‹ Vie de mgr de Quélen, archevêque de ParisChapitre 39 sur 61 · DÉCÉDÉ LE DERNIER JOUR DE DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCÉDÉ LE DERNIER JOUR DE DÉCEMBRE

Le lendemain eut lieu la cérémonie des funérailles. (1)

Dès que les portes de la métropole furent ouvertes , on vit se presser dans la vaste nef une foule de personnages de distinction qui venaient rendre à leur premier pasteur, beaucoup à un ami, un dernier et pénible devoir. C'était d'abord la députation de l'Académie présidée par M. Dupin. le seul des corps de l'Etat qui fût représenté à cette funèbre cérémonie ; puis, auprès de M. le préfet de la Seine en costume , le vieux général Cafarelli , dont le frère, évèque de Saint-Brieuc, avait conféré les ordres à M. de Quélen , et .dont l'attachement sans bornes pour le prélat durait depuis cette époque; M. le vicomte de Chateaubriand, son compatriote et son ami; MM. Pardessus, Artaud et Larrey, qu'il honorait d'une atlèction particulière ; M. de Clermont -Tonnerre , M. le duc Decazcs, M. le duc de Noailles, M. le comte de Beaumont, M. le prince de Beaulfremont , MM. le comte Anatole et Léon de Montesquiou, M. le baron deMaistre,M. de Lamartine, M. le baron Guiraud, M. le comte de Kergorlay, M. le comte de Brissac, M. le général Excelmans , M. le marquis de Dreux- Brézé , M. le duc de Luxembourg, M. le comte Alf. de Damas, M. le duc de Périgord, M. le duc de

(1) Le roi envoya au chapitre métropolitain «ne somme de douze mille francs pour contribuer aux frais, mais la famille de Quélen ayant déclaré qu'elle désirait les supporter, on fil distribuer aux pauvres le don royal.

( 207 ) Montmorency, M. le comte de Beaumont , M. le comte de Tascher , M. le vice - amiral Halgan , MM. Berryer , Dugabé , le vicomte de Panât , Calemard de Lafayette , Lacordaire , députés , plusieurs membres du conseil-général et du conseil municipal de Paris sous la restauration , tribut de regrets qui mérite d'autant plus d'être remarqué que, pendant près de dix ans, ils avaient pu apprécier les grandes qualités et les vertus du prélat; des membres de la cour de Cassation, de la cour des Comptes, de la cour Royale, du conseil royal de l'Université , des tribunaux , du conseil général des Hospices, des pairs, des députés; Al M. le baron Walkenaër et de Fresne , anciens secrétaires-généraux du département de la Seine , M Hutteau d'Origny, maire du cinquième arrondissement, et un grand nombre de personnes distinguées qui avaient sollicité comme un honneur la faveur d'être admises à cette touchante cérémonie. (1)

(1 )Leslettrcsd'invitatiun, qui servaient de biilels d'entrée, étaientaux noms de AI. le comte et Mme la comtesse de Quélen; Mme la comtesse Auguste de Quélen ; M. le vicomte et Mme la vicomtesse de Quélen ; M. llocquart , premier président de la cour royale de Toulouse ; Mme d'Arbonne ; M. le vicomte et Mme la vicomtesse Amédée de (Quélen; M. le comte et Mme la comtesse de kerouarlz ; M. le comte Raoul de Quélen ; M. le marquis et Mme la marquise du Bouclut ; M. Olivier de Quélen; Mlle Alix de Quélen; et M. Albert de kérouartz, ses frères , belles-sœurs , oncle, taute, neveux, nièces cl petit-neveu, et de la part du Chapitre métropolitain.

Les titres donnés à l'illustre mort d.ins les lettres d'invitation étaient ceux d'archevêque de Paris, pair de France démissionnaire, com-

Près da chœur, on reconnaissait à leurs sanglots les dames de la famille ; d'autres dames en grand nombre, et surtout celles que l'archevêque employait si efficacement pour ses bonnes œuvres , toutes en grand deuil , semblaient former une ceinture noire autour de la basilique. La croix de l'Eglise était couverte d'un immense clergé , soit du diocèse, soit des diocèses voisins; dans le reste de la nef se pressait tout ce que Paris renferme de plus distingué dans la littérature, dans la presse, dans les sciences, dans la noblesse, dans la magistrature; et ce n'était pas une vaine curiosité , mais un sentiment de reconnaissance , de douleur et de regret qui avait attiré une grande partie de cette foule. Aussi le recueillement était profond et la tristesse peinte sur tous les visages. A l'entrée , les bas-côtés étaient entièrement consacrés aux classes ouvrières, aux pauvres , au peuple enfin , qui , on peut le dire, rivalisa, pendant quatre heures, de tenue, de respect silencieux, avec le chœur et les tribunes.

