CHAPITRE VINGTIÈME
Consécration de l’église paroissiale de Québec. — Translation des reliques des SS. martyrs Flavien et Félicité. — Pèlerinage de l’évêque et du vice-roi à la Bonne Sainte-Anne. 1666.
Les deux principaux événements religieux de Tannée 1666 furent la consécration de l’église paroissiale de Québec, et la translation des reliques des saints martyrs Flavien et Félicité.
L’église en pierre, qu’il s’agissait de consacrer, avait remplacé l’ancienne chapelle en bois de Notre-Dame-de-la- Recouvrance. Mgr de Laval l’avait trouvée construite; mais il venait d’y mettre la dernière main. Il la dédia à l’immaculée Conception de la sainte Vierge, comme les jésuites l’avaient déjà fait auparavant.
Dans cette église, il y avait une chapelle de la sainte Famille, ornée plus tard, d’après Latour, d’un magnifique autel sculpté par les élèves du séminaire. “Les enfants du petit séminaire, dit-il, eurent la dévotion de travailler à l’autel et au retable de la chapelle de la sainte Famille. Ils y réussirent. On est adroit au Canada, et Dieu sans doute bénit leur zèle. Ce qu’il y eut de bien singulier, leurs
études n’en souffrirent pas; elles ne furent jamais plus florissantes V’
C’est à cet autel de la sainte Famille que Mgr de Laval érigea, d’abord en 1670, et plus tard en 1684, la cure et paroisse de Québec Cet autel était donc, à proprement parler, l’autel de la paroisse, qui était unie au séminaire. Le reste de l’église était censé la cathédrale de l’évêque.
L’église paroissiale de Québec avait trois cloches, que l’évêque avait bénites dans l’automne de 1664 1 2 3 4, et un «rgue qu’il avait apporté lui-même de Paris.
Ce fut le dimanche 11 juillet qu’il choisit pour faire la eonsécration de son église; et c’est en souvenir de cet événement, que, dans le diocèse de Québec, la fête de la dédicace a toujours été célébrée le second dimanche de juillet.
‘‘ La dédicace de la paroisse, dit le Journal des jésuites, se 5t avec toutes les solennités possibles b ”
“ Il a consacré et dédié l’église cathédrale avec une
1 — • Latour, p. 172.
2 — Archives de l’archevêché de Québec, Reg. A, p. 220. Dans la première érection, faite en 1664, la paroisse avait été érigée à l’autel principal, sous le titre de l'immaculée Conception de la sainte Vierge.
3 — D’après Latour (p. 172), elles avaient été fondues dans le pays.
4 — Voici l’acte de la Dédicace, fait par Mgr de Laval : Anno Borninï 1966, undecima die mensisjvlii, ego Francisons de Laval, epus Petrensis, vicarius apostoliensin nova Francia, et ejusdem regionis a Bege chridia- ■nissimo Lwlovico ATJ1 primas episcopus nominatus , consecravi ecclesiam <‘i- altarç w honorera B. M. 1 . snhtitvlo ejus Immaculatce Conceptionis, A in altari indusi réliquias sanctorum quorum nomina in catcdogo par der indus» descripta sunt ; et singulis christ ifidelihus hodie vniirn onn arn, et in d ie a nniversarii ' consécration is hvjns modi ipsam risitnntiba s guadraginta dics devera Indvlgentia in forma Ecdeshe consueta concesd. ((Archives de l’archevêché de Québec.)
pompe magnifique, écrit à son tour Marie de l'Incarnation:; et il espère consacrer la nôtre l’année prochaine. Je n’aurais jamais osé espérer devoir une si grande magnificence dans l'Eglise du Canada, où, quand j’y suis venue, je n’avais rien vu que d’inculte et de barbare h ”
Les prières et les cérémonies de la consécration des églises sont admirables. L’Eglise nous y rappelle sans cesse cette grande vérité catholique, que nos corps sont les temples de Dieu, dont les temples matériels ne sont que la figure. Pour un chrétien, la manière la plus utile d’assister à la consécration d’une église, c'est de s’appliquer à lui-même tous ces symboles et ces rites mystérieux qu’il voit se dérouler en sa présence.
Les cérémonies de la consécration d’une église doivent trouver un écho dans toute âme chrétienne ; et plus cette âme est sainte, plus elle ressent les grâces qui sont représentées par les symboles mystiques de la consécration.
On s’était porté en foule à cette cérémonie de la dédicace de l’église paroissiale. Mgr de Laval en expliqua aux fidèles la signification ; et nul doute que tous en tirèrent un grand profit spirituel.
