‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 56 sur 68 · CHAPITRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

Expédition de M. de Tracy contre les Iroquois. — Il appuie les ordonnances de Mgr de Laval. — Il repasse en France. 1666-1G67.

Le temps était arrivé où le marquis de Tracy allait montrer qu’il n’était pas seulement un homme de religion, mais aussi un grand capitaine, ou plutôt que rien ne s’allie plus que la vraie piété avec la bravoure sur les champs de bataille, et que celui qui sert bien son Dieu est aussi le plus propre à bien servir son roi.

Avant de marcher contre les Iroquois, il avait voulu connaître exactement le terrain sur lequel il allait combattre, et les ressources à sa disposition. La triste aventure de M. de Courcelle lui avait démontré qu’on ne gagne rien à se précipiter. Maintenant il savait la valeur de ses troupes et leur désir d’aller se mesurer avec les sauvages ; il avait appris surtout à se défier de la fourberie des Iroquois, qui ne tenaient jamais leurs promesses.

Il gardait au château un de leurs chefs les plus fameux, appelé le Bâtard Flamand b et le traitait avec bonté, parce

1 — Fils d’une Iroquoise, du canton des Agniers, et d’un Hollandais ; d’où son nom Bâtard Flamand. Il était d’une grande bravoure. (Histoire du Montréal, note de Jacques Viger, p. 192.)

que ce barbare avait épargné, dans une rencontre, un de ses proches parents b “ Voilà que nous allons chez toi, lui dit un jour M. de Tracy : qu’en dis-tu? ” Ce chef sauvage se mit à pleurer, et lui répliqua : “ Onontio, je vois bien que nous sommes perdus ; mais notre perte te coûtera cher. Notre nation ne sera plus ; mais je t’avertis qu'il y demeurera beaucoup de ta belle jeunesse, parce que la nôtre se défendra jusqu’à la dernière extrémité. Je te prie seulement de sauver ma femme et mes enfants -. ”

M. de Tracy se mit en marche le 14 septembre, jour de la fête de l’Exaltation de la sainte Croix: c’était de bon augure. Son armée, composée d’environ treize cents hommes, reçut, avant de partir pour la guerre sainte, la bénédiction de l’évêque.

Il emmenait avec lui MM. de Courcelle, de Salière et de Chaumont. M. Dollier de Casson 1 2 3, prêtre de Saint-Sulpice, nouvellement arrivé d’Europe 4, accompagnait l’expédition, avec l’abbé Dubois et quelques jésuites.

On entra dans le lac Champlain vers le 29 septembre,

1 — - M. de Lerole, sou cousin. M. de Chasy, neveu du vice-roi, ne fut pas si heureux : il fut tué par les Agniers. Il a donné son nom à la rivière Chasy. (Ibid., p. 257.)

2 — Lettre historique 74e.

3 — “ Avant d’entrer dans les saints ordres, il suivit le parti des armes, fut capitaine de cavalerie, servit sous le maréchal de Turenne, et s’acquit par sa bravoure l’estime de ce grand général d’armée.

‘‘11 avait une taille avantageuse, et une force si extraordinaire, qu’il portait deux hommes assis sur ses deux mains.” ( Notice sur M. Dollier, par M. Grandet.)

d — Avec trois autres gulpiciens, MM. Barthélemy, Frémont et G uyotte.

par un temps splendide, et l’on se reposa quelques jours au Fort Sainte- Anne.

La marche de l’armée avait été, jusque-là, des plus heureuses. On rencontra bientôt des obstacles sérieux. Des pluies torrentielles avaient gâté les chemins, haussé le niveau des lacs et des rivières; on était à bout de vivres et épuisé de fatigues h La Providence, cependant, veillait sur cette petite armée, comme autrefois sur le peuple de Dieu dans le désert.

A Québec, tout le monde était en prières ; et Mgr de Laval avait les mains levées vers le Ciel pour le succès de l’expédition * 2.

Les soldats de M. de Tracy firent des prodiges de valeur, et franchirent vaillamment tous les obstacles. Le vice-roi lui-même était, paraît-il, un homme d’une stature et d’une force prodigieuses, une espèce de géant, capable d’affronter toutes les fatigues.