Dans la nef étaient enfin plus de sept cents orphelins du choléra vêtus en noir ; deuil bien légitime et bien touchant !

Quelque chose manquait cependant à cette triste et lugubre réunion : non seulement le pouvoir n'y était pas représenté, non seulement aucune députation des cours, des tribunaux et des corps de

mandeur de Tordre du Saint-Esprit , et membre de l'Académie française.

( -309 ) l'Etat n'avait été envoyée pour figurer officiellement à cette cérémonie, mais une garde d'honneur n'avait j)oïnt été députée autour du cercueil épiscopal pour ajouter à la pompe funèbre des obsèques du pontife de la cité. Des gardes municipaux à pied et à cheval, de nombreux sergents de ville maintenaient l'ordre aux abords de Notre-Dame , et protégeaient l'entrée et la sortie; mais l'autorité, par une violation manifeste du décret de i8io, avait cru devoir refuser à un des princes de l'Eglise un hommage qui n'était ici pour elle qu'un devoir.

A Dieu ne plaise , cependant , que nous nous plaignions d'avoir vu la mémoire de M. de Quélen mal honorée dans cette grande solennité ! Là , sa noble famille avait pour cortège tous les hommes honnêtes de Paris, pris dans tous les rangs , riches, pauvres, grands, petits, tous émus de regret, tous rendant hommage aux vertus du vénérable pontife; et, au milieu de ces rangs pressés , nous avions sous les yeux cette autre famille du bon pasteur, ces orphelins du choléra dont nous parlions tout-àl'hcure, pauvres créatures frappées au moment de connaître la vie, enfants recueillis par un autre père; et aussi, quelle piété sur ces figures! quelle prière au fond de ces tendres cœurs! Jamais spec tacle plus touchant n'eût pu s'offrir à nous! Nous étions donc satisfaits : il y avait dans l'immense église concert d'hommages et de vœux, et toutes les âmes se touchaient par la douleur, par la reconnaissance et par la prière.

Il" PARTIE. ! |

Mais quoi ! l'homme ©êt-41 libre, dans ces sortes de solennité, de faire abstraction du pouvoir public qui doit garder la société et avec elle les idées et les convenances morales !

Oui, quelque chose manquait pour la conscience et l'honneur de la France ; ce qui manquait, c'était l'hommage de l'Etat.

Une noble simplicité régnait dans la décoration funèbre de rSotre-Dame. Toute l'église, depuis le sanctuaire jusqu'au portail, était tendue de noir à la hauteur des travées. Au milieu du chœur s'élevait un majestueux catafalque surmonté d'un dais. Les insignes du prélat étaient placés au faîte de la représentation. Aux quatre coins, on remarquait les quatre statues de la Loi, de l'Espérance, de la Charité et delà Religion, véritable emblème des vertus que posséda si éminemment ce saint pontife; un grand nombre de cierges et de lampes funéraires étaient placés autour du monument.

Le portail extérieur de >olre-Dame était entièrement tendu de noir, et les armoiries du prélat surmontaient les portes principales.

Le deuil étaiteonduitpar M. le vicomte de Quélen, parM.lccomteIlaouldeQuélen,elparM.lemarquis du Bouchet, frère et neveux de M. l'archevêque.

Au moment fixé pour la cérémonie, le Chapitre métropolitain se rendit processionnellement, précédé des curés de la capitale à la chapelle ardente, où étaient déposés les restes du poutife, et oh se trouvait réunie sa famille. M. l'abbé Affre, coadju-

tcur nommé de Strasbourg et premier vicaire-général capitulaire, officia et fit les prières d'usage; puis le clergé se remit en marche, et, après avoir fait le tour de la métropole avec le corps, rentra dans le chœur , dont les stalles libres et les banquettes étaient occupées par les chanoines, les parents et les amis du prélat.

Dans le sanctuaire, en face du célébrant, on remarquait messeigneurs les archevêques de Chalcédoine, d'Auch et de Lyon, les évêques de Viseu, en Portugal, et de Maroc, monseigneur l'ancien évêque de Dijon et l'internonce apostolique. (1) Derrière le célébrant se tenaient MM. les chanoines du chapitre de Saint-Denis et MM. les curés de Paris en habit de chœur et en étole; MM. les curés de la banlieue occupaient des banquettes placées dans les hautes stalles du chœur, et le reste du clergé les premières places de la nef.