Mais ce qui est plus admirable, c’est que, par une faveur toute particulière du Ciel, une pieuse religieuse de l’Hôtel- Dieu, que la règle du cloître avait empêchée d’assister de corps à la cérémonie, la sœur Catherine de Saint-Augustin, ( s’y trouva présente d’esprit, en suivit de point en point
1 — Lettre historique 73e.
les différentes parties, et participa réellement à tous les fruits sprirituels de la dédicace de l’église. Elle écrivit ensuite le récit de sa céleste vision, que le P. Ragueneau nous a transmis.
Nous ne pouvons résister au plaisir d’en citer quelques extraits. Ils nous donneront une idée non seulement des grâces particulières accordées en cette occasion à cette grande servante de Dieu, mais aussi de la manière angélique avec laquelle l’évêque de Pétrée s’était acquitté de ses fonctions, et des faveurs spirituelles qu’il avait reçues lui-même.
“ J’ai participé, dit-elle, à la dédicace et consécration, et à tout ce qui s’est fait dans cette cérémonie. Le P. de Brébœuf m’y ayant conduite, et me faisant observer chaque chose, me l’appliquant et me le faisant appliquer par M. l’évêque, ou plutôt par Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je voyais sensiblement comme incorporé et uni à. mon dit seigneur l’évêque : en sorte qu'il me paraissait qu’en tout ce qu’il faisait, il était comme mené, conduit et poussé par Notre-Seigneur, lequel faisait en même temps les mêmes choses avec lui ; et il me semblait qu’à chaque action de la cérémonie, le P. de Brébœuf me faisait approcher pour y recevoir la même part que l’Eglise. Saint Joseph et la sainte Vierge daignèrent de temps en temps m’offrir à la très sainte Trinité et à Jésus-Christ, pour être de nouveau dédiée et consacrée à la divine Majesté h ”
1 Ragueneau, Vie de Catherine de S. Augustin.
On se rappelle involontairement, en lisant ces lignes, la légende de la consécration de Notre-Dame-de-Einsiedeln par Notre-Seigneur lui-même. L’évêque qui devait faire cette cérémonie, étant en prière la nuit précédente dans ce sanctuaire si renomme, vit distinctement Notre-Seigneur qui en faisait la consécration, assisté de plusieurs saints et esprits bienheureux de la cour céleste. Il fut tellement convaincu de la vérité et de la réalité de cet événement, qu’il n osa pas, le lendemain, répéter cette consécration. Jamais non plus elle n’a été renouvelée depuis, et cela sur l’ordre même des souverains pontifes b
A Québec, c’est Mgr de Laval, sans doute, qui faisait la consécration de son église; mais Notre-Seigneur, au témoignage de Catherine de Saint-Augustin, dirigeait son esprit et tous ses mouvements, ou plutôt agissait lui-même par l’entremise de son fidèle et dévot serviteur.
La pieuse religieuse rappelle ensuite successivement les ■différentes cérémonies de la consécration, et le3 grâces particulières qu’elle recevait à chacune d’elles.
On sait que cette sainte personne, par un dessein extraordinaire de la Providence, était obsédée san3 cesse par une infinité de démons qui la tourmentaient de mille manières. Une soif étrange de pénitence et de mortification l’avait portée à désirer ce genre de souffrance intérieure. Elle avait voulu, à l’exemple du divin Maître, se •charger, pour ainsi dire, des péchés du peuple, afin de les expier.
1 — Description du Pèlerinage de JST.-D. des Ermites, ch. III.
Que de fois de grands pécheurs se présentèrent à la grille du monastère pour solliciter ses prières ! Dans son esprit d’héroïque abnégation, elle s’offrait pour eux à Dieu en sacrifice d’holocauste. On assure que ce furent ses prières ferventes et ses grandes mortifications qui obtinrent de Dieu la conversion et la fin chrétienne de M. de Mésy.
Les démons, obligés par ses prières de s’éloigner des pécheurs répentants, s’acharnaient à persécuter la sainte qui en était la cause. Voici ce qu’elle raconte, à propos d’un des rites de la consécration :
“ Lorsque l’on faisait les trois processions autour de l’église, aux aspersions et aux prières, je sentais comme si cela eût tombé sur moi, et il me semblait que c’était autant de coups cle fouet que je recevais. Mes hôtes eussent bien voulu, dès le premier tour, s’en aller ; mais on ne le leur permit pas. Quand on entra dans l’église, il y en eut trois mille, vrais ministres d’impureté, lesquels reçurent commandement de sortir et d’aller droit en enfer : ce qui leur fut très rude, car ils appréhendent plus qu’on ne saurait s’imaginer cette prison. Ils étaient bien aises de sortir d’avec moi, mais ils ne désiraient pas de descendre si bas. En sortant, ils me brisèrent et me brûlèrent, et je sentis comme si un éclat de tonnerre fût sorti de dedans cle moi, et la violence m’en a laissé de sensibles douleurs. Les autres démons furent aussi commandés de sortir, mais non pas de me quitter tout à fait. Ceux-là sont maintenant à l’entour de moi, comme m’accompagnant ; le destructeur de la gloire de Dieu en est le chef.”
