‹ Vie de mgr de Quélen, archevêque de ParisChapitre 36 sur 61 · XI · texte numérisé non relu

XI

Depnis le 14 Février 1831, jusqu'à l'Invasion «In choléra, en mars 1839.

Le triste et douloureux anniversaire du i4 février ayant , depuis onze ans, vu chaque année aux pieds des autels une foule de serviteurs et de chrétiens fidèles priant pour le prince si cruellement ravi à leur amour, quelques personnes demandèrent à M. le curé de Saint-Roch de vouloir hien célébrer dans son église un service pour M. le duc de Berry. Celui-ci s'en étant entendu avec M. Barthe, alors ministre des cultes , qui déclara ne point s'opposer à un acte de religion aussi respectable, mais qui désira seulement qu'il eût lieu dès le matin, on convint d'une heure effectivement très-matinale. Instruit cependant de ce qui se passait , et craignant qu'on ne saisit cette occasion pour commettre

( 58 ) de nouveaux désordres, M. l'archevêque défendit à M. le curé de Saint-Roch d'accéder à une demande si louable du reste, et des affiches placées dans l'église le dimanche soir 10 annoncèrent que le service n'aurait pas lieu.

Cependant les préparatifs faits publiquement à Saint-Roch, et les avis donnés par les journaux sur l'heure et l'objet du service, portèrent quelques pieux paroissiens de Saint-Germain-l'Auxerrois à prier leur curé, vieillard vénérable et inoffensif, de célébrer aussi un service dans son église: ils lui parlèrent des dispositions qui se faisaient ailleurs, lui rappelèrent que la paroisse Saint-Germain-1'Auxerrois était celle du prince et de son auguste famille , firent entrevoir le mauvais effet que produirait, sous plusieurs rapports, un refus inexplicable quand le gouvernement ne s'opposait pas à cet acte de piété, et obtinrent qu'on ferait un service, mais de troisième classe, c'est-à-dire fort modeste, sans ostentation et sans éclat. Les choses en restèrent là jusqu'au moment de la cérémonie, sans bruit, sans jactance, parce qu'il ne s'agissait réellement que d'une cérémonie ordinaire et quotidienne pour le clergé de l'ancienne paroisse royale. Rien, au reste, ne fit naître dans l'esprit du sage curé la moindre inquiétude ; aucune menace ne fut faite, aucun signe de trouble ne fut donné, aucune observation ne lui fut adressée. aucun bruit sourd ne l'avertit du moindre danger. L'autorité n'intervint ni pour le conseil ni pour l'ac-

( 5g) lion. M. le ministre des cultes, qui avait fait appeler M. le curé de Saint-Roch non point pour lui défendre le service, mais pour convenir avec lui des mesures les plus propres à éviter toute manifestation dangereuse, ne dit absolument rien à celui de Saint-Germain-l'Auxerrois; et M. l'archevêque, désormais sans inquiétude après l'ordre qu'il avait donné à Saint-Roch, ignora complètement qu'une cérémonie analogue allait avoir lieu ailleurs, le curé, autorisé en quelque sorte par l'exemple de l'église voisine, et ne connaissant pas le contreordre donné, n'ayant pas du le consulter pour une chose aussi naturelle et aussi simple.

lie i/|, ift service fut célébré au milieu du plus grand calme, en présence des agents de police qui le déclarèrent dans l'instruction qui suivit, et qui attestèrent que le catafalque ne portait aucun insigne.

Tout était terminé, une partie des assistants s'était retirée , les voilures qui stationnaient sur la place avaient défilé-, M. le curé, après avoir terminé son action de grâces , se disposait à quitter la sacristie et à remonter chez lui, lorsqu'on vint l'avertir qu'un inconnu , un élève de Saint - Cyr disait-on , avait attaché au drap mortuaire qui recouvrait le cénotaphe une lithographie représentant le duc de Bordeaux , et la foule se pressait autour pour la voir. Frappé aussitôt de la pensée qu'il s'agit là d'une infernale machination , et que l'exhibition de cette lithographie peut avoir les

( 6o ) plus déplorables résultats, le curé court sans hésiter au devant des malheurs dont il a le pressentiment , se précipite vers le catafalque pour en arracher le signal de discorde qu'on vient d'y attacher, lève la main, étend le bras (1) pour arriver aux épingles qui le fixent au drap des morts , et parvient à le faire disparaître. Mais il était trop tard.

