CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
Le vicariat apostolique de Mgr de Laval, préparé, par les éléments spirituels d’unité et de sainteté qu'il renferme, à former une Eglise distincte, et à être érigé en évêché. — Les Pères de la Compagnie de Jésus. — Marie de l’Incarnation et Mme de la Peltrie. — • Marguerite Bourgeois. — Jeanne Mance. — Mme D’Ailleboût. --Le P. Chaumonot. — Catherine de Saint-Augustin. — Catherine Gaudiakteüa.
La Nouvelle-France, qui possédait un évêque depuis plus de dix ans, n’était encore qu’un vicariat apostolique. Mais tous les éléments matériels nécessaires pour la fondation d’une Eglise distincte y avaient été développés et préparés avec soin par Mgr de Laval : séminaire canoniquement érigé, avec la double mission de desservir les paroisses et de former de bons ouvriers apostoliques ; seigneuries et biens-fonds, acquis avec prévoyance pour le soutien de cette maison ; dîmes établies dans toute l’étendue du pays ; paroisses ou missions régulièrement desservies par un clergé peu nombreux encore, il est vrai, mais suffisant au besoin par son dévouement; l’ordre et la paix répandus * partout, et le peuple, désormais libre du côté des Iroquois, se livrant paisiblement à l’œuvre de la culture et de la colonisation; une belle cathédrale, consacrée déjà depuis
plusieurs années ; des institutions de charité et d’éducation solidement établies à Québec et à Montréal ; des ecoles ouvertes en plusieurs endroits du pays pour l’instruction de la jeunesse; un rôle politique important attribué à l’évêque dans le Conseil supérieur; une position honorable faite au clergé vis-à-vis des autorités civiles de la colonie, et, à la Cour, confiance et protection assurée à l’Eglise du Canada, grâce à la sagesse de son premier pasteur.
Le vicariat apostolique de l’évêque de Pétrée laissait certainement à désirer encore sous le rapport des ressources; mais il ne manquait pas des éléments matériels suffisants pour l’établissement d’une Eglise particulière.
Y avait-il également ces éléments spirituels de sainteté et d’unité qui rendent un pays mûr pour la création d’une Eglise distincte ? Les Eglises particulières, en effet, doivent participer aux caractères et aux notes de l’Eglise universelle, et l’on doit y trouver quelque chose de ces ornements précieux qui parent le front de l’épouse de Jésus-Christ.
Or, quelle unité plus parfaite que celle de l’Eglise du Canada? Unité dans les cœurs, unité de doctrine, unité dans l’attachement au pontife romain.
Mgr de Laval avait réussi à faire de tout son clergé un seul cœur et une seule âme. Tous, prêtres de Saint-Sulpice, religieux de la Compagnie de Jésus, prêtres du séminaire de Québec, étaient unis entre eux par les liens de la plus étroite charité. “ Rien, dit Latour, ne représentait mieux le clergé de la primitive Eglise.” “ Il me sembla, écrivait Mgr de Saint- Valier, voir revivre dans l’Eglise du Canada
quelque chose de cet esprit de détachement qui faisait une des principales beautés de l’Eglise naissante de Jérusalem, du temps des apôtres.”
L’unité des esprits n’était pas moins ravissante que celle des cœurs. Partout, à Québec comme à Montréal et dans tout le pays, la plus parfaite unité de doctrine, la plus belle uniformité dans l’exposition de la foi catholique.
Ni le jansénisme, ni le gallicanisme, ni aucune des erreurs qui, à cette époque, souillèrent quelques parties de l'Eglise de France, n’avaient pénétré au Canada. Les hérétiques cherchèrent à s’y fixer; mais on réussit toujours il les éloigner de la colonie.
Elève des jésuites, Mgr de Laval avait en horreur les fausses doctrines dont nous venons de parler. Il était aussi profondément soumis et attaché au saint-siège : “ Quelque chose que Votre Sainteté m’ordonne de faire, écrivait-il un jour, je suis prêt à lui obéir.” Tout son clergé se modela sur lui.
L’autorité du saint-siège, dont il relevait directement comme vicaire apostolique, fut contestée par l’archevêque de Rouen. Il n’épargna ni peines, ni travaux pour la faire respecter ; et il ne cessa de combattre que lorsque cette autorité eût été pleinement reconnue par tous ses sujets. En arrivant au Canada, ce noble évêque, sorti des rangs de l’illustre Eglise de France, où il y avait tant de liturgies diverses, aurait pu être tenté d’établir ici lui-même quelque liturgie particulière, et de se donner cette demiémancipation dont on ne se faisait pas assez scrupule, à
cette époque. Un de ses premiers actes, au contraire, après avoir érigé son séminaire, fut de proclamer solennellement qu’on y suivrait à perpétuité, ainsi que dans tout le Canada, la liturgie romaine, et que l’on aurait toujours pour le saint-siège l’amour que lui doivent des enfants respectueux.
Si l’Eglise de la Nouvelle-France était une dans sa foi et dans son attachement au souverain pontife, il était facile d’y reconnaître cet autre élément spirituel, qu’on appelle la sainteté. Le sol même de notre patrie était une terre de bénédiction. Il avait été arrosé bien des fois par le sang des martyrs, et foulé par les pieds intrépides de missionnaires dévoués à la conversion des infidèles.
Tout ici prêchait hautement la sainteté: les déclarations admirables des illustres fondateurs de Québec et de Montréal, Champlain et Maisonneuve, qui n’avaient voulu s’établir au Canada que pour procurer le salut des âmes; la volonté du roi de fonder ici une colonie essentiellement catholique ; le soin particulier avec lequel on faisait le choix des éléments de cette colonie ; le dévouement de tant d’illustres personnes qui consacraient leur vie et leur fortune à l’Eglise de la Nouvelle-France ; les prodiges de vertu opérés chaque jour par l’évêque et son pieux clergé ; mais surtout le zèle intrépide et désintéressé des religieux de la Compagnie de Jésus, qui, depuis près cFun demisiècle, se dépensaient tout entiers pour le salut des âmes.
