‹ Vie de mgr de Quélen, archevêque de ParisChapitre 35 sur 61 · AU BUREAU DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

AU BUREAU DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-NICOLAS

B4.B IR Sk\RFS, 3g.

IIe PARTIE.

Journées «le juillet.

Il fallait, nous ne dirons pas au peuple, mais à ceux qui le dirigeaient, un prétexte pour le porter à l'acte le plus odieux que puisse commettre une nation civilisée, le pillage, l'incendie et la destruction du foyer domestique , en plein jour , lentement , sans le moindre effort tenté pour arrêter un si abominable désordre ; ce prétexte ne manqua pas aux régulateurs de la fureur populaire. A les entendre, M. l'archevêque p!e Paris avait conseillé les ordonnances du 25 juillet i83o, et quand il félicitait le roi sur une victoire future encore plus douce à son cœur 3 c'était de la mort d'une partie de ses malheureux diocésains qu'il voulait parler , c'est-à-dire que , par la plus impardonnable extra-

vagance , il sonnait d'avance de la trompette et

se réjouissait de l'effusion du sang de ceux dont il était le pasteur et le père.

En vérité , pour concevoir aujourd'hui comment un pareil bruit put obtenir quelque crédit , il faut se rappeler que bientôt après ce même peuple égaré accusait les médecins d'empoisonner les malades , et ne voulait voir dans la cruelle invasion du choléra qu'une atroce et inexplicable vengeance des riches contre les pauvres !

Quand on accusait M. deQuélen d'avoir conseillé les ordonnances , ou du moins de les avoir connues avant leur promulgation , on avait donc oublié et l'espèce de disgrâce dans laquelle il était , et l'éloignement qu'avait plus d'une fois témoigné pour lui le monarque dont l'esprit était depuis longtemps prévenu contre lui, et son opposition quand il la jugeait un devoir, et les motifs qui l'avaient porté à refuser d'entrer dans le ministère Polignac, et ce fait surtout, qui ressortit évident du procès des ministres , que personne , à l'exception des membres du conseil ( pas même les généraux sur l'appui desquels on devait compter pour qu'au besoin force restât à la loi ) , personne n'avait été instruit des projets qu'on méditait , et sa vie enfin tout entière , et ses opinions conciliatrices , et son dévouement pour son troupeau? si la prévention avait été moins aveugle, l'état dans lequel fut trouvé l'archevêché, où nulle précaution n'avait été prise, où les portes mêmes n'étaient pas fermées, aurait

< 5 ) suffi pour démontrer que s'il eût été prévenu de la publication des ordonnances, il aurait du moins, averti qu'il était de l'irritation populaire par les déclamations des journaux contre lui, soustrait à une invasion possible les objets précieux qu'allait disperser le torrent dévastateur.

Sa visite pastorale annuelle venait de finir; retiré dans la maison épiscopale de Conflans d'où il était venu à Paris, le 1 1 juillet, pour recevoir le roi à Notre-Dame, puis, le 24, à Neuilly pour administrer le sacrement de Confirmation au duc de Nemours et à la princesse Clémentine, M. de Quélen , vaguement informé par la rumeur publique qu'un coup d'Etat se préparait , ne voulait cependant pas y croire, et répondait aux inquiétudes et aux craintes de ses amis, en leur montrant sa lettre de convocation à la Chambre des Pairs, Le lundi 26, il était à Paris et y présidait son conseil, suivant son usage constant ; ce fut là qu'il apprit par le Moniteur du matin la publication des ordonnances et qu'il dit aux personnes qui l'interrogeaient ce mot qui fait connaître et sa pensée sur les ordonnances elles-mêmes et l'ignorance où il était de ce qu'on avait fait : Tout cela est bon sur le papier , mais tenons bien nos têtes. La ville était cependant fort calme encore , et le soir, quand il regagna Conflans , rien n'annonçait que la résistance s'organisât sur une aussi vaste échelle, et (pie le lendemain malin l'insurrection dût éclater et faire, pendant ce jour et pendant la nuit sui-

(6) vante, des progrès tels* qu'il fut jugé nécessaire de déclarer Paris en état de siège par une ordonnancé royale qui parut le 28.

Le même jour , après midi , une bande d'hommes exaspérés se présenta à la grande grille de l'archevêché , près du petit Pont-aux-Doubles , demandant à grands cris qu'on leur ouvrît * et annonçant l'intention de s'emparer de l'archevêque et de le pendre au drapeau tricolore qu'on voyait flotter depuis quelques heures sur la tour septentrionale de Notre-Dame.

jNous venons de dire que le prélat était à Conflans; nous devons ajouter que les deux ecclésiastiques attachés au secrétariat avaient été avertis dès le matin , qu'un coup de main devait avoir lieu. Mais comme les consciences droites refusent presque toujours d'ajouter foi ait mal , ils avaient repoussé le conseil de chercher ailleurs un asile ^ et ne s'y étaient déterminés qu'un moment avant l'arrivée des factieux auxquels ils n'avaient même songé à soustraire ( tant était grande encore leur ignorance de ce qui se passait 1 ) ni les objets qui leur appartenaient, ni ceux que renfermait le secrétariat Le palais n'était alors gardé que par les deux concierges , dont l'un se présenta aux assaillans (1).

(1) Les journaux de l'époque donnèrent, en général, fort peu de détails sur cet épisode si déplorable des journées de juillet. (1 faut eu excepter rependant Y.imi de la licligion qui nous pu » fourni de très-précieux dans ses tome» (>">, lit) et 7?. JNous en empruntons

« Monseigneur n'y est pas , leur dit-il avec fermeté ; et comme ils semblaient hésiter : je tous assure qu'il n'y est pas , ajouta-l-il.

— s N'importe, nous voulons entrer , il y a des cahtins de sa suite, ils payeront pour lui.

— 11 n'y a pas un seul ecclésiastique à l'archevêché. »

Ils se consultèrent 5 semblèrent hésiter un moment , puis se retirèrent en annonçant qu'ils viendraient le lendemain , menace à laquelle on put fort bien ne pas ajouter foi quand on les avait vus s'éloigner si facilement sur le simple refus d'un concierge.

Cependant le lendemain 29 , entre huit et neuf heures du matin, une troupe beaucoup plus nombreuse que la première vint assiéger de nouveau lagrille, en annonçant qu'elle voulait chercher dans les caves quatre mille fusils et les jésuites qu'on y avait cachés. En vain lé suisse affirme que le palais ne renferme pas plus de fusils que de jésuites , ses paroles ne trouvent plus la même crédulité ; on vocifère , on menace d'envahir la demeure épiscopale si on refuse, d'en permettre la visite , et le concierge est forcé d'ouvrir pour sauver sa vie , au moment même où quelques jeunes gens , après avoir franchi les grilles du jardin ,

également quelques-uns, dont nous avons pu vérifier l'exactitude, à la Chronique de Juillet (2 vol. in 8°, i85;ï), ouvrage auquel M. le docteur Gaillard a fourni, sans Contredit, le chapitre le plus intéressant.

( 8 ) venaient se joindre à la première bande composée de douze ou quinze cents hommes et de quelques centaines de femmes.

Tandis qu'une portion des factieux enfonçait la porte d'une cave qui contenait le vin destiné aux messes célébrées à Notre-Dame et une partie de celui de l'archevêché , puis , sous prétexte toujours de chercher des armes et des jésuites, se plongeait dans une ivresse qui ajoutait encore à son exaltalion , une autre brisait les portes du secrétariat , placé au rez-de-chaussée, entre les deux cours, forçait les serrures de la caisse et des bureaux , s'emparait des fonds qui s'y trouvaient, des papiers , des registres , et les jetait dans la cour. En un moment tout fut dévasté, tout jusqu'au poêle, jusqu'à la presse à sceller, jusqu'aux fenêtres qu'on mit en pièces. Là furent anéantis , en un instant, tous les titres du diocèse , toutes les anciennes archives si précieuses qui avaient échappé au désastre de la première révolution ; là disparurent et les sommes destinées aux dépenses des établissements diocésains , et de saintes reliques , et de beaux reliquaires , et divers objets de prix.

Déjà, cependant, un attroupement considérable s'était formé: des figures effrayantes circulaient dans les groupes , l'irritation se propageait. Les appartements supérieurs ayant été envahis par une foule d'individus armés de sabres, de fusils, de haches, de marteaux, de pinces et d'instruments dits Monseigneur* , outils dont se servent les voleurs

( 9 ) seuls, les malheureux qui la composaient , et qui déjà remplissaient chaque pièce , s'affublèrent des costumes ecclésiastiques qu'ils y trouvèrent, mirent sur leurs têtes des bonnets carrés, et, dans une intention qu'il est facile de deviner , tirèrent par les fenêtres plusieurs coups de fusil, pour persuader au peuple que les chanoines avaient fait feu sur lui , ruse infernale qui exaspéra davantage encore cette populace déjà trop furieuse pour réfléchir. Composé, en effet , de seize vénérables ecclésiastiques dont deux seulement étaient un peu jeunes , dont un était nonagénaire, plusieurs octogénaires et septuagénaires , presque tous infirmes, le chapitre de la métropole aurait-il pu même songer à résister par la force à l'envahissement de la force brutale ! — Cet incident ne fit qu'accroître la rage de dévastation et fournir un aliment de plus à la calomnie.