Déjà un rassemblement tumultueux s'était formé sur la place ; les bruits les plus absurdes circulaient de bouche en bouche : on disait que le catafalque était orné de fleurs de lis , qu'on y avait mis un buste de Henri V, que le curé l'avait couronné; les esprits s'échauffaient , des menaces commençaient à être proférées , le rassemblement et le tumulte augmentaient ; des pierres étaient jetées dans les fenêtres du presbytère, lorsque la garde nationale , le maire du quatrième arrondissement et M. Baude, préfet de police, avertis de ce qui se passait, se rendirent sur les lieux, et trouvèrent une troupes d'hommes exaspérés demandant la démolition de l'église. Malheureusement M. Cadet-Gassicourt , maire de l'arrondissement , ne sut pas résister à leurs exigences ; d'après ses ordres , et sous le faux prétexte qu'elle était ornée de fleurs de lis , la croix en pierre qui surmontait

(1) Cette circonstance du bras étendu, de la main élevée à une certaiue hautur est importante, des témoins à charge ayant prétendu, dans le procès intenté à cette occasion, que M. le curé avait béni la lithographie, fait absolument faux, et dont le respectable pasteur n'eut pas la moindre peine à se justifier.

( 0' ) la façade principale de cette antique basilique tomba aux applaudissements d'une foule de misérables, et en présence de quelques compagnies de la garde nationale. Était-ce bien à un maire , au dépositaire de la force et du pouvoir , à ordonner, ou seulement à autoriser la destruction de la première croix, et à donner ainsi le signal des plus abominables excès? aussitôt après la chute de la croix, le curé quitta le presbytère, protégé par quelques gardes nationaux ; mais livré par la perfidie d'une portière , il fut conduit à la conciergerie , détenu pendant dix-neuf jours , puis mis en liberté , quand une instruction minutieuse eut convaincu qu'aucune charge ne s'élevait contre lui. — Les portes de l'Eglise ayant été fermées dès que le tumulte commença, la foule continua à stationner sur la place jusqu'au soir : elle se dissipa alors , mais en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Au moment où la croix de Saint-Germain-l'Auxerrois était tombée, un homme de haute taille qui paraissait diriger les agitateurs avait crié à haute voix : A l'archevêché! et à ce cri, répété comme un commandement, la foule s'était ébranlée, et la troupe sous les armes ne s'opposant point à son passage, s'était dirigée vers l'archevêché (1). Prévenu du mouvement qui s'opérait, le concierge

(1) On peut voir sur tous ces événements les tomes Gy , 68, C9, 78 et 80 , de Y Ami de la Religion.

(6a ) du palais archiépiscopal s'était rendu à l'Hôtel-de- Ville pour demander qu'on en protégeât du moins les ruines : il n'avait pu ni voir le préfet, ni rien obtenir. Vers sept heures, une centaine d'individus pénétrent dans la première cour par la porte du suisse, proférant les plus horribles menaces contre M. l'archevêque qui, fort heureusement, n'avait pas tenu ce jour-là son conseil à l'archevêché, parviennent à ouvrir la porte qui séparait la première cour de la seconde, se répandent dans les appartements dont presque toutes les portes avaient été brisées six mois auparavant, mettent en pièces quelques meubles en noyer fort simples qu'on y avait déposés , brisent ce qui avait échappé à la première dévastation, font voler en éclats les vitres à peines replacées, déchirent ou brûlent les livres de la bibliothèque réunis à grand'peine, lacèrent et dispersent les papiers du secrétariat, y volent une somme de 542 francs, la eeule qu'ils y trouvent, dévastent la salle du conseil diocésain, qui était aussi celle des séances de la commission des récompenses nationales, et se disposent à continuer le pillage , quand le maire du douzième arrondissement, accompagné de quatre cents gardes nationnaux, parvient enfin à faire évacuer les appartements et à recueillir quelques débris et quelques pièces d'argenterie qui furent volées le lendemain dans la pièce où on les avait déposées. Il avait commencé à dresser un procès-verbal ; mais le main* du neuvième arrondissement , dans la cir-

(65 ) conscription duquel se trouvait l'archevêché étant arrivé, il se retira , et cent gardes nationaux de la neuvième légion fuient chargés pendant la nuit de la garde du palais dévasté : on barricada les portes de la sacristie M. Odilon-Barrot , préfet de la Seine, vint vers huit heures et demie visiter les lieux, mais ne donna aucun ordre.

L'autorité était avertie des intentions des factieux pour le lendemain ; quand ils se séparèrent sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, quand ils furent expulsés de l'archevêché, ils s'étaient donné assez clairement rendez-vous pour qu'il fut facile de déjouer leurs projets par des mesures énergiques : la nuit tout entière était laissée au pouvoir pour aviser aux moyens à prendre ; aucune mesure ne fut adoptée, aucun moyen ne fut pris; l'émeute seule fut fidèle à son mandat.