Monseigneur l'évèque de Chartres, premier suffragant de l'archevêché de Paris, et désigné en cette qualité par Monseigneur de Ouélcn pour présider à ses funérailles, officia, assisté de MM. Tresvaux et Mobilier, chanoines titulaires, comme diacre et sous-diacre, de M Sureau, son grand-\icaire. et de

(ii M le cardinal de La Tour d'Auvergne, évéqne d'Airas, en ce moment à Paris pour recevoir la barrette, il auprès duquel on faisait les plus vives Instances pour obtenir qu'il acceptât l'archevêché de Paris, se trouva tellement fatigué des sollicitations dont il était l'objet et auxqivlles il opposait un refus courant, qu'il ne put assister aux liinéi.iilles.

( 212 ) M. Mourdin, chanoine titulaire, comme prêtres assistants.

Messeigneurs les évêques de Versailles, d'Orléans et de Meaux, suffragants de Paris, et monseigneur l'ancien évêque de Beauvais, chanoine d'honneur de Notre-Dame et ami intime de monseigneur de Quélen, se tenaient près du catafalque , élevé au milieu du choeur, comme devant faire les absoutes qui terminent les obsèques.

Le corps ayant été placé sous le catafalque, la messe commença : elle fut chantée en plain-chant par l'élite des chantres de Paris. La cérémonie, dirigée par M. Quentin, chanoine, ayant pour aides MM. Chossard et Eglée , chanoines honoraires, se passa dans le plus grand ordre.

A la fin de la messe, les quatre évêques désignés pour faire les absoutes avec l'évêque célébrant s'étant revêtus de l'étole et de la chape noire, monseigneur l'évêque de Chartres se rendit au milieu d'eux; monseigneur l'évêque de Meaux fitla première absoute, monseigneuiTévêque d'Orléans la seconde, monseigneur l'évêque de Versailles la troisième, monseigneur l'ancien évêque de Beauvais la quatrième, et monseigneur l'évêque de Chartres la cinquième. Cette cérémonie terminée, l'officiant, accompagné des quatre évêques nommés ci-dessus, se rendit à l'entrée du caveau, située dans le chœur, près de l'aigle, récita les prières de la sépulture, et pendant le chant du De profundis le corps de monseigneur de Quélen y fut descendu dans le

( 2*5 ) caveau pour y occuper sa place auprès de son prédécesseur, monseigneur le cardinal de Périgord. (1)

La dernière oraison terminée, le prélat officiant, les évêques assistants, le Chapitre, les curés du diocèse, M. le préfet de la Seine, la députation de l'Académie française, jetèrent tour-à-tour l'eau bénite à l'entrée du caveau. La famille du prélat suivit, puis le reste du clergé, et une foule innombrable d'assistants, parmi lesquels on remarquait les orphelins et les orphelines du choléra, pleurant celui qui leur servait de second père. La pierre servant de clôture au caveau fut ensuite scellée, et chacun se retira, emportant dans son cœur le doux souvenir des vertus apostoliques de celui à qui on était venu payer un dernier tribut d'hommage et d'admiration.

A la vue de ce cercueil qui renfermait la dépouille mortelle de M. de Quélen, plus d'un assis-

(1) Le caveau dans lequel sont déposés les restes mortels de monseigneur de Quélen renferme trois autres cercueils. Ce sont ;

1" celui de monseigneur de Juigné, archevêque de Paris avant le concordat de 1802, démissionnaire à cette époque, et décédé le 19 mars

1811. Après sa mort, il fut inhumé dans le cimetière commun, mais à la première restauration, le chapitre de Paris, après en avoir obtenu la permission, fit exhumer et transporter son corps dans le caveau où il repose aujourd'hui; — 2" celui de monseigneur le cardinal de Belloy, successeur de M. de Juigné, décédé le 10 juin 1808, dans sa 99e année; — 5° enfin, celui de monseigneur le cardinal de Talleyrand-Périgord, prédécesseur immédiat de monseigneur de Quélen. Ce caveau est exempt de toute humidité, et se trouve placé sous le banc des choristes de la métropole.

