CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Mgr de Laval encourage les dévotions nationales du Canada : la Sainte-Famille ; la Bonne Sainte-Anne.
En arrivant au pays, en 1659, l’évêque de Pétrée y avait trouvé en honneur le culte de la sainte Famille Jésus, Marie et Joseph. Cette dévotion, qui avait produit d’heureux fruits de salut dans plusieurs villes d’Europe, avait été implantée au Canada par les jésuites.
Ils avaient aussi établi à Québec (1657), dans leur église, la congrégation de la sainte Vierge ; mais elle était l’apanage exclusif des hommes et des jeunes gens. Mgr de Laval voulut ériger canoniquement la confrérie de la sainte Famille, pour les personnes du sexe, et l’attacher à l’église paroissiale.
Le P. Chaumonot nous raconte lui-même les origines de cette confrérie, qui prit naissance à Québec, sous les auspices de l’évêque de Pétrée, mais dont le projet fut conçu à Montréal,
Le pieux jésuite y avait été envoyé en 1662 par Mgr de Laval pour y porter des secours et des vivres aux habi-
tants, qui se trouvaient réduits à une grande misère b Il alla tout naturellement loger chez les MM. de Saint-Sulpice.
“ Nous passâmes ensemble quatorze mois pour le moins, dit-il, »et toujours dans une si parfaite union, qu’on nous aurait pris, eux pour être delà Compagnie de Jésus, et moi pour être du séminaire de Saint -sulpice. Les fêtes et les dimanches, nous officiions, prêchions, catéchisions tour à tour. ”
Il fit à Montréal la connaissance de Mme D’Ailleboût 2, femme de beaucoup de vertu, d’esprit et de conduite. Elle voulut bien se charger de la distribution des vivres qui lui avaient été confiées.
“ Cette dame, ajoute le P. Chaumonot, eut la pensée pendant que j’étais à Montréal, de trouver quelque puissant moyen de réformer le? familles chrétiennes sur le modèle de la sainte Famille du Verbe incarné, en instituant une société ou confrérie où l’on fût instruit de la manière dont on pourrait, dans le monde même, imiter Jésus, Marie et Joseph. Pour moi, il y avait quatorze ans, et plus, que j’avais de très ardents désirs que la divine Marie eût grande quantité d’enfants spirituels et adoptifs, pour la consoler des douleurs que lui avait causées la perte de son Jésus....
1 — Journal des jésuites.
“ — Barbe cle Boulogne, veuve de Louis D’Ailleboût de Coulonges, ci-devant gouverneur du Canada, et plusieurs fois gouverneur de Montréal en l’absence de I\I. de Maisonneuve. M. D’Ailleboût mourut le ol mai 1660. 11 était venu au Canada dès 1G43, comme l’un des
associés de la Compagnie de Montréal. C’est sur ses plans et sous sa direction qu’avait été construit le Fort-à- bastions de la Pointe-à- Calliorc. (Histoire du Montréal, note de Jacques Viger.)
“ Vue fois donc que j’étais épris du désir ardent d’obtenir à la vierge Mère cette sainte et nombreuse postérité, voilà que tout à coup j’entendis distinctement au fond de mon âme ces paroles qui me dirent au cœur: “ Vous serez “ mon époux, puisque vous voulez me faire mère de tant “ d’enfants. ” Tout honteux et confus que la Mère de Dieu pensât à me faire tant d’honneur, je m’abîmai dans la considération de mon néant, de mes péchés et de mes misères. Cependant, elle me dit qu’elle était mon épouse.”
Le P. Chaumonot, avec l’agrément de M. Soûart, curé de Ville-Marie, se mit aloi-3 à recommander et à prêcher une dévotion déjà bien reçue en France, celle du cordon de la sainte Famille, par laquelle on honore les trente années que Jésus, Marie et Joseph passèrent ensemble, et qui sont signifiées par les trente nœuds de ce cordon.
“ Ce coup d’essai, dit-il, fut suivi d’un autre dessein. Ce fut d’ériger une association sous le titre de la Sainte- Famille, et de s'y proposer pour fin la sanctification des familles chrétiennes, sur le modèle de celle du Verbe incarné: les hommes imitant saint Joseph, les femmes, la divine Marie, et les enfants, l’enfant Jésus. ”
C’était le projet de Mme D’Ailleboût, que le P. Chaumonot songeait à réaliser.