Parvenue dans la seconde cour, la multitude ameutée pénétra dans le corps de logis principal, occupé par M. l'archevêque, monta au premier étage , et en ayant trouvé toutes les portes ouvertes, suivant l'ordre qu'en avait positivement donné le prélat lui-même , continua son œuvre de destruction. Restauré par ordre de [Napoléon , destiné d'abord par lui à la résidence du cardinal Fesch , puis à celle du souverain pontife , le palais archiépiscopal était élégamment et richement décoré et meublé. Boiseries anciennes, précieuses par leur dorure et leur travail, meubles, tentures, marbres

( "> ) des cheminées , lustres , glaces , livres , tableaux de prix, tout fut déchiré, brisé, brûlé ou jeté dans la Seine ; l'autel de la chapelle fut renversé, démoli; l'argenterie, propriété de la ville de Paris , enlevée du coffre en fer qui la renfermait, volée en partie, en partie déformée et pillée comme le reste ; une quantité de linge assez considérable, transportée à l'Hôtel-Dieu pour le service des blessés. En quelques minutes toutes les serrures avaient été forcées, les moindres objets avaient pour jamais disparu , et ces beaux appartements n'offraient plus que le désolant spectacle de la destruction la plus complète.

Le premier étage ainsi dévasté, la foule se porta au second, habité par les ecclésiastiques attachés à l'archevêché et par les gens de service; là M renouvelèrent les mêmes scènes de pillage et de vol. Pas de coin si retiré, pas de réduit si obscur qui ne fut fouillé avec soin et dépouillé. C'est à coup de fusils qu'on ouvrait les portes . à coup de haches qu'on enfonçait les armoires, c'est dais la cour et de là dans la rivière ou dans le feu qu'on précipitait les livres des bibliothèques et jusqu'aux persiennesdes fenêtres. Linge, vêtements, meubles, papiers de famille, titres, rien ne fut épargné. et en quelques heures les paisibles habitants du second furent réduits au plus absolu dénuement.

Pies taient l'appartement de M. l'abbé Desjardins et celui du valet de chambre du prélat : ils ne furent pas plus épargnée que les autres ; la riche biblio-

thèque du premier , ses tableaux précieux , ses effets, le modeste ameublement et peut-être les modiques épargnes du second , tout fut encore impitoyablement saccagé. Il n'est pas jusqu'aux concierges dont on ne ruina l'humble demeure. En moins de sept heures l'archevêché était totalement dépouillé : il ne restait plus que les murs , et les murs entièrement nus.

Mais là ne devaient pas se borner les désastres de cette journée.

Une communication existait entre l'archevêché et la salle du trésor de la métropole; on n'y arrivait qu'en traversant l'église: cette communication fut la cause de sa ruine. A dix heures, une vingtaine de misérables pénétra dans la sacristie du chapitre, envahit et dévasta le logement du prêtre-trésorier, força la porte d'une armoire, brisa un ostensoir en vermeil, dont on vit deux hommes se partager les morceaux et les cacher sous leurs habits , puis arriva jusqu'à la salle du chapitre et à celle du trésor, qui renfermait les objets les plus précieux de la métropole, brisa tout ce qui résistait, déchira ce qui ne pouvait être brisé, mit en pièces les portraits des évoques et des archevêques de Paris, dispersa sur le pavé de marbre les magnifiques ornements sacerdotaux, dont des femmes enlevaient rapidement les franges, les galons et les parties les plus riches, répandit sacrilégcmcnt les saintes huiles, brisa les croix processionnelles, les reliques, les lampes, les candélabres, les girandoles ; rien ne lut laissé non seulement intact, mais même en état de servir.

Le chœur seul de la métropole n'avait point encore été envahi : bientôt quelques hommes s'y présentent et exigent qu'on leur ouvre la grille pour aller, disaient-ils, briser les statues des rois. Quelques observations du gardien de l'église les portent cependant à renoncer à leur projet; tout ens'éloignant,ilsenfoncentlesarmoiresdu vestiaire, mettent au pillage les habits de chœur qu'ils y trouvent; mais, rejoints bientôt par d'autres, ils reviennent à leur première pensée et veulent pénétrer dans le chœur. Déjà montés sur les bancs , ils étaient près d'escalader les grilles du sanctuaire, lorsque tout à coup un grand bruit se fait entendre : des tables de marbre précipitées du premier étage de l'archevêché sur le pavé de la cour, des meubles jetés par les croisées du deuxième et tombant sur les vitres du rond-point de l'église qu'ils brisent, produisent un fracas épouvantable; la peur les saisit; ils s'enfuient en criant qu'on tire sur eux, et personne n'entre plus dans le lieu saint.

Au milieu de cet affreux pillage, M. Desportes, administrateur des hospices, chargea deux de ses subordonnés, MM. CusinetPalandre, d'aller voir ce qui se passait à l'archevêché, commission qui n'était pas sans dangerdansun pareil moment, et d'essayer de faire entendre au peuj^le la voix de la raison. Ils s'y rendirent ; mais tous leurs efforts furent inutiles : les dévastateurs avaient appelé à leur aide l'eau et le feu : une chaîne avait été établie pour porter jusqu'à la rivière tout ce qui tombait par

( '3) les fenêtres , et quand 1rs objets arrivaient brisés sur le bord du fleuve, on les y précipitait ou on les jetait dans un grand feu autour duquel veillaient des hommes armés, chargés, on ne sait par qui, d'empêcher qu'on retirât des flammes quoi que ce fût et par quelque motif que ce fût. — Averti par MM, Cusin et Palandre que les flammes allaient gagner les bâtiments et que l'Hôtel-Dieu lui-même ne serait pas à l'abri du danger d'incendie , M. Desportes y fit aussitôt transporter les deux pompes de cet établissement, les suivit avec M. Breschet , et fut assez heureux pour persuader à ceux qui l'alimentaient en lançant les meubles par les fenêtres de discontinuer , et à ceux qui faisaient la chaîne de prendre des sceaux et d'apporter de l'eau pour éteindre le feu qu'ils entretenaient depuis deux heures. Ce foyer, qui pouvait non seulement consumer l'archevêché, mais atteindre ÏNotre-Dame, se communiquer à l'Hôtel-Dieu et réduire en cendres peut-être tout un quartier de Paris , avec d'autant plus de rapidité que la sécheresse était excessive et que les secours n'auraient été ni prompts ni bien dirigés , fut ainsi éteint en quelques moments. Mais tout n'était pas encore terminé.

Tandis qu'une partie de ceux qui avaient pris part au pillage se prêtaient à éteindre le feu qui venait de consumer tant d'objets précieux, d'autres commençaient à incendier les appartements dévastés. Grâces à l'intervention de MM. les docteurs

Caillard et Breschet, qui leur firent comprendre que ce serait compromettre la vie des malades et des blessés reçus en grand nombre à l'Hôtel-Dieu, si voisin de l'archevêché, ce nouveau projet fut abandonné; mais le palais était toujours au pouvoir de la foule ameutée , et l'on ne savait comment empêcher de nouveaux malheurs. Une idée heureuse se présenta alors à M. Desportes.

Vers quatre heures, il se rendit, accompagné de quelques élèves qui, comme lui, avaient ceint le tablier blanc de service, dans les cours du palais, se fit précéder d'un brancard, et annonça que l'Hôtel- Dieu ne pouvant plus contenir les blessés , il allait faire préparer à l'archevêché des salles pour les recevoir, et qu'il fallait, en conséquence, que tout le monde se retirât. Il parcourut ensuite successivement avec les élèves les différentes pièces, et parvint à les ;aire évacuer, aidé par plusieurs gardes nationaux qui arrivèrent en ce moment. Quelques heures après, le silence régnait dans le palais dévasté et désormais inhabitable.

On a vanté si haut la pureté de la révolution de juillet, on a tant loué le désintéressement du peuple, des héros de la grande semaine > qu'il n'est pas sans intérêt de voira quoi doivent se réduire et cette pureté, et ce désintéressement. — 11 est vrai qu'une malheureuse femme surprise au moment où elle dérobait, d'une manière trop ostensible, une tasse en argent, fut impitoyablement massacrée par ceuxlà peut-être qui avaient caché sous leurs habits

( *5 ) les débris de l'ostensoir de vermeil; il est vrai qu'une somme de 2,400 fr. , faible partie de celles que contenait le secrétariat, fut portée à l'Hôtel- Dieu, et qu'une autre de 3,ooo fr. fut trouvée à terre sous des papiers , et distribuée plus tard par M. l'archevêque entre les personnes de sa maison qui avaient le plus souffert; mais qu'est devenu tout le reste? et à qui persuadera-t-on que tous ces hommes dont les figures sinistres ne surgissent que dans les moments de calamités publiques , que toute cette populace dont les armes étaient des instruments de vol, et dont l'extérieur annonçait la misère, aient porté le mépris des richesses jusqu'à jeter dans la rivière ou dans les flammes les sommes considérables dont personne ne pouvait leur disputer la possession, et dont il est facile, même aujourd'hui, de donner un aperçu à-peuprès exact.

Il y avait à l'archevêché deux espèces de fonds : ce qui appartenait en propre à M. l'archevêque et ce qui était destiné aux diverses œuvres diocésaines. — Le prélat avait vendu depuis peu plus de 10,000 fr. de rentes de son patrimoine pour en employer le capital à la fondation de l'établissement des prêtres de Saint-Hyacinthe, qu'il méditait depuis long-temps ; il avait, de plus, touché un legs de 100,000 fr. de madame Hocquart sa tante, dont nous l'avons vu recueillir à ConMans la dépouille mortelle , et ces 000,000 fr. au moins , en admettant même qu'il n'eût pas, soit en dépôt,

( '6) soit lui appartenant, des sommes plus élevées, se trouvaient dans sa caisse particulière et dans son propre appartement.

Diverses caisses renfermaient d'autres sommes considérables.

Ainsi :

Le produit de la quête pour le paiement de la châsse de saint Vincent de Paul;

Les fonds de la caisse diocésaine destinés à donner des pensions aux prêtres âgés et infirmes ;

Les fonds pour le grand séminaire;

Le produit de la quête pour les petits séminaires ( celle du trimestre précédent venait d'être versée) ;

Les fonds du secrétariat, dont le chiffre devait être assez élevé ;

Quelques dépôts pour diverses destinations pieuses.