( 214 ) tant regrettait de ne le voir point décoré de la pcurpre romaine, et se rappelait que, quand il en fut revêtu , M. de Cheverus, archevêque de Bordeaux, non seulement disait avec une rare modestie que c'était à M. de Quélen que le chapeau était dû, qu'il y avait plus de titres que personne par ses vertus, son malheur et son courage, mais en avait formellement exprimé le vœu dans sa lettre de remercîment. Hâtons-nous de le dire, ce vœu a été exaucé à Rome : un personnage auguste, parlant, il y a quelques mois, au Saint-Père, de M. l'archevêque de Paris, il est cardinal, lui répondit Sa Sainteté, il tst cardinal, mais io petto, et je ne crois pas pouvoir le déclarer, car ce serait ajouter à ses peines et à ses embarras.

Nous avons dit qu'une heureuse réaction s'était manifestée dans l'opinion publique, et que son hostilité s'était changée en vénération et ses calomnies en éloges. Ce que nous avons raconté de l'empressement de la foule à visiter les restes de son pasteur justifie en partie notre assertion : l'unanimité de la presse complétera notre tâche.

Dès le jir janvier tous les journaux de la capitale annoncèrent à la France la perte que venait de faire l'Eglise de Paris. Tandis que les deux Moniteurs officiels se bornaient à une courte et serhe chronologie, presque tous les organes de la publicité appréciaient avec une haute impartialité la belle vie dont nous avons esquissé les traits principatix.

«Nous voulions espérer contre l'espérance même, disait l'Univers à ses lecteurs ; une vie si précieuse ne nous paraissait point pouvoir être sitôt tranchée. Le ciel a trompé notre attente : sans doute nous n'étions pas dignes que nos prières et nos

larmes fussent exaucées La nuit s'est faite sur

nous ; l'ange de l'Église de Paris est retourné vers Dieu; elle a perdu son guide, son pasteur et son père.

« Cette mort est une perte immense. En ces temps tle honteuses faiblesses, d'abâtardissement de tous les caractères, d'absence de tout respect de soi même, qui fut plus digne que M. de Quélen? quelle vénération il sut concilier à sa divine mission ! La diffamation, la calomnie, l'impiété l'ont poursuivi; calme et résigné, il a forcé tous les mauvais vouloirs au silence; il a fait plus : il laisse des regrets chez tous les hommes qui ont quelque souci de la grondeur humaine, qui portent quelque intérêt a la dignité de la religion, qui pensent qu'une calamité s'abat sur le pays quand disparaît une de ces providences suscitées d'en haut pour en diminuer les douleurs.

« On lui a reproché je ne sais quelle inflexibilité opiniâtre dans son isolement politique; mais au milieu de nos partis et de nos divisions, le ministre de Jésus-Christ, qui est le dispensateur de ses mystères envers tous, peut-il se tenir trop séparé de nos tristes agitations ' peut-il se trop désintéresse* dans nos terrestres querelles? On ne lui a pas reproché, du moins, de lâches complaisance»

( ai6 ) envers les pouvoirs d'aucune époque ; il n'a été le courtisan d'aucune puissance. Il a protesté contre tous les régimes, quand tous les régimes ont méconnu les droits de l'Église, quand ils y ont porté une atteinte sacrilège.

« Le deuil du clergé et des fidèles de Paris est donc trop justifié. Il s'agit ici de la perte d'un de ces hommes dont d'injustes préventions ont pu temporairement méconnaître les mérites, mais dont la mémoire grandira chaque jour et sera bénie de tous ; il s'agit, nous le répétons, d'une perte immense pour la religion et pour la société.»

«... Il laisse à tous ( c'est l'Ami delà Religion qui parle) de grands exemples de vertu , de courage et de piété. Ame élevée, il a supporté de grandes traverses sans en être abattu, et s'est montré supérieur à l'adversité. Recommandable par les qualités du cœur et de l'esprit, il l'était surtout par un profond attachementà la Religion et à l'Eglise, par une dévotion tendre et par un sentiment profond de toutes les convenances de son état... Il a gouverné l'Église de Parispendant dix-huit ans révolus. Cet intervalle se partage en deux périodes d'une égale durée , mais d'un aspect bien différent : neuf années de paix et de prospérité, et neuf années de troubles et d'agitations. L'histoire dira que le prélat se montra digne et noble dans l'une et dans l'autre. »