Mais il fallait pour cela l’approbation de Mgr de Laval. Pour l’obtenir, il mit son pieux dessein sous la protection de saint Ignace, et composa en son honneur une formule de prière qu’il signa lui-même (1663), et fit signer également par M. Soûart, ainsi que par Judith de Brésolles,
supérieure de l’Iiôtel-Dieu, Marguerite Bourgeois et Mme D’Ailleboût.
Mgr de Laval, dont la piété n’avait d’égale que la prudence, voulut, avant de donner son approbation au projet du P. Chaumonot, en faire d’abord l’essai. Personne ne connaissait mieux l’esprit de la future association que le Père lui-même et Mme d’Ailleboût. Il résolut donc de les faire venir tous deux à Québec, et de les mettre à la tête de la confrérie qu'il s’agissait d’établir.
Voici ce qu’écrit le pieux jésuite sur l'heureuse issue du projet :
“ Mgr l’évêque me permit, dit-il, d’assembler de quinze jours en quinze jours un bon nombre de personnes dévotes, pour être admises dans cette nouvelle société. Puis, après avoir reconnu par expérience que l’association érigée sous le nom de la Sainte-Famille produisait dans les femmes et les filles les mêmes biens que les congrégations de Notre- Dame produisent dans les hommes et les jeunes gens, il l’approuva.
“ Il me fit même écrire au P. Ragueneau, alors à Paris, qu’il nous procurât de Rome des indulgences plénières pour cette association ; et l’année suivante nous reçûmes les bulles du pape Alexandre VII, datées du 2S janvier 1665, à la sollicitation du P. Claude Boucher, assistant de France h
1 — ■ D’autres bulles, en date du 22 janvier précédent, accordaient à l’autel de la confrérie, dans l’église paroissiale de Québec, des indulgences applicables aux âmes du purgatoire.
“ Ensuite, Mgr de Laval, grand dévot de la sainte Famille, à laquelle il a dédié son très beau séminaire de Québec, souhaitant que notre nouvelle association y fût attachée et à sa cathédrale même, nous avons jugé que lui et ses très dignes ecclésiastiques étant si zélés pour cettebelle dévotion, ils l’établiraient encore mieux que nous. Nous nous sommes donc démis entre leurs mains de la conduite de l’association de la Sainte-Famille en Canada, à condition que ce nouvel établissement servirait plutôt à soutenir les congrégations de la sainte Vierge, qu’à en diminuer ou la ferveur ou les sujets h
“ C’est, en effet, ce que ces messieurs observent très fidèlement, puisqu’ils ne tiennent des assemblées que des femmes et des filles, qui sont de l’association de la Sainte- Famille, et que les hommes et les jeunes gens s’acquittent avec encore plus d’assiduité et de ferveur que jamais de tou3 les devoirs de congréganistes. Aussi, l’association de la Sainte-Famille étant comme une imitation de la congré-
I — ■ Il y eut évidemment un compromis entre les jésuites et le séminaire ou Mgr de Laval. Les jésuites abandonnaient au séminaire la direction de la Sainte-Famille, à condition que cette association ne renfermerait que des personnes du sexe, afin de ne pas nuire à leur congrégation de la sainte Vierge. Voilà pourquoi, bien que les indulgences accordées par le souverain pontife fussent pour “ une association de fidèles de l’un et de l’autre sexe ”, le mandement de Mgr de Laval pour l’érection de la Confrérie ne mentionne que des assemblées de femmes et de filles ; et les règlements qu’il fit sont expressément intitulés : “ Règlements pour la Confrérie des Femmes ”.
II est possible, aussi, que le P. Ragueneau, en demandant à Rome les indulgences, n’ait pas bien saisi la pensée de Mgr de Laval, et qu’il ait demandé ces indulgences pour tout fidèle indistinctement, et non pas seulement pour les personnes du» sexe. Le texte des bulles semble l’indiquer.
gation de la sainte Vierge, par le rapport des exercices de piété qui se pratiquent dans l’une et dans l’autre, il n’a îallu que former celle-là sur celle-ci, afin qu elles s’aidassent, comme elles font, plutôt l’une et l’autre, que s’entrenuire.