En effet, le lendemain, dès six heures et demie du matin, les agitateurs, en arrivant mr la place de l'église absolument déserte , n'y trouvèrent pas un soldat, pas une sentinelle. Un homme se disant agent de police se présenta au presbytère et somma le bedeau de lui ouvrir les portes. Celui-ci obéit. Aussitôt la foule se précipite en poussant de grands cris, en blasphémant, et, comme à un signal donné, tous les bras se lèvent pour détruire et pour briser, tout est attaqué à la fois : on dirait un seul esprit présidant à cette scène de désordre. Le banc d'oeuvre si artistement travaillé est mis en pièces; les stalles, les bancs, les confessionnaux.

(64 ) les grilles en bois sont arrachés et renversés; les livres, les candélabres, les statues, les ornements sont livrés au pillage ; tous les vitraux des chapelles sont brisés par des hommes du peuple qui se promènent dans l'église revêtus d'habits sacerdotaux, qui dansent sur des monceaux de débris , qui s'emparent ensuite du presbytère et, en un instant , volent, brisent, détruisent et jettent par les fenêtres tout ce qu'il renferme; effets, meubles, vêtements, argent, tout disparaît en trois quarts-d'heure. Enfin la garde nationale du quartier fait cesser ce double pillage; le général en chef vient ensuite, mais pas un magistrat de la cité ne paraît. C'est donc à la garde nationale seule qu'on dut la conservation du maître-autel, du sanctuaire, de l'orgue et de quelques chapelles : ce furent aussi quelques gardes nationaux qui sauvèrent les saintes espèces (1).

Là cependant ne s'arrêta pas la rage des dévastateurs, parmi lesquels, dit un garde national dans une relation publiée à cette époque, il n'y avait pas que des ouvriers en veste, mais des habits et des chapeaux fins. A Saint-Louis en l'île, à Saint-Gervais, à Saint- Paul-Saint-Louis , à Sainte-Marguerite , à Saint- Laurent, à Bonne-Nouvelle, à Saint-Nicolas des

(i) M. Millet, capitaine de la quatrième légion, et les voltigeurs qu'il commandait, déposèrent , le 17 , à la mairie de leur arrondissement, six calices avec leurs patènes, trois nécessaires avec ou sans calice , un ostensoir en vermeil, deux encensoirs en argent, une boite de saintes huiles , et des sacs contenant diverses sommes : on leur en donna un reçu.

( 65 ) Champs, à Saint-Méry, à Saint-Roch, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet , les croix furent abattues ou des dégâts considérables commis ; preuve évidente qu'il y avait un complot formé, et que le service de Saint-Germain-l'Auxerrois n'avait été qu'un prétexte pour insulter, piller et profaner les églises.

A peine la dévastation de Saint-Gcrmain-l'Auxerrois était-elle terminée, qu'à neuf heures et demie le sac et la ruine de l'archevêché étaient déjà commencés. Le poste, dans lequel il n'y avait pas quarante hommes, ayant été forcé, des milliers d'individus se précipitèrent dans le palais, renversèrent la grille du côté de la Seine, y jetèrent les livres et les papiers, et quand tout eut disparu dans les flots de la rivière ou dans un grand feu promptement allumé , on commença la démolition : « Figurezvous, dit M. de Schonen à la tribune de la Chambre des députés, figurez-vous une fourmilière d'hommes de tout âge, de toute condition, d'enfants même, de femmes circulant dans les cours, les appartements, les jardins... Les gardes nationaux étaient perdus dans cette foule... Dès la veille on avait amoncelé dans les cheminées des montagnes de papiers pour mettre le feu aux bâtimens, ce que nous sommes parvenus à empêcher. J'envoyais de quart-d'heure en quart-d'heure chercher du renfort qui n'arrivait pas. Pendant ce temps-là, les planchers , les plafonds , les rampes d'escalier cédaient, les gros murs étaient attaqués, les toits le furent bientôt après, et poursuivis par les décom- IIe partie. 5

(66) bres qu'on nous lançait de toutes parts , nous lu-* mes obligés de nous enfermer dans 1 église... Plusieurs fois nous étions parvenus à faire évacuer les appartements ; nous employions la voie des remontrances et de la persuasion, nous réussissions; puis une autre nuée arrivait par une autre entrée , ou les mêmes, après être redescendus, remontaient, et c'était l'inverse du tonneau des Danaïdes. Nous n'éprouvions pas trop de résistance pour obtenir qu'ils quittassent leur entreprise,. mais ils revenaient avec la même facilite à ce qu'ils avaient quitté. Le travail paraissait distribué par ateliers ; on eût dit des ouvriers payés à la tâche, et certes jamais salarié n'a fait si vite et tant en si peu de temps. »

