‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 57 sur 68 · CHAPITRE V I N G T-DEUXIÈ ME · texte numérisé non relu

CHAPITRE V I N G T-DEUXIÈ ME

Mgr de Laval et les sauvages. — Epanouissement des missions chez les Iroquois, et dans les differentes parties du pays. 1667-1671.

La paix conclue avec les Iroquois par M. de Tracy donna un puissant essor au développement matériel du Canada.

“ Il fait beau, disait la Relation de 166S, voir les rivages de notre fleuve Saint - Laurent habités de nouvelles colonies, qui vont s’étendant sur plus de quatrevingt lieues de pays, le long des bords de cette grande rivière, où l’on voit naître d’espace en espace de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, la rendant plus agréable par la vue de quantité de maisons, et plus commode par de fréquents lieux de repos.”

Les colons ne gagnaient pas encore l’intérieur des terres. A part les Forts de la rivière Richelieu, il n’y avait guère d’habitations que sur les rives du Saint-Laurent.

On pouvait maintenant se livrer au travail du défrichement et abattre les arbres de la forêt, sans être exposé à rencontrer l’ennemi en embuscade. Le laboureur ensemençait ses champs, en toute sécurité, et la terre encore vierge se couvrait d’abondantes moissons.

La chasse se faisait sans danger ; etjnos sauvages alliés, ne craignant plus de rencontrer l’Iroquois, venaient gaiement de cinq ou six cents lieues nous apporter leurs pelleteries. On voyait môme arriver à Québec, chargés de fourrures, des sauvages qu’on n’y avait encore jamais rencontrés.

Le commerce avait d'excellentes perspectives ; et M. Talon se proposait de nouer des relations non seulement entre le Canada et la France, mais aussi avec l’Espagne et les Antilles.

On avait découvert des mines importantes dans plusieurs endroits du pays, mais surtout au nord du lac Supérieur ; et il songeait à les exploiter h

Tout en encourageant la culture des terres, il favorisait aussi l’industrie. “ Un pays ne peut se former entièrement sans l’assistance des manufactures, dit la Relation déjà citée. Nous voyons déjà celle des souliers et des chapeaux commencée; celle des toiles et des cuirs est projetée ; et l’on attend que la multiplication des moutons produise suffisamment des laines, pour introduire des manufactures de draps. C’est ce que nous espérons dans peu, puisque les bestiaux se peuplent ici abondamment, entre autres les chevaux, qui commencent à se distribuer dans tout le pays.”

M- Talon avait lait construire une brasserie à Québec.

1 11 Le P. Allouez descendit en 1667, portant avec lui des éclian-

t uions de cuivre qu il avait recueillis sur les rivages du lac Supérieur. r> (Ferland, t. Il, p. 67.)

“ Elle ne servira pas peu pour la commodité publique, ajoutait la Relation, soit pour l’épargne des boissons enivrantes..., soit pour conserver dans le pays l’argent qui en sort par l’achat qu’on fait en France de tant de boissons, soit enfin pour consommer le surabondant des blés, qui se sont trouvés quelquefois en telle quantité, que les laboureurs n’en pouvaient avoir le débit.”

Le roi, qui s’intéressait beaucoup à l’avenir du Canada, y envoyait chaque année un certain nombre de colons. Avec son agrément, et celui de leur vaillant colonel et propriétaire, M. de Salière, plus de quatre cents soldats du régiment de Carignan ainsi que plusieurs officiers se fixèrent au pays. Afin de les encourager, on leur fit des conditions avantageuses.

Le nombre des mariages augmentait, et par suite le chiffre de la population. Dans la seule paroisse de Québec, il y en eut 93 dans l’espace de trois ans (1666-68). Le premier recensement du Canada, fait au commencement de 1666, accusait une population de 3,148 âmes, qui devait s’élever dix ans plus tard à 8,515 âmes h La colonie française était entrée dans une ère de progrès matériel.

