XIII
Depuis l'invasion tin choléra, en 183%, jusqu'à l'attentat «lu 'îh juillet 1835.
Il n'avait fallu rien moins qu'une effroyable épidémie pour qae le premier pasteur du diocèse fut rendu à son troupeau : ingénieux à profiler de toutes les occasions de servir l'Eglise à la tête de laquelle la Providence l'avait placé, il sut conserver avec autant de zèle que de sagesse la position nouvelle que la Providence lui avait faite. On le vit dès cet instant reprendre le cours de ses visites pastorales, et se rendre successivement dans toutes les églises de Paris et la banlieue pour y administrer les sacrements et y édifier par sa présence. Quelques circonstances intéressantes marquèrent le cours de cette nouvelle période de son épiscopat ; elles le
( "9 ) font trop bien connaître pour que nous les omettions.
La commune de Vincennes l'avait invité à bénir sa nouvelle église. Il s'y rend et y est reçu avec un empressement et un respect qui le touchent vivement. La garde nationale avait pris les armes, ainsi que les troupes de la garnison; toutes les autorités s'étaient rendues à l'église pour assister à Ja cérémonie. Dans une courte exhortation fort habilement en rapport avec son auditoire, il rappela le souvenir d'un homme que Vincennes ne saurait oublier. « Tous, dit le prélat, nous avons à déplorer la perte de quelques personnes qui nous sont chères ; nous prierons aussi pour un homme que tous vous avez aimé, dont vous avez tous pleuré la mort, nous prierons pour le brave général Daumesnil, qui deux fois a sauvé cette population, et dans lequel tant de bonté s'unissait à tant de courage. »La veuve du général, qu'il ne savait pas être dans l'auditoire, voulut aller le remercier et lui témoigner sa reconnaissance.
In autre jour, il donnait laconfirmation à Sainte- Marguerite, et le curé de la paroisse avait réhabilité le matin même un mariage in extremis. Le malade, pauvre ouvrier qui, chargé d'une nombreuse famille, n'avait pas eu le bonheur de recevoir une éducation chrétienne, venait de participer le même jour aux premiers et aux derniers sacrements. Dés qu'il connut sa position, le prélat voulut aller le visiter. Il se rendit à pied chez lui, monta dans sa
pauvre mansarde, lui administra le sacrement de confirmation, bénit la mère, les enfants, tous ceux qui étaient présents, et ne quitta cette famille, qui ne pouvait croire à tant d'honneur, qu'après lui avoir fait une aumône abondante.
Pendant un court séjour à Thiais, petite paroisse de son diocèse, il allait donner la confirmation lorsqu'il vit entrer dans l'église un enfant qu'on apportait au baptême. Il témoigna aussitôt le désir de lui administrer lui-même ce sacrement, et permit, à la demande des parents, que le nouveau chrétien portât son nom.
A quelques semaines de là et dans le cours de la même visite pastorale, un homme du monde, maire d'une commune dans laquelle il venait pour la première fois depuis i83o, et qui avait été invité à dîner avec lui, fut si touché de son affabilité qu'il ne put s'empêcher de lui dire : Ahl Monseigneur, si tous les Parisiens dînaient avec vous, ils auraient bientôt rebâti voire maison !
Malgré les revers qui l'accablaient dans sa personne et dans sa fortune, il n'avait point perdu de vue le sort de tant de malheureux que renferme la capitale. Pendant plusieurs années il avait prêché, le premier vendredi de carême, pour l'œuvre de la délivrance des prisonniers poiir dettes, etchaqueàunée il coopérait à la mise en liberté d'un de ces hommes souvent d'autant plus à plaindre qu'ils sont moins habitués aux rigueurs de la misère. Au mois d'avril i85i , dans une courte apparition qu'il fit hors
de sa retraite pour l'ordination, il vit un des principaux membres de l'œuvre à laquelle il prenait un si vif intérêt , et s'enquit avec bonté de l'état dans lequel elle était. Ayant appris qu'elle avait, suivant son usage, délivré le vendredi-saint un vieillard prisonnier pour dettes, il demanda sur-le-champ à payer lui-même tous les frais de cette délivrance, sauf à la Société à reporter sur un autre prisonnier les fonds consacrés par elle à l'élargissement du premier. Comme on s'étonnait de ce nouveau sacrifice, après tant de pertes et une ruine totale : « Mes propres pertes ne sont rien, répondait-il, j e suis « trop heureux de retrouver l'occasion de m' associer à « une bonne œuvre. ■
Un ancien capitaine de dragons de la reine , M. le comte de S... , (1) homme rempli d'esprit, mais qui avait servi plus fidèlement son roi que son Dieu, était arrivé, en 1 85 \ , à l'âge de soixante-dixsept ans, et une grave maladie lui présageait une fin prochaine. Le chevalier de S. . . , son fils, qui avait fait toutes les campagnes de l'empire , mais que l'instinct, sinon la pratique de la religion , avait accompagné sur le champ de bataille , s'effraya à la pensée que son père mourrait sans les consolations de l'Eglise. Afin de l'amener à les accepter, il intéressa son amour propre à sa conversion. Le comte
(1) Ce fait, dont nous empruntons la narration à l'auteur de la Vie et travaux apostoliques de .1/. de Quélen, nous avait été raconté au
moment de la mort du prélat par M. le chevalier de S lui
même, qui ne se le rappelle jamais sans attendrissement.
prétendait que , de tous les ecclésiastiques qu'il avait connus , aucun n'avait eu le pouvoir de modifier ses convictions. Son fils lui parla de l'archevêque , dont il consentit enfin à recevoir la visite. Accompagné d'une parente du prélat , le chevalier se rend chez les dames de Saint-Michel , expose à M. l'archevêque la position et les résistances de son père , mais manifeste la crainte que la distance n'arrête le prélat. « Je ferais cent lieues pour sauver une âme , » dit M. de Quélen. Aussitôt il vole delà rue Saint-Jacques à la rue de Bellefonds , au chevet du mourant que l'onction de sa parole touche et convertit. Au moment où il administrait le comte de S..., tout le peuple, que sa voiture avait averti de sa présence, se précipita dans la maison, et, agenouillé devant lui, sollicita sa bénédiction.
A quatre ans de là, au mois d'août 18Z8, une proche parente d'un illustre chef vendéen , que sa naissance et sa fortune avaient fait admettre dans la société sceptique qui a fait le malheur du XVIIIe siècle , entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année avec les présomptions des esprits forts. Sa famille désolée la suppliait en vain de se reconnaître au bord de la tombe. Elle repoussait ses instances et éloignait d'elle sa fille unique dont la piété importunait son ambitieuse philosophie. Cette tendre fille se rapprocha pourtant de sa mère lorsqu'elle la vit fixée sur le lit de douleurs. Sur ces entrefaites, se présente le chevalier de S..., à qui l'on communique les anxiétés de toute la
( '=3) famille. Inspiré par l'heureuse conversion de son père, il s'engage à faire accepter à cette mère incrédule les secours de la religion.
« Madame, lui dit-il, un esprit comme le vôtre ne doit pas au moins se refuser à la discussion , et il ne pourrait qu'être honorable d'être vaincu par l'archevêque de Paris. Une vendéenne refuserat-elle la visite de M. de Quélen ? *
À ce nom, la résistance s'évanouit.
« J'accepte avec grand plaisir sa visite , dit cette dame; mais l'archevêque voudra-t-il venir?'
Le passé répondait à AI. le chevalier de S... du consentement du prélat. Il court le chercher, mais l'archevêque est absent : l'altération de sa santé l'a forcé d'aller prendre quelque repos à Orléans; trente lieues le séparent de la malade. Le chevalier, sans se décourager, lui écrit :
« Monseigneur, vous êtes à trente lieues de Paris : vous m'avez dit que pour sauver une âme vous en feriez cent. Revenez donc sur-le-champ. Tous êtes attendu rue de Tournon, etc. »
Cette lettre est remise le jeudi au prélat , au moment où sa voiture déjà attelée allait l'éloigner encore plus de Paris. M. de QHiélen ordonne au postillon de prendre la direction opposée, et dès le vendredi , à quatre heures du matin , il était rue de Tournon , chez la dame dont il avait à vaincre la persévérante indifférence. A la seule vue du prélat , les mains jointes et les larmes aux yeux, elle se déclara convertie, et elle reçut avec des sentiments
d'édification les sacrements de l'Église. La Providence lui accorda quatre mois encore, pendant lesquels elle fut pour sa tendre fille un motif de consolation, et pour tous un modèle de piété et de résignation.
Ces traits pris au hasard, et mille autres qu'il nous serait facile de citer, ne prouvent-ils pas jusqu'à l'évidence que les ennemis de M. de Quélen ne le connurent jamais?
De nouvelles épreuves étaient encore réservées à son courage et à sa résignation. Il ne suffisait pas à ceux qui avaient dévasté son palais de l'avoir réduit à n'avoir pas même une demeure dans la première ville du royaume : on voulut attaquer encore sa réputation d'honnête homme et jusqu'à sa probité. Si nous parlons des odieuses accusations dont, osa se faire alors l'instrument un malheureux prêtre dont le nom retentit dans l'enceinte des Chambres législatives avec un si fâcheux éclat , et dpnt la persévérance à avancer et à soutenir les mêmes calomnies ne peut être attribuée qu'à une fatale monomanic, c'est moins pour rappeler le peu de crédit qu'elles trouvèrent et l'indignation générale qui les accueillit, que pour citer le témoignage qu'un des plus savants évêques de France se crut obligé de don ner publiquement, dans les journaux, à un collègue si indignement outragé. Nous citons en entier cette pièce non moins honorable pour celui de qui elle émane que pour celui qui en est l'objet ; elle est de M. d'Àstros , archevêque de Toulouse :
« J'ai eu le bonheur de faire connaissance avec M. de Quélen , actuellement archevêque de Paris, en l'année 1800. 11 était alors dans une maison qui servait de séminaire, pour y éprouver sa vocation à l'état ecclésiastique, sous la direction du vénérable M. Duclaux , qui fut depuis supérieur de Sâint-Sulpice. Certes, à cette époque, on ne pouvait pas taxer d'ambition les jeunes gens qui aspiraient au sacerdoce. Ce fut un prêtre de mes amis qui voulut nie faire connaître M. de Quélen comme un jeune homme d'une piété peu commune.
« Quand M. le cardinal Fesch fut nommé archevêque de Lyon , comme il désira s'entourer d'ecclésiastiques distingués par leurs vertus, M. de Quélen lui fut désigné comme tel par M. Emery, supérieur général de Saint-Sulpice, dont la mémoire honore cette congrégation si justement vénérée dans l'Eglise de France.
« M. l'abbé de Quélen eut donc des rapports intimes, mais tous honorables, avec M. le cardinal Fesch. Il ne cherchait pas à se produire, et il n'occupa aucune place jusqu'à la restauration.
« A cette époque, M. de Périgord, grand-aumônier, se l'attacha en le nommant vicaire-général de la grande aumônerie. Quand il fut fait archevêque de Paris, il demanda à Louis XYI1I, comme une faveur signalée , qu'il voulût bien lui donner M. de Quélen pour coadjuteur. Le choix, fait par un prélat si justement révéré, d'un prêtre qu'il avait été à portée de si bien connaître, puisqu'il l'avait
( 1*6 ) auprès de lui depuis plusieurs années , est un éloge complet de M. de Quélen.
« Pour mon compte , je déclare ici devant Dieu que , tout le temps où j'ai eu des rapports avec M. deQuélen, simple ecclésiastique, évêque de Samosate, coadjuteur, et enfin archevêque de Paris , je n'ai jamais rien vu que d'infiniment honorable dans toute sa conduite, et que j'ai souvent admiré sa haute vertu, sa foi vive, sa piété tendre, son dévouement inaltérable à la religion et à l'Eglise.
« Tout ce qu'il a souffert depuis 1800, et la dignité avec laquelle il l'a souffert, n'a fait que le rendre plus grand aux yeux des gens de bien, et cette haute réputation , bien méritée , écrasera le vil calomniateur. »
« M. l'archevêque de Paris fait notre gloire, écrivait à la même époque M. de Prilly, évêque de Châlons ; il est vénéré de tout ce qui a quelque sentiment d'honneur; il l'est et le doit être de ceux mêmes qui ne craignent pas de se déclarer contre lui; il l'est surtout de ses collègues dont il est le modèle et l'ami. »
Puis, lui appliquant les paroles qu'il avait écrites quand il avait répondu à une calomnie dirigée contre un de ses prêtres : (1)
« Le toucher , ajoutait le même prélat , c'est toucher à la prunelle de notre œil , c'est nous faire à tous la plus vive et la plus cruelle injure. »
(1) Voir tome ï«* de cet ouvrage, page i5l.