Les renforts instamment sollicités arrivèrent enfin; on fit évacuer le jardin et l'édifice; mais il ne restait plus de l'archevêché que des toits à demi renversés, des murs dégradés, des ouvertures sans portes et sans fenêtres, des cloisons abattues, des planchers et des plafonds démolis; et cet immense désastre avait eu lieu en cinq heures, en plein jour, sous les yeux d'une garde nationale nombreuse à qui M. Thiers , député et sous-secrétaire d'Etat des finances , dit de ne point se commettre avec le peuple., dans le voisinage de la préfecture de la Seine, à deux pas de la préfecture de police! Pendant cinq heures le feu ne cessa pas de consumer , la Seine de charrier de précieux débris. La foule , plus nombreuse encore dans les rues pendant les jours qui terminent le carnaval, s'arrêtait sur les

(<5? ) quais, indifférente, impassible ou odieusement moqueuse, pour voir passer d'un côté les flots chargés des tristes preuves d'une fureur aveugle , de l'autre les auteurs de cette dévastation , affublés d'ornements d'église, et ajoutant l'impiété d'une mascarade sacrilège à l'impiété d'une sacrilège profanation.

Car à l'archevêché ne s'était pas arrêtée la folie de destruction : expulsé de son enceinte , le peuple de ces cruelles journées, peuple des bagnes ou de ce qui doit y entrer, selon l'expression même d'un député de la gauche, mais dans les rangs duquel on voyait plusieurs jeunes gens bien mis, pénétra par la sacristie dans l'intérieur de la métropole , renversa les chandeliers et la croix de l'autel , déchira les livres usuels et un magnifique graduel en vélin, précieux manuscrit exécuté avec beaucoup d'art, força les grilles de plusieurs chapelles, pilla les ornements , déroba les vases sacrés , et occasionna à l'antique édifice des pertes qui ne sont ; point encore entièrement réparées. En même temps le maire de l'arrondissement faisait abattre la il croix, qui, en se brisant dans sa chute, entraîna li une partie de la balustrade régnant autour des combles, et enfonça la toiture et les voûtes.

Forcés d'évacuer l'archevêché, les démolisseurs s'étaient dirigés sur Conflans au cri des meneurs qui en avaient donné l'ordre à haute voix, comme la veille ils avaient dit: A l'archevêché! En vain, prévenu de l'approche des séditieux, le maire de

Charenton fit demander un prompt secours : déjà le château était envahi; on jetait par les fenêtres les meubles, les lits, les glaces, les tableaux, etc., et ces objets brisés, mis en pièces, venaient alimenter de grands feux allumés dans la cour; la chapelle, construite par M. de Juigné en 1789, était profanée, dévastée, et ce n'était pas sans peine qu'on préservait le cercueil de madame Hocquart, dont les restes avaient déjà été exposés, au mois de juillet précédent, à la fureur de l'émeute. Les livres de la bibliothèque, la lingerie, les jardins, la serre , tout fut en proie à la dévastation. Un monsieur bien mis (1) , armé d'une badine, s'amusait à casser les cloches et les carreaux des châssis. — De la maison du prélat on s'introduisit dans le petit-séminaire , dont le directeur, qui avait renvoyé les élèves , n'eut que le temps de retirer le Saint-Sacrement, de cacher les vases sacrés, et de prendre la fuite. Poursuivi par des ouvriers qu'il faisait travailler, il dut à l'intervention du maire d'échapper à leur attaque , mais rien ne put préserver la maison et la chapelle, qui fut surtout l'objet d'une dévastation impie de la part d'ouvriers (2), de pauvres même que M. l'archevêque et le séminaire employaient ou secouraient habituellement. Des gardes nationaux même volèrent

(1) Ami de la Religion, t. 80, p. 370.

(2) Celui qui avait enlevé la croix de la chapelle tomba, quatre jours après, du haut ilun bâtiment, et se tua.

des livres. Cet affreux pillage dura trois jours, pendant lesquels le maire sollicita vainement à Paris un secours de troupes qu'il ne reçut que le vendredi 17.

On ne sait, en vérité, en présence de ces faits qu'il est impossible de révoquer en doute , ce qui doit affliger ou étonner le plus , de l'audace des malfaiteurs ou de l'inertie d'un pouvoir dont les agents ne se montraient que parmi les spectateurs et les oisifs , et qui semblait avoir abdiqué son autorité pour ne la ressaisir que quand il n'y aurait plus rien à protéger , plus rien à défendre.