Mais ce furent surtout les missions sauvages qui prirent alors un élan admirable. “ Depuis que nous jouissons du bienfait de la paix, écrit Marie de l’Incarnation, nos missions fleurissent et prospèrent. C’est une chose merveilleuse de voir le zèle des ouvriers de l’Evangile. Ils sont tous

1 — Collection de documents de la Nouvelle-France, Québec, t. I, pp. 185 et 261.

partis pour leurs missions avec une ferveur et un courage qui nous donnent sujet d’en espérer de grands succès.”

Dès l’été de 1667, plusieurs pères jésuites s’étaient envolés vers le pays des Iroquois pour y gagner à la cause de Jésus- Christ ceux que l’on venait de soumettre à la couronne de France. Ce pays avait déjà vu la lumière de la Foi ; mais elle y était presque éteinte. Il avait même été arrosé du sang des martyrs : c’est là que le P. Jogues avait eu à endurer d’horribles tortures (1644). Ce sang des martyrs allait devenir la semence de nouveaux chrétiens, et la lumière de l'Evangile, briller de nouveau sur ces plages lointaines.

Les jésuites arrivent ; et bientôt des chapelles s’élèvent, des missions s’organisent dans les cinq bourgades iroquoises : la mission des Martyrs, dans le pays des Agniers; la mission de Saint-François-Xavier, chez les Iroquois d’Onneyoüt ; celle de Saint-Jean-Baptiste, chez les Onnontagués, où commande le brave capitaine Garakontié ; la mission de Saint-Joseph, chez les Iroquois d’Oyogouin ; et enfin celle de Saint-Michel chez les Tsonnontouans.

Ce dernier peuple, le plus éloigné de Québec, est aussi le plus populeux. Les jésuites y établissent bientôt deux autres missions ; de sorte que, dès l’automne de 1668, il y a déjà sept missions chrétiennes au milieu de cette nation iioquoise qui s’est toujours montrée si rebelle aux enseignements de la Foi.

Ces missions* sont fréquentées d’abord principalement par les nombreux captifs chrétiens, de race algonquine ou huronne, qui sont répandus parmi les Iroquois, et ont

conservé la pratique de la prière. Mais peu à peu ce noyau se grossit d’un bon nombre d’Iroquois.

-Lies jésuites baptisaient chaque année beaucoup d’enfants, et aussi plusieurs adultes dangereusement malades. Mais ils se montraient, avec raison, difficiles, quand il s agissait de baptiser les adultes en santé. Ils exigeaient auparavant des preuves sérieuses de la sincérité de leur conversion.

Beaucoup d’obstacles s’opposaient, en effet, à la conversion des Iroquois, entre autres, la croyance invétérée aux songes et à la jonglerie, le vice impur, qui les tenait sous la puissance du démon, l’instabilité de leur caractère, et aussi, vers cette époque, la guerre qu’ils avaient à. soutenir contre la nation des Loups, dispersée sur les bords de l’Hudson. Ce peuple sauvage leur faisait payer cher l’acharnement barbare avec lequel ils avaient eux-mêmes poursuivi autrefois le pauvre peuple huron, qu’ils avaient complètement exterminé en 1G49.

Ajoutons à ces obstacles à la conversion des Iroquois le commerce des boissons pratiqué par les colons de la Nouvelle-Angleterre. “ Si l’eau-de-vie était bannie de chez les sauvages, dit M. Dollier, nous aurions des milliers de conversions. Cette liqueur est un appât si diabolique, qu’il attrape tous les sauvages qui sont proche des Français.... On voit tout périr parce malheureux commerce b...”