On ne peut prendre au sérieux, en effet, ce que Frontenac, dans un moment de mauvaise humeur, écrivait un jour
Gll
contre les jésuites : “ Pour vous parler franchement, disaitil à Colbert, ils songent autant à la conversion du castor qu’à celle des âmes, car la plupart de leurs missions sont de pures moqueries, et je ne croirais pas qu’on leur dût permettre de les étendre plus loin, jusqu'à ce qu’on vît une Eglise de ces sauvages mieux formée h”
Quoi donc ! Suspecter le désintéressement de pauvres missionnaires qui ne possédaient rien en propre, et vivaient, dans leurs courses apostoliques, au milieu de privations incroyables ! Reprocher aux jésuites de trafiquer quelques peaux de castor qu’on leur donnait, comme si le castor n’était pas alors la monnaie courante, avec laquelle ces religieux, comme les autres citoyens, pouvaient se procurer l'entretien et la subsistance ! Traiter de moqueries des missions comme celles du pays des Iroquois ou des Algonquins, comme les missions de Sainte-Foye et de Tadoussac, où s’opéraient tous les jours des prodiges de grâces et de vertus !
“ Il ne faut pas s’attendre de servir longtemps le Maître que nous servons, sans être calomniés, disait le P. Lejeune ;
1 — Lettre de Frontenac à Colbert, 2 novembre 1672. — On voit par la date de cette lettre que Frontenac venait à peine d’arriver au Canada, et que par conséquent son jugement sur les jésuites ne pouvait guère être porté en connaissance de cause. Cette partie de sa lettre était en écriture chiffrée. Redoutait-il de porter ouvertement une accusation, qu’il savait dénuée de fondement, surtout quand le roi lui avait recommandé d’avoir beaucoup de considération pour les missionnaires jésuites ? “ Ce sont eux, disait Louis XIV, qui ont porté les lumières de la Foi et de l’Evangile en la Nouvelle-France, et qui, par leur vertu et leur piété, ont contribué à l’établissement et à l’augmeiv tation de cette colonie. ” (Archives delà Marine , à Paris.)
ce sont ses livrées. Il ne nous reconnaîtrait pas lui-même, si nous ne les portions.... Gagner quelque pauvre sauvage à Dieu et à l’Eglise, voilà tout notre trafic en ce nouveau monde, toute la manne que nous recueillons en ces déserts. Nous ne chassons qu’à cela dans ces grands bois, et ne faisons autre pêche sur ces larges fleuves h ”
Mgr de Saint-Valier rendait aux jésuites un témoignage autorisé : “ Il faut avouer, dit-il, que parmi ces Pères de la Nouvelle-France, il y a un certain air de sainteté si sensible et si éclatant, que je ne sais s’il peut y avoir quelque chose de plus en aucun autre endroit du monde.... Tous m’ont paru d’une vertu et d’une soumission dont je suis encore plus édifié que je ne suis satisfait de leurs * talents 1 2. ”
“ C’est une chose ravissante, écrit à son tour Marie de l’Incarnation, de voir tous nos révérends Pères prodiguer leur vie pour attirer ces peuples au troupeau de Jésus- Christ. C’est à qui ira aux lieux les plus éloignés et les plus dangereux et où il n’y a aucun secours humain. ” Puis elle ajoute: “ Dieu ayant permis que leur maison et leur église de Québec aient été entièrement brûlées, avec tous leurs meubles et ceux qui devaient être envoyés dans les autres maisons, en sorte qu’il ne leur est resté que ce qu’ils avaient sur eux, c’est-à-dire, des habits d’été fort simples et usés, ils regardaient ce désastre sans s’émouvoir,
1 — Relations des jésuites, 1636.
2 • — Etat présent de l’Eglise.
disant qu’ils en ressemblaient mieux à Jésus-Christ d’être ainsi dépourvus de tout h ”
Un écrivain français, parlant des jésuites : ££Ces missionnaiies, dit-il, savaient résister avec une invincible constance et une profonde tranquillité d’âme aux horreurs d une vie entière passée dans les déserts du Canada. Loin de tout ce qui fait le charme de la vie, loin de toutes les occasions de s’acquérir une vaine gloire, ils mouraient entièrement au monde, et trouvaient au fond de leur conscience une paix que rien ne pouvait altérer 1 2. ”
Et notre historien national. M. Garneau : ££ Ces hommes, dit-il, ont rempli, dans les forêts du nouveau monde, une tâche noble et sainte, en soutenant la lutte de l’esprit contre la matière, de la civilisation contre la barbarie Leur
dévouement héroïque et humble tout à la fois a étonné le philosophe et conquis l’admiration des protestants 3. ”
Voilà ce qu'étaient les jésuites, ces apôtres vénérés de la Nouvelle-France. Les sulpiciens et les prêtres du séminaire de Québec rivalisaient avec eux de zèle, de dévouement et d'abnégation.
On peut donc affirmer que le clergé du Canada, en général, était entouré d’une brillante auréole de sainteté.
Comment le peuple n’en aurait-il pas ressenti la salutaire influence ? Comment ne se serait-il pas formé à l’image de son clergé ? Les mœurs étaient généralement saines et pures ; la religion, solidement ancrée dans les cœurs.
1 — Lettre historique 15e.
- — Dussieux, Le Canada sous la domination française.
3 — Histoire du Canada.
Tout n’était pas parfait, sans cloute. Le vice apparaissait quelquefois çà et là, surtout clans cette population sans domicile fixe, que l’on trouve dans tout pays nouveau ; mais il n’avait pas droit de cité, et on lui faisait une guerre .sans merci. Nous en avons la preuve dans les cahiers du Conseil souverain.*
La piété avait fait des progrès étonnants. Sous le souffle bienfaisant de la dévotion à la sainte Famille et a la bonne sainte Anne, il régnait partout une sainte ardeur pour le bien. Le pays tout entier avait recueilli les plus heureux effets des grands exemples de piété donnés par le marquis de Tracy et plusieurs officiers du régiment de Carignan.
A cette époque de notre histoire, l’Eglise du Canada nous apparaît comme un vaste champ fertile, travaille par des mains soigneuses, rempli de fleurs, de moissons pleines de promesses, d’arbres vigoureux et déjà chargés de fruits de sainteté.
Mais parmi ces arbres, il en est dont la cîme s’élève bien au-dessus des autres, et dont les fruits paraissent déjà mûrs. Citons seulement quelques noms: Marie de l’Incarnation et Mme de la Peltrie, la sœur Bourgeois et Mlle Mance, Mme D’Ailleboût, Catherine de Saint- Augustin, le P. Chaumonot et Catherine Gaudiaktetia. On ne peut écrire la vie de Mgr de Laval, sans dire un mot de ces grandes figures, qui viennent se grouper naturellement autour de la sienne, et en font ressortir merveilleusement lous les traits.