Or, voilà tout ce qui disparut, et put d'autant plus facilement être emporté, que la plus grande partie de ces sommes était en billets de banque. — Un fait, du reste, prouve avec plus d'évidence encore que la rivière n'a pas englouti, que les flammes n'ont pas dévoré tout ce que perdirent dans cette malheureuse journée M. l'archevêque et les ecclésiastiques attachés à sa personne, ou au secrétariat.

Le 24 septembre suivant, on traduisit en police correctionnelle un nommé Foubert, sous la prévention de vol à l'archevêché. Il est vrai qu'il fut acquitté grâces à ses protestations de patriotisme

( *7 ) et à l'esprit qui régnait alors; mais cette circonstance importante résulta des débats, qu'il avait eu pour sa part deux billets de mille francs et quelques pièces d'or, et qu'il les avait promptement dissipés.

L'archevêché ne fut pas d'ailleurs le seul endroit où des vols nombreux accompagnèrent le pillage, la dévastation et l'incendie; sans parler de tout ce qui disparut et aux Tuileries, et au Louvre, et dans les boutiques enfoncées, on se rappelle encore l'avis inséré dans les journaux pour engager les personnes qui auraient emporté du musée d'artillerie quelques objets précieux , dans le but de les sous~ traire au pillage 3 à les restituer; et la demande du directeur d'une des barrières de Paris, adressée au Conseil d'Etat et prouvant que douze mille francs contenus dans sa caisse et tous les effets de quelques valeur qui se trouvaient dans son bureau lui avaient été enlevés.

Il serait superflu d'insister aujourd'hui sur un fait que personne n'osera plus contester, que le temps a démontré jusqu'à l'évidence et que nous verrons plus tard Bf. Baude , préfet de police , avouer à la tribune de la Chambre des députés Un aperçu général des objets perdus dans le désastre que nous avons raconté complétera ces détails.

On le voit, sans parler de sept meurtres commis soit dans le palais même , soit dans le jardin, le résultat du mouvement insurrectionnel qui porta sur l'archevêché une foule en délire, fut la dévas-

IIe PARTIE. 2

( i8 ) tation totale d'un grand édifice , dont il ne resta plus que les murailles et la toiture ;

La ruine complète d'un riche mobilier appartenant en grande partie au département de la Seine.

L'anéantissement de tous les titres et de tous les papiers relatifs à l'administration du diocèse ;

La perte de valeurs importantes formant la fortune non seulement du premier pasteur, mais des établissements diocésains et des pauvres prêtres âgés ou infirmes ;

La profanation des saintes reliques et de tous les objets servant au culte divin qui se trouvaient dans le palais ;

La destruction d'un grand nombre d'objets d'arts (1), de beaux tableaux, de portraits précieux , et de sept bibliothèques , savoir:

Celle de l'archevêché, composée d'environ vingt mille volumes et renfermant d'importantes collections, entre autres celle desBollandistes qui venait d'être complétée ;

La bibliothèque particulière de M. l'archevêque, composée de livres de prix ;

(1) Parmi les objets précieux que possédait l'archevêché, se trouvait un Christ en ivoire, chef-d'œuvre de sculpture anatomique , donné par Louis XIV à madame de La Valliere lors de sa profession, trouvé, en 1791 , au couvent des Carmélites, lors de la suppression des monastères, et que Bonaparte, en 1809, avait retiré du gardemeuble, pour le placer dans la chambre à coucher du pape, pour lequel il avait fait meubler si magnifiquement l'archevêché. Ce christ, frappé de deux coups d'un instrument tranchait! . lut porté à

( >9 ) Une autre au rez-de-chaussée , occupant deux pièces ;

Celle du secrétaire de l'archevêché, composée de près de i,5oo volumes, de manuscrits et de livres rares et curieux ;

Celle du sous-secrétaire qui venait d'être formée et valait plus de 3,ooo fr. ;

Celle du secrétaire particulier de Monseigneur, peu nombreuse , mais bien choisie.

La Providence, qui n'avait pas permis que M. l'archevêque se trouvât dans son palais quand il fut envahi, le protégea d'une manière vraiment miraculeuse.

L'Hôtel-Dieu reçut, le mercredi 28, environ 5oo blessés qui étaient remis aux médecins de cet hospice par ceux qui les portaient. Or ces hommes, que les calomnies répandues avec un impitoyable acharnement avaient exaspérés contre M. de Quélen, en parlaient presque tous sans ménagement, disant que c'était un scélérat qui faisait tirer sur le peuple, qu'il fallait le tuer, et qu'on allait le chercher partout.

l'Hôtel- Dieu par deux hommes du peuple qui venaient de contribuer aux dévastations, et qui . après l'avoir déposé, se mirent à genoux et l'embrassèrent, en disant : Mon Dieu, je vous aime! —La statue de la sainte Vierge, en argent, donnée par Charles X à Xotre-Damc, fut jetée parla fenêtre sur le pavé : le piédestal fut brisé, trente-trois mares d'argent qui composaient les ornements furent volés, ainsi que les pieds et le socle bruni de la statue. Les porteurs qui déposèrent à l'Holel-Dieu cette Vierge ainsi mutilée, dirent eu entrant ; Tenez, voilà notre bonne mère que nous voua apportons.

Forthcureusement ces propos ayant été entendus de M. le docteur Gaillard, médecin et ami intime de M. l'archevêque : il résolut aussitôt d'aller le prévenir à Conflans , partit seul , à pied, dès que M. Dupuytren fut arrivé avec ses élèves , et gagna le quai de la Râpée. — Hors de la barrière , il atteignit une bande d'hommes armés de perches et de bâtons, qui criaient à tue-tête: Vive l'Empereur ! ils l'arrêtèrent, et l'un d'eux lui dit :

«Tu es un gendarme déguisé, qui vas à Yincennes demander qu'on envoie de la poudre aux troupes !

— Et toi, tu es un imbécile, répondit M. Caillard ; en quoi ai-je l'air d'un gendarme ? Je suis médecin de l'Hôtel-Dieu : tiens , voilà ma carte.

— C'est vrai, dit un^autre, je le reconnais ;-r et avec un geste et une expression énergiques, il ajouta: c'est lui qui m'a mis à la diète pendant six semaines.

— Eh bien ! dit un troisième , il faut l'emmener avec nous; ce sera commode pour nous battre; si nous sommes blessés , il nous pansera. Allons , crie Vive l'Empereur!

— Vive l'Empereur! » répéta M. Gaillard; puis il mit une perche sur son épaule, et chemina côte à côte avec eux.

Les marchands de vin dont les tonneaux encombraient le quai , les roulaient précipitamment vers leurs caves, pour les soustraire à ces hommes dont le gosier se desséchait à crier Vive l'Empereur! et, pour détourner l'orage , leur disaient charitable-

ment que dans telle maison ils trouveraient des armes. Un peu plus loin , cette bande se croisa avec une autre qui se dirigeait sur Paris; elles s'abordèrent : on proposa de se réunir pour assiéger en commun la maison indiquée. L'affaire fut bientôt conclue; et pendant qu'on entrait au cabaret, suivant l'usage du peuple de Paris qui ne saurait terminer que là ses transactions , M. Caillard s'esquiva.

Arrivé à Confl ans, il trouve l'archevêque déjeûnant avec ses grands-vicaires.

« Un couvert pour M. Gaillard, dit le prélat.

— Monseigneur, reprend aussitôt celui-ci , il ne s'agit pas de déjeuner, mais de vous sauver, et surle-champ. Yoici ce que j'ai entendu à l'Hôtel-Dieu : on veut vous tuer, on vous cherche; et comme on sait le chemin de Conflans , on y sera peut-être bientôt.»

M. de Quélen, surpris au delà de toute expression, ne pouvait ni croire au danger, ni consentir à se sauver.

« Monseigneur, ajoute M. Caillard avec vivacité, je vous le répète, déguisez-vous bien vite, et sauvez-vous.

— Et où voulez-vous que j'aille? A Gosbois? J'y serais fort bien reçu ; mais ce serait rendre un trop mauvais service à la princesse de Wagram. D'ailleurs, je ne veux , ni ne dois quitter mon diocèse; dans les circonstances périlleuses, le pasteur doit rester au milieu de son troupeau.

— Monseigneur, je n'osais vous le dire, mais c'est là le parti le plus digne de vous, et peut-être aussi le plus sûr. Eh bien! venez à l'Hôtel-Dieu, je vous cacherai, moi !»

Le maire de Charenton arriva aussi , en disant : « Monseigneur, vous n'avez que le temps de vous sauver; les brigands sont à Bercy, qui dévastent le château (ce qui n'était pas vrai; mais il voulait effrayer le prélat pour le décider à fuir) ; ils vont venir pour vous massacrer; nous nous ferons tuer pour vous défendre , mais vous ne périrez pas moins; ils sont peut-être déjà au bout de l'avenue; monseigneur, je vous en conjure , sauvez-vous bien vite. »

Enfin M. l'archevêque consentit à quitter Conflans; mais M. l'abbé Desjardins était là, octogénaire , infirme , hors d'état de veiller à sa propre sûreté.

« Ah ça ! dit M. l'archevêque à M. Gaillard , je vous préviens que je n'abandonne pas M. l'abbé Desjardins 11 m'a rendu de grands services, il a été un père pour moi; je le sauverai avec moi , ou je mourrai avec lui.

— Mais, monseigneur, M. Desjardins ne court aucun danger; personne ne lui en veut; on ne parle pas de lui ; vous vous compromettrez sans nécessité , car il est bien plus difficile d'en sauver deux qu'un. »

M. l'abbé Desjardins fit aussi les plus vives instances auprès de M. l'archevêque pour qu'il ne

( tf )

g'occupa que de lui. M. de Quélen persista. Le maire fit encore quelques efforts :

« Monseigneur, voilà M. le curé de Conflans qui prendra chez lui M. Desjardins, et qui en aura bien soin. Je réponds sur ma tète qu'il ne lui arrivera rien.