Un autre témoignage public d'estime et de vénération lui était donné à Home à la même époque. M. le cardinal Pacca disait dans sa Relation du voyage de Pie Vil à Gènes en 181 5,, en parlant d'un évêque sous le nom duquel un ministre tout puissant fit impudemment afficher des ordonnances et des mandements auxquels ce prélat n'avait aucune part : « Cet évêque en ressentit un vif chagrin ; mais n'ayant pas ce courage apostolique que nous avons admiré autrefois dans le cardinal de Frankemberg, archevêque de Malines, et que nous admirons maintenant dans l'illustre M. deQuélen , archevêque de Paris , il supporta la honte de la censure et du blâme des gens de bien, et se tut par crainte. »
Le scandale des pétitions contre le prélat fut suivi d'un nouveau scandale : un procès inexplicable lui fut intenté à l'occasion de la chasse de saint Vincent de Paul, qu'il n'avait point commandée, sur laquelle il avaitpayéun à-compte de 48,25ofr., sur 62,766 fr., prix de la facture, et que le sac de l'archevêché l'avait empêché de solder en entier. Ce procès, dans lequel parurent avec éclat d'un côté la loyauté de M. l'archevêque , de l'autre les prétentions exagérées d'un adversaire qui ne demandait rien moins que de conserver à-la -fois et les sommes reçues et l'objet qu'elles acquittaient en grande partie, n'eut pas cependant le résultat qu'on devait espérer : condamné à payer la somme principale, les intérêts et les frais, le prélat dut faire un appel à la charité publique; hâtons-nous de dire que cet
appel fut entendu et ses espérances même dépassées ; et que, tout ayant été acquitté, un reliquat de 0,069 fr. 85 c. put être affecté aux orphelins dont le prélat était devenu le père.
D'autres amertumes venaient encore peser presque en même temps sur son âme. Deux amis lui restaient, éprouvés dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, confidents de ses peines, honorés de toute sa confiance; ils lui étaient ravis à quelques mois de distance. « Il y a encore place clans mon âme à de cuisantes douleurs, écrivait-il à son clergé en lui annonçant la mort de M. Borderies , évêque de Versailles ; le clergé du diocèse partagera, je n'en doute pas, celle qui vient de percer mon cœur. >
Et plus tard , quand il eut fermé les yeux de M. Desjardins, son conseil, son ami, son directeur, avec quelle touchante simplicité il fit part à son diocèse de la perte douloureuse qu'il venait d'éprouver.
« Le glaive de la douleur pénétre de nouveau notre âme, disait-il dans la lettre pastorale qu'il publia à ce sujet; un de ces traits qui épuisent comme goutte à goutte le sentiment et la vie^ selon l'expression de l'Ecriture, vient de nous atteindre au cœur. Nous réclamons en ce moment le sensible intérêt dont vous nous avez déjà donné tant de témoignages. Bien que préparé au coup qui nous frappe, nous en ressentons toute la rigueur ; anéanti sous la main de Dieu, adorant et bénissant sa volonté suprême ,
( 129 ) consentant au sacrifice qu'elle exige , nous n'en sommes pas moins accabféde tristesse, inondé d'amertume , foulé sous le pressoir!... Cet homme si excellent , doué des plus riches dons de la nature et de la grâce, si remarquable par tant d'heureuses qualités dont il possédait le rare assemblage; cet homme de bien, dont les exemples et les vertus nous ont si souvent encouragé; ce coopérateur si habile dans la plus difficile de toutes les sciences , dans l'art des arts; ce docteur si éclairé , ce conseiller si sûr, dont les lumières et l'expérience ont plus d'une fois affermi nos pas ; ce compagnon chéri de notre pèlerinage, dont le commerce si doux et si aimable ont fait pendant long-temps le charme de notre vie; cet ami fidèle en tout temps, dans la bonne et la mauvaise fortune , qui avait si généreusement partagé nos travaux et nos tribulations ; ce présent que le ciel nous avait fait pour être une protection contre tous les dangers , un baume pour toutes les plaies, une compensation dans tous les malheurs, cette ressource inestimable, ce précieux trésomous est retiré! *
Plus que jamais les consolations de l'amitié devaient lui être précieuses à cette époque. Nous né parleronspas d'uneréduction nouvelle faiteà son traitement, qui, fixé à 5o,ooo fr. après la révolution de juillet, fut abaissé au chiffre de55,ooo fr. sur la proposition de M. Luneau, député, dansla séance du i5 février 1 835; s'il y avait peu de noblesse et de générosité dans un tel vote à l'égard d'un évêque qui venait
ITC PARTIE. 9
( »3o ) de donner l'exemple des plus généreux sacrifices , qui avait olFert sa maison aux malades, qui avait visité chaque jour les hôpitaux et établi une œuvre pour les orphelins, il ne l'affecta que parce que, ses ressources se trouvant plus bornées encore, ses aumônes devaient le devenir aussi ; mais nous ne pouvons passer sous silence une mesure de la plus haute inconvenance , prise à son égard par le pouvoir.
Deux sœurs, dont la plus jeune avait 19 ans, tenaient aux Batignolles-Monceaux un externat de demoiselles dans la maison paternelle. Toutes deux jouissaient de la meilleure réputation et honoraient leur vie par une piété exemplaire. Malheureusement leur mère, douée d'un caractère très violent, ne partageait point leurs convictions religieuses , les traitait de fanatiques , les persécutait dans leur foi, et, abusant enfin de son autorité, voulait leur faire abjurer leurs croyances. Déterminée à se soustraire par la fuite à ces coupables exigences, la plus jeune disparut un jour , et l'aînée, majeure, transporta son externat dans une maison autre que celle de ses parents, mais dans la même commune. Blessée à la fois dans ses opinions anti-religieuses et dans ses sentiments maternels, cette femme n'écoutant plus que les conseils de gens toujours disposés à attribuer au clergé les torts qu'il n'a pas, et à nielle mérite du bien qu'il lui est donné de faire, porta contre le curé de sa paroisse , homme d'une réputation intacte et d'une grande sévérité deprincipes,
( i3> ) une plainte en détournement de mineure. Le procès suivit le cours ordinaire de ces sortes d'instances : des notes, des mémoires furent publiés par les fougueux adversaires du curé poursuivi ; mais la vérité brilla du plus vif éclat, et un jugement de la chambre du conseil proclama son innocence, qui n'avait, du reste, jamais paru douteuse à ceux qui le connaissaient.
Pendant l'instruction de cette cause, plusieurs visites domiciliaires furent faites par l'autorité judiciaire dans des maisons d'éducation où l'on croyait trouver la jeune personne objet de ce débat. Ces recherches ayant été inuliles , on se transporta à Conflans, dans le château encore inhabitable en partie de M. l'archevêque, et, sous le prétexte absurde que cette jeune fille pouvait y être cachée, on fit au prélat l'insulte d'une perquisition, à l'odieux de laquelle l'absence de l'autorité locale ajoutait une flagrante illégalité. Ainsi, il n'avait pas suffi qu'un préfet de police, oubliant tous les devoirs de sa position , décernât contre son archevêque un mandat d'amener; un an s'était à peine écoulé, et un nouvel outrage, plus sanglant peut-être encore que le premier, un outrage contre lequel le prélat crut devoir réclamer avec une noble fermeté et une sainte indignation, venait officiellement grossir la longue suite de ses amertumes et de ses douleurs.
Il se dédommagea de tant de peines dans les fatigues et les consolations du jubilé, et dans celles que lui donna la rétractation et la conversion d'un
( »5â ) jeune prêtre , malheureux associé d'un autre prêtre indigne qui, faux pasteur, s'était introduit depuis plusieurs années dans le troupeau qu'il avait été appelé, lui aussi, à évangéliscr.
Nous n'avons point encore parlé du chagrin profond que dut éprouver l'archevêque de Paris quand une secte aussi impie qu'immorale, levant tout-à-coup l'étendard de la révolte, vint jeter un nouveau brandon de discorde dans notre société déjà si troublée par les luttes des partis divers. Son chef avait appartenu à son clergé : il n'hésita donc pas à croire qu'il entendrait la voix de son évoque; mais toutes ses démarches, toutes celles que firent des personnes pieuses, de sages ecclésiastiques, tant en son nom qu'au leur, vinrent échouer devant des exigences qu'il ne lui était pas permis de satisfaire. Ses instances auprès du gouvernement pour faire interdire un culte propre à occasionner de graves désordres, qui, d'ailleurs, était une insulte quotidienne à la religion de la majorité des Français, et qui , postérieur à la promulgation de la Charte nouvelle, ne pouvait s'autoriser de la liberté promise par elle à tous les cultes, ayant été également sans succès, il n'écouta plus que son zèle et adressa au chef de l'Eglise qui se dit catholique française* la lettre toute paternelle que nous reproduisons :
Paris, lç i/(aoîit i853.
« Monsieur, un sentiment de confiance plus vif qu'à l'ordinaire en la puissante intercession de la
( '33 ) Très -Sain te Vierge , dont nous allons célébrer le triomphe, me presse aujourd'hui de vous écrire et de vous appeler au pied du trône de la mère de miséricorde, pour obtenir par elle la grâce de votre retour à l'unité catholique. Si la douce pensée de Marie n'est point entièrement effacée de votre souvenir, un regard, un soupir vers elle peuvent briser en un instant les liens funestes qui vous retiennent; vous avez sans doute appris dès votre jeunesse, vous avez plus d'une fois prêché que ce n'est jamais en vain que l'on invoque celle que l'Eglise catholique, apostolique et romaine, nomme avec tant de consolation le refuge des pécheurs. Serviteur de cette reine auguste, fils de cette tendre mère , je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie je presserais contre mon cœur l'enfant prodigue qu'elle aurait ramené des routes lointaines qui conduisent à l'éternel abîme.
« Quelle que soit l'issue de cette démarche, monsieur, croyez du moins que vous ne serez jamais étranger à la sollicitude du pasteur, et que le bercail de Jésus-Christ est ouvert à toute heure pour recevoir la brebis égarée qui veut sincèrement y rentrer. »
Malheureusement cette démarche, d'autant plus touchante qu'elle était plus spontanée et plus charitable, ne put toucher le cœur déjà trop endurci de celui qui en était l'objet; le scandale de ces réunions sacrilèges ne fut point arrêté, et ces prétendus apôtres d'une religion nouvelle continuent à abuser
( i54 ) de l'ignorance d'un peuple grossier dont ils flattent les passions, dont ils entretiennent les préjugés et dont ils abrutissent les esprits.
.Une autre correspondance nous montre mieux encore peut-être que? s'il avait contre l'erreur toute la fermeté d'un apôtre , l'archevêque de Paris avait aussi pour le repentir des entrailles de miséricorde et de charité.
Peu d'hommes l'avaient offensé d'une manière plus directe et plus grave que l'auteur célèbre dont nous avons signalé déjà les égarements; (1) peu d'hommes, par conséquent , avaient plus de droits à sa sollicitude et à son indulgence. Les erreurs du rrrêtre qui s'était fait son antagoniste avaient depuis lors franchi toutes les bornes, et la cour de Rome, à laquelle sa doctrine avait été soumise , venait d'en prononcer la condamnation. Ce fut alors que M. de La Mennais put connaître jusqu'à quel point le pontife avait oublié sa conduite passée pour ne se rappeler que sa position présente : lettres, démarches, sollicitations pressantes, rien ne fut négligé pour obtenir une soumission sans réserve au jugement du souverain Pontife ; et quand cette soumission eut été faite, quand , par un bref spécial, le pape en eut témoigné sa- satisfaction au prélat qu'il savait y avoir eu une si grande part, (2) avec quelle douce aménité, avec quelle
(1) Noir tome Ie» de eèt ouvrage, page l5g.
(2) Voir auv'pièct'8 justificatives, J.
( '35 ) affection sincère il lui écrivait le 12 décembre i835: « Monsieur l'abbé , vous ne pouvez concevoir toute la joie que j'éprouve en recevant, en lisant et relisant, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la copie de celle que vous adressez à Mgr. le cardinal Pacca, en lui envoyant, pour la remettre a Sa Sainteté, la déclaration de votre adhésion pure et simple à l'encyclique de notre très Saint-Père le pape Grégoire XYI , et selon les termes de son bref du 5 octobre dernier à Mgr. l'évêque de Rennes. Comme évêque d'abord, ensuite comme votre compatriote et votre ami , je ressens un bonheur que je ne puis bien exprimer qu'en usurpant ces paroles de l'apôtre saint Paul : superaburuio gaudio in nmni tribulatione nostrâ. Depuis trois ans surtout^ je n'ai rien éprouvé de semblable. * Ne laissez pas imparfait votre ouvrage, M. l'abbé; encore une démarche qui remettra tout dans l'ordre, et qui vous élèvera au dessus de vous-même. Ecrivez aussi à Monseigneur l'évêque de Rennes, dont je ne suis à votre égard que le lieutenant dans cette circonstance , pour lui faire connaître voire déclaration; témoignez-lui en même temp9 vos regrets du déplaisir qu'il a dû éprouver dernièrement. Dieu, n'en doutez pas , bénira votre obéissance si chrétienne et si sacerdotale : le premier prix que vous en recevrez sera la consolation de voir la fin de ces inquiétudes qui, depuis quelque temps, affligeaient l'Eglise, le souverain pontife et votre évêque ; elle opérera l'union des esprits, elle
( i36 ) préparera de nouveaux triomphes à la religion, et, pour me servir d'une parole que la France , l'Europe et même le monde catholique sauront appliquer, elle vous dictera des pages toutes victorieuses : Vir obediens loquitur victoriam.