“ Tout le Canada est témoin des grands biens que produisent, comme de concert, et les congréganistes, de leur côté, et les femmes et les filles de la Sainte-Famille, de leur côté aussi b ”
Le mandement de Mgr de Laval établissant la confrérie de la Sainte-Famille est daté du 14 mars 1665. Le pieux évêque commence par y rappeler l'obligation qui lui incombe “ de veiller sans cesse au salut des âmes confiées à ses soins, ” et de rechercher les moyens “ d’inspirer une véritable et solide piété à toutes les familles chrétiennes. Ce! familles, dit-il, doivent, selon les desseins de Dieu, servir à la conversion des infidèles de ce pays, par l’exemple d’une vie irréprochable. ”
Puis il ajoute : “ Nous n’avons pas estimé pouvoir faire choix d’un moyen plus efficace et plus solide pour le salut et la sanctification de toutes sortes de personnes, que de leur imprimer vivement dans le cœur un amour véritable et une dévotion spéciale, tant envers la très sainte et très sacrée Famille de Jésus, Marie et Joseph, qu’à l’égard de tous les saints Anges.
“ Il semble que Dieu a pris plaisir à rendre lui-même cette dévotion recommandable en plusieurs villes de l’Europe, dans ces dernières années, par quelques événe-
1 — Autobiographie du P. Chaumonot.
ments qui tiennent quelque chose du miracle, pendant qu’il donnait en Canada de très fortes inspirations à beaucoup de bonnes âmes de se dévouer au culte de cette sainte’ Famille, et de nous prier instamment, pour rendre la chose plus stable et plus utile, d’établir dans Québec et autres lieux de notre juridiction quelques assemblées de femmes et de filles, où on les instruirait plus en détail des choses qu’elles sont obligées de savoir, pour vivre saintement dans leur condition, à l’exemple de la sainte Famille, qu’elles se proposent pour modèle avec les saints Anges. ”
On le voit, le prélat ne séparait jamais, ni dans son estime, ni dans ses recommandations, la dévotion aux saints Anges de celle de la sainte Famille. Pour lui, la trinité sainte de Jésus, Marie et Joseph, c’était le ciel sur la terre; et il voyait toute la cour céleste transportée dans l’humble maison de Nazareth, pour y faire honneur au Verbe incarné vivant en la compagnie de ses parents Joseph et Marie.
Il continue: “ Pour procurer la plus grande gloire de Dieu, et le plus grand bien des âmes, et spécialement pour le grand désir que nous avons de graver et accroître, autant qu’il est en notre pouvoir, dans le cœur de tous les peuples que Dieu, par sa divine Providence, a commis à notre conduite, l’amour et la dévotion envers cette sacrée Famille de Jésus, Marie et Joseph et les saints Anges, nous permettons, agréons et approuvons les dites assemblées être faites à Québec, et tous autres lieux de notre juridiction, pour être les dites assemblées toutes unies à celles de notre principale résidence, sous la conduite des ecclésiasti-
ques faisant les fonctions curiales ou autres à notre choix, lesquels nous exhortons ainsi que tous ceux qui sont appliqués au saint ministère, d’inspirer et augmenter, autant qu’il sera en eux, l’amour et la dévotion envers la sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph et les saints Anges, comme étant une source inépuisable de grâces et de bénédictions pour toutes les âmes qui y auront une sincère confiance ; et de contribuer de tout leur pouvoir à l'établissement, progrès et perfection des dites assemblées. ”
Le prélat termine son mandement par ces paroles : “ Afin de rendre cette association plus permanente et plus solide, nous avons bien voulu, nous-même, dresser les règlements que nous voulons y être observés, sans qu’il soit permis à qui que ce soit d’y rien ajouter, retrancher ou changer sans notre permission. ”
En lisant ces règlements, il est facile de remarquer la sagesse et l’intelligence qui ont présidé à leur rédaction. Tout y est clair, méthodique, concis, tout y est dans la juste mesure. L’esprit de Mgr de Laval s’y est peint tout entier: esprit de fermeté, tempérée par la douceur et la miséricorde; esprit pratique, qui ne demande jamais plus que le possible, évite avec soin toute exagération de doctrine, et repousse cette piété fade et sans consistance qui n’est qu’à la surface.