— Tenez, dit M. Caillard au maire, c'est inutile, je connais M. l'archevêque; c'est un breton; nous ne gagnerons rien ; il faut les mettre tous deux dans une voiture, et les faire partir. »

M. l'archevêque et M. l'abbé Desjardins quittèrent leurs soutanes pour revêtir des redingotes noires de forme ecclésiastique; on les fit monter dans une calèche de voyage, sans armoiries, et ils prirent le chemin de Paris par le nouveau pont sur la Seine , et la barrière de La Gare.

Arrivés à la verrerie , ils furent entourés par une troupe d'hommes armés qui ouvrirent la portière, et croisèrent la baïonnette sur la poitrine de M. l'archevêque , en disant :

« Ce sont des curés ; c'est vous qui êtes cause de tout ceci 1 — Cause de quoi? on n'est pas cause de ce qu'on ignore. Qu'est-ce qu'il y a? Vous voyez bien que nous arrivons à Paris.

— Vive la charte ! criaient-ils tous.

— Eh bien I vive la charte ! répéta M. l'archevêque,

— Il ne crie pas de bon cœur, dit l'un d'eux, il faut le fusiller.

— Vous voyez bien que nous n'avons aucune raison de nous sauver, puisque nous ren-

trons à Paris. Nous allons à l'Hôtel-Dieu : il y a des blessés à qui nous pourrons être utiles.

— Cela n'est pas vrai.

— Je vous assure que nous allons à l'Hôtel-Dieu.

— Eh bien ! allez au diable si vous voulez , répliqua le même individu, en refermant brusquement la portière , brusquerie apparente qui parut au prélat cacher une intention bienveillante..-»

La voiture passa.

M. l'archevêque voulait, en effet, se rendre à l'Hôtel-Dieu et à l'archevêché; mais en approchant du pont d'Austerlitz , il vit un rassemblement trèsnombreux, et, pour l'éviter, il se dirigea du côté de la Salpêtrière. Ce rassemblement était là en observation devant un régiment stationné de l'autre côté du pont.

La porte de la Salpêtrière était fermée ; M. de Quélen s'adressa au chef du poste de troupes de ligne , et lui dit :

« Je suis l'archevêque de Paris ; j'arrive de Conflans, où j'ai appris les malheurs de la capitale; j'aurais voulu me rendre à l'archevêché , mais le chemin n'est pas libre; je vous prie de me faire entrer à la Salpêtrière. »

L'officier fit ouvrir la porte; quelques instants après le poste fut désarmé par le peuple. L'archevêque fut reçu par l'aumônier dans son logement; mais il fut reconnu de tout le monde, dans cette maison qu'il avait visitée tant de fois; toutes les vieilles femmes lui baisaient les mains, se jetaient à

( *5) ses pieds, imploraient sa bénédiction. Le soir, il fit avertir M. Caillard qu'il ne pouvait se rendre ni à l'archevêché, ni à l'Hôtel-Dieu ; c'était lui dire de pourvoir à sa sûreté; déjà, en revenant de Conflans , M. Caillard était allé à la Pitié prévenir M. Serres, son ami, que M. l'archevêque allait venir à Paris, et que peut-être il lui demanderait de le recevoir chez lui. A cinq heures, M. Serres entendant raconter que l'archevêque était à la Salpêtrière., et qu'un jeune homme avait dit à cette nouvelle : « J'ai deux pistolets , je veux savoir si un disciple de Jésus meurt avec le même sang-froid qu'un disciple de Saint-Simon. Je lui tirerai un coup de pistolet, et je me tuerai avec l'autre, » envoya sur-le-champ son domestique prévenir M. Caillard de ce qui se passait. Celui-ci se rendit à la Salpêtrière :

« Monseigneur, vous n'êtes pas bien ici, vous serez découvert, venez chez M. Serres; il est trèsconnu pour ses opinions libérales, on n'ira pas vous chercher chez lui.)

M. Serres , qui avait eu précédemment quelques rapports avec le prélat, acceptait généreusement cette confiance périlleuse. Les deux amis allèrent donc à la Salpêtrière, entre neuf et dix heures du soir , pour emmener M. l'archevêque et son grandvicaire. Les prêtres de la maison insistaient beaucoup pour les garder; quoiqu'il fût nuit, les pauvres remplissaient les cours , et les vieilles femmes étaient rangées en haie sur le passage de Monsei-

( »6) gneur, pour recevoir encore une fois sa bénédiction. M. Gaillard les renvoyait en vain : elles se cachaient derrière les charmilles, et reparaissaient dès qu'il s'était éloigné. Il parvint enfin à faire sortir le prélat , et ils s'acheminèrent sans bruit vers la Pitié, où logeait M. Serres, dont M. l'archevêque avait pris l'habit, et qui lui donnait le bras; M. Gaillard conduisait M. l'abbé Desjardins. Au coin des rues Poliveau et du Jardin-des-Plantes , ils rencontrèrent deux hommes qui les regardèrent avec curiosité.

« C'est M. Serres, dit l'un d'un, » et ils passèrent leur chemin.

Celui qui avait prononcé ces mots était un de ses élèves; il l'avait reconnu, mais il ne soupçonnait certes pas que son ancien chef emmenait chez lui l'archevêque de Paris pour l'y cacher.

Après l'invasion de la poudrière d'Ivry, comme toute la poudre était au pillage, un homme prévoyant fit observer qu'il fallait réunir la poudre dans un seul lieu , pour l'y trouver au besoin , et se défendre si l'on était attaqué. La chapelle située à l'entrée de l'ancien cimetière de Clamard , et consacrée depuis trois siècles à la sépulture des religieuses hospitalières de l'IIôtel-Dieu , fut choisie pour recevoir ce dépôt, qui fournit de la poudre pendant toute la journée de jeudi sur la rive gauche de la Seine. Or , à côté de la fontaine, à la porte du dépôt de poudre, la sentinelle cria : qui vive ?

— Amis !

— Quels amis ?

— Viens voir.

Alors un des hommes du poste se détacha, et reconnut M. Serres pour le médecin qui avait soigné un des leurs, frappé d'un coup mortel à l'entrée de la rue de Buffon , du côté du pont d'Austerlitz ; on les laissa passer.

L'événement prouva que M. Caillard avait eu raison de ne pas laisser M. de Quélen passer la nuit à la Salpétrière. On savait déjà dans tout le quartier qu'il y était entré ; et ces deux hommes qui l'avaient rencontré sans le reconnaître au coin de la rue Poliveau , étaient à la tête d'une bande de deux cents personnes qui se tenaient en embuscade pour investir la Salpétrière le lendemain de grand matin ; ce qu'elles firent en effet à quatre heures, annonçant la ferme volonté de s'emparer de M. l'archevêque. On avait beau dire qu'il n'y était pas.

« 11 y est, répondaient-ils, nous le savons; on l'a vu entrer; voilà sa voiture. »

On convint enfin qu'il y était venu, mais on assura qu'il n'y était plus, et quelqu'un ajouta:

«C'est un médecin de l'Hôtel-Dieu qui est venu le chercher. » A défaut de l'archevêque, on se saisit de sa voiture, et on l'emmena à l'Hôtel-de •• Ville.

Parmi tous les étudiants en médecine occupés à panser les blessés . il y m avait un i;rand nombre

( *8 ) qui partageait les préventions du peuple contre M. l'archevêque. Comme on connaissait les relations de M. Caillard avec le prélat, on pensa bien que c'était lui qui l'avait fait sortir de la Salpêtrière, et on ne douta pas qu'il ne l'eût caché chez lui. Mais M. Caillard était généralement aimé des internes de l'Hôtel-Dieu , dont deux vinrent successivement, sans s'être entendus, le trouver et lui dire avec une franchise qui ne pouvait laisser de motif à aucun soupçon :

«On veut faire une visite domiciliaire chez vous; si M. l'archevêquey est, confiez-le moi; je le cacherai dans ma chambre , et on me passera sur le corps avant de lui faire du mal.

— La proposition que vous me faites, leur répondit à tous deux M Caillard , m'autorise à vous parler avec confiance : j'ai en effet caché Monseigneur ; mais ce n'est pas chez moi. Soyez donc sans inquiétude; si on vient faire ici une visite domiciliaire, on ne l'y trouvera pas.»

M. Caillard ayant annoncé hautement qu'il n'avait rien ta craindre d'une visite chez lui , ce projet fut abandonné.

M. l'archevêque resta trois jours chez M. Serres, traité par lui avec tous les égards dus à son caractère, à sa dignité., à sa cruelle position. M. Lisfranc, dont les opinions libérales n'étaient pas moins connues, et qui dès lors était peu suspect, partagea tous les soins généreux de M. Serres pour le prélat. Ce fut à la Pitié que M. l'archevêque ap-

( >9 ) prit par les journaux qu'on l'accusait, ainsi que les chanoines, d'avoir fait tirer sur le peuple, et qu'on avait dévasté l'archevêché.