« Il me tarde de vous voir de nouveau , de vous embrasser et de vous répéter l'assurance du très cordial attachement avec lequel je suis, M. l'abbé, votre très humble et tout dévoué serviteur . »
Et ce n'était pas seulement à M. l'abbé de La Mennais qu'il s'empressait de témoigner sa joie, nous allions dire sa reconnaissance, d'une démarche qui l'honorait aux yeux de l'Église ; c'était à M. l'abbé Gerbet , qui , après avoir erré avec lui , s'était soumis avec une sincérité digne de sa haute piété; c'était à M. l'abbé Lacordaire, qui, dans sa lettre, témoignage de la soumission la plus parfaite, se félicitait « d'avoir trouvé en lui un cœur si bon , « que les vicissitudes n'avaient point changé, si ce « n'est qu'il était devenu aussi grand qu'il était « bon ; » il lui écrivait le 1 5 décembre , moins comme un -évêque à un simple prêtre , moins comme un supérieur à un inférieur , que comme un frère à un frère, comme un ami à un ami :
« Plus d'une fois déjà , mon cher Lacordaire , je m'étais fait votre caution. Plein de confiance en votre parole , je n'ai jamais balancé à répondre , dans les occasions qui se sont présentées, de votre foi, de votre soumission et de votre amour filial envers l'Eglise, le saint-siége apostolique et l'auguste
( i*7 ) pontife qui l'occupe aujourd'hui si dignement. La lettre que vous venez de m'adresser , par laquelle vous voulez renouveler, d'une manière plus authentique encore, votre adhésion parfaite à l'encyclique du 1 5 août i832 , et selon les termes du bref du 5 octobre dernier à M. 1 evêque de Rennes , n'est qu'un térno:gnage de plus de tous ces sentiments si nobles et si catholiques dont j'avais été si souvent le dépositaire. Votre lettre m'a profondément touché : en la lisant j'ai retrouvé les larmes de consolation que" me fait souvent répandre devant. Dieu l'union et l'admirable conduite du clergé de Paris. Actuellement elles couleront encore plus douces; car j'ai le bonheur de vous annoncer, pour le tenir encore un moment secret entre nous, que vos amis, et celui-là même auquel vous avez été si généreusement fidèle tout en le prévenant dans votre obéissance , vient de se rendre aussi au désir du souverain pontife et aux vœux de tout ce qu'il y a de vrais chrétiens. Son adhésion pure et simple à l'encyclique , dans les termes du bref à M. l'évêque de Rennes, part aujourd'hui pour Rome, ainsi que celle de M. l'abbé Gerbet. J'y joins votre lettre avec un bonheur inexprimable , parce que je crois qu'elle ne fera qu'ajouter à la joie de notre commun père.
Ce que vous me dites de personnel, mon cher ami , me va droit au cœur ; je vous assure que je le méritais par la tendre amitié que vous m'avez toujours inspirée, et dont il m'est si doux de vous renouveler l'assurance. »
Nous ne rappellerons pas ici que, si la soumission des disciples ne fut pas moins sincère que durable, celle du chef n'eut malheureusement qu'un temps : de nouveaux écarts sollicitèrent de nouvelles instances, hélas infructueuses! El nous pouvons le dire hautement , les erreurs de M. de Lamennais et son obstination à le» défendre affligèrent d'autant plus le prélat, qu'il regrettait davantage l'abus d'un si beau talent, ne craignons pas d'ajouter d'un si grand génie.
M., l'archevêque méditait à cette époque une de ces grandes pensées qui suffiraient seules pour illustrer un pontificat moins fertile en grandes choses, et qu'il exposa d'une manière simple et touchante dans son mandement pour le carême de i834. Nous voulons parler des célèbres conférences de JNotre-Damë.
« En considérant d'une manière plus attentive et plus appliquée la face de notre diocèse , y disait-il y nous avons cru apercevoir qu'il était une classe. intéressante et nombreuse de fidèles, envers laquelle nous pourrions avoir à remplir plus parfaitement le devoir il' évaugcliste , afin de détourner à jamais cette malédiction qui glaçait d'effroi l'apôtre des nations. Malheur à moi si je négligeais d'annoncer l'Evangile, si je cherchais à me soustraire à la nécessité qui m'est imposée, si j'essayais de retrancher quelque chose de cette fonction sublime et tout à-la-fois redoutable dont je suischargé: V <v emm miln est, si non evangelizavero.
( >39 ) « Ce sont des pères de famille, des hommes de tout âge, auxquels la position, les habitudes, les goûts, la trempe d'esprit, la nature de leurs connaissances, font désirer un genre de prédication particulière plus appropriée à leurs besoins , et qui se trouvent, à raison de diverses circonstances, comme dans une espèce d'impossibilité de se réduire à la nourriture ordinaire dont se contente le reste des fidèles dans les paroisses. C'est vous encore, c'est vous surtout, jeunes gens pleins d'ardeur et d'espérance, accourus de toutes parts, avec tant de louables motifs, "vers cette ville immense, séjour à-la-fois de tant de vertus et de tant de séductions, où la coupable indifférence et le froid égoïsme marchent à côté de la piété sincère et de la plus active charité ; où les poisons du doute et de l'incrédulité sont mêlés aux trésors de science que vous ambitionnez de conquérir; où les bons exemples et les scandales se disputent tour-à-tour des coeurs généreux, mais naturellement confiants et faciles; où l'on voit enfin, à eôlé des occupations les plus graves et les plus sérieuses se renouveler le spectacle que présentait autrefois cette cité fameuse de la Grèce dont il est parlé au livre des Acte». Los philosophes et les étrangers n'y occupaient leurs loisirs qu'à raconter et à entendre des choses nouvelles, sans penser à la plus essentielle des connaissances. Caractère singulier d'une nation , révélé déjà , au dire de saint Paul , par l'inscription qti'il avait lue sur un autel ! Hélas !
qu'aurait dit l'apôtre s'il l'avait trouvée comme raffraîchie et placée sur le front d'un édifice social où Dieu serait inconnu : Ignoto Deo ?
« 11 nous a paru que tant de personnes si distinguées et si honorables, si précieuses à la société, si chères à la religion, qui forment, pour ainsi dire, la partie mobile de notre diocèse, ne devaient pas demeurer étrangères aux scrupuleuses observations de notre conscience, et qu'elles avaient droit d'exiger de nous une sollicitude spéciale, un dévouement particulier.
« A cet examen consciencieux dont vous étiez le tendre objet, ô vous dont un illustre docteur retraçait avec de si profonds soupirs les charmes et les dangers, âjuventus, flos atatis, perïcultim mentis ! à cet examen nous avons appelé ce père noble et si bon que vous alliez quitter pour la première fois, sur la paupière duquel vous surprîtes une larme échappée à son mâle courage, lorsque, vous pressant contre son sein, il vous donnait sa bénédiction; et celte mère vertueuse, qui, muette de douleur, ne pouvant se résoudre à devenir le témoin d'une séparation si déchirante pour son cœur, après vous avoir dit dès le matin un adieu si expressif, s'enfuit, au moment de votre départ, vers le parvis* sacré, pour aller répandre au pied des saints autels les prières et les pleurs d'une Monique pleine de sollicitude pour son cher Augustin; et cette aimable sœur, qui, en vous voyant courir à tant de hasards dont s'alarmait sa modestie,
voulut attacher de ses mains virginales sur votre poitrine, ou cacher du moins sous vos vêtements, le signe auguste de la croix ou l'image de Marie, comme un bouclier impénétrable aux traits enflammés de Satan.
« Nous les avons devinés , ces souvenirs de famille , N. T. C. F., qui vous ont plus d'une fois attendris; plus d'une fois aussi, peut-être, ils ont, dans certaines occasions délicates , coloré votre visage d'une subite rougeur , et fait expirer sur des lèvres mal apprises quelques-unes de ces paroles d'impiété qu'une âme toujours chrétienne démentait avec horreur. S'ils étaient affaiblis, ces touchants souvenirs, quel moyen plus propre à en réveiller la puissance que de vous inviter à vous réunir quelquefois autour de la chaire pastorale, pour y entendre d'une bouche amie les oracles de la sagesse et les vérités d'une religion qui berça votre première enfance , fit goûter à votre adolescence des émotions si délicieuses, et qui préservera votre vieillesse d'amers et intarissables regrets ?
« Tant de vœux, tant d'inquiétudes , tant d'alarmes, nous imposaient déjà, N. T. C. F. , l'obligation de chercher à cultiver , à féconder ces semences d'honneur et de vertus, déposées dans vos âmes par des mains que vous êtes accoutumés à respecter et à chérir. De toutes les parties de la France, du fond de ses agrestes montagnes comme du sein de ses plaines fécondes , il nous a semblé
entendre se diriger vers nous des voix qui nous recommandaient votre foi comme l'héritage le plus précieux, comme le plus riche patrimoine. Nous les avons reconnues , car nous aussi nous avons appris comme vous , sur le sein maternel et sous le toit domestique, à bégayer le langage de la foi ; nous y avons appris à savourer de bonne heure le secret de traverser sans naufrage la mer orageuse de la vie, et d'aborder en assurance le port tranquille où le chrétien trouve un abri contre les incertitudes de son esprit et les agitations de son cœur : hic statio fulissima , lue blatida tranquitiitas. Mouillage sûr et fidèle, nous disait-on alors avec saint Eucher s'adressant au sénateur Valérien , son ami , mouillage sûr et fidèle où devraient diriger enfin leur fragile nacelle ceux qui, après avoir navigué si long-temps sur le terrible océan du siècle, en ont essuyé les fureurs continuelles, les caprices perfides et les cruelles tourmentes : hiccunctis confugienduin estj qui frementis hujus sœculi tempeslate vexanlur.
« A des prières si ferventes et si persuasives sont venues se joindre de graves et de puissantes autorités, pour nous déterminer à la résolution que nous méditions déjà depuis plusieurs années , d'évangéliser aussi d'une manière spéciale la jeunesse qui accourt de toutes parts dans la capitale, altérée de science et pleine d'une ardeur dont il n'est que trop facile d'abuser, lia pénétré jusqu'au plus profond de nos entrailles, jusqu'au plus intime de notre âme , jusque dans les secrets replis de notre
conscience, le désir de no9 vénérables collègues ; à tout moment nous croyons les entendre nous demander, au nom de l'étroite solidarité qui consomme en un seul épiscopat tous les premiers pasteurs, et qui les rend, en matière de foi, de doctrine, de discipline et de morale, comme responsables l'un de l'autre au tribunal du pontife suprême et du souverain juge; nous croyons les entendre tous ensemble , ces chers et vénérés confrères , nous rappeler le devoir impérieux qui les lie ainsi que nous, invoquer notre vigilance et notre sollicitude sur ces. brebis choisies de leur troupeau, que le besoin de rassasier la faim qui les dévore ont conduites dans la plus fertile et la plus abondante de nos contrées.
« Vous serez obéis, Messeigneurs ; vos vœux seront accomplis, nous entrerons en participation de vos sentiments, de votre amour, de votre zèle pour cette jeunesse doublement intéressante, et pour les maux sans nombre dont elle est menacée, et par les immenses services qu'elle doit rendre à la patrie, selon qu'elle demeurera incrédule ou chrétienne.
« Evêque comme vous, comme vous Français, nous trouverons pour elle au fond de notre cœur le langage que nous savons appartenir si bien aux vôtres: nous lui dirons de votre part, ou plutôt de la part de Jésus-Christ, lumière et précepteur du monde, de Jésus-Christ roi et modèle du monde, de Jésus-Christ victime et sauveur du monde, de
Jésus-Christ vainqueur et législateur du monde, de Jésus-Christ ami et bienfaiteur du monde, nous lui crierons : Croyez à l'Evangile, crédite Evangelio. Croyez à l'Evangile si vous ne voulez pas vous perdre dans le dédale, dans les obscurités, dans les ténèbres où vous mèneront infailliblement, sans ce flambeau divin qui éclairera vos pas, sans ce fil conducteur qui les dirigera, la recherche et la passion même de la science : Crédite Evangelio. Croyez à l'Evangile, si vous ne voulez pas marcher sans frein et sans règle au gré de tous les systèmes ; si vous voulez vous préserver des fautes et des illusions, ne pas tomber clans une désespérante fureur, et si vous voulez vous ménager une ressource au temps des remords et à l'heure du repentir. Croyez à l'Evangile, si vous voulez triompher de vous-même, devenir* maître de vos penchants, fixer votre inconstance et recueillir des lauriers victorieux, vous préparer dans le séjour de l'éternité une couronne plus éclatante et plus belle que celle des conquérants. Croyez à l'Evangile, si vous aspirez à dicter un jour des lois sages, à commander par l'ascendant de votre génie, la fermeté de votre caractère, la gravité de vos mœurs, la sûreté de vos jugements et le poids de votre autorité. Croyez à l'Evangile, si vous désirez véritablement devenir ami du genre humain , bienfaiteur de vos semblables, béni des pauvres à votre heure dernière, et célébré de génération en génération par les accents de la reconnaissance : Crédite Evangelio.
a Voilà ce que nous dirons à la jeunesse. Nous en serons écouté; nous en avons pour garants les prières qu'elle nous a fait plus d'une fois parvenir. »
Ainsi furent établies ces conférences depuislors si renommées, qui attirent chaqueannéeà Notre-Dame la foule choisie des hommes les plus éminents par leurs talents, leurs lumières et leur position sociale, mêlés, autour de la chaire de vérité , à la jeunessse des écoles et à l'élite du barreau.