Catherine termine son récit par le passage suivant:
“ Les cérémonies dont on se sert à la consécration d’une église, marquent la dignité d’un temple dédié et consacré à la divine Majesté, le respect que l’on doit porter à ces lieux ; et comme ce n’est qu’une figure de l’âme consacrée à Dieu, cela nous doit faire estimer infiniment le bonheur que nous avons d’être chrétiens, et de plus d’être consacrés particulièrement au service de Notre-Seigneur.... Je voyais que tous les assistants recevaient beaucoup de grâces, à proportion néanmoins de leur disposition. Les absents qui s’unissaient à l’action y participaient semblablement, selon leur disposition et préparation.”
Le P. Pvagueneau, après avoir reproduit, dans sa vie de la sœur Catherine, le récit dont on vient de lire quelques extraits, ajoute :
“ Notez que plusieurs saints ont ressenti de semblables opérations de Jésus-Christ, comme il arriva à saint François de Sales, lorsqu’il fut sacré évêque : la très sainte Trinité lui ayant fait connaître et sentir qu’elle opérait dans son âme les mêmes actions que les évêques faisaient sur son corps ; en lui donnant l’intelligence de ces saintes cérémonies, en présence de la glorieuse ierge et des apôtres saint Pierre et saint Paul.”
On sait, en effet, que le saint évêque de Genève, pendant tout le temps de sa consécration, se trouva pour ainsi dire en extase, ne voyant que ce qui se passait mystérieusement par la grâce divine dans l’intérieur de son âme, mais extérieurement insensible à tout ce qui l’entourait, comme une
statue de cire entre les mains des évêques qui opéraient sur lui les actes de la consécration.
Peu de temps après la dédicace de l’église paroissiale, eut lieu la translation solennelle des reliques des saints martyrs Flavien et Félicité, que Mgr de Laval avait obtenues du saint-siège par l’entremise de Mgr Fallu. L’évêque de Petree avait apporté avec lui, en 1659, ces pieuses reliques, comme un précieux trésor, ou plutôt comme un talisman spirituel, dont il attendait les effets les plus salutaires pour le bien de son Eglise.
Le 26 juin 1660, il avait fait visiter et reconnaître les ossements de ces saints par les principaux médecins et chirurgiens de la colonie, en présence du clergé, du gouverneur et de l’élite des citoyens, afin d’en constater 1 authenticité. Mais il remit d’en faire la translation solennelle dans l’église paroissiale, jusquà ce qu’elle fût consacrée.
G est ici le lieu de faire remarquer la grande richesse de reliques que posséda, dès son origine, l’Eglise du Canada. Ce fait prouve l’esprit de foi de ces missionnaires dévoués, qui, en quittant leur patrie, pour venir travailler sur nos plages lointaines, n’avaient aucune pensée d’ambition humaine, et ne songeaient qu’à emporter avec eux quelques i cliques de saints confesseurs ou martyrs, qui fussent comme les compagnons de leur exil et les protecteurs de leurs travaux.
Les parents ou les amis qu’ils laissaient en France, les communautés religieuses, surtout, ne manquaient pas
ordinairement de leur faire une petite part du patrimoine de reliques qu’ils possédaient. M. D’Ailleboût en reçut de sa sœur, Catherine D’Ailleboût, religieuse du monastère de Saint-Pierre de Reims. L’abbesse de Montmartre, Françoise-Renée de Lorraine, donna à M. de Maizerets une relique notable de saint Denis. Elle lui disait dans sa lettre d’envoi, que c’était “ en considération du grand zèle qu’il avait pour la gloire de Dieu et le salut de3 âmes, où. il allait se consommer et sacrifier dans la mission de ces pays étrangers, ”
Mgr de Laval, en consacrant son église, déposa dans le tombeau du maître-autel plus de quatre-vingts reliques différentes, y compris celles de la Bonne Sainte-Anne, des cheveux de la sainte Vierge et du bois de la vraie Croix.
La translation des reliques de saint Flavien et de sainte Félicité 1 eut lieu le dimanche 29 août, jour de la fête de saint Augustin. Elle se fit avec une magnificence qui surpassa même celle de la consécration de la cathédrale.