Comme on manquait de pain et de provisions, “ Notre- Seigneur, pour les intérêts duquel on s’était exposé, dit Marie de l’Incarnation, pourvut abondamment aux besoins de l’armée par la rencontre d’un grand nombre de châtaigniers si chargés de fruits, que tout le monde fut repu de cette manne. Ces châtaignes, quoique petites, sont meilleures que les marrons de France.”

1 — M. Dollier raconte spirituellement ses privations, dans son Histoire du Montréal.

2 — Eclations des jésuites, 16(5G.

Puis elle ajoute: “Il semble à toute cette milice qu’elle va assiéger le paradis, et qu’elle espère le prendre et y entrer, parce que c’est pour le bien de la foi et de la religion qu’elle va combattre b ”

On arriva au pays des Agniers, la première des cinq tribus iroquoises, le 14 octobre, jour de la Sainte- Thérèse. Il y avait là quatre grandes bourgades, appartenant à cette tribu sauvage ; et à mesure que les Français arrivaient dans une de ces bourgades, ils la trouvaient déserte.

Du haut de leurs collines, les Iroquois avaient vu l’armée de M. de Tracv. Est-ce la frayeur qui s’était emparé de leur imagination, et avait ébloui complètement leur regard? Est-ce la divine Providence elle-même qui avait multiplié en apparence les soldats du vice-roi, comme elle fit autrefois pour l’armée du peuple d’Israël? Quoi qu’il en soit, les Iroquois étaient persuadés que M. de Tracy avait à sa suite plus de 4,000 hommes.

Les Français furent charmés de la beauté de ce pays et de la richesse de ces bourgades. Il y avait là des maisons construites à Peuropéenne, dont quelques-unes avaient jusqu’à 120 pieds de longueur, et où logeaient plusieurs familles. “ Les cabanes étaient bien bâties et magnifiquement ornées, dit Marie de l'Incarnation ; jamais on ne 1 eût cru. Ces sauvages avaient des outils de menuiserie et autres, dont ils se servaient pour la décoration de leurs cabanes et de leurs meubles 1 2.”

1 — Lettre, h istorioue 75e.

2 — Ibid.

Le.s Agniers cultivaient la terre et récoltaient beaucoup de grains et de légumes. En un mot, la civilisation iroquoise était plus avancée que celle des autres sauvages qu’on avait vus jusque-là.

Les maisons et les greniers regorgeaient de vivres et de provisions. On en prit ce qu’il fallait pour le retour de l’armée; on mit le feu à tout le reste : et bientôt ces bourgades ne furent plus qu’un amas de ruines, de cendres et de décombres.

Le peuple iroquois avait été suffisamment châtié, au moins pour le moment. La tribu des Agniers, qui avait toujours empêché les quatre autres nations de faire avec les Français une paix franche et durable, se trouvait maintenant sans foyers et sans asile.

Comme la saison était déjà avancée, M. de Tracy résolut de rentrer au Canada. Mais auparavant il prit solennellement possession du pays au nom de Lieu et du roi de France. On célébra plusieurs fois le saint sacrifice de la messe dans ces lieux où n’avaient régné jusque-là que l’impureté et les superstitions idolâtriques. Un Tv Deum fut chanté de tout cœur en l’honneur du Dieu des armées: puis l’on se mit en route pour le Canada.

Le retour des troupes ne se fit pas sans de grandes difficultés, à cause de la crue de.s eaux et du mauvais état des chemins. Il s’opéra pourtant avec une rapidité merveilleuse et un élan indescriptible. L’intrépidité de MM. de Tracy, de Courcelle et de Salière donnait des ailes à nos soldats.

On arriva à Québec le 5 novembre ; et, chose admirable, après une marche si longue, si difficile et si périlleuse, après tant de travaux et de fatigues, l’armée se retrouvait presque au complet, comme au départ. On n’avait perdu que huit ou neuf hommes, qui s’étaient noyés, en revenant, dans le lac Champlain.

Le 14 novembre, Mgr de Laval ordonna une grand’messe dans la cathédrale et une procession solennelle d’actions de grâces. Un Te Deum fut chanté pour remercier Dieu de la protection visible qu’il avait accordée à l’expédition de INI. de Tracy h

Les nations iroquoises avaient reçu une verte leçon. Le vice-roi leur envoya le Bâtard Flamand pour leur proposer la paix et les conditions auxquelles il la leur accordait. Il leur donnait quelque temps pour réfléchir, ajoutant que s'ils n’acceptaient pas ces conditions et remuaient davantage, il irait les visiter de nouveau, et que cette foi3 ils ne seraient pas quittes à si bon marché.