Ce pouvoir qui avait si complètement disparu pendant ces heures de troubles et de désordre , se réveille cependant; de grands crimes commis demandaient une prompte et sévère expiation : la capitale , en proie à l'anarchie , avait besoin d'être rassurée : les esprits effrayés voulaient être calmés, les préventions dissipées; mais ce n'est point là ce qui l'occupe ; les dévastateurs peuvent se glorifier de leurs exploits ; ce n'est point eux qu'elle poursuit, ce n'est point à eux qu'elle fait ouvrir les portes d'une prison : le préfet de police décerne un mandat d'amener, mais c'est contre M. l'archevêque, contre un prélat qui depuis plus de six mois ne peut plus se montrer , contre un homme dont on vient de ruiner de fond en comble l'asile à peine restauré. Un commissaire de police reçut l'ordre de s'emparer de la personne de son archevêque, et se présenta, accompagné de deux agents,

(7°) le mardi 1 5, à trois heures et demie, au moment où se terminait la ruine de l'archevêché , au couvent des dames de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, demandant M. de Quélen, qui fort heureusement n'y était pas.

Au mois de décembre précédent, quand des cris sanguinaires demandaient la tête des derniers ministres de la restauration , une force armée imposante avait veillé sur eux , un ministre les avait accompagnés lui-même jusqu'au donjon de Yincennes , répondant ainsi sur sa vie de la vie des prisonniers.

Ici, les mêmes cris demandent la tête d'un saint pontife, et c'est un seul homme, accompagné de deux agents subalternes, qui se présente pour l'arracher à sa retraite, et le faire paraître dans la rue où il eût été impitoyablement massacré.

Oui, fort heureusement le prélat n'était plus au couvent de Saint-Michel ; s'il y eût été, un grand crime fut venu s'ajouter à tous les crimes de ces tristes jours.

Après une visite minutieuse faite sans ménagement dans cette maison sainte qu'un commissaire de police, iiuliguc de ses fonctions, profana par les propos les plus déplacés j et pendant laquelle on arrêta les personnes qui se présentèrent pour voir quelqu'un dans le couvent (î), on dut renoncer à

(î) M. le cure de Gentilly qui se readall auprès île M. l'abhé Des-

jardin.s il un domestique porteur il' un1:' lettre pour madame la supé-

de nouvelles recherches; le commissaire de police se retira à cinq heures et demie , revint encore à neuf heures du soir, attendit deux heures et partit enfin sans avoir pu remplir sa mission.

Le lendemain, M. l'abbé Desjardins, vicaire-général, auquel le commissaire de police avait eu l'impudeur de demander où était donc caché M. de Que Un, et qui lui avait répondu avec une dignité qu'un tel homme ne devait pas comprendre, se rendit ai7ec M. l'abbé Mathieu, son collègue, à la préfecture de police, et là, après avoir prié M. Baude de leur faire connaître les motifs si graves qui avaient pu faire décerner un mandat d'amener contre leur archevêque, ils offrirent de se constituer prisonniers à sa place. Quel ne fut pas leur étonnement quand le magistrat préposé à la sûreté de la capitale leur répondit : « C'est moi seul qui suis coupable, j'ai déjà fait retirer le mandat d'amener; vous pouvez-vous en retourner tranquilles.

Ces paroles étaient une justification dont, heureusement, le premier pasteur n'avait pas besoin auprès de ceux qui le connaissaient; mais les préventions s'étaient accrues, les bruits calomnieux s'étaient accrédités, une grande, une solennelle réparation était nécessaire ; la Providence permit

ricure, furent ainsi arrêtés, lu pair de i' rauce , M. de lïaslard , se présenta aussi demandant M. l'archevêque. Il répondit aux questions des hommes de la police quel venait le prévenir au mondai d'amener décerne contre lui, el lui dire de te sauver. On n'osa pas l'arrêter.

( 7* ) qu'elle ne manquât pas du moins à tant d'infortunes.