Dans ce mandement dont nous venons de citer un passage , le prélat ne se bornait pas à annoncer l'institution d'un cours suivi d'instructions dogmatiques ; il en traçait lui-même le plan : il voulait montrer aux auditeurs qu'il y conviait Jésus-Christ tourà-tour lumière et précepteur du monde , roi et modèle du monde, victime et sauveur du monde, vainqueur et législateur du inonde , ami enfin et bienfaiteur du monde. Ce plan magnifique fut rempli , pendant la première année, par plusieurs orateurs distingués qui se firent entendre tour-à-tour dans la chaire métropolitaine , et dont le prélat avait dit dans le même mandement :
« Nous eussions voulu que nos forces et les travaux continuels de notre administration nous eussent permis de ne faire entendre que la voix du premier pasteur. Nos cœurs se seraient compris, et celte correspondance mutuelle eût assuré , toute seule, le succès de ces instructions. A notre défaut, nous ferons choix de prêtres distingués par leur
IIe PARTIE. 10
( '46 ) zèle et par leur mérite , avec lesquels nous aurons conféré et arrêté le plan et la méthode de ces instructions religieuses. Si nous ne pouvons que de temps à autre mêler nos entretiens aux leurs , nous aurons du moins la consolation de penser que, par une fiction de tendresse et de docilité, ce sera toujours nous qui serons censé parler par leur bouche.»
Il ouvrit lui-même cette station , le dimanche i6 février i854^ par une instruction toute paternelle sur le caractère de perpétuité de la religion chrétienne catholique, instruction pleine à-la-fois de force, d'éloquence et de simplicité, à la fin de laquelle sa voix affaiblie par une indisposition récente parut s'animer quand il invoqua les bénédictions du ciel pour l'œuvre qu'il venait inaugurer.
« 0 Dieu, le père des miséricordes, s'écria-t-il avec une chaleureuse ferveur, soyez béni de ce que vous avez enfin donné aux jours de mon épiscopat ces moments tant désirés ! Oh 1 vous savez, Seigneur, combien de fois, dans le secret de votre présence, j'ai sollicité de votre miséricorde ces instants de salut pour cette portion de mon troupeau, et vous savez aussi si les sacrifices m'eussent fait hésiter pour hâter l'objet de ma demande, pour que tout ce peuple connût et adorât votre fils Jésm'-Christ. Je n'ai pas oublié, ô mon Dieu, ce jour solennel où , pour la première fois , je remplissais dans celte basilique les augustes fonctions de mon ministère, non plus que ces paroles que votre Église me répétait de votre part : Osteiu/am Mi
quanta oporteat cum pro nomine meo pati. Je ne reculerai point devant cette vocation. iAfais, ômon Dieu, je ne compte pour rien les tourmentes dernières, j'en solliciterai même de plus fortes, pourvu que tout mon troupeau connaisse, aime et adore Notre- Seigneur Jésus-Christ. Bénissez à ce dessein celte portion intéressante de votre héritage, qui se presse en si grand nombre autour de cette chaire de vérité ; bénissez cette capitale immense dont je suis le pasteur, bénissez ceux qui vous y connaissent, et surtout , que vos bénédictions atteignent ceux qui outragent voire Christ. Bénissez la France, bénissez votre Église , afin que tous nous allions rapporter au pied de votre trône les effets de ces bénédictions que je sollicite en ce moment de votre miséricorde infinie. »
Après le premier pasteur, qu'on vit chaque année suivre assidûment, environné presque toujours de plusieurs de ses illustres collègues, les conférences qu'il avait instituées par une véritable inspiration du ciel, MM. Dupanloup , Pététot , Jammes, Annat, Veyssière, Dassance et Thibault, aujourd'hui évêque de Montpellier, traitèrent tour-à-tour, chaque dimanche, les sujets indiqués, devant un auditoire constamment captivé et par la grandeur des vérités annoncées et par les développements heureux que savaient leur donner les orateurs chrétiens.
S'il nous était possible de faire ici l'histoire de ces conférences désormais célèbres, nous suivrions M. l'abbé Lacordaire dans ses éloquents discours
( '4» ) sur l'Eglise, nous parlerions du haut et profond enseignement que donne depuis plusieurs années , à la jeunesse, le prêtre humble et modeste qui a renoncé aux honneurs du monde et à l'éclat d'une carrière brillante pour se vouer au service des autels; qu'il nous suffise de faire remonter à l'auteur de tout bien, et à celui qui a été son instrument, les fruits heureux de cette belle institution, et d'accompagner de nos vœux, dans la chaire où nous allons bientôt le voir paraître de nouveau, celui auquel le dernier pontife de l'Eglise de Paris a donné la mission de continuer son œuvre.
Depuis l'attentat du %S juillet 183»
jusqu'en 1839.
La position délicate, difficile, dans laquelle s'est trouvé pendant neuf ans l'archevêque de Paris, ses rapports avec la nouvelle cour, ou plutôt l'éloignement dans lequel il s'est tenu, ont été si mal jugés par ceux mêmes qui auraient blâmé peut-être sa présence et son assiduité aux Tuileries, qu'il n'est pas sans intérêt d'examiner aujourd'hui si sa conduite n'a pas répondu toujours aux obligations de son ministère.
Deux fois depuis 1800 nous avons vu le premier pasteur du diocèse se présenter chez son premier diocésain : après la révolution de juillet, quand le roi nouvellement élu lui fit témoigner le désir de
le recevoir, et quand lui-même désirait une entrevue qui ne pouvait avoir que d'heureux résultats; puis au mois de janvier suivant, quand il était à la veille de rentrer dans son palais en ruines. On comprend que la profanation d'une grande église de son diocèse, et son interdiction par le pouvoir, bien plus que la dévastation et la destruction de son palais , lui imposèrent un exil volontaire et tout sacerdotal. Ce n'étaient point seulement ici ses affections qui étaient blessées, c'était son cœur de pontife, de prêtre et de chrétien, qui gémissait; quelquefois cependant il sortit de sa retraite pour venir offrir des consolations dans des moments de douleur, des félicitations après de grands dangers, remplissant ainsi toujours, avec une délicatesse parfaite, des devoirs de haute, de religieuse convenance.
Quand l'attentat du 28 juillet 1 855 plongea dans le deuil tant de familles dont les membres tombèrent mortellement blessés autour des princes, l'archevêque était dans une campagne à vingt-cinq lieues de Paris; aussitôt il écrivit à la reine pour lui témoigner son horreur d'un tel crime, et la féliciter de ce que les jours du roi avaient été préservés d'un si grand péril par une protection particulière de la Providence. Trois jours après, il revint à Paris, demanda sur-le-champ une audience à laquelle il se rendit avec ses trois grands-vicaires, et publia le 2 août une lettre pastorale digne d'être conservée.
( i5i ) « L'assassinat n'appartient à aucune opinion généreuse et raisonnable, écrivait-il aux curés de son diocèse ; il blesse au contraire toutes les opinions, comme il attente à toutes les lois divines et humaines, et l'on peut dire qu'il n'appartient qu'à l'enfer i le démon seul peut l'inspirer : Me homicida ërat ab initio (Joan. vin). Ce n'est pas entrer dans le domaine de la politique, dont le clergé s'abstient si sagement, que de témoigner de l'horreur pour un crime que la religion et la société s'accordent à flétrir, surtout lorsque, s'attaquant au chef d'un Etat, il met en péril l'État tout entier. — Aussi, dans les circonstances graves, extraordinaires, délicates, où nous a placé l'odieux forfait du 28 juillet dernier, avons-nous rempli un devoir de conscience en manifestant, par écrit et de vive voix, avec notre vif intérêt et notre douleur amère pour le sort de tant de victimes, des sentiments sur lesquels le moindre doute serait pour un évêque, ou même pour tout honnête homme, la plus cruelle des injures Si, comme prêtre, nous sommes en dehors de tous les événements qui ne tiennent pas essentiellement à notre ministère, comme Français, comme chrétien, et comme pasteur, nous ne saurions montrer trop d'indignation pour un attentat contre lequel l'Église n'a que des anathèmes. — Le roi vient de nous faire connaître, ainsi qu'à tous les évêques de France, que son désir est que des prières soient ordonnées dans tout le royaume pour le repos de l'âme des malheureuses
victimes dont il se propose d'honorer les obsèques et la sépulture; et ensuite qu'il soit rendu partout avec lui de solennelles actions de grâces pour la protection si visible dont la divine providence, en couvrant les jours du roi et des princes ses fils , s'est plu à environner la France qui a été près de retomber peut-être dans le trouble, la désolation et la ruine. »
Les deux cérémonies eurent lieu, et à chacune présida M. l'archevêque. On se souvient encore de sa présence au service funèbre des Invalides, de cette messe chantée, de cette absoute faite par lui en présence de tant de cercueils, et de l'impression profonde que produisit sa présence. Une escorte d'honneur lui avait été donnée, et l'accompagna également le lendemain à Notre-Dame, où il reçut le roi qui venait assister au TeDeum d'actions degrâces, et où il lui adressa le discours suivant :
« Sire , la religion écarte en ce moment le voile de ses douleurs; elle découvre son noble front, elle lève vers le ciel ses yeux encore humides de larmes, elle unit sa voix à la vôtre, pour rendre au Tout- Puissant de solennelles actions de grâces. Envoyant aujourd'hui le chef des corps de l'Etat, doublement averti par le malheur et par le bienfait, venir apporter au pied des saints autels un juste tribut de remercîments et d'hommages, elle espère; elle espère pour la France, car si l'ingratitude envers Dieu a le funeste privilège d'arrêter le cours de ses dons, la reconnaissance a le pouvoir, au contraire,
( '53 ) de les multiplier et de les faire couler avec abondance, sur les princes et sur les peuples. »
Nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer ici jusqu'à quel point la haine est quelquefois aveugle. Dans cette circonstance, et dans une autre dont nous nous occuperons plus tard , quelques journaux, que la plus haute infortune noblement supportée n'avait pu désarmer, firent entendre un concert de dénonciations absurdes et d'attaques violentes contre le langage si simple et si pastoral du prélat. A les en croire, il y avait dans son discours une affectation marquée à ne pas désigner le prince par le titre que lui avait donné la révolution de juillet; peu s'en fallut qu'ils n'y vissent un acte de révolte formelle. Un mot suffira pour réduire au néant cet injuste reproche, et pour montrer qu'il ne put jamais entrer dans la pensée du pontife de rejeter volontairement et par calcul une expression qui n'était d'ailleurs que la reconnaissance d'un fait, et qui ne pouvait emporter, dans aucun cas, la reconnaissance et la consécration d'un droit. Il nous suffit de rappeler la circulaire dont nous venons de citer un passage dans lequel le premier pasteur donne plus d'une fois au souverain le titre de roi, et le discours même dont on se faisait une arme., et qui commence par un mot dont on ne se servit jamais à l'égard d'un prince qui ne possède pas l'autorité royale. Mais les passions raisonnèrent-elles et réfléchirent-elles jamais? INous trouvons un nouvel exemple de cette tactique des partis dans une
( iW)
circonstance antérieure, qu'il n'estpas hors de propos de rappeler ici, ne fùl-ce que pour montrer son attachement aux règles de l'Eglise : on dit qu'il refusa de célébrer le mariage du roi des Belges.
Quand le mariage du roi Léopold et de la princesse Louise d'Orléans, fille du roi, fut arrêté, on s'adressa à M. l'archevêque de Paris pour lui demander de vouloir bien le bénir à Notre-Dame. Il n'hésita pas un instant à accueillir favorablement ce désir, quelque peine qu'il dut éprouver à voir une princesse catholique associer sa vie à celle d'un roi protestant; seulement, il fit remarquer qu'une cérémonie comme celle d'un mariage mixte ne pouvait se célébrer dans l'intérieur de l'église, et que l'usage constant, e» pareil cas, était qu'elle se fit à la porte. C'est ainsi que fut contracté le mariage d'Henri IV, alors roi de Béarn , et de Marguerite de Valois. On dressa une estrade devant la grande porte de la basilique, et le cardinal de Bourbon y reçut le consentement des époux en présence du roi Charles IX et de la reine-mère. Après la cérémonie s disent les chroniques du temps, la reine Marguerite alla entendre la messe et faire ses dévotions à Notre-Dame , et Henri se retira à l'archevêché, où le cortège vint ensuite le rejoindre. La même chose eut lieu en i6a5 pour le mariage de madame Henriette de France, fille de Henri IV, avec Charles 1er, roi d'Angleterre. Le mariage se fit par procureur, et ce fut le duc de Chevreuse qui représenta le roi. Or, quoique le duc fût calho-
( i55 ) liquc , la cérémonie fut encore faite le 11 mai, par le cardinal c'e La Rochefoucauld, fous une estrade dressée dans le parvis. La princesse entendit ensuite la messe à Notre-Dame; mais le duc de Chevreuse, qui représentait le roi d'Angleterre, n'entra point dans l'église. Ces exemples pouvaient et devaient avoir quelque autorité: ils justifiaient surabondamment les observations du prélat, et montraient qu'il ne prétendait point innover. Cette demande n'eut toutefois pas de suite, et le mariage fut célébré à Compiègne.