Mgr de Laval ne connut jamais les rigueurs désespérantes du jansénisme, pas plus que les théories béates et indolentes du quiétisme. Son bon sens, sa raison éclairée, sa foi pieuse et ardente le préservèrent toujours des exagéra-
tiens. Rien de mieux équilibré que son esprit ; rien de plus sage et de plus raisonnable que sa doctrine.
Citons l’un des principaux chapitres de ces règlements de la Sainte-Famille, celui qui expose quel doit être l’esprit de cette confrérie.
“ L’esprit de la confrérie consiste à imiter les sacrées personnes qui composent la sainte Famille, chacun selon son état et sa condition.
“ Les femmes auront un soin particulier d’imiter la sainte Vierge, qu’elles auront toujours devant les yeux, comme le modèle de leurs actions, et la considéreront comme leur supérieure et la règle de leur perfection ; étant assurées qu’elles seront de la sainte Famille, autant qu’elles imiteront de plus près ses vertus. Les principales qu’elles doivent se proposer sont les suivantes :
“1. Envers Dieu, la crainte de l’offenser; la promptitude dans les choses où il va de son honneur et de son service ; une grande soumission et conformité à sa volonté, dans les accidents les plus fâcheux ; un profond respect pour toutes les choses saintes.
“ 2. Envers le mari, un amour sincère et cordial, qui fasse qu'on ait un grand soin de tout ce qui le regarde, selon le temporel et le spirituel ; tâchant toujours de le gagner à Dieu par prières, bons exemples et autres moyens convenables : le respect, l’obéissance, la douceur et la patience à souffrir ses défauts et ses mauvaises humeurs.
“3. A l’égard des enfants, un grand soin de les élever dans la crainte de Dieu, de leur apprendre et de leur faire
dire tous les jours leurs prières; leur inspirer une grande horreur du péché ; ne leur souffrir rien, où Dieu pourrait être offensé ; une grande douceur à les corriger, la patience à souffrir leurs petites faiblesses, envisageant sans cesse dans leurs personnes celles de l’enfant Jésus, dont ils sont les images vivantes; garder la netteté et la propreté dans leurs habits, évitant les ajustements qui ne servent qu’à nourrir la vanité des parents, et à l’inspirer aux enfants.
“4. A l’égard des serviteurs, faire son possible pour qu’ils évitent le péché, et pour les rendre affectionnés au service de Dieu ; ne pas permettre qu’ils prononcent de mauvaises paroles; les faire prier Dieu en commun; les envoyer à confesse, au sermon, surtout au catéchisme, autant que faire se pourra ; leur payer exactement leurs gages; ne leur point donner occasion de murmurer et d’offenser Dieu, mais les traiter avec amour.
“ 5. Envers le prochain, la charité, la patience, la douceur, l’humilité, et tâcher toujours de le gagner à Dieu, en le retirant du péché par les bons discours, et les bons exemples, qui persuadent plus efficacement que les paroles.
“ 6. A l’égard du ménage, un grand soin et une grande vigilance, prenant garde que rien ne se perde ni ne se gâte , par sa faute, et une propreté sans affectation.
“7. A l’égard de soi-même, l’humilité, la douceur, la chasteté, la tempérance dans le boire et le manger, la modestie et la retenue en paroles, la simplicité en ses habits, y gardant la propreté, et y évitant la vanité et ce qui excede l’etat et la condition; enfin, un très grand soin de
retrancher tout ce que l’on connaîtra être déplaisant à Dieu, et qui ne sera pas conforme à l’esprit de la sainte Famille, se disant souvent à soi-même : Comment est-ce que la sainte Vierge agissait en cette occasion? faisait-elle cela? parlait-elle ainsi? s’habillait-elle de cette sorte?