Dès le 17, sur une proposition de M. Delessert, des interpellations furent adressées au ministère relativement aux excès qni venaient d'affliger la capitale, et la discussion continua à la Chambre des députés pendant les séances du 18, du 19 et du 20. M.Barthe, ministre des cultes, déclara qu'il avait acquis la preuve positive que M. l'archevêque, consulté sur le service par M. le curé de Saint-Roch, avait répondu qu'une telle cérémonie pouvait avoir de fâcheux résultats, et n'avait point eu connaissance de celle qui devait se célébrer à Saint-Germain-1'Auxerrois; et le 19, la parole ayant été accordée à M. lecomte de Quélen, frère de M. l'archevêque, cet honorable député des Côtes-du-Nord s'exprima ainsi , au milieu d'un silence que commandait àla-fois et la gravité de la question , et la position de celui qui abordait la tribune :

« Messieurs, la Chambre a pu remarquer hier l'impatience qui me portait vers cette tribune. J'ai la confiance de croire que , loin de la désapprouver, elle a partagé même le sentiment qui me dominait, et que je ne pouvais vous dissimuler. Vous auriez entendu, je n'en doute pas, avec bienveillance, l'expression douloureuse avec laquelle je me proposais d'appeler la vérité sur la conduite d'un homme que j'aime, que l'on ne peut s'empêcher de plaindre; il appartient à d'autres qu'à moi d'ajouter, qu'on ne peut s'empêcher d'estimer.

« La vérité que j'invoquais, et que vous désiriez entendre, est venue à mon secours : sortie de la bouche d'un ministre, elle aura plus d'autorité que dans la mienne ; elle a déjà consolé l'amitié, elle a satisfait la Chambre, elle éclairera une multitude abusée. Les paroles de notre honorable collègue , M. Barthe, à qui j'offre ici l'hommage déplus d'un cœur reconnaissant, seront recueillies par le gouvernement du roi, qui s'empressera sans doute de réparer tout ce que la précipitation dans les jugements des hommes vient d'accumuler de nouveau sur un pontife déjà victime de tant d'injustes préventions.

« Je me hâte de déclarer, messieurs, qu'il n'est pas ici question de relever une pierre où il puisse désormais reposer sa tète ; mais de relever une réputation calomnieusement outragée , mais de raffermir une liberté depuis si long-temps compromise, liberté, le plus précieux des biens, précieuse pour tous sans exception ni réserve, si ce n'est celle d'en réprimer l'abus, ce qui est la première des libertés , parce qu'elle est la garantie de toutes les autres.

« Je n'éprouve donc plus le besoin d'entretenir la Chambre d'un fait sur lequel je n'ai plus d'éclaircissement à désirer ; mais il est un point important sur lequel M. le ministre de l'instruction publique et des cultes n'a pu s'expliquer, parce qu'il n'est pas dans ses attributions. Un mandat d'amener a été décerné contre M. l'archevêque de

Paris; il a été notifié (j'ose le dire) avec les formes les plus acerbes et les plus menaçantes; une perquisition de plusieurs agents de police est venue troubler tout un monastère où l'on savait que M. l'archevêque se retirait quelquefois auprès d'un vieillard vénérable, son compagnon d'infortune, et des amis le plus parfait modèle : c'est avoir nommé l'abbé Desjardins grand-vicaire de Paris.

« Les journaux ont annoncé l'émission de ce mandat d'amener. Les rues de la capitale en ont retenti; la renommée en répand au loin la nouvelle; le public, peu instruit des formes judiciaires et des termes de la pratique, n'a pas manqué, dans cette circonstance, de confondre un mandat d'amener avec un mandat d'arrêt : aussi le bruit d'une arrestation a-l-il circulé et circule-t-il encore; il a nécessairement fait planer sur i'archevêque les plus graves soupçons. D'où vient ce mandat d'amener? qui l'a lancé? est-ce l'autorité judiciaire ou l'autorité administrative? quelle est la cause de ce mandat qui ensuite a été retiré et annulé? C'est à la loyauté de notre honorable collègue, M. le préfet de police, que j'en appelle. Qu'il me soit permis de lui demander une explication en faveur d'un homme dont la destinée du moins inspire de l'intérêt à des cœurs moins rapprochés de lui que ne l'est celui d'un frère.

«J'invoque également la loyauté de notre honorable collègue, pour qu'il veuille bien dire quelle est la confiance que lui ont inspirée ses rapports

( l'o ) avec M. l'archevêque de Paris; s'il y a trouvé de la droiture et de la franchise; si , dans toutes ses démarches, M. l'archevêque n'a pas désiré fixer l'attention du gouvernement et de l'administration; s'il n'a pas même souvent recherché sa direction et ses conseils.

« Enfin, messieurs, je réclame l'indulgence de la Chambre si j'ai ahusé de ses moments pour un fait qu'il m'était permis de considérer comme personnel, mais qui intéresse aussi des affections sacrées et chères à la majorité des Français. »

A une interpellation aussi directe , mais faite avec tant de mesure et de discrétion, M. le préfet de police ne pouvait se dispenser de répondre avec franchise: il monta immédiatement à la tribune. Son discours même, que nous allons rapporter en entier, montre avec quelle légèreté il s'est conduit dans une circonstance où il ne s'agissait pas seulement de la liberté , où il y allait de la vie, nous ne dirons pas d'un citoyen, niais du premier pasteur de la première ville du royaume; s'il prouve qu'il ne savait pas même de quelle manière peu convenable ses ordres avaient été remplis, il témoigne aussi du changement qui s'était opéré dans son esprit, et devient une nouvelle preuve que, pour êlre apprécié comme il le méritait, l'archevêque de Paris n'avait besoin que d'être bien connu.