Un an s'était à peine écoulé, et un nouvel attentat appelait encore l'archevêque à >euilly. Plus tard, à la naissance du comte de Paris, ne s'empressat il pas d'ondoyer l'enfant nouveau-né dont nous attendons encore le baptême, et d'assister au Te Deunt chanté à Notre-Dame à cette occasion? Quand la mort enleva une jeune princesse à l'affection de ses parents, ne fut-il pas un des premiers à leur offrir ses compliments de condoléance? Pouvait-on demander da^antage à un prélat auquel on ne donnait pas même un asile, et qui ne répondait a toutes les injustices dont il était l'objet que par la conduite à-la-fois la plus ferme, la plus modérée et la plus sage'} — La mort de Charles \ lui fournit une nouvelle occasion de montrer l'esprit de paix et de charité dont il était animé.
« Monsieur le curé, écrivit il dans une circulaire confidentielle qui ne devait pas être lue au prône , plus d'une fois , depuis six ans surtout, j'ai
( «56 ) eu l'occasion de rapjjeler au clergé la circonspection que l'apôtre saint Paul recommandait aux fidèles de son temps : Videte 3 fratres ., quomodb cautè ambuletist La circonstance de la mort du roi Charles X m'oblige à répéter le même avertissement. Elles ne sont pas encore effacées les traces de profanations et de ruines dont une prière funèbre fut le prétexte plutôt que la cause. Chaque année j'ai cru, vous le savez, qu'il était de mon devoir d'user d'un excès de précautions au retour de deux anniversaires, d'imposer silence au respect, à la reconnaissance , aux affections , à la douleur , de faire disparaître de nos églises et de nos autels jusqu'aux signes et aux ornements de deuil dont le plus obscur des citoyens a le droit et la liberté de réclamer l'usage pour honorer le souvenir de ses amis et de ses proches , toutes les fois que le permettent les règles de l'Eglise ; tant ils ont été mauvais les jours que l'Eglise de Paris a eu à déplorer !
« On est venu me demander , on viendra sans doute demander à MM. les curés de permettre dans leurs paroisses des services solennels pour le repos de l'âme du roi défunt. Au moment ou j'écrivais cette lettre, j'ai appris qu'ils avaient été appelés chez le ministre des cultes, chacun en particulier, pour être prévenus par lui de la réserve avec laquelle ils devaient accueillir , pendant quelque temps, toute demande de service , même en faveur de leurs paroissiens, afin d'éviter toute surprise. Je me trouve donc dans la nécessité de leur tracer une
( usu )
règle de conduite qui les mette à l'abri de tout reproche. Je ne crains pas d'en assumer sur moi toute la responsabilité, afin de dégager la leur.
« D'abord vous comprendrez sans peine , monsieur le curé , combien la position présente exige de. ménagements, de convenances et de délicatesse. La politique , à laquelle le clergé doit demeurer totalement étranger , pourrait aussi s'alarmer et prendre ombrage d'hommages publics rendus sans le concours du gouvernement. Enfin , la mission pacifique que nous exerçons parmi les peuples veut que nous sachions, lorsque la conscience ou l'honneur ne s'y opposent pas, prévenir jusqu'aux injustes susceptibilités de certains esprits , hélas ! trop disposés au blâme, à la censure , quelquefois aux irritations et à la violence , lorsqu'il s'agit de juger les ministres de la religion: Neminidantes ullam offensionem 3 ut non vituperetur ministerium nostrum.
« Ces considérations pourront vous servir, monsieur le curé , à persuader aux personnes qui demanderaient des servicessolennelspourle roi Charles X , de ne pas persévérer dans leurs instances. J'aime à croire qu'il n'en est pas une seule qui ne se rende à votre voix quand vous ferez d'ailleurs connaître que vous n'êtes que l'organe du premier pasteur, qui supplie que l'on épargne à son diocèse de nouvelles catastrophes , ou seulement de nouvelles alarmes. Cette voix sera plus persuasive encore lorsque vous ajouterez avec saint Augustin :
« Que si la pompe des funérailles, les multitudes « qui accompagnent un convoi , la somptuosité ou « la solennité des obsèques , la magnificence des « catafalques et des monuments , peuvent être de « quelque consolation aux vivants, elles ne sont ce- « pendant d'aucun secours pour les morts; mais i que ce sont les prières de la sainte Fglise, l'obla- « tion du sacrifice de la messe , les aumônes et les t œuvres de la charité, qui soulagent les âmes des « défunts qui nous ont précédés avec le signe de la « foi. • Pompœ funeris 3 agmina exsequiarum, sumptuosa ditigentia scpulturœ , monumrntorum opulent a construction vivorum sunt ejualiacumque solatia , non adjuloria mortuorum ; orationibus verb sancfœ Ecclesiœ , et sacrificio salutari, et eleemosynis e/uœ pro eorum spiritibits ero^antur3 non dubitandum mortuos adjuvari.
« Vous conclurez avec le même docteur que ce sont ces moyens si efficaces, (quand même ils n'auraient rien d'éclatant ni de solennel ) sur lesquels il faut insister , qu'il faut employer, qu'il faut multiplier avec une pieuse persévérance , pour obtenir le rafraîchissement et le repos éternel de ceux que l'on a aimés non seulement selon la chair , mais encore selon l'esprit. Ve~ riim itln quee adjuiitht spiritus dffinictorttm , oblutiones , orationes , crogationes multb pro fis obseriantiùs , instantiùs , abundanlius impendant , qui suos came, non spirilu u,oriuos , non so/um carnaliter t sed eliam spiritualiter amant. »
( '59) Au moment même où l'archevêque de Paris donnait cette nouvelle preuve surabondante de son amour de l'ordre et de la paix ,, on méditait une atteinte nouvelle aux droits de son siège qu'il avait juré de conserver intacts. 11 n'avait pas suffi aux passions populaires que l'archevêché fût détruit ; une loi fut présentée aux chambres par laquelle cession des terrains occupés jadis par le palais archiépiscopal était faite à la ville de Paris.
Dès que cette mesure fut officiellement connue, le prélat comprit combien son silence serait coupable : il le rompit par la déclaration suivante :
i Hyacinthe-Louis de Quélen , par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège apostolique , archevêque de Paris , etc.
« A tous ceux qui ont ou qui auraient à l'avenir droit ou intérêt d'en connaître, attestons et déclarons :
« i° Qu'établi en vertu de notre institution , installation et mise en possession canoniques , tuteur, gardien, conservateur et défenseur des biens affectés à notre Eglise , nous avons dû faire. comme nous avons fait, constater capitulairement aux époques mêmes , les temps ne nous permettant pas d'espérer alors d'enquêtes judiciaires et administratives, la violence et force majeure qui , par deux fois , en juillet i83o et en février i85i , ont envahi, pillé et dévasté notre palais archiépiscopal , ainsi que le trésor et la sacristie de notre Église métropolitaine : et ce afin que, devant notre
( Jto )
Église de Paris , devant nos contemporains et nos successeurs , nous eussions décharge valable et authentique ; afin de répondre péremptoirement aux calomnies qui se répandraient de nos jours, et qu'il fût notoire dans la suite que les pertes et dommages éprouvés par notre diocèse et par nous ne provenaient en aucune manière de notre fait ni de notre négligence;
« 2° Qu'en suite de ces envahissements, pillage et dévastation , le domaine public s'étant saisi , en vertu d'une ordonnance royale du i3 août i83i , des bâtiments en ruine , des terrains et dépendances de notre palais archiépiscopal, à fins de vente aux enchères à charge de démolition , nous avons par toutes les voies possibles fait toutes instances, réclamation et opposition nécessaires contre lesdites ordonnance, saisie, enchères, vente et démolition , et ce nonobstant l'espèce d'échange assigné sans notre aveu et sans notre légitime intervention contre une maison située rue de Lille , n° 2 , pour être désormais affectée , non à l'habitation provisoire de l'archevêque actuellement titulaire, mais à l'habitation des archevêques de Paris; ( art. 2 de l'ordonnance ; ) échange aussi disproportionné qu'il est peu convenable sous tous les rapports les plus essentiels ; échange auquel d'ailleurs nous ne pouvions ni directement ni indirectement paraître adhérer et consentir;
« 5° Qu'après six ans, nos réclamations étant restées sans effet , le 25 février de cette année, il
( .6i ) a été présenté à la Chambre des députés du royaume un projet de loi portant cession à la ville de Paris des terrain et emplacement de l'ancien palais archiépiscopal, à la charge de les convertir en une promenade publique, sur lequel terrain il devra être établi , au rond-point de l'église métropolitaine , une sacristie pour remplacer celle qui existe au côté méridional de l'église , et de plus un corpsde-garde pour la sûreté du quartier; que ce projet, s'il était converti en loi , scellerait d'un triple sceau et consommerait, au détriment de l'Eglise de Paris, une aliénation à laquelle il ne nous est pas permis de nous prêter , et qu'ainsi nous nous trouvons dans la nécessité de réclamer, comme nous réclamons, contre ce projet de loi présenté à la Chambre des députés.
« Nous supplions le gouvernement et les membres des Chambres législatives de ne pas sanctionner, en adoptant ce projet de loi , les conséquences de ce qu'ils ont plus d'une fois repoussé et flétri au nom de la France entière.
Nous demandons qu'il nous soit donné de rentrer en possession paisible du sol sur lequel nos prédécesseurs avaient élevé, à côté de la demeure de Dieu et de celle des malades , l'habitation de l'évêque, du père et du consolateur des pauvres; qu'il nous soit libre, avec les modifications, les alignements que l'utilité publique, que les convenances mêmes exigent, et que nous ne repoussons pas, de réédifier, au moyen des secours de la charité,
IIe partie. 1 1
s'il n'est pas possible autrement, la nouvelle maison commune du clergé et des fidèles de Paris. Battu par la tempête, nous implorons la faculté de construire, sur le rivage témoin de nos infortunes, un toit de refuge auprès des saints autels de notre métropole. Pasteur, puissions-nous y dresser une tente qui couvre du moins les traces d'un ravage dont nous voudrions effacer jusqu'au souvenir !
« Si nous faisons la présente déclaration, c'est pour remplir le devoir de conscience que nous imposent les serments de notre sacre et de notre institution canonique. Nous ne le remplissons par aucun intérêt propre et privé, mais comme une obligation de solidarité épiscopale, daus l'intérêt de toutes les Eglises, atteint et compromis parle nouveau projet de loi ; dans l'intérêt présent et particulier de notre Eglise, en faveur de laquelle chacune des pierres détachées et dispersées du palais archiépiscopal de Paris crie et réclame. Nous osons "même l'assurer en cette circonstance , c'est au nom de l'intérêt commun, c'est par respect pour le principe conservateur de toute propriété que nous demandons la remise de quelques arpents de terre nus et dépouillés, faibles débris du patrimoine des fondateurs , des pauvres et de l'Église.
«Fait à Paris, le quatrième jour de mars, l'an de Notre-Seigneur iS^y. »
Piien de moins important en apparence que ce qui faisait l'objet de cette réclamation, si on ne
( '63 ) considère que sa valeur matérielle et vénale; mais rien de plus important et de plus précieux, si on considère sa valeur morale. C'est sous ce rapport que cette déclaration devait attirer au plus haut degré l'attention du clergé , des catholiques , des Chambres, de l'administration et de tous les amis de l'ordre et de la justice. Le projet de loi contre lequel protestait Aï. l'archevêque supposait en eifet, comme une chose qui ne demandait pas même une discussion, que l'Etat était propriétaire du terrain de l'archevêché. Or, ectteprétontion une fois admise, ne s'ensuivait-il pas que tous les anciens évéehés de France, tous les anciens séminaires, toutes les cathédrales, rendus à leur destination primitive, appartiennent à l'Etat, et qu'il lui est permis de les affectera tel usage qu'il plaît à l'administration, de les aliéner même? Ainsi trente mille paroisses étaient menacées devoir la propriété de leurs trente mille * glises contestée ; ainsi la propriété de tant de monuments élevés par l'Eglise de France devenait au moins douteuse.
Ces considérations étaient assez graves pour motiver et pour justifie la démarche de l'archevêque de PàriS et l'adhésion du chapitre métropolitain , qui prit une délibération conçue en ces termes :
« Ce jourd'hui,six mars mil huit cent trenie-sept , à l'issue de l'office canonial , le Chapitre métropolitain de Paris , réuni dans le lieu ordinaire de ses séances , en vertu de la convocation et sous la présidence de M. Boudot, vicaire-général, archidiacre
( '64 ) de Notre-Dame, lecture lui ayant été donnée de la déclaration de Msr l'archevêque de Paris , relative à l'aliénation projetée du terrain sur lequel étaient situés les bâtiments, cours et jardin de l'archevêché, a résolu à l'unanimité d'adhérer pleinement et sans aucune restriction à la susdite déclaration et à tous les motifs qui y sont énoncés , dont il ne peut qu'approuver la sagesse , la force et l'expression modérée.
« Le Chapitre remercie Mgr l'archevêque de la communication qu'il a bien voulu lui faire, et est heureux de trouver cette nouvelle occasion de lui offrir, avec son entière adhésion , l'hommage de son profond respect. Le Chapitre a résolu que le présent acte serait transcrit sur le registre de ses délibérations , et qu'une copie en serait adressée à Mgr l'archevêque , pour qu'il en fasse tel usage qu'il jugera convenable.