“ Cette imitation est tellement essentielle, que si elle manquait, l’on ne serait pas véritablement de la Sainte- Famille, quoique l’on fît tout le reste; et au contraire, quand l’on omettrait le reste, pourvu que ce ne fût ni par mépris, ni par négligence, l’on serait encore de cette auguste Famille, et ce d’autant plus que l’on imiterait de plus près les vertus que l’on y remarque. Et pour rendre cette imitation parfaite, l’on doit considérer dans la personne du mari celle de saint Joseph, dans celle de la femme la sainte Vierge, dans les enfants l’enfant Jésus, dans les serviteurs les saints Anges; et chacun se doit proposer d’imiter principalement la personne qu'il représente, pour rendre une sainte Famille accomplie. ”
On le voit, l’évêque de Pétrée n’est pas de ceux qui “ attachent des fardeaux pesants et qu’on ne peut porter, et les mettent sur les épaules des hommes h” Ce qu’il propose aux associés de la Sainte-Famille, ce sont tout simplement les devoirs de la vie chrétienne ordinaire. Seulement, pour les engager à les accomplir avec fidélité, il leur propose l’exemple de la sainte Famille. Voilà le modèle qu’ils doivent imiter ; et c’est dans cette imitation, surtout, qu’il fait/ consister l’esprit de l’association.
1 — Mattb., XXIII, 4.
Les autres chapitres du règlement exposent le but et les pratiques de la confrérie, les qualités requises chez les personnes qui y seront admises, les dispositions nécessaires pour y entrer, le mode de réception, les raisons qui pourront faire exclure de la société, et enfin les différentes charges qu’on pourra être appelé à y remplir. Dans ces pages lumineuses et pleines de chaleur, c’est le même souffle de vraie et solide piété qui règne partout.
La confrérie de la Sainte-Famille ne tarda pas à se répandre dans beaucoup de paroisses du Canada, et y produisit des effets merveilleux. Que ne pouvait-on pas attendre de mères chrétiennes qui se pénétraient bien de l’esprit de cette société, et s’efforcaient de modeler leur maison sur celle de Nazareth ?
M. Rémy, du séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, vient un jour à Québec, et assiste à une assemblée de la Sainte-Famille. Il est tellement édifié des exemples de piété et de vertu dont il est témoin, qu’il prend la résolution d’établir la confrérie à Montréal, et communique son dessein à M. de Maizerets. Celui-ci le confirme dans son pieux projet, et l’engage à y travailler efficacement. De retour à Montréal, M. Rémy, avec l’agrément de M. Dollier, supérieur du séminaire, érige en effet la confrérie de la Sainte-Famille et en devient le premier directeur.
Dieu bénit par des faveurs singulières la dévotion de la Sainte-Famille. Elle était, à cette époque, plus générale peut-être encore que celle de la Bonne Sainte- Anne; aussi -en obtenait-on une protection toute spéciale. Marie de d’incarnation raconte l’histoire d’une personne aveugle,
qui fut conduite à Sainte-Anne pour demander sa guérison. “ Mais cette grâce, dit- elle, était réservée à l’invocation de la sainte Famille. La malade fut ramenée à Québec devant l’autel de ce nom, où la vue lui fut rendue 1
L’évêque de Pétrée avait fait graver des images de la sainte Famille. Il en distribua dans toute la colonie : ce qui ne contribua pas peu à augmenter la dévotion tant parmi les Français que parmi les sauvages.
“ Depuis qu’on a introduit dans l’Eglise des Hurons de Québec, dit le P. Lalemant, une dévotion qui fait de grands fruits parmi les Français de ce pays, et qu’on leur a inspiré le dessein de régler leurs familles sur celle de Jésus, Marie et Joseph, on ne peut croire jusqu’où va la ferveur de ces pauvres barbares 2. ”
Sur les instantes prières des ecclésiastiques et de3 fidèles du Canada, Mgr de Laval avait permis, dès 1665, de célébrer la fête de la sainte Famille le 2e dimanche après l’Epiphanie, jour auquel le souverain pontife avait attaché une indulgence plénière pour ceux qui visiteraient la chapelle de la confrérie dans l’église paroissiale de Québec. On disait ce jour-là l’office et la messe de l’Annonciation de la sainte Vierge.
Mais, comme il songeait dès lors à établir la fête d’une manière permanente, il chargea MM. de Dernières et de Maizerets, ainsi que les PP. Dablon et Bouvart, de la Compagnie de Jésus, de composer un office et une messe
1 — Lettre historique 7 le.