Peu après son départ de Conflans, une troupe venant d'Alfort, et commandée par des élèves de l'École vétérinaire , s'y était présentée, annonçant qu'elle venait se saisir de l'archevêque pour le conduire à Vincennes, et se faire rendre la place en menaçant de le fusiller si on ne leur en ouvrait pas les portes. Ne trouvant pas le prélat, ils burent le vin de la cave, forcèrent des armoires et des bureaux, emportèrent un télescope et un portefeuille dans lequelle étaient des lettres , des papiers qui furent lus en public à l'Hôtel-de- Ville (1) et dont

(1) On avait placé dans une pièce de l'Hôtel-de- Ville quelques effets appartenant à M. l'archevêque mêlés à ceux de M. le cardinal de Rohan dont on avait arrêté la voiture à Vaugirard. La barette et le chapeau de cardinal su trouvant ainsi mêlés à quelques-uns des vêtements du prélat , on dit , et plusieurs personnes peu instruites crurent qu'il était cardinal <?» petto et qu'il en avait déjà les insignes. Son pallium , qu'on prit, à tort pour un ornement des cardinaux , fit ajouter plus de foi encore à ce bruit. — Quelques jours après, M. l'abbé Quentin, chanoine de Notre-Dame et économe de l'archevêché, ayant été envoyé par le prélat à l'Hôtel-de-Villc pour y reconnaître les objets enlevés à l'archevêché et à Conflans , on lui présenta un habit noir à la boutonnière duquel était attaché le ruban de la Légiond'Honneur. M. Quentin ayant déclaré que cet habit n'appartenait point à M. l'archevêque qui n'en portait jamais de semblable, et qui, d'ailleurs, n'était pas décoré de la Légion-d'Honneur, on en visita les poches et l'on y trouva un billet signé Baude et portant : Laissez passer M. Casimir Périer. — 11 serait difficile d'expliquer comment un habit de M. Casimir Périer s'est trouvé mêlé aux vêtements de l'archevêque de Paris et aux insignes du cardinal de Rohan.

( 5o) on ne put obtenir Ja restitution, et laissèrent la maison dans le plus grand désordre. Après le départ de cette troupe, le maire de Conflans voulant pourvoir du moins à la conservation du mobilier, fit apposer les scellés qui furent levés trois semaines après, à la réquisition d'un mandataire de Monseigneur, et en présence d'un délégué de la commission municipale.

Bientôt cependant on apprit que le séjour de M. l'archevêque était connu, et l'on résolut de le faire passer chez les religieuses de l'hospice en perçant nne cloison qui sépare leur demeure de celle de M. Serres. Cette opération fut faite la nuit, trèssecrètement ; le trou rebouché et masqué par une armoire. Ces bonnes religieuses cachèrent M. l'archevêque et M. l'abbé Desjardins dans un souterrain étroit, humide et froid, avec une cruche d'eau et une bouteille de vin; ils y passèrent une trèsmauvaise nuit. Mais ce nouvel asile était trop rapproché du premier pour inspirer de la sécurité: il n'était bon que pour donner le temps d'en chercher un autre. Le 3i, M. Gaillard) pensant qu'on n'avait plus de soupçons contre lui, résolut d'emmener M. l'archevêque à l'IIôtel-Dieu, et le soir, en attendant le moment de le faire évader, il se mit à se promener avec M. Serres sur la place de la Pitié, à la vue du factionnaire, pour ne pas donner d'ombrage au poste. Tout à coup ils virent arriver M. (Icoffroy Saint-Hilaire, seul, parlant et gesticulant avec feu. Ils le connaissaient beaucoup l'un et

( 3i ) l'autre ; M. Serres était même intimement lié avec lui.

« Qu'avez-vous donc, monsieur Geoffroy? lui dirent-ils ; vous paraissez furieux !

— Oui, je suis furieux. Grojriez-vous que je viens d'entendre des gens qui disaient tranquillement : On dit que l'archevêque est caché dans Paris; mais on a tort de le recevoir chez soi : c'est une tête qu'il faut rouler au peuple pour empêcher qu'il n'en demande d'autres ? Peut-on entendre cela de sangfroid? Eh bien 1 moi, je ne suis pas dévot, je ne connais pas l'archevêque; mais je le cacherais chez moi s'il se présentait : oui , je le cacherais I

— J'ai votre affaire, dit alors M. Gaillard en le prenant par le bras; l'archevêque a passé deux jours chez AI. Serres, mais il n'y est plus en sûreté j voyez, réfléchissez , voulez-vous le prendre chez vous ?

— Je ne m'en dédis pas.»

Aussitôt M. Gaillard et M. Serres firent sortir M. l'archevêque de la Pitié par uneportede derrière : M, Geoffroy, en sa qualité de professeur au Jardindu-Roi, fit ouvrir la porte de la grille qui fait le coin de la rue de Buffon , ils entrèrent par là, ils traversèrent ainsi le jardin au clair de la lune, et arrivèrent chez M. Geoffroy par le jardin particulier de sa maison, et par une petite porte. Gette fois, on laissa M. l'abbé Desjardins chez les religieuses de la Piété où il ne courait aucun danger, et le lendemain on le conduisit au couvent des

dames de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, dont il était supérieur. Dès qu'on fut entré chez M. Geoffroy, M. Caillard lui dit:

« Maintenant, il s'agit d'empêcher qu'on ne sache que l'archevêque est chez vous. Combien avez-vous de domestiques ? »

— Quatre...

— En êtes-vous sûr?

— Ma foi , je n'en sais rien.

— Tâchez seulement de tenir la chose secrète un jour ou deux ; pendant ce temps-là , je chercherai un autre asile pour Monseigneur. Dites que c'est un ami malade qui vient à Paris pour se faire soigner., et qu'il est forcé de garder la chambre.

— Mais ma femme ne sait rien ; il faut que j'aille la chercher; je crois qu'elle ne connait pas M. l'archevêque.

Et il l'amena sans la prévenir. Mais dès que madame Geoffroy fut entrée, elle demeura immobile, et s'écria, en joignant les mains :

« Ah ! mon Dieu ! Monseigneur l'archevêque de Paris! »

Elle resta quelque temps sans rien ajouter ; puis , avec cette bonté généreuse qui est surtout l'apanage des femmes , elle dit vivement :

« Je comprends ce que c'est ; c'est moi qui servirai Monseigneur ; j'entrerai seule dans sa chambre , et je réponds du secret. »

M. de Quélen resta près de quinze jours dans cette maison, où il fut comblé des soins les plus

délicats et 1rs plus respectueux; il passait ses soirées à faire de la charpie pour les blessés , avec la famille Geoffroy. 11 voulut ensuite aller rejoindre son vieil ami, M. l'abbé Desjardins, au couvent des Dames de Saint-Michel.

Pendant que Monseigneur était chez M. Geoffroy, •

M. Caillard, toujours inquiet pour l'archevêque et

pour ses hôtes que le hasard pouvait mettre à la

merci d'une populace égarée, cherchait les moyens

de parer à ce danger, lorsque, le 2 août, madame

la duchesse d'Orléans vint à l'Hôtel-Dieu visiter

les blessés de juillet. Pendant que Son Altesse

Royale parcourait les salles, il prit la liberté de

lui glisser un petit billet sur lequel il avait écrit :

« Madame la duchesse d'Orléans est suppliée d'ac-

« corder une sauvegarde à M. l'archevêque de

■ Paris, dont les jours sont en danger. »

La princesse lut, regarda M. Gaillard, et lui fit signe de ne rien dire. Préoccupée d'un avis dont le laconisme l'inquiétait, avant de partir elle lui fit demander l'adresse de M. l'archevêque par M. de Barbé-Marbois qui l'accompagnait. Celui-ci, ne se croyant pas autorisé à nommer M. Geoffrov Saint- Hilaire, donna l'adresse de M. Serres; puis se rendit au Jardin des Plantes pour raconter ce qu'il venait de faire. Ce fut là que le préfet de police, dont les agents avaient appris que le prélat n'était pas au domicile indiqué , l'envoya prier de se rendre dans son cabinet. Arrivé chez M. Girod de l'Ain, M. Caillard ne crut pas devoir d'abord désigner le IIe partie. 3

véritable asile qui avait reçu M. l'archevêque sans avoir consulté les personnes qui le lui avaient offert; mais le préfet de police insista avec tant de force sur les instructions qu'il avait, fil valoir si énergiquement le danger qui pouvait naître d'un moment de retard et se montra animé de si bonnes dispositions, que, se confiant dans sa loyauté, M. Gaillard nomma enfin M, Geoffroy Saint-Hilaire. — Aussitôt des ordres furent donnés pour changer les postes qui avoisinaient le Jardin des Plantes, y mettre des gens sûrs, et prendre toutes les mesures propres à répondre de la vie du premier pasteur du diocèse.

Depuis les Journées de juillet 1$30, jusqu'au 14 février 1S31.

Pendant son séjour chez M. Geoffroy Saint- Hilaire , M. l'archevêque de Paris crut ne pouvoir se dispenser d'aller remercier madame la duchesse d'Orléans de la sollicitude avec laquelle elle avait pourvu à sa sûreté. 11 lui fit demander une audience qui lui fut aussitôt accordée. On était alors après le 9 août; un acte récent venait d'appeler M. le duc d'Orléans au trône.

Outre le péril évident auquel s'exposait M. de Quélen en sortant de sa retraite, cette démarche, dans l'état où se trouvait alors le clergé, était fort

( 36 ) embarrassante pour lui. En butte aux soupçons et aux outrages, les prêtres étaient obligés de se cacher : on parlait de les obliger à prêter le serment nouvellement prescrit, et l'on se demandait avec inquiétude quelle conduite allait tenir le corps épiscopal dans une conjoncture si difficile, quand déjà des dissidences s'étaient manifestées au sujet des prières pour le souverain.

Si parfaitement déguisé qu'il était impossible de le reconnaître, M. l'archevêque traversa, le soir, à dix heures, accompagné de M. Caillard, les rues les plus populeuses de Paris , dans une voiture que conduisait la personne à laquelle elle appartenait, entendant les crieurs publics répéter autour de lui I annonce des livres infâmes qu'on les autorisait à vendre, et où son nom se trouvait indignement mêlé; il arriva sans obstacle au Palais-Royal. Des instructions précises avaient été données à des personnes de confiance pour l'introduire secrètement. L'entrevue fut touchante. La princesse, dont on connaît la haute piété , vivement émue à la vue du prélat dont le costume répondait si peu à ses habitudes toutes sacerdotales et à la dignité de son caractère, le supplia de ne pas abandonner son diocèse, sa présence, ajouta-t-elle , étant plus que jamais essentielle à la religion , et le roi étant dans l'intention de le protéger de tout son pouvoir. Après l'avoir remerciée des soins qu'elle avait bien voulu prendre i^our sa sûreté, M. l'archevêque lui donna l'assurance que jamais il n'avait songé à

(37 ) abandonner son poste, quelque périlleux qu'il eût été, et que jamais il ne l'abandonnerait. Louis- Philippe désirant le voir et n'étant pas libre en ce moment, un nouveau rendez-vous fut convenu à quelques jours de là.