Les Iroquois eux-mêmes s’émurent à la vue de ce désordre, qui faisait parmi eux de si grands ravages; et, sur

1 — Histoire du Montréal.

l’avis du P. Pierron, ils s’adressèrent au -gouverneur de New-York pour le prier d’y apporter remède. Nous avons la réponse de M. François Lovelace : elle est digne d’un gouverneur chrétien; il l’adressa au P. Pierron. En voici,

dit la Relation de 1669, “ les propres termes tirés mot à mot de l’original. ”

“ Père, j’apprends votre complainte, laquelle est secondée par celle des capitaines Iroquois..., comme il appert plus ouvertement par leur requête enclose dans la vôtre, touchant la grande quantité de liqueurs que quelques-uns d’Alhany prennent la liberté de vendre aux Indiens ; en ce faisant, que de grands désordres se sont commis par eux, et qu’il est à craindre, davantage, si l’on n’y prévient. Pour réponse, vous saurez que j’ai pris tout le soin possible, et y continuerai sous de très sévères amendes, à restreindre et empêcher de fournir aux Indiens aucun excès. Je suis fort aise d’entendre que de telles vertueuses cogitations procèdent des infidèles, à la honte de plusieurs chrétiens. Mais cela doit être attribué à vos pieuses instructions, vous qui étant bien versé en une étroite discipline, leur avez montré le chemin de mortification, tant par vos préceptes que pratique. ”

Malgré tous les obstacles que les jésuites rencontraient dans l’exercice de leur apostolat, ils réussirent à produire beaucoup de fruits de salut.

Les Iroquois qui ne se convertissaient pas dans leur pays, venaient souvent chercher la grâce de la foi â Québec ou à Montréal. Répandus dans le Canada pour la traite des

fourrures, ils rencontraient les pères jésuites, qui tâchaient de les attirer à leurs missions de la Praierie ou de Notre- Dame-de-Foye, le3 fixaient aussi longtemps que possible dans ce milieu où ils étaient hors des atteintes des jongleurs, les instruisaient, et en faisaient d’excellents chrétiens.

Mgr de Laval n’avait pas de plus grand bonheur que de baptiser lui-même ces pauvres enfants des bois. Obligé de rester au centre de son troupeau, incapable de s’éloigner pour partager les travaux apostoliques de ses missionnaires, il aimait, du moins, à mettre la dernière main à l’œuvre de sanctification des Iroquois qui venaient se réfugier près de lui. En une seule année, il baptisa luimême â Québec et confirma plus de soixante sauvages.

Il y avait souvent parmi ces néophytes de3 exemples d’un héroïsme admirable.

Une Iroquoise du bourg Saint-François-Xavier avait entendu parler de la Foi à son mari, Huron de nation, baptisé autrefois par nos Pères, dit la Relation de 1668. Ces paroles lui avaient donné au cœur, et laissé un grand désir de pouvoir s’aboucher avec quelque Père pour être éclairée plus particulièrement sur les mystères dont son mari l’entretenait. Plusieurs années s’écoulèrent sans qu’elle pût contenter ses désirs, et elle avait déjà lié partie avec ce bon Huron pour aller avec lui faire la chasse du côté de Montréal, et de là donner jusqu’à Québec, pour y trouver ce qu’elle souhaitait depuis si longtemps.

“ Comme ils sont prêts à partir, ajoute la Relation, voilà une nouvelle qu’on apporte dans le bourg : une Robe noire

vient d’arriver; c’est le P. Bruyas.... Notre Iroquoise se fait écolière du Père, et celui-ci réciproquement se fait son écolier, pour apprendre les secrets de la langue iroquoise, pendant qu’il lui découvrira ceux de son salut.