La vénérable Mère de l’Incarnation 1 n’était pas une fenime ordinaire : c’était une âme très élevée, un esprit distingué, et nourri dans la spiritualité la plus sûre comme la plus sublime. “ L’histoire, dit Charlevoix, nous présente
peu de personnes qu’on puisse lui comparer.... On voit par *
ses écrits qu’elle était une des plus spirituelles femmes de son siècle. Tout y est solide ; elle pense juste, .elle approfondit tout, donne à ce qu’elle dit un tour ingénieux, et son style a cette simplicité noble où peu d’écrivains parviennent 2. ”
“ Elle était, dit Sainte-Foi, d’une taille haute, d’un port grave et majestueux, que tempérait une douceur humble et modeste. Lorsqu'elle était encore dans le monde, tout son air avait quelque chose de si grand, qu’on s’arrêtait dans les rues pour la voir passer. Ses traits étaient réguliers, mais c’était une beauté mâle, qui laissait voir toute la grandeur de son âme. Elle était forte et bien constituée, d’une humeur très agréable; et quoique la présence continuelle de Dieu lui donnât quelque chose de céleste qui imprimait le respect, on ne se sentait jamais embarrassé avec elle 3. ”
Cette femme remarquable était arrivée à un si haut degré de sainteté, que Bossuet, l’oracle de son siècle, l’appelait la Thérèse de la Nouvelle-France .
“ C’est une sainte, écrit M. Emery, que je vénère bien
1 — Marie Guyarfc, veuve de M. Martin, née à Tours le 18 oct. 1599.
2 — Vie de la Mère Marie de l’Incarnation.
.3 — Vie des premières ursulines de France.
sincèrement, et que je mets dans mon estime à côté de sainte Thérèse 1. ”
Comment était-elle venue au Canada? L’histoire de sa vocation est intimement liée à celle de Mme de la Peltrie, et remplie de merveilles. Il faut admirer les voies de la Providence, qui voulut donner à notre pays ces deux âmes d’élite.
Madeleine de Chauvigny appartenait à une famille noble d’Alençon, en Normandie. Elle épousa M. de Grival, seigneur de la Peltrie, qu’elle perdit de bonne heure, ainsi que l’unique fille qu’elle eut de ce mariage, et se trouva héritière d’une immense fortune. Elle résolut alors de consacrer sa vie et ses biens à la conversion des sauvages du Canada, et surtout à l’instruction des petites filles de ce pays lointain.
Mais des obstacles, insurmontables en apparence, se dressent devant elle. On lui intente procès sur procès pour l’empêcher de pirendre possession de ses biens. Elle se défend, et fait vœu à saint Joseph, protecteur du Canada, que si elle gagne son procès, elle emploiera toute sa fortune pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ses vœux sont exaucés. “ Dieu, dit la Pœlation, changea le cœur de ses parties, qui de lions devinrent des agneaux.... Elle gagna son procès. ”
Au plus fort de ses difficultés, elle tombe bien malade. Elle se sent alors inspirée de faire un second vœu, celui de s’appliquer avec encore plus de vigueur à rompre tous les
1 — Lettre à Mgr Plessis, en 1802.
obstacles qui s’opposeront à son dessein, si Dieu lui rend la santé ; et la fièvre disparaît aussitôt. Le médecin vient la voir, et surpris de ne pas la trouver morte : “ Madame, lui dit-il, je crois que votre fièvre est allée en Canada. ” “ La malade, qui ne pouvait encore parler, dit la Relation, leva doucement les yeux au ciel, et fit un petit souris. ’
Rendue à la santé, comme par miracle, elle se met en devoir d’exécuter le généreux dessein qu’elle a de partir pour le Canada, lorsqu’elle rencontre une opposition formidable, cette fois de la part de son père, qui met tout en œuvre pour la dissuader de son projet. C’est alors qu’elle fait providentiellement la rencontre de M. de Dernières, celui-là même qui sera bientôt le directeur spirituel de François de Laval, et donnera au Canada son premier évêque. Elle lui communique ses vues et ses desseins : le saint homme l’approuve et 1 encourage. Il est convenu que pour vaincre les résistances peu raisonnables du peie, on emploiera une pieuse fiction. M. deBernières la demandera en mariage, sans toutefois avoir l'intention de l’epouser jamais.
Le projet réussit. Le père de Mme de la Peltrie consent à donner à M. de Dernières la main de sa fille, et les deux prétendus fiancés se concertent ensuite librement pour assurer le succès de la grande affaire du Canada.
Peu après, le père meurt, et Mme de la Peltrie devient plus libre que jamais départir pour aller fonder au Canada cette communauté qu’elle a résolu d’établir pour 1 instiuction des enfants sauvages.
Mais elle n’est pas religieuse ; toute sa mission est de fournir les fonds nécessaires. Quelle est la religieuse qui consentira à partir avec elle pour aller fonder cet établissement ? Dieu y a pourvu ; et c’est ici que la main de la Providence se montre de plus en plus.
En même temps que Mme de la Peltrie, à Alençon, concevait son généreux dessein (1633), une religieuse ursuline, dans un couvent de la ville de Tours, avait une vision claire et distincte du Canada. Elle s’y voyait conduite comme par la main par une pieuse dame, et toutes deux y fondaient une communauté pour l’éducation des jeunes filles du pays. ‘‘ C est la. le Canada, lui avait dit la vision : il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie.”
Six ans se sont écoulés. M. de Bernières et Mme de la 1 eltrie, cherchant des religieuses pour la mission du Canada, se rendent a Paris, puis à Tours, où la Providence les met en communication avec les insulines. Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation se reconnaissent sans s’être jamais vues. “ Dès que je l’eus envisagée, écrit la sainte religieuse, je me souvins de ma vision, et reconnus en elle la compagne qui s’était jointe à moi, pour aller à ce grand pays qui m’avait été montré. Sa modestie, sa douceur et son teint m’en renouvelèrent l’idée; tous les traits de son visage me parurent être les mêmes. ”
Il tut décide que 1 on partirait au plus vite pour le Canada.