M. l'archevêque s'y rendit sous le même déguisement, et eut avec le nouveau roi des Français une conversation de plus d'une heure , qui a été fidèlement , et nous pouvons dire mot à mot conservée, mais sur laquelle nous devons encore garder le silence. Qu'il nous suffise de dire que les questions qui faisaient naître alors parmi le clergé les plus vives inquiétudes y furent discutées, et que ce fut sur l'invitation de Louis - Philippe qu'il résolut d'envoyer quelqu'un à Rome pour consulter le souverain pontife. Dès le lendemain, ce projet, soumis à une réunion des évêques qui se trouvaient à Paris , obtint leur approbation , et comme le départ d'un ecclésiastique dans un moment où le clergé était l'objet de tant de préventions n'aurait pas été sans inconvénient, l'archevêque, qui le soir même de sa seconde visite au Palais- Pvoyal , avait fait choix de M. Gaillard et lui avait dit son intention, triompha de sa résistance, et cet ami dévoué partit en poste pour Rome , porteur pour le Saint-Père d'une lettre du roi, d'une de la reine et d'une du prélat.

Ne pourrait-on pas sans injustice regarder les ennemis du clergé comme bien implacables, s'ils n'étaient pas désarmés en apprenant que c'est à un

(58 ) membre de ce même clergé, à celui qui a été calomnié de la manière la plus atroce et la plus injuste, qu'est dû l'honneur d'avoir proposé les seuls moyens convenables pour fixer les incertitudes dont les suites pouvaient être si funestes?

Le surlendemain de son arrivée à Rome, M. Caillard fut admis à l'audience de Pie VIII, qui le reçut avec bonté dans un appartement d'une simplicité toute monastique, le fit asseoir à côté de lui, lut les lettres dont il était porteur, et parut surpris que M. l'archevêque le consultât sur le serment qu'il venait, disait-il, de prêter comme pair de France. Il fut facile à l'envoyé du prélat de convaincre le Saint-Père qu'il avait des renseignements plus positifs que ceux de la Gazette de France, qui venait de donner faussement cette nouvelle, de répondre à quelques-unes de ses demandes et de dissiper quelques préventions qu'on avait fait naître dans son esprit.

« Je suis loin d'inculper sa conduite ni de faire le moindre reproche à ses actions, reprit alors le souverain pontife; mais pourquoi se présente-t-il seul? pourquoi n'a-l-il pas réuni ses collègues, afin que je puisse donner mon avis sur une demande collective et non sur une sollicitation isolée? ce qui pourrait exposer ma décision à des contradictions que je dois prévenir. »

La réponse de M. Caillard était facile : une partic des évêques de France était en fuite, une autre cachée, et celle qui résidait ostensiblement ne

pouvait se réunir sans commettre la plus haute imprudence. Du reste, M. l'archevêque de Paris l'avait chargé de donner en son nom l'assurance que le clergé recevrait unanimement avec respect et soumission les conseils qu'il sollicitait de Sa Sainteté.

« Eh bien ! répondit le Saint-Père , que le gouvernement me présente un concordat comme il en a présenté un à mes prédécesseurs ; je l'examinerai et j'y donnerai mon approbation Vil y a lieu. »

Cette proposition montrant combien le Pape connaissait peu la situation des affaires de France, M. Caillard fit rapidement un exposé succinct de ce qui venait de se passer ; après avoir fait ressortir l'analogie qui existe entre cette révolution et celle d'Angleterre, il ajouta:

« Comme elle, notre première révolution a été souillée par l'injuste supplice d'un roi mort sur l'échafaud ; cette horrible catastrophe a été immédiatement suivie, comme chez nos voisins, d'un règne de terreur et de sang; nous avons eu, comme eux , notre époque de despotisme, une restauration , une nouvelle déchéance , un changement de famille sur le trône restauré. 11 ne reste plus, pour rendre l'analogie complète, que la séparation de l'Eglise de France avec le Siège de Rome. Cette séparation n'est peut-être pas si éloignée que vous le pensez. J'en appellerai aux lettres que j'ai eu l'honneur de vous présenter. Elle suivra immanquablement, j'en suis assuré, ou le refus de la grâce que

je sollicite si ardemment , ou le silence de Votre Sainteté ! Vous sentirez, je l'espère, de quel intérêt imminent est cette décision, lorsque vous apprendrez les mouvements que se donne 1 evêque Grégoire, et les mémoires qu'il présente, m'a-t-ondit, à l'autorité qui n'est guère forte contre lui, à l'effet d'obtenir le rétablissement de l'Église constitutionnelle, Eglise qui, vous le savez, a été cause en France d'un schisme suivi d'une violente persécution.

— Grégoire est en Amérique.

— J'ose affirmer à Votre Sainteté qu'elle est dans l'erreur. Je connais beaucoup Grégoire, et je jure sur mon honneur que je l'ai vu traverser le parvis Notre-Dame quelque temps avant mon départ de Paris — Mon opinion, et surtout celle des personnes recommandables dont je vous ai remis les lettres, s'accordent sur ce point , qu'une partie du clergé persistera à refuser les prières et le serment si vous ne l'y engagez; mais que, si vous acquiescez au contraire à notre demande , les exagérés du parti vainqueur ayant perdu ainsi un puissant

moyen d'aigrir et d'indisposer les populations contre le clergé, le serment, qui n'est qu'un prétexte de guerre , ne sera pas même demandé , les intrigues de l'Eglise constitutionnelle seront déjouées , et la France préservée du schisme et de tous les malheurs qui accompagnent d'ordinaire un changement dans la religion.

— Eh bien ! répondit le pape d'un ton de voix fort

animé, il est écrit dans l'Evangile qu'il y aura des schismes et des hérésies.

— Oui, Saint-Père ; mais il est aussi écrit : Tu es Petrus , et super liane petram œdificabo Ecclesiam meam. Vous êtes la pierre angulaire de l'Eglise. Placé au sommet de la hiérarchie, vous êtes la sentinelle avancée qui doit non seulement avertir du danger , mais le détourner. Vous êtes représenté la main sur le gouvernail ; et pourquoi cette image, si ce n'est pour signifier que vous avez mission d'éviter les' écueils ? Votre devoir, j'en demande pardon à Votre Sainteté , est donc de reconnaître d'abord si ce qui vous est proposé est un écueil : la tradition de vos prédécesseurs, celle, je le répète, des évêques les plus distingués de l'Eglise de France , vous répondront unanimement le contraire. Mais, supposé encore que ce soit là un écueil, j'ose vous le demander, avez-vous fait, pour l'éviter, tous les efforts qu'exige la haute et sainte position où l'Eglise vous a placé ? (/est lorsque vous aurez épuisé tous les moyens que vous donne l'Eglise, et employé tout votre pouvoir à empêcher un schisme, c'est alors que vous pourrez, abandonnant tout à la Providence, prononcer avec résignation les dernières paroles que vous venez de rappeler.»

« A peine eus-je achevé ces derniers mots, qui, je l'avouerai, furent prononcés d'un ton trop tellement, dit M. le docteur Gaillard dans sa relation, je sentis que la chaleur de la discussion

m'avait emporté au delà des bornes fixées par les convenances; j'aurais dû surtout m'en apercevoir au changement qui s'était opéré sur la physionomie du pape. Le silence le plus profond succéda pendant quelques minutes à cette vive discussion. Enfin le pape reprit d'un ton de voix altéré et tremblant :

g Monsieur le docteur, monsieur le docteur, nous ne nous entendons pas. Je ne sais pas bien le français : le cardinal Albani le parle bien , vous lui expliquerez l'objet de votre mission, je vous ferai savoir ma réponse.

— Xon , Saint-Père ; je n'ai pas fait un si long voyage, je n'ai pas consenti à quitter mon état et à m'exposer à tant de fatigues, et peut-être à tant de contrariétés, je n'ai pu faire le sacrifice de ma plus chère inclination, la tranquillité, pour, en récompense de tout cela , rentrer dans mon pays avec l'animadversioû du chef de la religion , religion à laquelle je suis attaché de cœur et par conviction. Mais si, comuie je le reconnais, ma bouche a été indiscrète , je la ferme et ne parlerai que lorsque "V otrc Sainteté daignera me l'ouvrir. Je la supplie seulement de ne pas regarder mon silence comme un assentiment à tout ce qu'elle me lait l'honneur de me dire; car, dans l'intérêt de mon pays , et j'ose même dire dans l'intérêt de la religion , je me vois obligé de lui déclarer qu'elle est mal informée sur nos affaires.»

Le ton ferme, ému et respectueux , avec lequel

( 43 ) furent prononcées ces paroles, opéra dans le bon et respectable Pie Mil un changement subit.

«Monsieur le docteur, reprit Sa Sainteté en lui serrant les mains de la manière la plus affectueuse, monsieur le docteur, vous croyez que je me fâche ; je ne me fâche pas. Ah I si vous étiez à ma place , vons sentiriez mon embarras. Je m'en rapporte à vous-même; puis-je donc, je vous le répète, donner tout de suite une décision de cette importance? Qu'on m'accorde un moins quelques jours.

— Sans doute je me suis mal expliqué; en sollicitant de Votre Sainteté une décision prompte, je n'avais jamais eu l'espoir de l'obtenir sur-le-champ; l'époque fixée pour la déchéance de la pairie est encore assez éloignée pour permettre quelques jours de retard. — Mais je le vois, Saint-Père, vous êtes fatigué.