“ Cette femme eut à souffrir une grande persécution de la part de ses parents, et même de toute la bourgade. ...On lui reprochait de hâter sa mort. La Foi, qui avait déjà tué tant de monde, disait-on, ne l’épargnerait pas. A quoi cette généreuse catéchumène répondait: “ Quand je verrai “ que ceux qui ne croient pas ne meurent point, j’écouterai “ vos remontrances; sinon, vous ne gagnerez rien sur mon “ esprit. ”

“ Après avoir été suffisamment instruite des mystères de la Religion, elle entreprit le voyage de Montréal; et là elle fit instance auprès de son mari pour qu’il descendît avec elle jusqu’à Québec. Elle y fut instruite plus amplement par le Père qui a soin de l’église huronne, et fut si bien disposée, qu’elle se trouva en état de recevoir en même temps de la propre main de Mgr l’évêque trois sacrements, savoir: les sacrements de baptême, de mariage et de confirmation. ”

Qui n’admirerait les voies de la Providence pour le salut de cette pauvre sauvagesse ? Dieu connaît ceux qui lui appartiennent, quelque éloignés et quelque barbares qu’ils semblent être. Il veut le salut de tout le monde ; mais à certaines âmes privilégiées, probablement à celles qui ont le mieux profité de3 grâces naturelles, il réserve des trésors de miséricorde. Cette Iroquoise en fit l’heureuse

expérience, et voulut ensuite faire partager son bonheur aux membres de sa famille. Laissons parler la Relation:

Cette Iroquoise souhaitait le même bonheur à ses parents, entre autres à sa tante et à toute sa famille. Elle piesse donc son mari de retourner au plus tôt au pays, afin de les avertir qu’ils fissent le même voyage pour recevoir la même faveur. C’était plus de cent lieues que la charité leur faisait faire ; mais Dieu les soulagea par un coup de providence.

“ Leur chemin était de retourner par Montréal. Ils y arrivèrent, et, par une rencontre admirable, ils y trouvèrent ceux qu'ils allaient chercher bien loin. La joie fut égalé de part et d’autre ; mais parce que les nouveaux venus n’avaient aucune connaissance à Québec, ils avaient peine à se résoudre d’y aller: “ Venez avec moi, leur dit “ notre bonne Iroquoise, je veux vous faire le plaisir tout l' entier ; je vous tiendrai bonne compagnie ; et, retournant ainsi sur mes pas, je ne les crois pas perdu3, étant “ employés pour un si bon sujet.”

“ Ils vont donc tous ensemble ; et Dieu donna tant de bénédiction au zèle de cette fervente Iroquoise, qu’en peu de temps ils furent parfaitement instruits par le Père, et trouvés dignes du saint baptême. Ils le reçurent des mains de Mgr l’évêque, avec une joie toute extraordinaire; puis ils résolurent de quitter leur pays, où ils étaient dans l’abondance, et de se fixer à Québec, où ils ne pouvaient vivre que par aumônes, pour mettre leur foi en plus grande

sûreté, la préférant à toutes les commodités et les douceurs de leur patrie b ”

On a dit avec raison que l’enthousiasme de la foi donne des ailes. Cela se vérifiait à la lettre pour cette femme intrépide, qui parcourait à pied la longue distance entre Québec et son pays, afin de recevoir ici la grâce du baptême, retournait aussitôt sur ses pas pour aller chercher ses parents et leur faire partager le même bienfait, les rencontrait à Montréal par un hasard tout providentiel, et les amenait elle-même à Québec.

De pareils exemples ne prouvent pas seulement la divinité de la Religion, ils la font briller d’une manière plus éclatante que le soleil.

La raison qui engageait Mgr de Laval à baptiser luimême les sauvages, c’était, à part l’affection qu’il voulait leur témoigner, le désir de dissiper aussi efficacement que possible un préjugé que le démon avait enraciné dans leur esprit, à savoir, que le baptême avançait leur trépas. De nos jours, dans nos pays civilisés, il ne manque pas de chrétiens qui se figurent que les derniers sacrements font mourir plus tôt ceux qui les reçoivent. Chez les sauvages, les jongleurs avaient réussi û créer cette fâcheuse impression, que le baptême était un principe de mort.

Dieu voulut, en plusieurs rencontres, par des prodiges remarquables, aider le pieux évêque à triompher d’un préjugé si absurde et si injuste.

t — Relations des jésuites, 1688.