On attendit la suite des négociations : elles ne furent pas lentes à aboutir.

La nouvelle de la fuite précipitée des Agniersfut bientôt connue de toutes les tribus iroquoises. Au printemps de 1(>G7, on envoya à M. de Tracy des ambassadeurs.

Us ont acquiescé à toutes les conditions qui leur ont été proposées, écrit Marie de l’Incarnation ; savoir, de

1 • é- est probablement a la même occasion que le vice-roi fit élever sul bord du cap, en face du séminaire, cette grande croix, dont nous avons parle plus haut, p. 393. Il était parti en guerre le iour de

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ramener tous nos captifs de l’un et de l’autre sexe, et d amener ici de leurs familles, pour otages des Pères et des Français qui seront envoyés dans leur pays 1

La conversion des Iroquois et des sauvages, en général, tel ar ait ete le but pour ainsi dire unique de l’expédition de M. de Tracy ; et voilà ce qui en avait fait une guerre sainte, dans toute la force du mot. La conclusion de la paix fut aussi l’aurore d’une période de salut pour ces pauvres peuples.

L année 166;, si glorieusement commencée, se continua sous les auspices les plus favorables. Ce fut peut-être l'une des époques les plus heureuses et les moins troublées de l’Eglise du Canada.

A la faveur de la paix conclue avec les Iroquois, et grâce à la présence de M. de Tracy, qui était bien disposé à la maintenir si elle venait à être menacée, grâce aussi aux exemples bienfaisants que ne cessaient de donner les chefs de la colonie, les bonnes mœurs florissaient, la foi et la piété produisaient des fruits étonnants de salut, la prospérité matérielle elle-même prenait un essor merveilleux.

L’union la plus parfaite régnait parmi le clergé comme parmi les fidèles. Tout le monde en était ravi. La Mère de l’Incarnation en ouvre son cœur dans une page admirable, que nous ne pouvons nous empêcher de citer :

“ Mon cher Père, écrit-elle au P. Joseph Poucet 2, ne nous

1 — Lettre historique 7Ge.

2 — Le P. Poucet exerça longtemps les fonctions de curé de Québec ; il y établit la confrérie du S. Scapulaire le 1er nov. 1656. C’est lui

verrons-nous point encore quelque jour, pour nous entretenir de nos aventures ? Notre divin Maître le fera quand il lui plaira ; et, si c’est sa plus grande gloire, il vous fera revoir cette Eglise qui vous a tant coûté b Tout y est à présent magnifique, et c’est une bénédiction devoir l’union qui est entre Mgr notre évêque et nos révérends pères. Il semble qu’eux et MM. du séminaire ne soient qu’un. M. de Tracy, qui m’a déclaré ses sentiments, en est ravi, comme aussi de la majesté de l’Eglise, et des grandes actions de piété de ceux qui la servent.

“ Vos Pères y éclatent à l’ordinaire, et en font l’un des plus grands ornements. Vous verriez vos petits enfants, qui commençaient, de votre temps, à connaître les lettres, porter aujourd’hui la soutane, et étudier en théologie.

‘‘ Votre collège est florissant; et notre séminaire2, qui •n'est qu’un grain de sable en comparaison, fournit d’excellents sujets. Vous avez vu des petites filles, à qui nous avons depuis donné l’habit, et d’autres à qui nous sommes sur le point de le donner, toutes destinées pour le chœur. Vous pleureriez de joie de voir de si heureux progrès, et un moment de votre réflexion sur l’état où les choses ont été, et sur celui où elles sont, vous ferait oublier tous vos travaux passés. Vous nous-. avez vues trois religieuses, qui

que le P. DeQuen remplaça par le P. Pijart, en 1657, sans en parler à M. de Queylus. (Voir plus haut p. 112.) 11 était repassé en France peu de temps après cette affaire.

1 11 avait eu les mains mutilées par les Iroquois, et brûlées avec dos charbons ardents. (Répertoire du clergé canadien. )

2 File appelait ainsi le pensionnat des ursulines.

ont eu l'honneur de faire le voyage en votre compagnie; aujourd’hui, nous sommes vingt, et nous en demandons encore en France. Le R. P. Lalemant est toujours notre bon et infatigable père.” t

Elle continue ensuite sur ce ton charmant à exposer au P. Poncet les sentiments de joie qui débordent de son âme, et lui apprend la faveur dont M. de Tracy et Mgr de Laval viennent d’honorer l’église des ursulines.