— Très fatigué. — Et le voix altérée du souverain pontife attestait son agitation et son anxiété.

— Je vais alors prendre congé de Votre Sainteté et descendre chez le cardinal Albani ; permettez seulement qu'avant de m'éloigner, j'obtienne la preuve la plus certaine que Votre Sainteté a daigné me pardonner mon indiscrétion, en me promettant qu'elle aura l'extrême bonté de me recevoir encore.

— Je vous le promets. »

Et cet excellent pontife présenta sa main à son interlocuteur de la manière la plus cordiale.

En réfléchissant aux dispositions dans lesquelles

il avait trouvé ie chef de l'Eglise, et à la connaissance imparfaite qu'il avait de la position des choses, M. Gaillard comprit la nécessité de rédiger, pendant la nuit même qui suivit cet entretien, un Mémoire dans lequel il expliquerait l'objet et la nature de sa mission, et l'état des partis en France tel qu'il le concevait (1); illedista à un de ses élèves qui l'accompagnait, le fit remettre le lendemain au souverain pontife, et se rendit à Naples pendant qu'on l'examinait et qu'on prenait un parti sur sa demande.

A son retour il apprit que le Saint-Père, le croyant parti, avait remis à M. Anatole de Montesquiou , qui passait à Rome , la dépêche par laquelle il reconnaissait Louis-Philippe, mais qu'il le recevrait le lendemain. — Laissons encore M. Gaillard raconter cette entrevue.

« Je fus donc introduit une seconde fois dans le cabinet de Sa Sainteté. Dès la porte , cet excellent Pontife fit un signe à mon introducteur, pour me dispenser de tout le cérémonial usité, et me tendant les bras avec la plus franche aménité, il s'écria :

— «Hé ! arrivez donc , arrivez donc , monsieur le docteur; voilà bien les Français ! Vite, hé vite! et puis monsieur s'en va courir je ne sais où : je les aime, les Français, je les aime de tout mon cœur.

(1) Voir aux pièces justificatives , A.

« Après m'avoir fait asseoir, il me dit : — Je vous ai fait chercher partout , pour vous remettre la reconnaissance de votre roi ; ne vous ayant pas trouvé et vous croyant reparti, je l'ai fait remettre à une personne qui revenait de Xaples et s'en retournait en France. Je vous donne, à vous, un bref par lequel j'acquiesce entièrement aux demandes que vous m'avez présentées (1). Les temps sont bien malheureux pour la religion, bien malheureux, monsieur le docteur. Cependant je suis tout à fait de votre avis, il ne faut pas briser le roseau penché ; et, comme vous encore, je pense qu'on ne réussira à améliorer l'état actuel des choses que par les seuls moyens de douceur et de persuasion : aussi j'en suis tellement convaincu , que je promets d'avance , et vous pouvez le dire, qu'à moins qu'on ne vienne à attaquer la religion, tout le temps qu'il plaira à Dieu de prolonger mon pontificat on ne verra émaner d'ici que des mesures de douceur et de bienveillance.

«Je témoignai alors à Sa Sainteté toute ma reconnaissance, et la joie que j'éprouvais de le voir dans d'aussi favorables dispositions. Elle me dit d'un ton de voix dont l'expression n'est pas encore effacée de ma mémoire ni de mon cœur.

— J'ai qnelques communications importantes à vous confier, tin vous en chargeant, je n'exige pas votre parole de ne les pas divulguer; je les

il Voit aux pièces justificatives, B.

( 46 ) livre à votre discrétion , à votre prudence. » On pense bien que, loin d'être le moins du monde hostile, tout ce que ce digne Pontife lui confia ne pouvait que concourir au bien et à la tranquillité de la France; on en pourra juger par une de ses communications, que M. l'archevêque et lui n'ont pas cru devoir rester secrète, la jugeant très honorable à la mémoire du Pontife. Pie VIII chargea .M. Gaillard d'engager M. l'archevêque de Paris à prêter le serment, s'il lui était demandé; mais en même temps il l'invitait, et il eut bien soin de répéter que c'était un conseil et non pas un ordre, il l'invitait à donner immédiatement après sa démission de la pairie , par ce motif que , dans l'état des choses , sa pairie ne pouvait être d'aucune utilité ni pour lui ni pour la religion, opinion qu'il appuya sur le raisonnement suivant : — Si l'archevêque conserve sa pairie, il ne pourra se tenir à l'écart ni s'absenter sans manquer à son devoir ; s'il se présente à la Chambre et qu'on vienne à discuter des lois contraires à l'esprit de la religion, comme le serait, par exemple, une loi sur le divorce, il sera obligé de s'y opposer, et n'étant pas soutenu , non seulement il attirera de nouvelles persécutious sur sa personne , mais encore, par l'irritation qui en résultera, il pourra faire tomber de grands maux sur la religion. Mon opinion, dites-le bien hautement, est que le clergé ne doit en rien se mêler de politique... Lorsque le troupeau est frappé par la tempête, le pasteur doit

( 47 ) rester au bercail; s'il est persécuté lui-même, qu'il se cache, comme l'archevêque de Paris, afin de reparaître au moment favorable.

Frappé des motifs que faisait valoir le souverain Pontife, mais ne voulant pas exposer le prélat à des sollicitations d'autant plus embarrassantes que le chef de l'Eglise n'avait voulu donner qu'un simple conseil , M. Caillard revint à Paris à petites journées afin de laisser écouler le terme prescrit pour la déchéance de la pairie , et délivrer M. l'archevêque de la fausse position où il se serait peut-être trouvé, ce qui explique comment, malgré les conseils du pape, M. de Quélen ne prêta point le serment et fut, dès lors, réputé démissionnaire.

Pendant qu'il faisait ainsi demander à Rome un conseil dont il sentait le besoin au milieu des circonstances difficiles où il se trouvait, l'archevêque de Paris, proscrit au milieu de sesouailles, obligé de se cacher pour échapper à la fureur de ses propres diocésains qui méconnaissaient et son dévouement et son affection pour eux, n'oubliait pas, dans son humble retraite, ceux mêmes qui lui avaient fait le plus de mal. Ruiné dans sa fortune, ruiné dans celle de son diocèse , dès qu'il put disposer d'une somme d'argent, il l'envoya aux sœurs de charité du quartier Notre-Dame, en les chargeant de la distribuer aux malheureux, et de préférence à ceux qui auraient pris part au désastre de l'archevêché. Noble et sainte vengeance, qui eût dû seule désarmer la haine qui le poursuivait, si la

( 48 ) calomnie n'avait continué d'aigrir contre lui les esprits.

Diverses commissions avaient été formées par les vainqueurs des trois jours; lune, chargée de distribuer des récompenses à ceux qu'on appelait les héros de juillet, avait, qui le croirait si des documents irrécusables ne l'attestaient ? établi ses bureaux à l'archevêché, comme si les récompenses accordées aux dévastateurs de la demeure épiscopale devaient avoir un nouveau prix reçues sur le théâtre de leurs exploits; l'autre, nommée pour fixer les indemnités dues aux victimes des trois journées , tenait ses séances à l'Hôtel-de-Ville.

S'il était à Paris quelqu'un qui eût droit à une indemnité, c'était, sans contredit, M. l'archevêque, et si l'indemnité devait être proportionnée aux pertes éprouvées, la sienne devait, sans nul doute, être la plus considérable. On le comprit, et, pour . se soustraire à l'obligation de réparer un grand désastre, on commit une monstrueuse injustice. — Un état des pertes faites par le prélat et par les personnes de sa maison fut soumis à cette commission ; pendant qu'elle délibérait, un odieux placard était affiché sur les murs de Paris et crié dans les rues :

< Peuple , y disait-on , la commission chargée de t réparer les désastres causés dans les journées de « juillet accorde une indemnité de 200,000 fr. à « M. l'archevêque de Paris. Le pauvre homme! « c'est sans doute pour le dédommager de la perte

(49 ) « des poignards et des barils de poudre trouvés « dans son palais. »

Si les expressions manquent pour flétrir d'aussi abominables calomnies, elles ne manquent pas moins pour qualifier la décision de la commission des indemnités. L'autorité crut devoir répondre à cette infâme publication , et un avis de M. le préfet de la Seine, inséré dans les journaux, apprit aux lecteurs étonnés « qu'il était faux que la com- « mission des dommages eût rien accordé à M. de « Quélen pour indemnité, et qu'il était non moins « faux que des poignards et des barils de poudre « eussent été trouvés à l'archevêché. »

Là ne se borna pas l'injustice du pouvoir nouveau né des barricades et de l'émeute.

Le conseil-général de la Seine avait alloué, dans son budget de 1800, une somme de 20,000 fr. à M. l'archevêque. Les deux premiers trimestres en avaient été exactement payés ; mais quand, en octobre, vint l'échéance du troisième, M. Odilon- Barrot refusa d'en délivrer le mandat , alléguant , par une amère et cruelle dérision , que le prélat n'avait pas résidé , fait de la plus insigne fausseté : il n'avait pas quitté un seul instant son diocèse, et qui, eût-il été vrai, n'aurait pu être invoqué comme une fin de non-recevoir contre une des plus nobles et des plus malheureuses victimes de la fureur populaire (1).

(1) Nommé à la préfecture de la Seine, M. de Bondy s'empressa IIe PARTIE. 4

Les épreuves dont la Providence affligeait le premier pasteur de la capitale, étaient aussi nombreuses que pénibles; sa patience et sa résignation les lui firent supporter en vrai chrétien , en véritable évêque. Le 23 août i85o, il répondait à une personne qui lui avait écrit sans être connue de lui; sa lettre mérite d'être conservée, car son cœur s'y dévoile tout entier.