2 — Relations des jésuites, 1G84.
propres. Ces pieux théologiens se mirent à l’œuvre, et s’efforcèrent, chacun en leur particulier, d’exprimer de leur mieux les sentiments qu’ils désiraient inspirer à ceux qui réciteraient cet office.
Ce premier travail étant ébauché, ils en conférèrent -ensemble, se communiquèrent ce qu’ils avaient fait, et, dans leur profonde humilité, jugèrent que leur ouvrage ne répondait pas à la dignité du sujet.
Ils convinrent avec l’évêque de s’adresser à M. de Santeuil, chanoine de l’abbaye de Saint-Victor, à Paris, et lui écrivirent pour le prier de corriger et de réformer ce qu’ils avaient essayé de faire en l’honneur de la sainte Famille. M. de Santeuil se trouva fort honoré de cette commission, corrigea et mis dans un style plus élégant la prose et les hymnes, et les renvoya à Mgr de Laval. Le chant de la messe et de l’office fut composé par INI. Martin h
Mgr de Laval établit canoniquement la fête de la sainte Famille par son mandement du 4 novembre 1684, et ordonna que l’on se servirait désormais de la nouvelle messe et du nouvel office. On ne voit pas que ces prières liturgiques aient été préalablement soumises au saint-siège, sans doute parce que à cette époque la chose n’était pas jugée de rigueur. Le prélat avait, dès le commencement, établi à Québec la liturgie et les cérémonies romaines; tout se faisait, dans son église et dans son séminaire
1 — Charles-Amador Martin, 2e prêtre canadien, fils d’ Abraham Martin et de Marguerite Langlois. Son office de la Sainte-Famille est un monument de l’étude de la musique religieuse dans ce pays.
d’après les règles du Pontifical et du Bréviaire romains. Il était tout l’opposé de ce que l’on est convenu d’appeler gallican, et n’aurait pas manqué de soumettre à Rome Poffice de la sainte Famille, s’il eût cru y être obligé 1.
L’indulgence plénière accordée à la confrérie de la Sainte-Famille était pour le 2e dimanche après l’Epiphanie. Comme ce jour ne convenait guère pour la célébration de la fête, à cause de la rigueur de la saison de l’hiver, on pria le souverain pontife de transférer l’indulgence au 3e dimanche après Pâques : ce qui fut accordé par le pape Innocent XI ; et c'est aussi ce jour-là qui fut fixé par Mgr de Laval pour la fête de la sainte Famille 2.
La confrérie du scapulaire de Notre-Dame du Mont- Carmel fut érigée par le pieux prélat la même année (1665) que celle de la Sainte-Famille 3. Dans son mandement, il exhortait “ tous les fidèles de l’un et de l’autre sexe, à se mettre sous la protection spéciale de la sainte A ierge, en entrant dans cette confrérie, et à vivre conformément à l’esprit qu’elle requiert....”
Il avkit mis son église paroissiale sous la protection de Marie Immaculée. En 1666, il fit enregistrer avec soin la formule du vœu que les jésuites du Canada avaient fait, trente ans auparavant, de jeûner tous les ans la veille de
1 — En 1865, Mgr Bourget, évêque de Montréal, obtint du saintsiège, pour son diocèse, l’approbation de l’ofiice' et de la messe de la sainte Famille. Cette approbation fut étendue ensuite à tous les diocèses de la province de Québec.
2 — Depuis 1865, elle se célèbre le 2e dimanche après Pâques.
3 — Cette érection confirmait celle qui avait été faite en 1656 par le P. Poncet.
coo
l’immaculée Conception cle la sainte Vierge, afin d’obtenir de cette bonne Mère la conversion des sauvages.
“ Recevez donc, disait-il en terminant, 6 sainte et sacrée Reine des anges et des hommes, sous votre sainte protection, ces peuples désolés et abandonnés que nous vous présentons par les mains de votre glorieux époux et de vos fidèles serviteurs saint Ignace et saint François-Xavier, et de tous les anges gardiens et protecteurs de ces lieux, pour les offrir à votre bien-aimé Fils, à ce qu’il lui plaise les maintenir et conserver contre leurs ennemis, donner la connaissance de votre saint nom à ceux qui ne l’ont pas encore, et à tous la persévérance en sa sainte grâce et en son saint amour.”