Elles s embarquèrent le 5 mai 1639, avec une autre religieuse. M. de Bernières les conduisit jusqu’au vaisseau. Elles arrivèrent le 1er août à Québec.
vaisseau.
Il n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage de raconter leur vie de sacrifices et de dévouement: ce serait faire l’histoire du monastère des ursulines de Québec. La Mère de l’Incarnation s’éleva à un degré sublime de vertu et de sainteté. Mme de la Peltrie fut sa digne émule dans la vie religieuse.
Son zèle généreux et ardent était sans bornes. Non contente d’avoir donné la plus grande partie de sa fortune pour fonder la communauté des ursulines de Québec, elle résolut d’aller elle-même dépenser le reste, à trois cents lieues plus loin, à la mission du pays de3 Hurons. “ Tout était disposé pour ce grand voyage, dit la Relation, sa compagnie, ses canots, ses provisions, ses petits balots, qui contenaient de quoi vivre sur les lieux, et y faire ses libéralités b”
Il fallut toutes les représentations les plus sérieuses des Pères de la Compagnie de Jésus pour la dissuader d’entreprendre ce voyage. Elle resta à Québec, et se contenta de fonder la pension et l’entretien d’un missionnaire au pays des Hurons. “ Mme de la Peltrie est toujours avec nous, écrit Marie de l’Incarnation; c’est une sainte 1 2.”
Elle mourut à Québec le 16 novembre 1671, âgée de 68 ans, et Marie de l’Incarnation, le 30 avril de l’année suivante, à l’âge de 72 ans. Elles ne virent donc pas l’érection canonique du siège de Québec, de cette Eglise de la Nouvelle-France, pour laquelle elles avaient dépensé plus
1 Relations des jésuites, 1072.
2 — Lettre spirituelle, 7 octobre 1GG9.
de trente années de leur vie. Mais ne contribuèrent-elles pas, au moins indirectement, à cette fondation, par les éléments spirituels de sainteté et de vertus qui se formèrent au Canada, grâce a leurs pieux exemples et à la bonne odeur de leur vie ?
Nous tenons à bénédiction, écrivait Mgr de Laval, la connaissance qu’il a plu à Dieu de nous donner de la Mère Marie de l’Incarnation, première supérieure des ursulines de Quebec, 1 ayant soumise à notre conduite pastorale. Le témoignage que nous pouvons en rendre, est qu’elle était ornee de toutes les vertus dans un degré très éminent, surtout d un don d’oraison si élevé, et d’une union avec Dieu si parfaite, qu’elle conservait sa présence au milieu de l’embarras des affaires les plus difficiles et les plus disti ayantes, comme parmi les autres occupations où sa \ ocation 1 engageait. Parfaitement morte a elle-même, Jésus seul vivait et agissait en elle.
Dieu l’ayant choisie pour l'établissement de l’ordre de .minte Lisule en Canada, il l’a douée de la plénitude de l’esprit de cet institut. C'était une supérieure parfaite, une excellente maîtresse des novices, et elle était très
capable de remplir tous les emplois d’une communauté religieuse. Sa vie, commune à l’extérieur, était à l’intérieur toute divine, de sorte qu’elle était une règle vivante pour toutes ses sœurs. Son zèle pour le salut des âmes, et particulièrement pour celui des sauvages, était si ardent, qu’il semblait qu’elle les portât tous dans son cœur. Nous ne c outons pas que ses prières n’aient obtenu en grande partie
les faveurs dont jouit maintenant l’Eglise naissante du Canada b”
Plus heureuse que Marie de l’ Incarnation, la vénérable Marguerite Bourgeois put voir l’immense vicariat apostolique de Mgr de Laval érigé en évêché en 1674. Elle survécut même longtemps à la démission du premier évêque de Québec, caj- elle ne mourut qu’en 1700, à l’âge de 80 ans.
Nous raconterons plus tard l’œuvre de cette sainte religieuse à Montréal. Pour le moment, contentons-nous de rappeler sa vertu et sa sainteté.
“ Rien, dit Latour, n’était plus humble, plus mortifié, plus abandonné à la Providence que la sœur Bourgeois ; et ses filles ont toujours heureusement conservé son esprit. “ Je n’avais pas un double, disait-elle, quand je vins au “ Canada, et je n’ai jamais promis à mes filles que pauvreté “ et simplicité.”
“ Elle n’a jamais souffert qu’on exigeât de dot pour leur réception ; et dans la crainte qu’on en vînt enfin à un usage si généralement reçu, elle a toujours refusé de s’unir à d’autres communautés. “ J’irais, disait-elle, chercher sur “ mes épaules une fille qui, n’ayant pas même un habit, “ aurait une bonne vocation.”
“ Les exhortations à ses filles étaient simples, mais pleines d’onction et de force: “Allez, disait-elle à une, “ qu’elle envoyait dans une mission éloignée, allez, ma
1 — Archives du séminaire de Québec.
“ sœur, ramasser les gouttes du sang de Jésus-Christ, qui “ se perdent. ”
“ Elle disait, en parlant de la charité : “ Nous ne devons “ pas seulement conserver en nous la charité que nous “ devons à nos frères; nous sommes obligées de conserver “ en eux la charité qu’ils nous doivent.”
Rien ne pouvait égaler son obéissance et son zèle. Mgr de Laval l’invite à fonder à Québee une maison de son ordre. Elle quitte immédiatement Montréal, au plus fort de l’hiver. “ Elle fit à pied, dit Latour, plus de soixante lieues sur les glaces et dans la neige. Elle s’y donna des mouvements infinis, portant elle-même les meubles qu’on lui donnait de la haute ville à la basse, où sa maison était situee, et passa la nuit entière du jeudi au vendredi saint a genoux et immobile devant le saint Sacrement, malgré l’extrême rigueur du froid. ”
Puis il ajoute: “ Sept ans avant sa mort, elle se démit de la supériorité.... Elle mourut en odeur de sainteté le 12 janvier 1700. Elle avait fait beaucoup de miracles pendant sa vie ; il s’en fit beaucoup après sa mort. Son corps demeura exposé pendant trente jours sans aucune corruption, son visage conserva un air sérieux et dévot, et ses mains demeurèrent croisées sur sa poitrine. Le concours à ses obsèques fut incroyable h ”
Mgr de Laval, qui avait toujours professé la plus grande estime pour cette sainte religieuse, écrivit à la supérieure de la communauté: “ La sœur Bourgeois était un fruit
1 — Latour, p. 142.
mûr pour le ciel ; elle était humble et simple. Dieu lui a fait bien des grâces; elle sera auprès du Seigneur une puissante protectrice de votre maison.”