«... M. l'archevêque de Paris s'est éteint doucement après la longue agonie qu'il a eue à souffrir, rt dont nous n'avons pu toujours dire les doulou-

relises épreuves, écrivait laQuotidienne. Monseigneur a gardé jusqu'à la fin le libre usage de ses facultés. 11 a étonné, édifié, consolé les amis, les prêtres fidèles qui l'ont entouré de leurs soins... 11 est mort de la mort des justes et des saints. M. de Quélen a donné à Paris , à la France , à toute l'Eglise catholique, de grands exemples de piété , de résignation et de vertu. Sa mémoire restera vénérée entre toutes celles des illustres pontifes qui, depuis un siècle, ont passé sur ce siège. INul n'eut à traverser des temps aussi calamiteux. Nul ne fut frappé par des épreuves aussi cruelles. Aucune douleur n'a manqué à M. de Quélen , et nous pouvons dire qu'il est mort des coups qui lui ont été portés depuis une époque dont, en présence d'une tombe, nous osons à peine dire le nom. M. de Quélen a reçu dans sa personne et dans son saint office de pasteur plus d'outrages qu'il n'en fut fait à aucun martyr, outrages plus sanglants que les supplices, plus poignants que les tortures. 11 a vu sa demeure détruite , son Église souillée, les monuments de son siège épiscopal jetés aux flots de la Seine; et puis il s'est vu luimême insulté, diffamé, calomnié; son nom a été crié dans les places publiques avec des récits infâmes. Il a su, il a vu, il a entendu tout ce qui a été inventé contre sa bonne renommée de saint et digne prêtre. C'est là un martyre nouveau , tel qu'il convenait à des temps comme les nôtres, temps où l'on ne tue plus par le glaive , mais où l'on tue par la parole et par le libelle.

« Au reste , M. de Quélen était depuis long-temps

( ai» ) frappé de l'idée que son nom serait en tête de la nécrologie sacerdotale de 1839. — 11 laisse son diocèse dans une grande douleur. Le clergé regrette un bon pasteur, et les fidèles, aussi bien que les prêtres, auront des larmes à douter à un pontife qui ne leur fut connu que par ses bonnes œuvres et par sa charité. »

« L'Eglise de Paris est dans le deuil, disait la Gazette de France; M. l'archevêque est mort à dix heures et demie. L'affliction de tous les fidèles est le digne éloge du prélat qui, depuis un grand nombre d'années, administrait ce diocèse avec tant de zèle et de charité.

<- Cette mort sera vivement sentie dans toute la France, dont M. de Quélen était une des gloires par sa sainteté , par l'élévation de son âme et sa fidélité à ses devoirs. 11 a vivifié la foi religieuse par son exemple . par ses vertus , par ses instructions pastorales qu'animait l'esprit de charité; son dévouement et son courage dans l'époque du choléra étonna la philosophie, désarma l'esprit départi, cl le range parmi les héros du christianisme.

«Placé a la tète du diocèse de Paris dans les circonstances les plus difficiles, sa conduite à-la-fois ferme et modérée fut l'honneur du sacerdoce français. Il n'a pas été dé( oié de la pourpre, mais il a witttnu pendant dix an? les a l lent < s du Sci»nctt?\ Sa constance si belle aux yeux dos homm°s a maintenant sa récompense dans le ciel.»

Joignant son tribut d'éloges et de regrels .1 celui

( 219 ) des autres feuilles , ta France parlait ainsi de celte grande perle :

« La mort vient d'enlever à J'épiscopat de France son guide et son modèle : AI. l'archevêque de Paris n'est plus; il a expiré ce matin à dix heures dans les sentiments qu'on devait attendre d'une âme aussi élevée, aussi pleine de foi, d'espérance et de charité.

« Au moment où la Providence retire du milieu de nous l'homme fort et l'appui moral de cette époque de misère, loin de nous la moindre pensée de récrimination contre ceux qui ont précipité le cours de sa vie par des afïlictions aussi cruelles qu'imméritées. Nous nous contenterons de dire que Dieu sait mieux que le monde dans quelles circonstances il lui devait de disposer de lui et de le soustraire à temps aux flots de colère dont il a pu lui plaire de le préserver. La dette de M. l'archevêque de Paris était payée; c'est la nôtre qui reste »

Enfin CEcho français appréciait ainsi M. de Ouélen :

t La France vient de perdre une des gloires de l'épiscopat. Hier, à dix heures et demie du matin, m? de Quélen a succombé à sa douloureuse maladie. Il serait difficile de se faire une idée du deuil qui plane sur la capitale : chacun raconte les traits de bonté de celui auquel on pourra succéder, mais qu'on ne remplacera jamais.