«Signé Boudot, président ; Salandre , vicairegénéral; Jammes, vicaire-général ; Godinot-Desfontaines , chanoine ; Mathivon , chanoine ; Quentin , chanoine, vicaire- général; Tresvaux , vicaire-général officiai; Caillon, chanoine ; More\} chanoine; d'Aligre, chanoine; Frère, chanoine; Rougeot, chanoine, archiprctre; Molinier , chanoine; Bodé , chanoine; AlFre , chanoine , vicaire-général. (1)
(i) M. de La Calprade, chanoine, vicaire-général, monseigneur Le Tourneur, chanoine, nommé à l'évêché de Verdun, absents de Paris; M. llunot, chanoine, malade, ne purent prendre part à la délibéalion. Un canonicat étail vacant par le décès de M. Mor/.ière.
Ces deux pièces importantes dans l'histoire de l'Église de Paris et dans celle de 1 episcopat de son dernier pontife furent portées à la connaissance du clergé du diocèse par la lettre circulaire suivante :
« M. le curé, par ma circulaire du 29 août 1 801 , le clergé de Paris a déjà connu les démarches et les instances que j'ai cru devoir faire pour conserver au diocèse le palais archiépiscopal voué à la démolition après un double désastre. Mes efforts , vous le savez, n'ont point eu l'effet que je pouvais en attendre. Aujourd'hui qu'une aliénation des terrain et emplacement de l'ancienne demeure des archevêques est projetée , j'obéis encore à mes serments en réclamant contre cette aliénation, comme j'avais réclamé contre la saisie par le domaine. La déclaration dont je vous envoie un exemplaire demeurera comme un témoignage de ma fidélité; l'adhésion que le chapitre métropolitain a désiré y joindre est pour moi et sera pour tout le diocèse un nouveau gage de cette union de pensées, de principes et de sentiments qui fait la joie du pasteur et la sécurité du troupeau.
« Si j'acquitte une obligation de conscience à l'égard de ces intérêts matériels , dont je ne devais pas négliger le soin, il en est de plus importants et de plus désirables qui me préoccupent bien davantage, et qui pèseront douloureusement sur mon cœur tant qu'il ne me sera pas donné de les revoir assurés aux fidèles catholiques. Vous me comprcn-
( >66) drez sans peine, M le curé. Oh 1 que volontiers je ferais, comme le saint roi, ce vœu solennel de n'entrer dans une maison préparée pour ma personne, de n'y prendre ni repos, ni sommeil, que je n'aie retrouvé les sanctuaires du Seigneur dérobés à nos regards, et les sacrés tabernacles soustraits depuis six ans à nos adorations! Votum rovit Dca
Jacob : si introiero in tabernaculum domùs nuœ
donec inveniam locwn Domino, tabernaculum Deo Jacob. » ( Psal. i3i. )
A peine ces pièces furent-elles connues qu'une grande rumeur s'éleva dans le camp des ennemis du clergé. On feignit de voir l'œuvre de l'esprit de parti dans ce qui n'était que l'inspiration d'un zèle évangelique ; les accusations se multiplièrent, les préventions s'accrurent, et, cédant enfin à une impulsion qu'il eût élé de son devoir d'arrêler au lieu de la favoriser et de s'y soumettre, le ministère déféra la déclaration de M. l'archevêque et l'adhésion du Chapitre au Conseil d'État. Le 21 mars parut une ordonnance royale, dont il ne nous appartient pas d'examiner et de discuter ici les étranges considérants, qui prononçait qu'il y avait abué dans la déclaration et dans l'adhésion, et qui les déclarait supprimées.
Ainsi fut consommée, malgré l'honorable résistance de l'archevêque, la spolialion du diocèse: quelques voix généreuses firent, il est vrai, entendre au sein des Chambres de nobles et courageuses paroles; mais la majorité l'emporta, et l'on sait
qu'une loi déclara propriété de la ville, par suite d'une prétendue cession de l'État, les terrains sur lesquels était autrefois l'archevêché.
Le moment vint enfin de mettre un terme à la longue viduité d'une grande paroisse : une ordonnance royale rendit au culte 1 église Saint-Germain- TAuxerrois; le prélat s'y transporta pour la bénir de nouveau et réparer par une cérémonie expiatoire les désordres sacrilèges dont elle avait été le théâtre. Reçu immédiatement après par le roi , qu'il voulut remercier de ce qui n'était qu'une répara-» lion tardive d'une injustice criante, il put espérer pour la religion des jours plus favorables et plussereins; mais il était écrit que son pontificat serait jusqu'à la fin abreuvé d'amertumes.
Non seulement on avait constamment refusé à ses instances de rendre à la religion l'église jadis consacrée à la sainte patronne de Paris, et maintenant destinée à recevoir les dépouilles des grands hommes de ia patrie, mais, par une profanation nouvelle, on découvrit, pour l'exposer à l'admiration, et sans doute aussi à l'imitation du peuple, un fronton dans lequel le sculpteur a mis l'illustre archevêque de Cambrai à côté d'hommes qui durent une partie de leur illustration à leur immoralité. (1 ) Le zèle de l'archevêque, à la juridiction du-
(i) Au centre du fronton est une figure colossale, la Tatiie : elle tient d'une main des couronnes; à ses cotés sont la Gloire et la Liberté; à sa droite on toit Monge, Mirabeau , Fénelon , Manuel , Carnot , Voltaire. J.-J. Rousseau, le peintre David, le médecin
( >68) quel on avait enlevé ce monument de la piété de nos rois, lui inspira la seule démarche qu'il fût en son pouvoir de faire pour réparer ce nouveau scandale. Il écrivit à ses curés :
« A la vue du grand scandale qui vient d'éclater sous nos yeux et qui se montre à la face du soleil sur notre sainte montagne ; en présence de ces emblèmes plus que profanes qui remplacent la croix rayonnante de Jésus-Christ; devant les images couronnées d'écrivains impies, licencieux et corrupteurs, substituées à celle de l'humble et chaste bergère dont la protection délivra la capitale des plus grands fléaux, la foi de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, la foi de la France, la foi de la patrie pousse un cri de douleur; les gémissements et les larmes du clergé, des pieux fidèles, de tous les chrétiens, doivent lui répondre. Daigne le ciel se contenter de cette expiation!
« Pendant la neuvaine de l'exaltation de la Sainte-Croix, c'est à dire depuis le i4 septembre jusqu'au 22 de ce mois inclusivement, on dira à toutes les messes les oraisons du jour de la fête de l'exaltation de la Sainte-Croix et celles du jour de la fête de sainte Geneviève, b (3 janvier.)
Cette lettre, que le pouvoir n'osa pas, malgré les clameurs de la presse irréligieuse , dénoncer au Conseil d'État pour la faire déclarer abusive, ins-
Bichat , etc. ; à sa gauche Bonaparte , Kléber , des grenadiers, des cuirassiers, etc.
( '69) pira à un homme de bien , à un chrétien fidèle, une pièce de vers (1) à laquelle le prélat répondit par la lettre remarquable dont nous avons été heureux de pouvoir , grâce à l'obligeance de M. le comte de La Haye , donner le fac-similé , (2) et qui doit trouver ici sa place :
Paris , le 16 septembre 1837.
Monsieur ,
« J'ai reçu avec reconnaissance la pièce de vers que vous avez bien voulu m'adresser à l'occasion de ma lettre circulaire à Messieurs les curés du diocèse, relativement au nouveau fronton de l'église Sainte-Geneviève. En vous offrant mes remercîments , je serais tenté de me plaindre à vous de vous - même , du ton trop relevé sur lequel vous avez accordé votre lyre.
«Vous exaltez comme sublime, Monsieur, un acte très simple ; vous appelez courageuse action l'accomplissement facile d'un devoir que j'ai rempli d'ailleurs en trop nombreuse compagnie pour qu'il me soit permis de prétendre au mérite exclusif. Quel est, en effet, je ne dirai pas le chrétien , le prêtre , levêque, mais seulement le Français, l'homme honnête qui ne gémisse à la vue du nouvel outrage fait à la religion du pays ? quelle est
(1) Voir aux pièces justificatives , K
(2) Voir au commencement de notre premier volume.
( *7° ) la femme pudique , la mère de famille . la fille tant soit peu modeste , qui ne rougisse devant cette apothéose où i'infâme détracteur de l'héroïne d'Orléans et le père honteux d'Héloïse usurpent les honneurs dus à la Yierge de Nanterre, et ravissent des couronnes qui n'appartiennent qu'à la vertu ? Je suis assez fier de ma patrie pour croire que je suis et que je serai toujours du côté de l'immense majorité. »
La Providence réservait cependant à M. l'archevêque de Paris une bien douce consolation. A son lit de mort, son vénérable prédécesseur lui avait spécialement recommandé de faire tous ses eilbrts pour obtenir la conversion de son neveu, le prince <je Talleyrand. ancien évèque d'Autun; c'était un legs dont le pieux pontife comprit toutes les obligations, et qu'il accepta sans hésiter. Plusieurs années avant la mort du prince, il sollicitait pour lui une mort chrétienne. En 1804 et eu i855,dans un pieux pèlerinage à la Délivrande, il la demanda plus spécialement à la Sainte-Yierge, et fit un vœu formel pour l'obtenir: son vœu fut exaucé. Consulté, dès le mois de janvier 1 856, par le curé de la paroisse du prince sur la conduite à tenir dans une circonstance qui ne paraissait pas pouvoir être tort éloignée, il lui avait tracé des règles aussi sages que prudentes; et plus lard enlin, pe furent ses exhortations, sa correspondance qui déterminèrent le célèbre diplomate à réparer par un acte authentique un scandale de plus de quarante années.
Il n'entre pas dans notre plan de dire en détail tout ce que fit il. l'archevêque de Paris pour obtenir du prince une rétractation qu'il désirait, suivant l'expression de celui-ci, offrir au cardinal $ les louchantes inventions de sa charité ont été fidèlement racontées dans un ouvrage spécial, (1) et les redire nous entraînerait trop loin : chacun sait qu'avant de mourir M. de Talleyrand signa, en présence de M. l'abbé Dupanloup, dépositaire des secrets de sa conscience, de ÎWM. de Barante, Violé, lloyer-Collard, de Saint-Aulaire, et de quelques autres personnes, une formulede rétractation adressée au pape , et que ses dernières paroles furent comme une action de grâces pour le prélat aux prières et aux pressantes sollicitations duquel il se reconnaissait redevable de son bonheur.
Quelques mois après, M. l'archevêquepartit pour la Normandie, se rendit à la Délivrande poury accomplir le vœu qu'il avait fait, offritau monastère de la Sainte-Vierge la statue qu'il avait promise, la bénit le 8 septembre 1808, et la plaça sur une colonne élevée dans l'intérieur du cloître à la gloire de .Marie. (2)
(1) Ilistoive de la vie et de la mort de M . de Talleyrand- Périgord ; par .M. S. D. , un vol. in-8. , publié par la .Société de Saint Nicolas, prix o fr.
(2) Celle statue est en bronze et a 3 pieds ij2 de hauteur ; la tête de la sainte \ierge est surmontée d'une couronne dorée: sous ses pieds est le serpent qu'elle écrase , et au dessous un globe dans un nuage; sur la partie antérieure du globe on lit ces mots : V irgo fuielis, et plus bas : Congratulamiiii mila ; inveiti ovem qlUt verierat.
Sa dévotion constante à la sainte Vierge , la confiance touchante qu'il avait toujours eue en elle, le zèle dont il était animé pour son culte , méritaient peut-être cette précieuse récompense : cette dévotion devint en lui plus tendre encore et plus affectueuse. Le ierjanvier 1839, au moment où s'ouvrait pour lui la dernière année de sa vie, il publia un, mandement pour annoncer aux fidèles que, par une faveur spéciale , le souverain Pontife autorisait dans le diocèse la célébration de la fête de l'Immaculée Conception de Marie : au mois de juin suivant , il obtint encore que l'invocation Marie conçue sans péché fût ajoutée aux litanies, et enfin, au mois d'août, quand déjà des craintes sérieuses alarmaient ses amis, il se fit peindre en pied, devant une statue de Marie que supporte un globe portant ces mots Virgo fidelis et l'invocation Regina sine labe concepta s ora pro nobis. Ce tableau, offert par lui au Chapitre comme un monument de la piété du donateur et des donataires envers la mère de Dieu , est précieusement conservé dans une salle voisine de la grande sacristie de la métropole.
17 maii i838. Du côté opposé du globe est cette iuscription : Ex voto Hyacinthi-Ludovici de Quélen, archiepiscopiparisiensis, pro salute œlcrnâ principis de Talleyrand, ad reconciiiationem rite admissi ac per sever antibus signis de functi. 17 maii i838.
Maladie. — Mort.