Le 3 décembre 1667, Mgr de Laval, voulant encourager de plus en plus la dévotion à la bonne sainte Anne et â saint François-Xavier, ordonna de célébrer à l’avenir leurs fêtes d’obligation. Le grand apôtre des Indes avait été choisi depuis longtemps déjà par les jésuites comme le second patron de notre pays ; et il est probable que ce sont eux qui introduisirent au Canada la neuvaine en son honneur.
Quant à la dévotion à sainte Anne, on peut dire qu’elle est vraiment la dévotion nationale des Canadiens. Le prélat avait lui-même la plus grande piété pour cette bonne mère, et fit plusieurs fois le pèlerinage à son sanctuaire vénéré. Il attribuait à la dévotion à sainte Anne les meilleurs succès de son épiscopat.
“ Nous le confessons, dit-il, rien ne nous a aidé plus efficacement à soutenir le poids de la charge pastorale de
cette Eglise naissante, que la dévotion spéciale que portent à sainte Anne tous les habitants de ce pays : dévotion qui, nous l’assurons avec certitude, les distingue de tous les autres peuples 1.”
Il voulut approuver solennellement un petit livre que lit paraître, vers cette époque (1667), un des prêtres de son séminaire, M. Thomas Morel. Dans cet opuscule, le zélé missionnaire de la côte Beaupré racontait les merveilles opérées au sanctuaire de la bonne sainte Anne, merveilles dont il avait été “ le témoin oculaire et bien informé. ”
“ Comme Dieu a toujours choisi, disait M. Morel, quelques églises spécialement entre les autres, où, par l’intercession de la sainte Vierge, des anges et des saints, il ouvre largement le sein de ses miséricordes et fait quantité de miracles, qu’il n’opère pas ordinairement ailleurs, il semble aussi qu’il a voulu choisir de nos jours l’église de Sainte- Anne-du-Petit-Cap pour en faire un asile favorable et un refuge assuré aux chrétiens de ce nouveau monde, et qu’il a mis entre les mains de cette sainte un trésor de grâces et de bénédictions, qu’elle départ libéralement à ceux qui la réclament dévotement en ce lieu.
“ C’est assurément pour cette même fin qu’il a imprimé dans les cœurs une dévotion singulière et une confiance extraordinaire en la protection de cette grande sainte : ce
1 — Approbation du “ Récit des merveilles arrivées en l’église de Sainte-Anne-du-Petit-Cap, côte de Beaupré, en la Nouvelle-France ”. Cet opuscule de M. Morel est, avec celui de M. de Maizerets “ La solide dévotion à la sainte Famille, publié à Paris en 1675 ’, l’un des plus anciens monuments de la littérature religieuse de ce pays.
qui fait que les peuples y recourent clans tous leurs besoins, et qu’ils en reçoivent (les secours très signalés, comme nous le voyons clans les merveilles qui s’y sont opérées depuis six ans b”
La Mère de l’Incarnation, parlant à son tour du pèlerinage delà Bonne Sainte Anne, ne s’exprime pas avec moins d’admiration : “A sept lieues d’ici, écrit-elle, il y a un bourg, appelé le Petit-Cap, où il y a une église de sainte Anne, dans laquelle Notre-Seigneur fait de grandes merveilles en faveur de. cette sainte mère de la très sainte Vierge. On y voit marcher les paralytiques, le3 aveugles recevoir la vue, et les malades de quelque maladie que ce soit recouvrer la santé 2. ”
Ces témoignages irréfutables, qui remontent à plus de deux siècles, semblent écrits d’aujourd’hui. Les milliers de pèlerins qui accourent chaque année de tous les endroits du pays, et même de l’étranger, au sanctuaire de sainte Anne, sont là pour attester que la dévotion à la grande thaumaturge va croissant de jour en jour, et que le bras de Dieu n’est pas raccourci.
La petite église, dont parle Marie de l’Incarnation, était cette Chapelle en bois qui avait été commencée du temps de M. de Queylus. Mgr de Laval s’occupa de la faire reconstruire. Grâce aux soins de M. Filion 3, le nouveau
1 — Relations des jésuites, IG67.
2 — Lettre historique 71e, 30 septembre 1665.