« IN est-il pas encore présent à tous les esprits le noble dévouement de ce héros du christianisme,

lors des ravages du fléau asiatique ? Non content de porter des consolations dans l'asile des souffrances, le vénérable pontife adopte les orphelins des parents auxquels ses saintes exhortations ont préparé le chemin du ciel, et, après avoir épuisé son patrimoine pour l'entretien de ceux qu'il nomme tendrement ses enfants , il invoque la bienfaisance publique en leur faveur.

« ConflAiXS ! nom désormais consacré dans les annales de la charité chrétienne, vous ne reverrez plus votre protecteur ! 11 est maintenant au tribunal de celui qu'il a toujours aimé... dernières paroles, touchants adieux , qui devaient couronner une si belle vie.

< Ce fatal événement est raconté ce matin par les journaux de tous les partis, et nous devons dire à leur honneur que si la tombe fait éclater les regrets des uns, elle impose silence aux injustes préventions des autres. •>

A ces hommages des organes de l'opinion religieuse et légitimiste (1) vinrent se joindre aussi les

(1) La presse de la province n'a pas été moins unanime que celle de Paris. INous citerons deux journaux au hasard , la Gazette de Metz et celle du bas Languedoc.

«L'année commence pour tous les cœurs catholiques sous les auspices de tristes nouvelles, dit la première dans son numéro du 4 janvier. Tout préparés que nous fussions depuis long-temps à la perte cruelle qui vient affliger l'Kglise de France , ce coup nous frappe douloureusement. Mgr. l'archevêque de Paris était de ces hommes trop fortement trempés, trop haut placés par leur caractère , par leurs vertus , par l'ardeur de leur foi et l'énergique senliineut de leurs devoirs ,

hommages d'hommes peu habitués à louer le clergé.

« M. de Quélen est mort hier, disait le Capitule; sa dernière parole a été un mot de confiance et de tendresse : Je vais être jugé, a-t-ildit en expirant, mais par celui que j'aime. » Ce dernier soupir d'amour révèle labelle âme de l'illustre prélat, auquel

pour n'être pas obstinément méconnus ou outrageusement calomniés dans un temps de relâchement si général et d'abaissement presque de tout homme , presque de toute chose. La mort de l'illustre prélat ouvre le champ à un autre ordre d'idées , et justice ne tardera pas à lui être rendue par ceux-là mêmes qui ont le plus abreuvé sa vie d'amertume, peut-être le plus hâté sa longue et douloureuse agonie.

a j\ous ne voulons mêler aucune parole amère et personnelle aux sentiments que doit exciter cet événement. Il ne nous reste qu'à demander à Dieu qu'un siège illustré par une si glorieuse succession de talents , de piété et de vertus, demeure occupé par un prélat à la hauteur de la grande et difficile tâche qu'imposent ces souvenirs. La protection presque miraculeuse qui a préservé jusqu'à ce jour L'Eglise de France de choix fâcheux et regrettables nous donne la ferme confiance que lesvœuxdes catholiquesne seront pointencore trompéscette fois. »

«La perte que l'Eglise de France vient de faire en la personne de Mgr. de Quélen est l'événement le plus grave de la situation, dit la Gazette du bas Languedoc du 9 janvier. Ce vénérable archevêque, placé depuis dix ans sur la brèche en face de limpiété et de la persécution, a terminé son martyre, et après avoir édifié l'épiscopat par ses admirables exemples , il lui laisse à remplir une chaire illustrée par ses vertus autant que par ses douleurs. Quel prélat sera appelé à recueillir le glorieux héritage du saint archevêque? Quel sera le pontife que le père des chrétiens enverra au nom du Seigneur prendre possession de l'épiscopat dans cette ville où la mître des évêques est une couronne d'épines et leur crosse le roseau du prétoire ! Quel qu'il soit , il sers digne de sa mission. Car notre confiance est extrême dans les vertus du clergé français , dans les infaillibles lumières du Saint -Siège 1! dans les immortelles destinées de l'église.

il ne manqua, durant sa vie, que d'être connu du peuple pour en être apprécié ; car il était digne de l'être par les nobles et généreuses qualités qui le distinguaient.

« Par ses antécédents comme par ceux de sa famille, M. de Quélen devait avoir un autre sort que celui qu'il eut en i85o, si le mouvement de cette époque n'eût pas été dénaturé.