A peine l'année 1809 avait-elle commencé son cours que de graves symptômes se manifestèrent dans la santé du prélat dont tant de secousses devaient hâter la fin. Au mois de mai sa maladie avait pris un caractère plus alarmant, quand éclata le mouvement insurrectionnel dont les auteurs viennent de comparaître en partie, il y a quelques jours, devant la Cour des pairs. Averties par un passé déplorable, les personnes qui veillaient auprès du malade, craignant qu'il n'y eût quelque imprudence à le laisser dans une maison où sa retraite était connue, le transportèrent dans un hôtel peu éloigné : cette translation lui fut fatale. Une sueur abondante , qui eût pu le sauver, se trouva supprimée
( '74) tout- à -coup, et des accidents plus sérieux compliquèrent l'affection première. Grâces à Dieu cependant, aux soins assidus de son médecin ordinaire, M Gaillard, à ceux des confrères habiles dont il invoqua les lumières, le mal fut vaincu, et, après plusieurs mois de maladie, le prélat pu paraître encore au mois d'octobre au milieu de ses prêtres , réunis à Saint-Sulpice pour la retraite. Il était encore si faible alors et si souffrant que l'appui d'un bras lui était nécessaire pour marcher. Cette courte apparition fut la dernière. Deux mois après, une rechute vint compliquer la gravité de sa situation, et enlever tout espoir de le conserver plus longtemps. iNe se faisant aucune illusion sur son état , il fut le premier à réclamer les prières de l'Eglise : le dimanche, 22 décembre, la note suivante, dictée par lui-même et signée de MM. Auge , Jammes et Morel , vicaires-généraux, archidiacres, fut lue dans toutes les Eglises de Paris, à l'issue de l'office du soir.
a Monseigneur l'archevêque a été pris dans la jour* « née d'hier d'une fièvre si violente, et le mal a fait « des progrès si rapides qu'il a témoigné le désir de « recevoir les derniers sacrements de l'Eglise. « Toutefois, l'extrémité n'est pas déclarée, et l'on « espère encore une crise favorable; mais Monsei- « gaeur l'archevêque a voulu donner cet exemple à 0 son diocèse, en même temps qu'il réclame du « clergé et des fidèles des prières plus ferventes « pour que Dieu lui accorde l'entière soumission ;\
« sa volonté sainte et les grâces qui lui sont né- « cessaires pour soutenir le dernier combat, si le « Seigneur a résolu de l'appeler à lui.
« Les prêtres diront à la messe les oraisons Pru « infirma arcliiepiscopo. »
Toutefois , l'administration des sacrements ne piit avoir lieu malgré la volonté du malade, les médecins s'y étant formellement opposés à cause d'une transpiration salutaire qui venait de s'établir et dont ils espéraient les plus heureux résultats.
A dater de ce moment les fidèles de Paris furent journellement instruits de l'état de santé de leur pasteur par les bulletins réguliers qu'en publièrent MM. le docteurs Gaillard, Récamier , Husson, Serres et Masson, qui lui donnaient leurs soins.
Mais les espérances qu'avaient permises les alternatives de bien et de mal ne se soutinrent pas long-temps , et dès le 2 5 le Chapitre métropolitain de Paris, justement inquiet d'une santé si précieuse, et voulant donnera son vénérable archevêque une preuve de son respectueux attachement et de son dévouement sans bornes , fit vœu , dans une assemblée tenue le saint jour de jNoel, à l'issue de l'office capitulaire , d'aller tous les ans , pendant la vie du prélat, faire l'office, le jour de la fête de sainte Geneviève, dans l'église Saint-Ktiennedu-Mont, où se trouve le tombeau de la sainte, ou dans l'église même de Sainte-Geneviève , lorsqu'elle sera rendue au culte, si, par l'intercession
( >"6) de la patronne de Paris, il obtenait la conservation des jours de l'auguste prélat. Une lampe en argent serait de plus offerte à la chapelle du tombeau comme monument de cette faveur insigne.
Une neuvaine commença aussitôt à cette intention. Chaque jour la sainte messe devait être célébrée à l'autel de sainte Geneviève , dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, par un des membres du Chapitre. M. Auge, vicaire-général, archidiacre de Notre-Dame, l'ouvrit le 26 au matin, et le concours de fidèles qui entoura l'autel et le tombeau de la sainte attesta combien était précieuse à tous les bons catholiques de Paris la vie de leur premier pasteur.
Ce jour-là même , Monseigneur en ayant témoigné un vif désir , les derniers sacrements lui furent administrés par M. Auge, assisté de tout le Chapitre, auquel s'était joint M. le curé de Saint-Sulpice. Le cortège partit processionnellement de la chapelle des dames du Sacré-Cœur, et se rendit, en récitant les prières d'usage , à l'appartement de Monseigneur. M. Auge portait le Saint-Sacrement. Monseigneur était sur son lit,enrochet et en étole. M. Auge lui adressa d'abord quelques paroles , s'excusant sur sa vive émotion de ne point pouvoir, pour ainsi dire, parler dans cette circonstance. Ensuite la cérémonie de l'administration commença. Monseigneur fit paraître , tout le temps, le plus grand calme et la présence d'esprit la plus parfaite. Il demanda un livre pour suivre les prié-
( *77 ) ros qu'on allait réciter pour lui. M. l'abbé Surat et M. le docteur Masson tinrent le livre ouvert devant lui, selon son désir. Monseigneur répondit à toutes les prières avec une touchante expression de piété. Plusieurs fois il avertit M. Auge de quelques cérémonies que le trouble où le jetait son émotion lui faisait omettre. Pendant la récitation des litanies, il fit invoquer quelques saints dont les noms ne se trouvent pas dans le rituel en usage, entre autres saint Ligori et saint Hyacinthe , son patron. Après l'extrême-onction , M. Auge présenta le crucifix à Monseigneur, en ajoutant ces paroles que marque le rituel : Voici [image du Fils de Dieu mort pour noire salut. Le croyez-vous ? — Monseigneur , après avoir répondu Oui, ajouta, avec un sourire exprimant le bonheuretla confiance, et de tout mon cœur. Après la réception du saint viatique, il se recueillit profondément. Lorsque toutes les prières furent terminées , il fit signe qu'il voulait dire quelques mots. Alors tous les assistants s'étant approchés de son lit , il prononça , d'une voix forte encore , ce peu de paroles : »
« L'obéissance et la soumission à la volonté de Dieu , qui m'est manifestée par l'organe des médecins, me ferment labouche dans ce moment; mais, moins je puis prononcer de paroles, plus mon cœur se dilate : je voudrais que vous pussiez y lire tous les sentiments de reconnaissance , de vénération et d'amitié sincère dont j'ai toujours fait profession pour mon Chapitre, et que je lui renouvelle en ce IIe pautit:. 12
( >"8 ) moment. Je remereie MM. les grands-vicaires des secours spirituels qu'ils m'ont procurés en ordonnant des prières dans le diocèse pour la conservation de mes jours; je les remercie surtout du service qu'ils me rendent aujourd'hui. J'ai parcouru une mer orageuse ; si je puis , comme je l'espère , par la gTàce de N.-S. J.-C. , et sous les auspices de l'étoile de la mer, arriver au port, je serai toujours sur le rivage de l'éternité , où vous viendrez tous aborder, pour vous attendre, vous recevoir, et vous donner le baiser fraternel et éternel ; c'est là qu'il sera heureux de dire : Eccequàm bonum et quàmjucundum habitare fratres in unum. »
l ne nouvelle crise, plus inquiétante que les précédentes, étant survenue au malade dans la journée du 29 , MM. les vicaires-généraux écrivirent aussitôt à MM. les curés de Paris la lettre suivante pour ordonner les prières des quarante heures.
Paris, 29 décembre 1839.
« L'espoir que nous avions conçu depuis l'administration de M. l'archevêque s'est notablement affaibli sous la nouvelle et formidable crise à laquelle il est en proie depuis quelques heures. Déjà nous avons demandé aux pasteurs et aux fidèles le concours de leurs prières, et tous se sont empressés d'accourir aux pieds des autels de Marie conçue sans péché, et de sainte Geneviève, patronne de Paris. Sans les interrompre, sans renoncer A la cou-
( >79 ) fiance que nous avons placée en de si puissantes intercessions, aimant à espérer contre l'espérance, le péril toujours plus grand d'une vie si chère et si précieuse au diocèse nous fait demander de nouveau et prescrire les prières et les supplications solennelles que l'Eglise a coutume d'adresser au prince des pasteurs dans de semblables et trop douloureuses circonstances. Pressons-nous donc autour de nos saints autels pour demander au Seigneur, en adorant ses desseins impénétrables , la conservation de ce pontife vénéré et chéri, et pour attirer sur ses souffrances la plénitude des bénédictions et des consolations célestes.
En conséquence, nous ordonnons :
i° De faire demain lundi, mardi et mercredi, les prières des quarante heures dans l'église métropolitaine et dans toutes les autres églises et chapelles de la ville.
Dans les autres paroisses et communautés du diocèse , on fera lesdites prières les trois jours qui suivront immédiatement la réception de cet avis.
2° De dire à toutes les messes, outre les oraisons pro infirma y que l'on doit continuer, les oraisons pro quâcumque neeessitate, de chanter au salut le Domine nonsectindum avec son oraison, el le psaume Miserere avec l'oraison pro D. arehirpiscopo. »
Mais le terme des épreuves du pieux prélat était enfin arrivé.
Sentant lui-même la mort approcher, il commença, dans la nuit du 29 au 5o , à préparera
( i8o ) une séparation inévitable ceux qui avaient le bonheur de l'entourer et de lui rendre les services que son état exigeait. Dans cette même nuit, vers quatre heures et demie, il demanda la sainte communion qu'il recevait tous les jours, à la même heure, depuis l'administration des derniers sacrements. Elle lui fut portée par deux de ses secrétaires, auxquels s'adjoignirent quelques daines religieuses du Sacré-Cœur, accompagnant le Saint-Sacrement, des flambeaux à la main.
Après avoir reçu le corps de Notre- Seigneur, assis dans son fauteuil, ( car depuis quelques heures, ne pouvant plus supporter le lit à cause des étouffements continuels qu'il éprouvait, il s'était fait mettre dans son fauteuil, où il est resté jusqu'à la fin , ) et s'être recueilli un instant , il adressa aux religieuses ses derniers adieux, ses derniers remercîments pour l'hospitalité généreuse qu'elles ont exercée envers lui si long-temps, partageant cet honneur avec les dames de Saint - Michel , et leur donna sa bénédiction en leur recommandant de ne pas l'oublier dans leurs prières et bonnes œuvres : C'est votre père mourant qui vous le demande , ajouta-t-il; puis il permit à chacune d'elles devenir baiser son anneau pastoral, et, au milieu des sanglots que ses paroles avaient fait éclater, lui seul conserva son calme et sa sérénité ordinaires. 11 demanda à.resier seul pour faire son action de grâces; puis, au bout de quelque temps, il fit venir ses deux secrétaires, qu'il fit mettre à genoux à ses
( i8i ) côtés, s'entretint avec eux de sa fin prochaine, les remercia des soins qu'ils prenaient de lui, leur recommanda d'être les interprètes de sa reconnaissance auprès des dames de Saint-Michel , qu'il n'avait pu revoir depuis la fin de septembre dernier, et les chargea de leur porter sa dernière bénédiction.
La journée qui suivit cette nuit de désolation fut mauvaise. L'élouffement continuait toujours, et augmentait de plus en plus. Pas une plainte ne sortait de sa bouche. Calme et résigné à la volonté de Dieu , il supporta des douleurs atroces avec cette patience chrétienne que Dieu donne aux siens , et eut jusqu'au bout le courage de s'occuper des affaires du diocèse, de ses affaires particulières, et des dispositions relatives à ses funérailles, qu'il recommanda de faire avec la plus grande simplicité. Il ordonna surtout qu'on fît transporter son corps à la métropole , dans une chapelle ardente , en attendant le jour des obsèques, afin , dit-il, d'être présent à toutes les messes qui seront dites pour le repos de mon âme. Il reçut les adieux de sa famille fondant en larmes, leur fit les siens avec la tendresse dont son cœur était pénétré pour ceux qui lui appartenaient, et avec le calme qui ne l'a jamais quitté; seulement il s'attendrit et versa des larmes à la vue de deux jeunes enfants , son neveu et filleul et sa nièce, sur la tête desquels il posa sa main en leur recommandant d'être fidèles à Dieu et de se sou venir de lui. Soyez digne de votre père et de votre
( <&> ) mère t et il les bénit. (1) Cette scène fut déchirante. Un de ses grands-vicaires, M. l'abbé Quentin, étant entré en ce moment, il l'accueillit avec une sorte d'empressement, et, en lui serrant la main, le remercia avec effusion des bons offices qu'il lui avait rendus, et de la franchise et du dévouement sans bornes avec lesquels il l'avait servi. Le secrétaire-général de l'archevêché qui survint , et que Monseigneur affectionnait particulièrement, reçut aussi sa part de bon souvenir : il s'entretint à voi\ basse quelques instants avec lui, le pria de lui apporter des papiers à signer pour la conclusion d'une affaire qu'il avait à cœur de terminer, signa d'une main ferme encore, et parut heureux de ce dernier acte dont personne ne connaissait la teneur. (2) Pendant le cours de cette journée , il ac-
( 1 ) Surtout mon cher Alphonse . répétait-il souvent au vicomte de Quélen , son frère, qui ne la pas quitté, fais bien en sorte que l'on sache qu'en mourant je n'emporte aucune amertume contre qui que ce soit, et que je pardonne de tout mon cœur à ceux qui m'ont fait quelque mal.