A côté de la vénérable Marguerite Bourgeois, se présente la douce et radieuse figure de Jeanne Mance, son émule en vertu et en dévouement. L’œuvre qu’elle a fondée, l’Hôtel- Dieu de Montréal, avait un but plus restreint que celle de la sœur Bourgeois, et sa bénigne influence n’était pas destinée à s’étendre à tout le pays.
Mais delà personne de cette pieuse fille, quel rayonnement de sainteté sur toute l’Eglise du Canada! Elle quitte la France, en 1642, malgré l’opposition la plus vive de ses parents et de tous ses proches, pour venir au Canada, en même temps que M. de Maisonneuve, et se consacre, seule, pendant plus de seize ans, au soin des pauvres malades de Montréal. Rien ne peut arrêter son zele et son ardeur intrépide, ni les privations de toutes sortes, ni les difficultés les plus insurmontables en apparence, ni les dangers continuels auxquels elle est exposée de la part des Iroquois.
Elle intéresse à son œuvre une foule de personnes charitables, mais surtout Mme de Bullion, qui lui donne une somme considérable, et n’abandonne ia direction de 1 hôpi tal qu’elle a fondé, qu’après l’avoir vu confié par Mgr de Laval aux religieuses de Saint- Joseph de La Flèche, envoyées au Canada par M. de la Dauversiere.
Les noms de Marguerite Bourgeois et de Jeanne Mance nous apparaissent, dans l’histoire de notre pays, intimement associés dans une commune gloire à celui de
M.Olier. Pas plus que M. de Bernières-Louvigny, M. Olier ne vint jamais au Canada. Mais de même que le premier ne fut étranger à aucune des œuvres qui intéressèrent le plus la Nouvelle-France, le saint fondateur des sulpiciens fut véritablement l’âme de la colonie de Montréal, dont il dirigea les premiers pas, et à laquelle il communiqua son esprit.
N’omettons pas Mme D’Ailleboût, l'illustre épouse de l’ancien gouverneur du Canada, qui donna dans le monde de si beaux exemples de vertus. Devenue veuve, en 1660, elle résolut de se consacrer entièrement à Dieu, et demanda même son admission comme novice au monastère des ursulines de Québec. Mais elle s’aperçut bientôt que c’était dans le inonde que Dieu l’appelait à mener une vie religieuse.
On la vit alors se livrer aux exercices les plus admirables de zèle, de piété et de dévouement. Aucune œuvre de charité ne lui est étrangère ; mais ce qu’elle affectionne surtout, c’est le soin des malades. Des fièvres contagieuses se déclarent, a Quebec, parmi les troupes qui ont accompagne le marquis de Tracy : elle accourt, avec plusieurs autres dames pieuses, pour aider les religieuses de l’Hôtel-Dieu dans leurs pénibles fonctions.
Elle eut, avec le P. Chaumonot, une large part dans l’établissement de la dévotion à la sainte Famille. Sa piété était comme une flamme ardente et communicative, qui s insinuait partout et embrasait les cœurs.
Mme D’Ailleboût avait refusé plusieurs fois de nobles et riches alliances ; elle avait voué entièrement son cœur à
Dieu. Pour ne plus entendre parler d’alliances humaines, elle rompit enfin tout à fait avec le monde, et se retira à l’Hôtel-Dieu de Québec, où elle mourut le 7 juin 1685, comblée de mérites et remplie d’une douce confiance en Dieu. “ Toute la colonie, dit Ferland, la regardait et la vénérait comme une sainte h ”
Nous venons de nommer le P. Chaumonot. C’est l’une des plus belles figures de l’Eglise du'Canada, et l’une' des gloires les plus pures de la Compagnie de Jésus. Sa vie n’est qu’un tissu de sacrifices de toutes sortes. Il avait une piété ardente, et une soif insatiable pour le salut des âmes.
Il quitte la France 1 2 en 1630, âgé de 28 ans, pour ne plus jamais la revoir, et arrive cette année-là même au Canada. Puis il est envoj^é par ses supérieurs dans la mission lointaine du pays des IPurons, où il exerce son zèle pendant plusieurs années avec les PP. de Brébœuf et Daniel.
La Providence appelle ceux-ci à la gloire du martyre. Pour le P. Chaumonot, elle se contente de ses pieux désirs, et de l’immolation volontaire qu’il a faite de lui-même à Jésus-Christ. Elle le réserve pour une grande et noble tâche. C’est lui qui, après la dispersion de la nation huronne, est chargé d’en réunir les débris auprès de Québec, et de réconforter, par les espérances du ciel et les consolations de la Religion, ce pauvre peuple si cruellement pourcdiassé par les farouches Iroquois.
1 — Cours d’histoire du Canada, t. Il, p. 149.
2 — Il était de la Bourgogne.
L’apôtre des H lirons fonde alors cette célèbre mission de Sainte-Foye, plus tard transportée à Lorette, où l’on vit fleurir parmi des sauvages toutes les vertus delà primitive Eglise. La dévotion à la sainte Famille, qu’il prêche avec ardeur, est le secret de sa force et de tous ses succès.
Sa piété et sa confiance en Marie sont sans bornes. Il fait bâtir la première chapelle de Lorette, par reconnaissance envers la sainte Mère de Dieu, dont il reçut un jour une insigne faveur, au sanctuaire de Lorette, en Italie.
Après une carrière apostolique de plus d’un demi-siècle \ consacrée presque toute entière au service de ses chers Ilurons, le P. Chaumonot meurt à Québec le 21 février 1693, à l'âge de 82 ans, encore plus chargé de gloire et de mérites que d’années.
“ Son nom seul, dit la sœur Juchereau, rappelle le souvenir de sa sainteté, et toutes les personnes qui l’ont connu ont admiré en lui ce qu’on a vu dans les plus grands saints, une humilité profonde, une douceur inaltérable, une charité sans bornes, un zèle infatigable, une union continuelle avec Dieu, une tendresse pour la sainte Vierge, qu’il inspirait à tous ceux qui l’approchaient. Une confiance en Dieu et une foi vive lui ont fait opérer plusieurs miracles 1 2.”