«Elevé au milieu des grands seigneurs de l'ancien régime, M. de Quélen en avait les manières et les idées ; ayant vécu cependant avec les hommes les plus distingués de la Révolution , il avait conservé à leur égard ce noble sentiment de sympathie qu'inspire aux cœurs bien faits une digne ressemblance , suivie d'une réciprocité honorable de procédés généreux.

« Maintenant qu'il n'est plus, on peut dire, en lui rendant justice, qu'il était vraiment la tête du clergé de France; l'un des plus dignes représentants de l'ancienne noblesse , académicien aimable et gracieux , prélat plein de savoir et de grandeur d'âme, il fut le soutien intrépide du malheur, et fut appelé lui-même pendant les dernières années de sa vie à boire à la coupe amère de l'affliction. »

Laissons maintenant parler le Journal de Paris ;

« ïNous ne devons ni ne voulons suivre au milieu des circonstances difficile où il s'est trouvé, comme homme politique, le grand évèque qui vient de monter à Dieu. A l'heure où sa mort plonge l'Eglise de Paris dans le deuil, nous nous souvenons seule-

ment que M. de Quélen a vivifié la foi religieuse par sou exemple, par ses vertus, par ses instructions pastorales , qu'animait l'esprit de foi et de charité. Son dévoùment et son courage à l'époque du choléra étonnèrent la philosophie, désarmèrent l'esprit de parti et le rangent parmi les héros du christianisme...

« Que les partis se taisent donc sur son cercueil. L'homme du sanctuaire n'a plus que Dieu pour juge. »

Le jour même le bruit se répand que, réuni par une convocation spéciale , le conseil municipal de Paris a refusé de voter les fonds nécessaires pour les funérailles d'un archevêque qui n'a pas laissé de quoi se faire enterrer. Aussitôt le même journal s'élève avec force contre cette décision et parle ainsi dans un article que nous ne pouvons nous empêcher de citer, malgré les inexactitudes que nos lecteurs y remarqueront :

« Hier nous félicitions le conseil municipal de Paris de ce que, pour orner la façade agrandie do son Hôtel-de Ville, il avait fait un premier choix des trois évêques qui résumaient en eux les travaux de l'épiscopat dans l'organisation de la société française. En traçant, au courant de la plume, des souvenirs historiques à peine ébauchés, nous avions en nous-mêmes groupé les diverses époques où Paris avait été visité par des calamités. Les siècles où le mal des arJcnls et la pesle noire avaient tordu les entrailles des habitants de l'antique cité, avaient

passé devant nous ; et dans le courage et la charité déployés alors par les évêques de Paris , nous avions trouvé le modèle du dévoûment évangélique dont, à l'époque du choléra, — ce nouveau mal des ardents, cette nouvelle peste noire, — le pieux archevêque qui vient de mourir avait donné de si saints témoignages. Nous nous disions en nous-mêmes qu'un jour viendrait où, juste envers l'homme du sanctuaire, un conseil municipal de Paris s'honorerait en plaçant la statue de M. de Quélen dans l'une des cinquante-quatre niches des bienfaiteurs du peuple qui restent encore à remplir sur la façade de l'Hôtel -de-Ville.

« Mais nous n'avions pas voulu écrire ces pensées pour ne pas proclamer notre dernier mot, parce que nous savons trop bien que , pour être acceptée, une vérité même ne doit venir qu'à son heure, c'est à dire quand les passions injustes et mauvaises ont cédé aux efforts du temps et de la raison. Aujourd'hui, nous disons notre pensée tout entière et tout haut, parce que, si ce que l'on nous rapporte est vrai , nous devons nous affliger et nous indigner de la distance énorme qui sépare nos convictions, au sujet de M. de Quélen, des pensées qui assiègent en ce moment le conseil municipal de la ville de Paris.

« Ce n'est pas seulement une statue que MM. les conseillers municipaux croient que l'avenir doit refuser à M. de Quélen , ce sont les frais mêmes de ses funérailles que ces messieurs, dit-on, se reusent à faire en ce mo ment.

« Serait-il bien possible?