« Madame , ou Mademoiselle , y disait-il , car je n'ai pas l'honneur de vous connaître , et la lettre que vous m'avez écrite hier ne m'apprend autre chose de vous , sinon que vous avez le bonheur d'être chrétienne, et qu'à ce titre vous êtes affligée des calomnies de tous les genres que l'on a débitées contre moi , à l'occasion de la dévastation du palais archiépiscopal. Vous désirez que je les fasse démentir par la voie des journaux. Que Dieu vous récompense de vos bons sentiments pour la religion et pour moi ! Je vous en remercie de tout mon cœur.

* 11 est plus facile d'arracher la vie à un évêque que de lui ravir son honneur, de le dépouiller de ses biens que de lui ôter l'estime des âmes honnêtes. Je suis persuadé que ceux qui ont eu le malheur de m'injurier si gratuitement, ne croient pas eux-mêmes un seul mot des accusations qu'ils ont répandues avec profusion dans les rues de la capi-

de décliner la responsabilité d'une pareille mesure, et lit délivrer à M. l'archevêque le mandat auquel il avait droit.

( 5i -) taie, et qu'ils ont affichées sur les murs , comme pour provoquer au désordre et au crime. Mes bienaimés et fidèles diocésains les ont repoussées avec une horreur et une indignation que n'exclut pas la charité évangélique. Quant à moi, je suis depuis long-temps accoutumé à remettre ma cause entre les mains de Dieu; jusqu'ici je m'en suis bien trouvé. S'il daigne me justifier d'une manière éclatante, pour la gloire de son nom et pour l'honneur du sacerdoce, je lui demande de ne jamais me venger; car je pardonne du fond du cœur à tous ceux qui se sont faits mes ennemis, -uns que je Leur en aie donné ni sujet ni prétexte. Au reste , le serviteur n'est pas plus grand que le maître. Si -\otre- Seigneur a été persécuté , pourquoi ne le serais-je pas ? 11 a été appelé ivrogne , homme de bonne chère , pécheur, commensal de pécheurs , séditieux , perturbateur du repos publ;c , possédé du démon, blasphémateur ; il a été traité comme un criminel, comme un voltur et un scélérat. De quoi me plaindrais-je? II se taisait au milieu de ses accusateurs, qu'il pouvait confondre en un instant. Pourquoi chereherais-je à me défendre? Le témoin de mon innocence est dans les cieux; le témoignage de ma conscience couvre la voix de ceux qui se déchaînent contre moi. D'ailleurs, on m'a loué si souvent des perfections que je n'ai point, qu'il faut bien expier, par L'humiliation de quelques calomnies, la gloire que je n'ai pas méritée.

«Je vous conjure donc, bonne chrétienne, de ne

( 5, ) pas vous laisser abattre, à cause des tribulations que j'éprouve; mais, au contraire, de vous réjouir avec moi, selon ce précepte du Seigneur : Vous serez bienheureux , lorsque les hommes vous haïront, qu'ils vous maltraiteront, qu'ils vous poursuivront avec acharnement ; qu'ils inventeront toutes sortes de mal, et qu'ils diront toutes sortes de mensonges sur vous, en haine de mon nom. Réjouissez-vous alors et tressaillez d'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel. Dieu me fait aujourd'hui goûter ces vérités que j'ai tant de fois prêchées ; je l'en bénis mille fois, et lui rends mille actions de grâces. Aidez-moi à lui témoigner ma reconnaissance ; priez-le de me fortifier et de me préparer à de nouvelles épreuves, qui soient plus grandes encore , si son nom doit en être glorifié. Un seul regard sur la crojx nous apprend que sa vertu éclate dans l'infirmité.

« Recevez , etc. »

A ce témoignage particulier de la sainte résignation du prélat, nous pouvons en ajouter un public de sa prudence et de sa modération.

La caisse diocésaine avait été spoliée par l'émeute; les prêtres âgés et infirmes se trouvaient sans ressource; le 8 décembre i83o, M. l'archevêque écrivit aux curés de son diocèse :

o M. le curé, la charité, compatissante envers tous ceux qui sont dans le besoin , a , de plus , un caractère de reconnaissance et de justice envers les anciens prêtres qui, ayant consacré leur vie entière

( 53 ) au zèle de la maison de Dieu et au salut des âmes, sont, à la fin de leur carrière , très-riches selon la foi, et très-pauvres selon le monde: Pauperes in hoc mundo, divites in fide.

« Leur soulagement ne peut manquer de vous intéresser vivement, et d'inspirer, par vos exhortations, le même sentiment à vos pieux paroissiens.

« La caisse diocésaine, destinée à acquitter cette dette de la religion envers ses ministres chargés d'années et d'infirmités, est, vous le comprenez, épuisée dans ce moment. Il m'a paru convenable, et j'ai regardé comme devant vous être agréable, ainsi qu'à tous les fidèles, de remettre, pour cette année seulement, au jour de Noël, la quête annuelle qui a lieu ordinairement le quatrième dimanche de l'avent.

«Ce jour-là le concours est plus nombreux dans les églises, et le cœur est plus particulièrement ému par la solennité.

« Je profite, M. le curé, de cette occasion pour vous dire que mon esprit et mon cœur ne cessent pas d'être avec vous, avec le clergé et avec tous les fidèles du diocèse. Que tous reçoivent ici l'assurance de mon tendre attachement. »

Il était digne d'un pasteur selon le cœur de Dieu, de ne mêler aucune plainte à un sujet qui en fournissait peut-être naturellement l'occasion , aucun souvenir amer à celui des pertes de la portion la plus malheureuse de son clergé , d'éviter même

tout ce qui aurait pu agiter les esprits en rappelant un grand crime.

Le calme paraissait cependant devoir succéder, enfin, à un si violent orage; les infâmes pamphlets criés et vendus pendant plusieurs mois sur la voie publique en avaient à-peu-près disparu : les magasins des marchands de gravures n'étaient plus souillés par les ignobles caricatures qui avaient trop long-temps attiré la foule. M. l'archevêque qui, depuis le 1 1 juillet , n'avait plus paru en public , qui n'avait pas même cru prudent d'officier à la métropole le jour de Noël, vint y célébrer la messe, le 11 janvier, dernier jour de la neuvaine de sainte Geneviève, et y reçut , des fidèles nombreux qui remplissaient la vaste nef, et dont un grand nombre communia de sa main, les témoignages les plus touchants d'intérêt et d'affection. — Le dimanche 16, il se rendit au Palais-ïîoyal avec ses deux grands-vicaires, et eut une longue audience de Louis-Philippe, auquel il parla fort peu de luimême , beaucoup de l'état et des besoins du diocèse. Aussitôt après , et en conséquence de ce dont il était convenu dans celte audience, il s'occupa de faire à l'archevêché , dont la démolition ne devait plus avoir lieu , les réparations les plus urgentes pour en rendre quelques pièces habitables (1), indépendamment du secrétariat rouvert

(1) Après la nouvelle dévastation du palais archiépiscopal, ces dépenses furent laissées à la eliirgc de M. Quélen qui fut obligé d'en acquitter le montant.

( 55) dès le commencement de novembre , et dans lequel on avait classé le peu de papiers et de registres échappés au pillage. Il y tenait son conseil depuis quelques semaines, et il y avait pris possession de son cabinet, mais il n'y couchait point encore, qnand une nouvelle dévastation vint compléter l'œuvre inachevée des trois jours.

Obligé de rappeler les tristes souvenirs d'une époque à jamais déplorable , et de montrer jusqu'à quel degré furent portées la haine, la vengeance et la fureur aveugle d'un peuple en délire , nous ne pouvons résister au désir de placer en regard de ce douloureux tableau quelques-uns des traits principaux de cette vie si calomniée et si méconnue. — Nous croyons avoir répondu à une des accusations les plus mensongères et les plus graves, à celle qui représentait M. l'archevêque comme le fauteur des ordonnances de juillet. Nous le demandons maintenant, quelle fut donc la cause du déchaînement auquel nous voyons exposé un homme également distingué par son esprit aimable, par son caractère bienveillant, par ses inclinations généreuses , un prélat qui se tenait en dehors de la politique, de la bouche duquel ne sortit jamais rien d'amer , ni contre les partis ni contre les personnes., qui se montrait toujours disposé à encourager les bonnes œuvres, à soulager les infortunes, et qui, pendant les rigueurs excessives de l'hiver précédent, avait contribué, par soa influence et ses généreux sacrifices, à alléger le

sort des pauvres ? Que lui reprochait-t-on ? Serait-ce par hasard sa piété , son zèle pour les fonctions de son ministère, son empressement à rendre hommage à la religion dans des occasions solennelles et dans des cérémonies publiques , sa part active à des actes éclatants de piété? Mais tout ici n'est-il pas digne d'un pontife selon le cœur de Dieu ? Il avait rétabli dans son diocèse la fête du Sacré-Cœur, rouvert l'église Sainte-Geneviève depuis si longtemps silencieuse et abandonnée, établi, dans plusieurs églises de la capitale, des instructions et des exercices auxquels il présidait souvent luimême , adressé aux fidèles de pieuses exhortations , présidé, sur une place publique, à une cérémonie expiatoire qu'il avait espéré devoir être l'occasion d'un pardon généreux, ordonné les processions solennelles du jubilé , paru dans nos rues avec autant de piété que de dignité, fait plusieurs années, pendant le carême, des instructions suivies qui attiraient un grand concours, rendu enfin un éclatant hommage à un saint auquel la France et Paris doivent tant de reconnaissance, restitué à ses reliques la vénération des fidèles, et décerné à ses restes un triomphe magnifique. Voilà des torts que l'impiété ne put pardonner : ces témoignages publics de foi et de religion blessèrent des yeux jaloux; pour expier tant de griefs il ne fallait rien moins qu'un grand désastre suivi d'une longue suite d'outrages et de calomnies.

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