“ Vous nous aviez donné autrefois quelques reliques, dit-elle, mais une partie a été employée à la consécration de notre grand autel, dont Mgr notre évêque a eu la bonté de faire la dédicace, le 17 août 1667, à la prière de M. de Tracy, sous le nom du grand saint Joseph, avec une magnificence extraordinaire. Tout fut ravissant, etles cérémonies y furent exactement observées à la romaine 1 .”

Malheureusement, M. de Tracy était à la veille de repasser en France. Sa mission était terminée, et il Pavait remplie à la satisfaction de tous. Il avait mis les Iroquois à la raison, et conclu avec eux une paix solide. Il avait rétabli le Conseil supérieur sur ses premières bases, et réparé les fautes de M. de Mésy. Il avait fait de sages règlements pour le bien de la colonie, et prêté main-forte à Mgr de Laval dans la question des dîmes et celle de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages.

Il appuya aussi d’une manière éclatante une ordonnance de l’évêque, du 6 août 1667, contre certains désordres que se permettaient les Français chez les sauvages Outa ouais.

1 — Lettre spirituelle 100e.

Cette ordonnance était ainsi conçue : “ A notre bien-aimé le P. Claude Allouez, supérieur de la mission de la Compagnie de Jésu3 aux Outaouais, Salut. Sur l’avis que nous avons eu du désordre qu’il y a en vos missions au regard des Français qui y vont trafiquer, qui ne font point de difficulté d’assister à tous les festins profanes qui s’y font par les payens, au grand scandale quelquefois de leurs âmes, et de l’édification qu’ils doivent donner aux nouveaux chrétiens ; nous vous enjoignons de tenir la main à ce qu’ils n’y assistent jamais lorsque ces festins seront manifestement idolâtres ; et, s’ils font le contraire de ce que vous aurez jugé faire ou ne pas faire en ce point, de les menacer des censures, s’ils ne se mettent en leur devoir, et, en cas de contumace, d’y procéder selon votre prudence et discrétion ; comme aussi, d’en user de la même manière, envers ceux qui seraient extraordinairement atteints d’impureté scandaleuse. ”

M. de Tracy appuya en ces termes l’ordonnance deMgr de Laval: “Défenses sont faites, dit-il, à tous ceux auxquels nous avons permis d’aller aux Outaouais, de se trouver dans les superstitions et manières de sacrifices que font les susdits Outaouais et Nipissins. Il leur est aussi ordonné de rapporter attestation du supérieur des pères jésuites qui sera sur les lieux, de leur bonne vie et moeurs, à faute de quoi les pelleteries qu’ils apporteront au Canada leur seront confisquées h ”

1 Mgr de Laval lit enregistrer cette ordonnance du vïce-roi, à la suite de la sienne, dans les registres de l’évêché.

On ne pouvait rêver un plus admirable accord entre l'autorité civile et l’autorité ecclésiastique. Aussi tout le monde était chagrin de voir partir le vice-roi.

“ Nous allons perdre M. de Tracy, écrivait Marie de l’Incarnation. Le roi qui le rappelle en France a envoyé un grand vaisseau de guerre pour l’emmener avec honneur. Cette nouvelle Eglise et tout le pays y feront une perte qui ne se peut dire, car il a fait ici des expéditions qu’on n’aurait jamais osé entreprendre ni espérer. Dieu a voulu donner cela à la grande piété de son serviteur, qui a gagné tout le monde par ses bonnes œuvres et par les grands exemples de vertu et de religion qu’il a donnés à tout le pays. Nous perdons beaucoup pour notre particulier : il nous fait faire une chapelle qui lui coûtera plus de 2,500 livres. C’est le meilleur ami que nous ayons eu depuis que nous sommes en ce pays. Nous souhaiterions pour le bien de l’Eglise et de tout le Canada, que Sa Majesté le voulût renvoyer b ”

M. de Tracy s’embarqua pour la France le 28 août dans le navire Saint -Sébastien, accompagné du P. Bardy, avec lequel il était venu au Canada.

1 — Lettre historique 70e.

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