I n jour c était a la mission liuronne, près de Québec

une pauvre sauvagesse, que l’on préparait depuis longtemps au baptême, tombe gravement malade ; on ne lui donne plus que quelques heures de vie. Elle avait jusque-là refusé le baptême, dans la crainte que ce sacrement n’abrégeât ses jours. Se voyant près de mourir, elle consent enfin à être baptisée.

Dieu, dit la Relation, voulant la retirer entièrement de son erreur, permit que ces eaux sacrées lui fussent salutaires en même temps et pour l’âme et pour le corps. Cette guérison si inespérée lui donna de si hauts sentiments de la Foi, et la mit dans un train de dévotion si rare, qu’elle ne marchait dans les rues qu’en récitant son chapelet, et servait d’exemple même aux plus ferventes de cette Eglise. ”

La Mère de l’Incarnation raconte un autre fait non moins merveilleux :

u Un enfant mourut, dit-elle, après avoir reçu le saint baptême ; et comme la terre était toute couverte de neige, en sorte que se3 parents ne le pouvaient mettre en terre, ils l’éleverent en l’air sur un échafaud, selon leur coutume, et, pour lui taire honneur, l’ornèrent et entourèrent de ' peaux et de porcelaine.

“ Une nuit, les loups affamés sentant l’odeur d’un corps mort, sortirent du bois et montèrent sur l’échafaud. Ils dévorèrent les peaux, les porcelaines et tout ce qui ornait l’enfant, mais ne touchèrent point à ce petit ange. Le matin, les sauvages vinrent voir cette merveille, et tous commencèrent à louer et à estimer le saint baptême.

“ Ce miracle, ajoute la Mère de l’Incarnation, n’a pas seulement eu son effet au lieu où il est arrivé ; mais s’étant répandu dans les nations voisines, il a donné partout un grand crédit à la Foi b”

C’est ainsi que Dieu, par des prodiges éclatants, appuyait l’enseignement de l’évêque de Pétrée et de ses missionnaires. Aussi la Religion exerçait- elle partout un salutaire empire sur les âmes.

A quelques centaines de lieues à l’ouest de Québec, sur les bords des grands lacs Huron et Supérieur, quelques jésuites rivalisaient de zèle avec leurs confrères des missions iroquoises, et évangélisaient les Outaouais ou Algonquins supérieurs. Il y avait là, sur une immense étendue de terre, une dizaine de missions florissantes, dont les principales étaient celles du Saut-Sainte- Marie, du Saint- Esprit, et de Michillimakinac.

Les jésuites avaient même pénétré plus loin encore, et porté le flambeau de la Foi jusque chez la nation du Feu ; tandis que le P. Albanel, prenant une direction tout opposée, s’était rendu jusqu’à la baie d’Hudson, en passant par Tadoussac et la vallée du Saguenay, et avait pris possession, au nom de Dieu et du roi de France, de ces vastes régions du nord.

En bas de Québec, à l’embouchure du Saguenay, florissait la mission de Tadoussac; et plus loin encore, sur la rive nord du Saint-Laurent, les tribus errantes des Papi-

1 — Lettre historique S.t/e.

nachois, ou sauvages au sourire continuel, se réunissaient chaque année pour entendre la parole de Dieu, puis se dispersaient, et allaient ensuite porter eux-mêmes cette divine parole à leurs frères.

Ces Papinacliois étaient de véritables apôtres. Une fois qu ils avaient reçu le baptême, rien ne pouvait les ébranler dans leur religion. Le P. Nouvel rencontre un jour un de ces sauvages, qui avait été baptisé à Chicoutimi six ans auparavant, et l’interroge sur l’état de son âme : “ Je n’ai vu qu’une seule fois les Français depuis mon baptême, répliqua-t-il ; et après avoir été instruit et baptisé par le P. Pruillettes, je me suis abstenu, depuis, de recourir au démon. J’ai toujours fait la prière qu’il m’a enseignée, et je compte le matin sur mes doigts les dix fois que je dis : v ous qui avez tout fait, ayez pitié de moi ; et le soir, je répète cinq fois la même prière.”