Le nom de Catherine de Saint-Augustin a été déjà mentionné dans cet ouvrage, à l’occasion de la dédicace de
1 - il est le premier prêtre qui ait célébré ses noces d’or au Canada. 11 le fit en 1688, le samedi 20 mars. ( Archives de V archevêché de Québec , registre du chapitre.)
2 — Histoire de l’ Hôtel-Dieu de Québec.
l’église paroissiale de Québec, à laquelle, quoique absente de corps, elle assista en esprit d’une manière merveilleuse. Cette religieuse fut pour l’Hôtel-Dieu de Québec ce que Marie de l’Incarnation était aux ursulines, un trésor de grâces, de vertus et démérites. Mais les voies par lesquelles la Providence conduisit ces deux saintes personnes furent bien différentes.
Il en est un peu du monde de la grâce comme du monde naturel, qui suit ordinairement son cours régulier, mais procède aussi quelquefois par orages et par tempêtes. La sainteté, elle aussi, a ses voies régulières, douces et paisibles : ce fut celle de Marie de l’Incarnation. Mais elle a> quelquefois ce qu’on pourrait appeler ses écarts, ses voies extraordinaires : et ce fut par ces voies que Dieu conduisit Catherine de Saint-Augustin.
Le P. Ragueneau qui a écrit sa vie, se sent obligé, dans la préface de son livre, de se justifier, pour ainsi dire, de raconter tant de merveilles, et il fait porter la responsabilité de ses écrits à Mgr de Laval :
“ Après tout, dit-il, j’aurais eu assez de peine à me résoudre de donner au jour une vie si pleine de merveilles, si Mgr de Pétrée \ que toute la France connaît comme un prélat d’une éminente vertu, d’une piété solide, et d’un zèle tout apostolique, ne m’eût donné ordre de le faire, et d’y travailler sur les mémoires qu’il a lui-même examinés,
1 — Le livre du P. Ragueneau fut imprimé pour la première fois à Paris en 1671, alors que Mgr de Laval n’était encore que vicaire apostolique. Ce livre fut dédié à la duchesse D'Aiguillon, fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Québec.
approuvés et signés de sa main. Ainsi j’ai cru qu’après les témoignages authentiques et les marques d’une vénération toute extraordinaire qu’un évêque aussi sage et aussi éclairé a donnés si souvent à la vertu de cette bonne religieuse, je pouvais entreprendre la publication de cet ouvrage.”
Ces paroles du P. Ragueneau établissent deux choses : d’abord, la grande réputation de sagesse et de sainteté dont l’évêque de Pétrée jouissait même en France ; puis, l’estime profonde que le même évêque éprouvait pour la sœur Catherine de Saint- Augustin.
Aussi Charlevoix, parlant de cette religieuse, ne craint pas de dire : “ Le saint évêque de Pétrée, qui avait luimême une science pratique des voies les plus sublimes, l’a examinée avec la plus scrupuleuse attention.” Et il en conclut à l’authenticité des choses les plus merveilleuses racontées sur son compte.
Rien de plus extraordinaire, en effet, quela vie de Catherine de Saint- Augustin. A trois ans et demi, elle éprouve déjà des désirs ardents de faire en toutes choses la volonté de Dieu ; et comme elle entend dire par un jésuite, le P. Malherbe, que c’est dans la souffrance, et surtout dans la souffrance endurée pour le prochain, que l’on est le plus sûr de faire cette volonté, elle ressent déjà ces transports de charité qui lui feront un jour accepter héroïquement de se charger des péchés du prochain pour les expier par la pénitence.
A dix ans, elle signe de son sang un acte de donation de sa personne à la sainte Vierge, et fait vœu de la regarder
toujours comme sa mère, de ne jamais commettre aucun péché mortel, et de vivre en perpétuelle continence.
A quatorze ans et demi, elle prend l’habit religieux au couvent des hospitalières de Bayeux. A seize ans, elle fait profession ; puis elle part pour le Canada, après avoir vaincu par ses prières les résistances de son pieux et digne père, M. de Longpré.
La voilà entrée dans le monastère de l'Hôtel-Dieu de Québec. C’est alors que commence pour elle cette vie étonnante de souffrances intérieures, decroix’et d’épreuves de toutes sortes, accompagnées de dons surnaturels.
Dieu lui fait connaître l’état de conscience de diverses personnes, soit présentes, soit absentes, les ravages affreux causés dans leur âme par le péché mortel, et lui inspire la pensée héroïque de se sacrifier en victime pour leur conversion.
Les démons s’acharnent alors à la tourmenter de mille manières : aridités et tentations, abandons intérieurs, délaissements extrêmes, souffrances physiques atroces, ils l’accablent de tous les maux, et “ semblent, dit une chronique, avoir révolté toutes ses puissances contre Dieu Mais ils n’obtiennent jamais d’elle la moindre obéissance en quoi que ce soit: son cœur armé de Dieu est plus fort que tout l’enfer.... Elle supporte tout saintement, toujours d’un visage égal, répandant une joie pleine de piété dans le cœur de ceux qui la voient. ”
Ces combats terribles durèrent j usqu’à sa mort, c’est-àdire plus de seize ans. “ Mais souvent dit la Relation, les
saints du paradis, les anges, la sainte \ierge et saint Joseph, et Jésus-Christ lui-même lui apparaissaient pour la fortifier, la conseiller et combattre avec elle. Le P. de Brébœuf surtout lui apparaissait souvent, et se rendait si présent à elle, qu’elle le sentait, et recevait ses impressions avec autant de certitude, qu’un aveugle qui serait près du feu, est certain que ce feu l’échauffe.... Souvent aussi Dieu lui fit connaître des choses futures et éloignées, qui sont arrivées comme elle les avait prévues.
Elle avait un don ineffable pour consoler les malheureux. On lui amène un jour à l’hôpital une pauvre fille obsédée du démon et tourmentée de la façon la plus étrange. Elle affectionne cette infortunée, en prend soin jour et nuit, et réussit à Pappaiser. “ Les démons, dit le P. Ragueneau, enrageaient contre elle du mépris qu’elle faisait d’eux, et de ce qu’elle leur arrachait leur proie....”