« Messieurs, dit M. Baude, après les événements de Sainl-Gerinain-l'Auxerrois, il était du devoir du magistral chargé de la police de Paris de recher-

cher tous les auteurs et tous les complices de cette coupable provocation. De nombreux renseignements m'ont fait penser qu'au nombre de ces complices était M l'archevêque de Paris; et dès-lors il a été de mon devoir de décerner contre lui un mandat d'amener, dans les mêmes termes que les autres mandats d'amener. Ce mandat a été délivré sous ma reponsabililé personnelle, et d'après l'opinion que je m'étais faite sur les renseignements qui m'étaient parvenus. Il a été exécuté avec les formes et par les mêmes moyens que les autres mandats d'amener, attendu que la loi ne fait d'exception pour personne.

«Le préopinant a parlé de perquisitions: elles étaient la conséquence du mandat d'amener. Il a prétendu qu'elles avaient été faites dans des formes acerbes : cette expression n'est pas justifiée par la manière dont les choses se sont passées.

«Maintenant je le déclare, de nombreuses calomnies ontpesé sur la tète de M. l'archevêque de Paris.

« De nouveaux renseignements, un nouvel examen, mont paru démontrer de la manière la plus claire que le service de Saint-Germain-l'Auxerrois a été fait à l'ixsu de h. l'archevêque de paris : dèslors, les motifs qui avaient déterminé le mandat d'amener ayant cessé d'exister, j'ai dû le retirer.

« Je le déclare encore : M. l'archevêque de Paris est toujours resté avec soin étranger à la politique; il s'est constamment renfermé dans les devoirs et les vertus de son état. Je crois que, si tous les ec-

( 77 ) clésiastiques en France apportaient ie même esprit clans l'accomplissement de leurs devoirs, nos troubles religieux seraient bientôt apaisés. »

Cette déclaration si formelle et si loyale fît sur les membres de la Chambre une vive impression; cependant M. Baude comprit que M. l'archevêque avait droit à quelque chose de plus qu'à cette réparation tardive : le même jour il lui délivra l'attestation suivante :

<t Je soussigné, consoiller-d'Etat, préfet de police,

« Déclare que les circonstances dans lesquelles un mandat d'amener a été délivré contre Mgr. l'archevêque de Paris, en raison de la cérémonie de Saint-Germain-l'Auxerrois , m'ont mis dans la nécessité d'examiner avec la plus minutieuse attention quelle part pouvait y avoir prise Mgr. l'archevêque.

« Cet examen scrupuleux m'a convaincu que non-seulement il n'avait eu aucune part, ni directe, ni indirecte, à ce malheureux événement, mais que si la connaissance des préparatifs lui était parvenue, il aurait usé de son autorité spirituelle pour le prévenir.

« Je déclare en outre, qu'à raison de ces mêmes circonstances, et pour apprécier la valeur des imputations que la rumeur publique faisait peser sur Mgr. l'archevêque , j'ai dû faire sur ses relations des recherches multipliées. Il en est résulté la preuve la plus évidente que depuis plus de trois ans, terme au delà duquel j'ai jugé inutile de

(78) pousser les investigations, Mgr. l'archevêque est demeuré complètement étranger à toute combinaison politique, et s'est exclusivement renfermé dans les devoirs et les vertus de son état.

« J'ai fait publiquement cette déclaration à la tribune de la Chambre des députés, je la renouvelle ici avec empressement, et je souhaite que les personnes entre les mains desquelles tomberait cet écrit, y voient la preuve de mon désir de réparer le mal que, trompé par des renseignements inexacts , j'aurais pu faire involontairement à Mgr. l'archevêque de Paris.

« Paris, le 19 février 1 85 1 .

« Signé Bàude. ?

IN 'y a-t-il pas quelque chose de providentiel dans ce témoignage rendu par un des premiers fonctionnaires du gouvernement de juillet, obligé d'attester, après des recherches multipliées , que depuis plis de trois axs M. l'archevêque était demeuré complètement étranger à toute combinaison potilir/iie, et s'était exclusive.mext renfermé dans les devoirs et les vertus de son état? Faible compensation pour tant d'injures , de pertes et d'outrages!

