 septembre. On y voyait, sous la présidence du vice-roi, le nouveau gouverneur, M. de Courcelle, l’évêque de Pétrée, l’intendant Talon
maréchal d’Estrades, le véritable vi 3 — Mai 1664.
ice-roi d’Amérique.
et M. Le Barrois, agent général de la compagnie de3 Indes, puis tous les anciens conseillers, MM. de Villeray, de la Ferlé, D’Auteuil, de Tilly et Damours, le procureur général Bourdon, récemment revenu d’Europe, et le greffier Peuvret de Mesnu. On aurait cru assister à une seconde représentation de la première séance du Conseil, rehaussée cette fois par la présence d’un vice-roi.
Il ne fut nullement question des conseillers de M. de Mésv. Le vice-roi regardait tout simplement comme non avenu ce qui avait été fait par ce gouverneur, et reprenait le Conseil tel qu’il existait auparavant.
Cette séance fut consacrée à la vérification des pouvoirs. On y lut les lettres de M. de Courcelle, de l’intendant Talon et de M. Le Barrois. Celui-ci, comme agent général de la compagnie des Indes, avait obtenu le droit de siéger au Conseil immédiatement au-dessus du premier conseiller. Le Conseil ordonna l’enregistrement de ces diverses commissions.
Rien n’indique qu’il ait siégé de nouveau, à partir de ce jour jusqu’à la fin de l’année suivante. Il semble que le vice-roi, avant de continuer les anciens conseillers dans leurs fonctions, voulut leur permettre de s’exonérer complètement des accusations qu’on avait fait peser sur eux, et, suivant le langage du palais, d’acquitter leur dossier. Peut-être aussi profita-t-il de cet intermède prolongé, pour référer à la Cour plusieurs questions importantes, entre autres la question de savoir lequel, de l’intendant Talon ou de l'évêque, aurait préséance au Conseil.
Quoiqu’il en soit, le Conseil ne fut convoqué que le 6 décembre 1666. M. de Tracy présida l’assemblée, “ assisté de M. de Courcelle, de M. Talon et de Messire François de Laval, évêque de Pétrée. ” On fit mander MM. de Villeray, de Gorribon 1, de Tilly, Damours, de la Tesserie 2, Bourdon et Peuvret de Mesnu ; puis on leur déclara qu’on avait fait choix de leurs personnes pour remplir les charges du Conseil, assignant à chacun la place qu’il devait occuper. M. de Villeray était “ continué en la charge de premier conseiller après l’évêque, ” M. de Gorribon “ établi en la seconde charge, ” M. de Tilly en la troisième, M. Damours en la quatrième, et M. de la Tesserie en la cinquième, M. Bourdon “ continué en la charge de procureur général, et M. Peuvret, en celle de greffier. ” Tous ces fonctionnaires furent installés en office, et prêtèrent serment le Î5 janvier suivant 3.
Mgr de Laval était mis sur le même pied que le gouverneur et l’intendant 4, et désigné comme “ conseiller perpétuel au Conseil souverain ”.
Il ne faudrait pas conclure de ce qu’il n’était nommé qu en troisième lieu, après le gouverneur et l’intendant, qu’il était déchu du rang auquel il avait droit. En effet, dans l edit de 1663, il n’était pas question d’un intendant. Depuis, M. Talon avait été nommé à cette charge, et sa
1 — Ci-devant conseiller au Présidial de Marennes.
2 — L’un des conseillers nommés par M. de Mésy.
3 — Conseil Souverain, t. I, p. 367.
*““M- Présidaifc’ nssisfcd de M. de Courcelle, de
M. lalon et de 1 evêque de Pétrée. ” ( ConséilSouveram , t. I, p. 366.)
commission lui donnait le droit de présider le Conseil, en l’absence du vice-roi et du gouverneur. Il était donc naturel qu’il fût nommé et placé avant l’évêque, à moins qu’il n’en eût été décidé autrement, d’une manière spéciale, comme il le fut plus tard par l’édit de 1675. Aussi l’on ne voit pas que l'évêque de Pétrée ait protesté contre la troisième place.
Talon, d’ailleurs, était un personnage d’une éminente distinction, doué de hautes qualités administratives. La commission d’intendant qu’il tenait du roi lui donnait une autorité si grande dans la colonie, qu’elle éclipsait même celle du gouverneur, en certaines circonstances. Il formait lui seul, une cour de justice, à part le Conseil. En matière civile, il jugeait souverainement, et sans appel. Aucune affaire importante ne pouvait être réglée par le Conseil, sans qu’elle lui fût préalablement soumise. Il fit enregistrer ses pouvoirs, a deux reprises differentes h M. de Couicelle protesta; mais il fallut se soumettre.
Mgr de Laval eut plusieurs fois à subir le mauvais vouloir du gouverneur; mais par sa fermeté et sa prudence, il maintint toujours la dignité de sa position. Le ministre d’Etat fut un jour obligé de faire dire à M. de Courcelle, “ de se conduire- avec douceur envers tout le monde, de sè corriger de ses emportements, et de ne point blâmer publiquement la conduite de l’évêque ”.
L’intendant essaya, lui aussi, de restreindre 1 autorité de
1 — Le 20 août 1667 et le 16 janvier 1668 (Conseil Souverain.)
Mgr de Laval ; mais lorsqu’il demanda plus tard son propre rappel à la Cour, il lui échappa de dire : “ Si je voulais laisser l’Eglise sur le pied d’autorité que je l’ai trouvée, j’aurais moins de peine et plus d’approbation ” h Paroles significatives, qui prouvent en même temps et les mauvais desseins de cet intendant, et la noble énergie avec laquelle le prélat maintenait les droits de l’Eglise, ainsi que l’influence politique qui lui avait été attribuée pour le bien de la colonie.
Au commencement de chaque année, le gouverneur reconstituait le Conseil : mais il ne le faisait pas sans le concours de l’intendant et de l’évêque : l’édit royal de 1663 était ainsi exécuté. Le 13 janvier 1670, Mgr de Laval fut empoché par la maladie de prendre part à la séance où furent nommés les conseillers ; mais son absence et son
consentement à la nomination furent consignés au procèsverbal.
Tl partit pour la France, dans l’automne de 1671 ^ emmenant avec lui son grand vicaire M. de Lauson-Charny, et, laissant l’administration de son vicariat apostolique à MM. Dudouyt et de Bernières.
MM. de Courcelle et Talon y retournèrent eux-mêmes
- Langevin, Notice biographique, p. 70.
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l’année suivante. L’intendant ne fut pas remplacé, pour le moment ; M. de Courcelle le fut par le comte de Frontenac.
Nous verrons plus tard les rapports de Mgr de Laval avec ce gouverneur, l’un des plus distingués que la France ait envoyés au Canada.
Nous comparerons l’œuvre de Frontenac avec celle du premier évêque de Québec ; nous verrons que Mgr de Laval continua à jouir de la confiance royale, que l’édit de 1G75, loin de diminuer son influence politique, consacra, au contraire, sa position et son prestige au Conseil, et que le pieux prélat ne cessa d’en profiter pour assurer, dans la mesure de ses forces, tout ce qui pouvait intéresser le bien de la colonie.