Sa charité pour les malheureux s’étendait aux âmes du purgatoire; et afin de les soulager, elle demandait à Dieu d’augmenter ses propres souffrances. “ Souvent, dit la
Relation, elle vit ces âmes, qui, au sortir du purgatoire, venaient la remercier.de sa charité. ”
Au milieu des dons surnaturels dont Dieu l’honorait, elle était d’une humilité exemplaire, et ne voulait se distinguer de personne en quoi que ce soit. “ Dans la maison, écrit sa supérieure, elle était la première au travail, et des plus ferventes à se mortifier en tout ce qui regardait sa personne, choisissant toujours pour soi les choses les plus incommodes, supportant tout des autres, excusant tout,
sans jamais s’excuser soi-même, mais plutôt désirant que ses défauts fussent connus de tout le monde. “ Bon Dieu, “ disait-elle souvent, puisque nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu, pourquoi cherchons-nous à “ paraître autrement aux yeux des hommes 1 ? ”
Nous savons en qqelle estime Mgr de Laval tenait cette religieuse, que l’on a justement appelée la Catherine de Sienne du Canada. Bien des fois, il se rendit au parloir des hospitalières pour se recommander à ses prières ferventes, et l’intéresser au succès des affaires les plus importantes de soit vicariat apostolique.
N’est-il pas permis de croire que ce furent les prières de ces deux grandes âmes, Marie de l’Incarnation et Catherine de Saint- Augustin, qui, jointes aux siennes, aidèrent le pieux prélat à triompher des premières difficultés de son épiscopat, le soutinrent dans ses luttes courageuses contre la traite de l’eau-de-vie, procurèrent la Conversion de M. de Mésy, et donnèrent à l’Eglise du Canada cette ère de paix et de piété dont elle jouit ensuite ?
La Mère de l’Incarnation écrivait au sujet de Catherine de Saint-Augustin : “ J’ai entendu de Mgr notre prélat que cette bonne mère était l’âme la plus sainte qu il eût connue. Il en pouvait parler avec connaissance, dit-elle,
car c’est lui qui la dirigeait -
Catherine de Saint- Augustin s’éteignit doucement le S mai 1668. 11 Elle avait rempli tout le Canada de l’odeur
1 — Relations des jésuites, 1608.
2 — Lettre spirituelle du 17 septembre 1670.
de sa sainteté, dit Charlevoix ; et le temps n’a encore rien diminué de la vénération qu’on avait pour elle de son vivant 1.”
“ Ma très-chère Mère, écrivait JVIgr de Laval à la supérieure des hospitalières de Bayeux, il, y a grand sujet de bénir Dieu de la conduite qu'il a tenue sur notre sœur Catherine de Saint-Augustin. C’était une âme qu’il s’était choisie pour lui communiquer des grâces très grandes et très particulières. Sa sainteté sera mieux connue dans le ciel qu’en cette vie ; car assurément elle est extraordinaire. Elle a beaucoup souffert avec une fidélité inviolable, et un courage qui était au-dessus du commun. Sa charité pour le prochain était capable de tout embrasser, pour difficile qu’il fût. Je n’ai pas besoin des choses extraordinaires fini se sont passées en elle pour être convaincu de sa sainteté; ses véritables vertus me la font parfaitement connaître.... Dieu a fait une faveur bien particulière à nos hospitalières de Québec, et même à tout le Canada, lorsqu’il y a envoyé cette âme qui lui était si chère.”
Dans une autre lettre, le pieux évêque racontait ce qu’il connaissait des dons de Dieu accordés â cette vertueuse tille ; puis il ajoutait: ‘‘J’ai une très particulière confiance pour le bien de cette nouvelle Eglise, au pouvoir qu’elle a
1 “ La sœur Catherine de Saint-Augustin était parente de saint
1 homas de Cantorbéry, et ses proches se nommaient Becquet, comme hu. On assure que, partout où l’on possède des personnes de cette t.imille, on est préservé du feu. Dieu veuille continuer sa protection sur notre maison, comme nous l’avons tant de fois ressentie, contre ce terrible élément. ” (Histoire, de V Ilôtel-Dien de Québec.)
auprès de Notre-Seigneur et de sa très sainte mère; car si elle nous a secourus si puissamment pendant le temps qu’elle a été parmi nous, que ne fera-t-elle pas maintenant qu’elle connaît avec plus de lumière les besoins soit du pasteur, soit des ouailles 1 ? ”
La sainteté, comme on le voit, s’était élevée à un haut degré de perfection dans la colonie française du Canada. Chose étonnante, il y avait parmi les sauvages des prodiges de vertu plus merveilleux peut-être encore. Citons l’exemple de la célèbre Catherine Gaudiakteiia. Nous pouvons remarquer dans la vie et dans la mort de cette bonne chrétienne, dit la Relation, que Dieu ne met point de différence entre le grec et le barbare, et que ce n’est pas seulement parmi les nations policées qu il choisit des âmes pour les élever à une sainteté extraordinaire. ”
Elle appartenait à une tribu sauvage, dont le pays, situe au sud du lac. Erié, fut pris un jour et ravage par les Iroquois. Faite prisonnière avec sa mère, elle est emmenee chez ces barbares, et, au milieu de leur corruption extrême, garde la pureté parfaite qu’elle observe depuis son enfance, bien qu’elle n’ait pas été éclairée encore de la lumière de l’Evangile.
1 — Vie de Catherine de Saint-Augustin, p. 384. — Mgr de Laval voulut donner lui-même l’idée du dessin qui orne la première page de ce livre du P. Ragueneau, ainsi que l’inscription qui se lit au bas de la gravure : Mère C. de St-Augustin, Religieuse hospitalière , Québec, en Canada, morte le 8 mai 1668, à 36 ans. J.-C. et la Ste Vierge lui apparaissent. Deux anges la gouvernent. Sa place lui est montrée an ciel, et ü lui est dit que la croix lai servira d’échelle pour ig monter. Les âmes du purgatoire implorent son secours. Elle est victorieuse- des démons. Li P. J. de B rebœuf , brûlé par les Iroquois en 161^9, travaillant au salut des âmes, la dirige invisiblement.
Le P. Bruyas vient prêcher la foi chez les Onnevouts. Elle entend parler du ciel et de l’enfer, et prend aussitôt la résolution de se faire chrétienne. Mille obstacles s’opposent à son dessein ; elle reste fidèle à Dieu, se fait montrer les principaux mystères de la Religion, convertit à la Foi sa mère, son beau-père, son mari et plusieurs autres personnes, puis attend le moment favorable pour s’enfuir du pays des Iroquois, car elle redoute les dangers auxquels est exposée son âme dans ce foyer de corruption.