3 — M. Filion se noya eu 1670, et fut inhumé à Sainte-Anne dans l’église qu'il avait fait construire.
missionnaire de la côte de Beaupré, elle fut remplacée en 1675, par une belle grande église en pierre.
Il est probable que Mgr de Laval ne fut pas étranger au titre de Sainte-Anne, qui fut donné au Fort bâti par M. de la Motte à l’entrée du lac Champlain. “ C’est à ce Fort, dit Jacques Viger, que se réfugiaient les voyageurs, surtout les missionnaires, quand ils étaient en route pour le pays des Iroquois, surpris par l’annonce d’une embuscade ou d’une incursion ennemie. ”
Ce Fort fut le rendez-vous général de l’armée que M. de Tracy conduisit au pays des Iroquois (1666) F Mgr de Laval, qui s’intéressait si vivement au succès de l’expédition, voulut la mettre sous la protection de sainte Anne, ainsi que le Fort d’où l’on devait partir. Le vice-roi et ses officiers étaient d’ailleurs bien disposés à seconder ses vues.
“ La dévotion à cette grande sainte, dit Jacques Viger, était alors en pleine ferveur, et elle était justifiée par de nombreux miracles. MM. de Tracy, de Courcelle, et une trentaine d’autres personnes, parmi lesquelles devaient se trouver plusieurs officiers, venaient de faire le pèlerinage de Sainte-Anne, à la côte de Beaupré. Rien de plus naturel que de mettre la navigation du lac Champlain sous la protection de celle qui a toujours été regardée comme la patronne des marins 1 2. ”
C’est une considération analogue qui engagea Mgr de Laval à mettre sous la protection et le vocable de sainte
1 — Relations des jésuites, 1600.
2 — Histoire du Montréal , note, p. 250.
Anne nne confrérie qu’il érigea à Québec pour les hommes de la classe ouvrière. Il l’attacha à la chapelle dédiée à cette grande sainte, dans sa cathédrale, et lui donna, en 1678, de sages et utiles règlements. Elle était le digne pendant de la Sainte-Famille.
La confrérie de Sainte-Anne était destinée, surtout, pour les menuisiers et les hommes de métier en général. On pouvait cependant y admettre des personnes de toute condition : le vice seul et le mauvais exemple en faisaient exclure.
C’était une véritable union de prières et de secours spirituels. Elle était dirigée par un chapelain, assisté de deux maîtres- confrères, qui étaient élus d’année en année au scrutin secret.
On payait un droit d’entrée, en se faisant inscrire comme membre, puis une redevance annuelle. Les revenus étaient employés à faire dire des messes et chanter des services pour les confrères défunts, puis à la décoration de la chapelle, qui était vraiment la chapelle des ouvriers.
Cette confrérie de Sainte- Anne était un lien merveilleux de bonne entente et de rapprochement pour la classe ouvrière. Elle était une source féconde d’encouragement, de progrès, de perfectionnement dans les différents métiers. On se réunissait, on se voyait, on s’entendait les uns les autres sur l’état des affaires, sur les prix du marché, sur tout ce qui pouvait intéresser l’avenir et le bien-être de la classe ouvrière. On apprenait à se connaître, mais surtout à pratiquer envers le prochain les grands devoirs de la charité et de Injustice. On assistait en corps aux services
des confrères, aux messes de confrérie, aux assemblées. Ces réunions étaient un moyen puissant de dissiper bien des haines, d’opérer des réconciliations, d’abattre les mauvais instincts, de confirmer les bonnes résolutions. Le chapelain en profitait pour adresser aux ouvriers chrétiens cette parole évangélique qui les éclaire, qui ne les trompe
jamais, et les maintient toujours dans les voies de la sagesse h
Me:r de Laval, en établissant cette confrérie de Sainte- Anne, n’avait pas seulement encouragé la piété, il avait fait une bonne œuvre sociale, qui témoignait de son zèle éclairé pour les intérêts de la classe ouvrière, et de cet esprit pratique dont il avait déjà fait preuve dans la création de la ferme modèle et de l’école des arts et métiers de Saint- Joachim.
1 ~ “ Testimonium Domini fidele, sapientiam præstans parvulis ”, (Pé. XVIII, 8.)