Cependant l'instruction commencée par l'autorité judiciaire se continuait avec activité (1). Du fonds de sa prison le vénérable curé de Saint-

(1) Tous les accuses, sans exception, furent acquittés.

( 79 ) Germain-l'Àuxerrois apprend qu'une accusation sans fondement pèse encore sur la tête de son archevêque ; à l'instant il écrit au Journal des Débats: « Monsieur, je vous prie d'avoir la bonté de rectifier une assertion fausse que vous avez extraite d'un autre journal, la Gazette des Tribunaux', elle s'est exprimée ainsi i « Le curé de Saint-Germain- « l'Àuxerrois a déclaré dans son interrogatoire, par « devant le juge d'instruction de la cour royale, « que ce n'est que d'après les ordres de l'archevê- « que qu'il a fait le service du duc de Berry. •& Cette assertion est de toute fausseté. Je n'ai rien dit de semblable. Je déclare, au contraire, qu'au sujet de ce service je n'avais eu aucun rapport avec Monseigneur. Je serai très-reconnaissant si vous voulez bien insérer cette réclamation dans votre prochain numéro.

Paris, 22 février 1801.

Signé Magnien, curé de Saint- Germain-l'Auxerrois. »

L'évidence n'était-elle pas désormais acquise à la vérité, et puisqu'on ne pouvait plus soutenir que c'était à cause de ce service que l'archevêché avait été dévasté, pouvait-on songer encore a une destruction que rien n'autorisait et ne justifiait ? — Le pouvoir, favorisant ainsi les prétentions de l'anarchie, l'avait malheureusement décidé : quelques mois après il ne restait plus aucune trace de l'an-

(8o ) cien palais des archevêques de Paris , les matériaux en étaient vendus par la ville (i), et le premier pasteur, privé de l'asile modeste que lui avaient du moins laissé les trois journées de juillet, était contraint à recevoir, dans quelques maisons saintes, une hospitalité qu'il ne pouvait plus offrir à personne.

La démolition de l'archevêché ne serait-elle pas le secret de sa seconde dévastation, comme le mandat judiciaire, ou plutôt politique, décerné contre l'archevêque serait le secret de ceux que sa présence gênait et qui espéraient se débarrasser ainsi de lui comme d'un obstacle contre lequel ils savaient que viendraient se briser tous leurs efforts? quelques mots suffiront , ce nous semble , pour justifier cette opinion.

Immédiatement après la révolution de juillet, la préfecture de la Seine, ayant formé le dessein de faire disparaître le palais archiépiscopal, exagérait les dépenses d'une restauration nécessaire, et prétendait qu'il serait plus économique de transporter ailleurs la demeure épiscopale. Le ministère, qui ne goûtait point ce projet, chargea un architecte de visiter les bâtiments. Dès lors on chercha à agir sur l'opinion publique. Le National, le Courier français,, le Constitutionnel jetèrent de concert le cri d'alarme quand ils apprirent que M. l'arche-

(1) L'adjudication pour la démolition fut faite le 23 novembre suivant, au prix de 5 1,100 fr.

( 8i ) vêque était rentré dans ce palais en ruines après y avoir fait les réparations les plus urgentes. Le préfet cle la Seine, M. Odilon-Barrot, lui écrivit même, le 22 janvier, pour s'en plaindre, prétendant qu'il n'avait pas le droit d'y ordonner des travaux, quand la restauration de cet édifice devait faire l'objet de l'examen du conseil des ministres. — Le conseil s'en occupa, en effet, ordonna cette restauration que l'autorité municipale ne voulait pas , et , le 12 février, le ministre des cultes alla lui-môme porter officiellement au prélat la nouvelle qu'une somme était mise à sa disposition pour cet objet, et que le mardi suivant il recevrait la lettre d'avis.

Or, le mardi l'archevêché était dévasté sans que l'administration de la ville y mit le moindre obstacle.

Ce fait ne donne-t-il pas le mot de cette fatale énigme ? n'explique-t-il pas ces deux actions opposées d'un pouvoir qui veut conserver et d'un pouvoir qui détruit ?

Proscrit, sans asile, réduit à dérober aux regards de la foule les insignes de sa dignité quand il sortait de sa modeste retraite , l'archevêque de Paris n'oubliait cependant ni ses brebis fidèles ni ses enfants indociles. S'il avait pour tous des vœux et des prières, il semblait témoigner à ceux-ci une sollicitude plus tendre encore et plus paternelle. Il le prouva dans une circonstance où son cœur de pasteur n'eut pas moins à souffrir que sa piété sacerdotale.

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