La Providence ne tarde pas à récompenser la fidélité de ces pieux catéchumènes. Ils quittent le pays des Iroquois, descendent à Québec, et reçoivent le saint baptême des mains de Mgr de Laval lui-même.
Ils sont douze ; mais c’est Catherine qui les conduit. Elle sollicite des PP. jésuites la faveur de rester au Canada, pour y pratiquer plus sûrement sa religion. Ces douze sauvages furent le noyau de la célèbre mission de La Praierie.
Dans cette mission, il n’y a pas de vertus que Catherine ne pratique à un degré étonnant. A l’exemple de sainte Anne, elle a partagé son bien en trois parties, une pour 1 église, une pour les pauvres, et la troisième pour l’entretien de sa famille. Sa cabane est le refuge des affligés, et, dès qu’on y est entré, toutes les peines se dissipent. Elle est si chaste, qu’on n’ose dire en sa présence une parole contraire à l’honnêteté. Son zèle est insatiable: elle instruit et catéchise les sauvages, et en convertit dés centaines à Notre-Seigneur. Elle introduit dans la mission la dévotion à la sainte Famille, et, comme toutes les âmes prédestinées,
se fait remarquer surtout par une grande piété envers Marie.
.Son détachement des créatures est extrême. Elle a tout donné: il ne lui reste plus que deux objets qui sont pour elle d’.un grand prix, une ceinture et des bracelets de porcelaine. Elle se décide à les porter à l’église, pour les donner à Dieu, afin qu’il n’y ait plus rien qui l’attache à la terre : “ Mon Dieu, s’écrie-t-elle, je vous donnai, il y a quatre ans, mon corps et mon âme, et la plus grande partie de tous me3 biens ; voici ce qui me reste, je vous le présente de tout mon cœur. Que vous dois-je demander, apres vous avoir tout donné, sinon que vous me preniez moimême dès maintenant pour me mettre auprès de vous? •’ Sa prière est exaucée. Le lendemain, elle tombe bien malade. Le P. Frémin, qui l’assiste, et ne peut retenir ses Jarme3 à la vue de ses saintes dispositions, lui fait repeter une prière pour demander la santé. Mais la priere n est pas plutôt achevée : “ O mon Pere, lui dit-elle, il m a été impossible de dire de cœur ce que j’ai prononcé de bouche ; pourquoi demander de rester sur la terre, puisque Dieu m’invite d’aller au ciel ? ’
Elle mourut, en effet, quelques jours après, la joie dans l’âme, le sourire sur les lèvres. “Le P. Frémin, qui la connaissait parfaitement, dit la Relation, assure qu’elle était morte avec l’innocence baptismale b”
Le nom de Catherine paraissait prédestiné pour des personnes d’une éminente vertu. Après Catherine de Saint-
1 — Relations inédites des jésuites , t. I, p. 284-203.
Augustin et cette autre dont nous venons de parler, apparaît dans l’histoire de la Nouvelle-France l’illustre Catherine Tégakouita.
“ On vit bientôt dans le canton des Agniers, dit Charlevoix, une Eglise composée de fervents néophytes, qui ont depuis fondé ces florissantes missions du Saut-Saint- Louis et de la Montagne , si fécondes en saints..., C’est ce même canton, qui a donne à la Nouvelle-France la Geneviève de l’Amérique septentrionale, cette illustre Catherine Tégakouita, que le Ciel continue depuis près de soixante-dix ans » à rendre célèbre par des miracles, d’une authenticité à l’épreuve de la plus sévère critique 1.”
fut-il jamais Eglise naissante plus riche en éléments spirituels de sainteté que l’Eglise du Canada? “ S’il est des pays dont les origines ont été plus éclatantes, a dit un éminent écrivain, il n’en est pas dont les commencements ont été marqués par de plus beaux sacrifices et de plus sublimes dévouements 2.”
Mais on peut dire qu’au milieu de toutes les âmes saintes dont nous venons de parler, au milieu de tous ces astres brillants de vertus, de lumière et de beauté surnaturelles, la personne de Mgr de Laval rayonne d’un éclat indéfinissable. fca réputation de sainteté était répandue jusqu’en France. Charlevoix l’appelle “ un évêque digne de la primitive Eglise. ” Et Mgr de Saint Valier : “ Toutes les
, 1 . , La, bonite Catherine Tégakouitâ, Iroquoise, mourut en odeur de sainteté, le 17 avril 1<>80, au Saut Saint-Louis, où elle demeurait clepms plusieurs années. » (Histoire ch V Hôtel-Dieu de Québec.)
M. 1 abbe Casgram, Histoire de V Hôtel-Dieu de Quebec
grandes vertus, dit-il, que je lui vois pratiquer chaque jour
dans le séminaire où je demeure avec lui, mériteraient de solides louanges ; mais sa modestie m’impose silence, et la vénération qu’on a pour lui partout où il est connu,, est un éloge moins suspect que celui que je pourrais faire. ”
“ Pour dire en un mot tout ce que je conçois de son mérite, écrit Marie de l’Incarnation, il porte les marques et le caractère d’un saint. ”
“ On remarquait, dit la sœur Juchereau, et on admirait en lui toutes les vertus que saint Paul demande dans un évêque. ”
Les grandes Eglises particulières ont généralement eu, à leur fondation, de saints évêques pour présider à leur destinée. L’Eglise du Canada, qui devait être la mère féconde de tant d’autres Eglises, ne pouvait échapper à cette loi providentielle. Aussi Dieu voulut-il lui donner poui fondateur un évêque véritablement saint et “ digne de la primitive Eglise. ”
D’un autre côté, l’éclat de tant de vertus répandu sur la Nouvelle France, la réunion de tant d’éléments surnaturels de sainteté dans le vicariat apostolique de Mgr de Laval semblait indiquer que ce vicariat était mûr pour la fondation d’une Eglise distincte, et que le temps était venu de solliciter instamment son érection en évêché. Nous verrons, dans le chapitre suivant, les démarches qui furent faites dans ce sens, et l’heureuse issue qu’elles eurent pour l’Eglise du Canada.