“ Il ne s’était point encore vu dans ces contrées une si belle cérémonie, dit Marie de l’Incarnation. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chapes, chasubles et dalmatiques. Comme il fallait porter les reliques dans les quatre églises de Québec, nous eûmes
1 — La fêto de ces saints martyrs se célèbre tous les ans le premier dimanche de septembre dans la cathédrale de Québec. Ou eut toujours pour leurs reliques une grande dévotion : “ Dans les nécessités publiques, on a souvent descendu et porté ces reliques en procession, comme on porte à Paris celles de sainte Geneviève, et toujours avec succès. ”
la consolation de voir cette magnifique cérémonie. M. de Tracy, vice-roi, M. de Courcelle, gouverneur, avec les deux plus considérables de la noblesse, portaient le dais. Les plus élevés en dignité d’entre les ecclésiastiques portaient les quatre grandes châsses sur des brancards magnifiquement ornés. La procession, sortant d’une église, y laissait une châsse. La musique ne cessa point, tant dans les chemins que dans les stations. Monseigneur suivait les saintesreliques et la procession en ses habits pontificaux 1 ”.
Aux ursulines, il se produisit un accident qui aurait pu avoir des suites fâcheuses. Le plancher de l’église fléchit sous le poids de la foule qui y avait pénétré, et s’écroula. Grand nombre de personnes, entre autres Mgr de Laval luimême, tombèrent dans la cave, qui était assez profonde : heureusement personne ne fut blessé 2.
La Mère de l’Incarnation, après avoir fait le récit de la translation des reliques, à laquelle le vice-roi avait pris une part d’honneur, ajoute : “C’est une chose ravissante de voir M. de Tracy dans une exactitude merveilleuse à se rendre le premier à toutes ces saintes cérémonies, car il n’en perdrait pas un moment. On l’a vu plus de six heures entières dans l'église, sans en sortir. Son exemple a tant de force, que le monde le suit comme des enfants suivent leur père. Il favorise et soutient l’Eglise par sa
1 — Lettre historique 73e.
2 — Un accident de ce genre arriva en 1851 à N. S. P. le pape 1 ie IX, à Sainte-Agnès hors les murs.
piété et par le crédit qu’il a universellement sur tous les esprits.”
Le 15 août précédent, jour de l’Assomption, cet lromme, aussi grand par ses sentiments religieux que par sa noblesse, s’était fait recevoir de la congrégation de la sainte Vierge, chez les pères jésuites ; puis il avait passé le reste de la journée à l’Hôtel-Dieu pour y soigner et servir lui-même les malades.
Le 17, encore tout pénétré des grâces qu’il avait obtenues au sanctuaire de la Bonne Sainte-Anne, au mois de mars précédent, il voulut y faire un second pèlerinage, et y porter lui-même l’ex-voto qu’il avait promis, lorsqu’il avait été si exposé à faire naufrage, en arrivant au Canada. Il s’y rendit cette fois avec Mgr de Laval.
Quel touchant spectacle que celui de ce saint évêque et de cet illustre représentant du premier monarque du monde, les chefs de l’Eglise et de l’Etat dans la Nouvelle-France, allant s’agenouiller ensemble au pied des autels de sainte Anne, et y confondre leurs prières avec celles de la foule des pèlerins ! De pareils exemples ne pouvaient manquer de porter efficacement au bien les fidèles de l’Eglise du Canada.
L’ex-voto de M. de Tracy était un tableau de sainte Anne pour le maître-autel h On l’y conserve encore, avec
1 — Suivant la tradition, ce tableau serait de Lebrun. Plusieurs connaisseurs qui l’ont vu, entr’autres M. l’abbé Desmazures, cle Saint- Sulpice de Montréal, assurent qu’il a plusieurs des qualités d’un tableau de maître. M. de Tracy avait eu tout le temps de le commander et de le faire faire en Europe l’hiver précédent.
de beaux ornements en drap d’or, qui furent envoyés à ce sanctuaire par la reine mère, Anne d’Autriche.
Cette pieuse femme, à qui surtout le Canada devait un évêque, venait de mourir, ou, du moins, on venait d’apprendre au Canada la nouvelle de sa mort (20 janvier 1666). Mgr de Laval, qui aimait tant la France et son souverain, fit célébrer partout des services pour le repos de l’âme d’Anne d’Autriche. Celui qui eut lieu chez les jésuites, le 4 août, fut très solennel: toutes les autorités de la colonie y assistèrent. L’église des jésuites resta tendue de noir pendant plusieurs jours.
Un second service fut chanté à la cathédrale le 13 août, et le P. Dablon prononça l’oraison funèbre de la reine.