Le P. Dablon, résumant dans l’automne de 1671 le travail des missions sauvages, écrivait :

Nous pouvons dire que le flambeau de la Foi éclaire à présent les quatre parties de ce nouveau monde. Plus de sept cents baptêmes ont consacré, cette année, toutes nos forêts. Plus de vingt missions différentes occupent incessamment nos Pères parmi plus de vingt diverses nations; et les chapelles, érigées dans les pays les plus éloignés d’ici, se trouvent presque tous les jours remplies de ces pauvres barbares, dans quelques-unes desquelles il s’est fait quelquefois dix, vingt et trente baptêmes en une seule occasion h”

1 — Relations des jésuites, 1671.

Un jour — c’était le 4 juin 1671 — un grand spectacle fut donné aux sauvages de l’Ouest, sur une éminence de la bourgade du Saut-Sainte-Marie. “ On avait convoqué, dit la Relation, les peuples d’alentour, de plus de cent lieues à la ronde, et il y avait des ambassadeurs qui représentaient quatorze nations différentes. ”

Une foule immense était répandue dans la plaine ; et, sur la colline, M. de Luçon, venu pour prendre possession de ces contrées au nom du roi de France, plantait solennellement la croix, et y arborait aussi les armes royales.

“ La croix, dit la Relation, fut publiquement bénite, avec toutes les cérémonies de l’Eglise, par le supérieur de ces missions ; et pendant qu’on l’élevait pour la planter, on chanta le Vexilla Régis , que bon nombre de Français entonnèrent, à la grande admiration des sauvages.... Ensuite, l’écusson de la France ayant été attaché à un poteau de cèdre, fut aussi élevé au-dessus de la croix, pendant qu’on chantait l’ Exaudiat, et qu’on priait en ce bout du monde pour la personne sacrée de Sa Majesté.”

Alors le P. Allouez, prenant la parole, électrise les sauvages par les accents enflammés de sa voix :

“ Jetez les yeux, dit-il, sur la croix, qui est élevée si haut au-dessus de vos têtes: c’est là que Jésus-Christ, Fils de Dieu, fait homme pour l’amour des hommes, a voulu être attaché et mourir, afin de satisfaire à son Père éternel pour nos péchés. Il est le maître de notre vie, le maître du ciel, de la terre et des enfers. C’est Celui dont je vous parle sans cesse, et dont j’ai porté le nom et la parole en toutes ces contrées.

“ Mais voyez en même temps cet autre poteau, où sont suspendues les armes du grand capitaine de la France, que nous appelons le Roi. Ce grand chef habite au delà des mers : il est le capitaine des plus grands capitaines, et n’a point son pareil au monde. Tous les capitaines que vous avez jamais vus, et dont vous avez entendu parler, ne sont que des enfants auprès de lui. Il est comme un grand arbre : les autres ne sont que de petites plantes, que l’on foule aux pieds en marchant.

“ Vous connaissez Onontio, le célèbre capitaine, de Québec ; vous savez qu’il est la terreur des Iroquois : son nom seul les fait trembler, depuis qu’il a désolé leur pays et porté le feu dans leurs bourgades. Eh bien, il y a au delà des mers dix mille Onontios comme celui-là : ils ne sont que les soldats de ce grand capitaine, notre grand roi, dont je vous parle h”

C’est ainsi que les jésuites savaient accompagner de l’accent du plus pur patriotisme l’enseignement religieux qu’ils donnaient aux sauvages. A l’exemple de Mgr de Laval, ils confondaient dans une même affection Dieu et la France, et apprenaient aux sauvages à n’être pas seulement de bons chrétiens, mais des enfants soumis à leur roi. Nous pourrons le constater encore d’une manière non moins frappante au chapitre suivant.

1 — Relations des jésuites, 1671. — Lettre historique 89e.

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