« A-t-on donc oublie que l'inintelligente et aveugle colère du peuple trompé a chassé M. de Quélen de son palais archiépiscopal, domaine communal, il est vrai, mais d'où l'on n'avait pas le droit de le bannir sans lui en donner un autre. Mais, en supposant que la commune de Paris ait eu ce droit , a-t-on oublié que le peuple a gaspillé, sali, brûlé, noyé, détruit de fond en comble les livres, les effets mobiliers et les vêtements de l'archevêque ? et que c'est là une spoliation indigne d'un peuple ? A-t-on oublié que, dans le tourbillon de l'émeute, disparurent 2i3,ooo francs, prix touché quelques jours auparavant pour la vente d'une propriété qui appartenait , non à M. de Quélen, mais à son frère, et que c'est là un vol infâme, (i) „

« Ignore-t-on que M. de Quélen en a été appauvri , ruiné 1 et que cependant il n'a jamais demandé une indemnité dont la loi révolutionnaire , même dans les plus mauvais jours, imposait l'obligation aux communes qui laissaient porter atteinte à la propriété ? et aujourd'hui, pour reconnaître cet oubli généreux d'un droit qui aurait grevé le budget communal, le conseil municipal refuse de faire les frais des funérailles du prêtre qui en a fait l'a^ bandonM Vous refusez, c'est votre droit, dit-on.

(1) Voir page i5 de ce volume, la rectification de celte erreur. Une somme de plus de 3oo mille francs, appartenant en propre à M. l'archevêque de Paris, disparut de 1* archevêché. IIe rARTTL. l5

Eh bien ! soit. Mais comme, depuis dix années , la prescription n'a pas couvert le droit de la famille de M. de Quélen , rendez à cette famille les deux cent mille francs qui, par le fait de l'émeute, manquent à l'héritage de M. de Quélen, et cette famille se chargera des funérailles de l'archevêque.

«Faites cela pour qu'il ne soit point dit qu'un archevêque de Paris, après dix-huit ans d'épiscopat , après avoir été privé de la maison que le grand Maurice de Sully, son devancier, avait adossée, pour ses successeurs , à la vieille cathédrale , n'a pas laissé de quoi se faire enterrer comme il convient à un prince de l'Eglise de France. Faites cela, gens de la commune de Paris ; car c'est la commune de de Paris qui a hérité des grands biens dont la piété des barons et des rois de France avait doté leur Eglise, et elle en doit dès-lors accepter les charges. Faites cela, pour qu'il ne soit pas dit qu'à l'heure où le roi de France a ressuscité pour son petit-fils le titre national de comte de Paris, l'épée du comte pèse plus dans la balance communale que le bâton pastoral de l'archevêque ! Faites cela, car si vous ne le faites point, les orphelins du choléra s'en iront, de porte en porte, faire une quête pour subvenir aux frais des funérailles de celui qui, vivant , leur avait servi de père. »

Peut-être devrions-nous quitter ici la plume et former des vœux pour que celte noble et généreuse pensée s'accomplît un jour. Nous ne pouvons cependant résister au désir de terminer par quelques pa-

( 227 ) rôles mêmes du prélat cette histoire imparfaite de sa vie.

Nous avons dit dans le cours de ce volume (1) qu'il fît distribuer des aumônes spécialement à ceux qui avaient dévasté son palais ; une bienveillante communication, qui nous est faite au moment où nous achevons notre travail, nous permet de revenir sur cet admirable trait de charité. Voici la lettre qu'il écrivait le 17 septembre i83o, à la supérieure de la maison de charité de la paroisse Notre-Dame, qui en conserve précieusement l'original :

« Ma très chère sœur, voilà l'hiver, nos pauvres doivent se sentir plus que d'autres de la révolution, et cependant la charité ne doit pas ressentir les influences du temps, parce qu'elle vient de l'éternité. 1M. Quentin vous remettra 5oo fr. de ma part: vous en ferez le partage comme autrefois , de la manière la plus profitable et la plus utile ; je n'exclus personne, au contraire, je vous recommande de rechercher ceux qui m'ont fait ou voulu du mal, afin de les assister les premiers s'ils sont dans un besoin plus extrême que les autres, et si vous découvrez quelques grandes misères auxquelles je puisse remédier, faites-le moi connaître •> je chercherai le moyen de me venger en faisant du bien.

« Priez pour moi ; je me recommande à la ferveur de vos prières , et à celles de toutes vos sœurs.

(1) Voir |>agc \-.

■ Prenez toutes courage, et souvenez-vous qu'une fille de la Charité ne peut être engloutie sous les grandes eaux de la tribulation. »

L'avenir apprendra sans doute des traits nouveaux et non moins touchants de la charité de M. deQuélen; car c'est à l'avenir maintenant à compléter son éloge par la manifestation de ces actes de vertu qu'un pontife aussi pieux ne manquait pas de cacher avec soin.

Page 1