(a) On a su depuis que cet acleélait la nomination au canonicat vacant de la veille par la mort de M. l'abbé Caillou , et pour lequel il présentait au gouvernement M. l'abbé llglée . pro-secrétake de l'archevêché , dont le dévouement pour sa Grandeur n'a pas connu de bornes. On ajoute que, portée aussitôtà M. le ministre des cultes, celte nomination a dû recevoir immédiatement la sanction royale. Quand il fut averti tics bonnes dispositions de M. 'leste, Monseigneur dit à M. Eglée , en lui annonçant ce qu'il venait de l'aire en sa faveur: J'ai voulu vous témoigner ma reconnaissance, et je ne pouvais pas attendre , car je n'ai plus de temps : d'ailleurs , c'est une fondation de prières pour mut que je fait en votre personne.
( i83 ) cueillit avec bonté toutes les personnes qui se présentèrent pour recevoir sa bénédiction, et ne parut pas fatigué de tant d'émotions. Il resta quelque temps enfermé avec Mgr. l'internonce apostolique, qui sortit de sa chambre les larmes aux yeux. 11 permit à ses anciens serviteurs de venir lui baiser la main, leur adressa quelques mots, et versa des larmes à la vue de son fidèle René, attaché à sa personne depuis 27 ans , et dont l'affection sans bornes à son maître, éprouvé dans sa bonne et dans sa mauvaise fortune, est connu de tout le diocèse. // faut nous quitter, mon bon René, lui disait-il en lui serrant les mains. Plusieurs curés lui furent aussi présentés: il les bénit, ainsi que leurs paroisses, en recommandant de faire prier pour lui. Il s'entretint avec M. le curé de Sainl-Roch, et le chargea de ses adieux aux curés de Paris. Les médecins qui l'avaient soigné avec tant de zèle furent l'objet spécial de sa reconnaissance à ses derniers instants : il le leur répéta plusieurs fois , les pria de se souvenir de lui, comme aussi il les assura qu'il ne les oublierait jamais devant Dieu. Le docteur Gaillard, son médecin ordinaire et son ami dévoué, fondait en larmes auprès de lui : Ne vous désolez pas, mon ami , nous nous reverrons, lui dit son vénérable ami. Devant les personnes qui l'entouraient, il répéta solennellement les paroles qu'il avait dites la nuit précédente à ses deux secrétaires qui veillaient auprès de lui , exprimant de nouveau sa reconnaissance pour les religieuses de Saint-Michel qui, de-
( >»4 ) puis dix ans, lui avaient rendu de grands services, ajoutant qu'il voulait que cela leur fût dit, que c'était une dette sacrée qu'il acquittait en ce moment. Il y joignit les Bénédictines du Temple, la vénérable mère de Soyecourt, prieure des Carmélites de la rue de Vaugirard, et plusieurs autres personnes qui , dans des temps mauvais, lui avaient offert un asile.
Après une journée si fatigante, entièrement consacrée à la reconnaissance et à l'amitié, on conseilla à Monseigneur de prendre quelque repos. On le laissa seul avec la digne sœur de Bon-Secours, qui depuis huit mois lui prodiguait des soins assidus. (1) La nuit s'annonçait plus calme que la précédente ; il essaya de se coucher, mais à peine dans son lit, les douleurs de l'ëtouffement devinrent si fortes qu'il fut obligé de recourir à son fauteuil. On essaya divers remèdes pour vaincre cet étouffement : l'émétique qu'on lui administra en petite dose opéra quelque soulagement, mais les mêmes symptômes reparurent bientôt, et, vers les trois heures du matin, les personnes qui veillaient dans une pièce voisine furent averties que le danger devenait de plus en plus imminent. On lui proposa la communion.
a Pourquoi à cette heure? répondit-il, après avoir regardé la pendule.
(1) On rapporte un mot charmant dit par lui à celte bonne sœur : « Je vous donne beaucoup de peine, ma sœur , mais si j'ai le bonheur de voir saint Yiuccnt-de-Paul , vous êtes la première personne dont je lui parlerai. »
— Monseigneur, lui dit l'abbé Surat, son secrétaire intime et son fils d'adoption, nous avons les clefs de la chapelle, et nous ne dérangerons personne de la communauté.
— A la bonne heure, répliqua le prélat. Allons, c'est aujourd'hui le dernier jour de l'année; c'est un jour d'action de grâces, sanctifions-le par la communion. »
M. Surat alla chercher le Saint- Sacrement. M. le curé de Conflans, le pro-secrétaire de l'archevêché et M. le comte de Brissac, parent et ami du prélat, l'accompagnaient. Il reçut la communion, et, comme son état empirait , on lui proposa l'indulgence in articulo mortis : Bien volontiers, répondit-il; et elle lui fut appliquée.
Il demanda ensuite qu'on lui récitât les prières des agonisants : M. Jammes, son grand-vicaire, se chargea de lui rendre ce dernier service, et le prélat répondit à toutes les prières avec la piété qui était si bien dans son cœur. Les prières achevées, et l'étal du vénérable malade étant toujours le même, on lui suggéra quelques versets de psaumes ou des autres saints livres analogues à la position où il se trouvait. Lui-même, autant que ses forces le lui permettaient, tâchait d'exprimer hautement ses sentiments. Il fit faire devant lui la neuvaine à Sainte- Geneviève, commencée depuis le jeudi précédent, se fit donner la relique a vénérer, et pria la Vierge immaculée, dont il venait d'établir le culte dans son diocèse. Les assistants à genoux s'unis-
( 186 ) saient à lui, et cherchaient à concevoir encore quelque lueur d'espérance; lui seul n'en conservait plus; son unique espérance était en Dieu; car, M. J a mines lui ayant suggéré ce verset du psaume 90 : Dices Domino : Suseeptor meus es tu, et refugium meum; et, s'arrêtant là pour ne pas fatiguer l'esprit du malade: « Continuez donc, monsieur, lui dit le prélat avec un effort marqué: Deus meus, sperabo in eum. »
Cependant cette crise se passa, et la tranquillité revint : les douleurs s'apaisèrent un peu. Il profita de ce temps pour s'entretenir avec M. l'abbé Jammes, et pour régler encore quelques affaires.
Ses mains commençaient à se refroidir. Attribuant cet incident à la température, il pria qu'on lui fit chauffer des serviettes pour les envelopper. La vicomtesse de Quélen, sa belle-sœur, qui a partagé avec son mari le bonheur de servir dans ses derniers jours un frère qui leur était si cher, lui offrit son manchon. Monseigneur le prit et y mit ses mains. Se regardant dans cette position, sa gaîté lui revint encore, et il plaisantait en considérant un archevêque en manchon. Cependant le mal faisait de tels progrès que ce dernier moyen de le réchauffer lui parut trop lourd pour ses bras affaiblis. 11 mit le manchon de côté; mais, pensant à la satisfaction qu'il procurait à sa belle-sœur en se servant, pour éprouver un peu de bien-être, d'un objet qui lui appartenait, il le reprit avec un sourire, en disant: «Je le porteraibien encore.» Sa prière ne
discontinuait pas au milieu de ses circonstances. C'est alors qu'il dit avec la plus douce confiance ces paroles dignes d'être à jamais conservées. «Je vais paraître devant un juge que j'ai toujours aimé et que j'aime encore. »
Enfin le moment fatal arrivait. 11 entra en agonie à neuf heures et demie, unissant ses souffrances à celles de Notre-Seigneur. C'est alors qu'on lui demanda sa dernière bénédiction pour son clergé, son diocèse et la France. «De tout mon cœur,» s'efforça-t-il de répondre; et, levant seul sa main défaillante, il eut encore la force de former la croix sur les assistants. Quelques minutes après, M. l'abbé Surat lui demanda s'il désirait recevoir l'absolution. «Non, mon ami, je vous remercie; je ne crois pas eu avoir besoin,» dit-il d'une voix éteinte: dernier mot d'une âme pure, d'une conscience droite et d'un cœur confiant en Dieu.
11 rendit cette belle âme à son créateur à neuf heures trois quarts, entouré de ses prêtres, de sa famille, de ses amis, dont les sanglots annoncèrent à ceux qui n'avaient pu entrer dans sa chambre la perte que l'Église et le diocèse de Paris venaient de faire.
Funérailles. — Heureuse réaction dans l'opinion publique.
Après s'être rendu auprès de la dépouille mortelle de son premier pasteur pour constater son décès et environner ses restes inanimés des prières de l'Eglise , le Chapitre métropolitain se réunit et nomma, le ier janvier, trois vicaires-généraux capitulaires auxquels il confia l'administration du diocèse pendant la vacance du siège.
Chargés de cette honorable mission, MM. AfFre, coadjuteur nommé de Strasbourg, Auge et Morel, vicaires-généraux du prélat, publièrent dès le lendemain un mandement dont nous nous faisons un plaisir de citer la plus grande partie.
• Dieu, dont les desseins sont impénétrables, dirent-ils aux fidèles , n'a point exaucé les vœux et
( *92 ) les prières de ce diocèse. Il a appelé à lui Monseigneur Hyacinthe-Louis de Quélen, archevêque de Paris.
€ iNous venons nous consoler avec vous, et nous efforcer de tempérer notre douleur en vous racontant quelques traits de sa belle vie.
« Vous l'avez connu , N. T. C. F., dans l'exercice de son glorieux apostolat, et plusieurs d'entre vous dans l'intimité de l'amitié, lui qui était digne d'avoir et qui avait des amis si dévoués et si généreux. Tous, vous l'avez admiré « ce pontife pieux c et fidèle , exercé aux vertus dès son enfance , ce « pontife vraiment bon et plein de douceur, si ré- « glé dans ses mœurs , si attrayant par l'aménité « de ses manières, par la modestie de son main- « tien, la pureté et la douceur de sa parole. » (1)
« A peine l'Eglise de France relevait-elle sa tête rayonnante de l'auréole du martyre, qu'il se jeta avec celle fermeté qui le caractérisait dans une carrière toute fumante encore du sang des prêtres et des pontifes. Il fut à Paris un des premiers disciples du vertueux et habile M. Emery, ecclésiastique éminent autant par la supériorité de son esprit que par une prudence consommée, digne d'être le second fondateur d'une congrégation si distinguée elle-même par les dons de la science , de la piété et de la sagesse. Formé par de tels hommes , et à peine revêtu du sacerdoce, le bonheur du jeune abbé de
(0 // Macliab, , xv , 12.
( «SP ) Quélen fut de catéchiser les enfants, d'incliner leurs jeunes cœurs vers la piété, et de les fortifier par une instruction solide contre les séductions de l'erreur.
« Lorsque, quelques années après , la fortune de la France, qui avait subjugué l'Europe, chancela à son tour sous le poids de ses nombreux ennemis, le catéchiste des enfants devint le consolateur de nos guerriers. Il s'approche de leurs membres glorieusement mutilés, et sans redouter la contagion dont ils sont atteints, il dit comme Judas Machabée: « A Dieu ne plaise que je veuille épargner ma vie « tant que nous serons dans l'affliction ; je ne suis pas meilleur que mes frères; » Et nunc non mi/ii contingat par.cere animœ meœ in omni tcmpore tribula tionis; non enim melior sum fratrlbus meisl (1)
« C'est par ces modestes et généreux travaux , si chers à sa courageuse charité, que Dieu préparait M. de Quélen aux grandes dignités de l'Église. Appelé jeune encore à la conduite des affaires les plus délicates et les plus difficiles , il y apporta une pénétration , une habileté, qui avaient leur principe dans les talents dont Dieu l'avait orné, mais qu'il développa par l'étude de son propre cœur, par une observation judicieuse des hommes, surtout de ceux qui , placés à la tête des affaires, influent davantage sur la double destinée de l'Église et de l'Etat. Dirigé tout à-la-fois par un tact exquis et
(1) /. Machab. , un , 5.
II' PARTIE. l5
( '94) par les lumières que donne la piété , il avait avec les grands et les dépositaires du pouvoir une dignité qui n'affaiblissait en rien l'aménité, nous pourrions dire l'aimable séduction de son caractère. Il était doué aussi de cette réserve, et savait employer cette sage lenteur, le propre d'un esprit assez pénétrant pour reconnaître les obstacles inaperçus par les intelligences moins favorisées. Enfin, constamment occupé des soins d'un diocèse le plus important et le plus difficile du monde chétien; chargé, à certaines époques, des intérêts de l'Eglise de France. . . , il fut constamment animé d'un amour sincère du bien, il obéit toujours à la droiture de son cœur, à un zèle ardent pour la gloire de Dieu, qui l'en récompensa par le plus précieux des trésors , la paix d'une bonne conscience : Ambulavit pes meus iter rectum; zelatus sum bonum ;proptcreà bonam possidebo possessionem. ( i )
« Assis de bonne heure sur la chaire des Denis et des Marcel, il n'oublia point, au milieu des soins arides de l'administralion, que l'évêque est, selon l'énergique expression de l'Écriture, le chef de la parole, dux verbi. Vous vous souvenez encore, N. T. C. F. , de ces temps de salut et de grâces , pendantlesquels, deux fois la semaine, l'archevêque de Paris distribuait régulièrement à son peuple la parole de vie. Insatiables de l'entendre, vous remplissiez long-temps d'avance l'antique basilique éle-
(1) Ecoles. , ii, 20.
( '95 ) vée par la piété de vos pères; vous receviez avidement les instructions de votre pasteur bien-aimé , que nous pourrions comparer , en employant la sainte poésie des Écritures, à uneroscc de lumière. (1) Fidèle à Ja méthode des Ambroise, des Augustin et des Massillon, nourri des livres sacrés dès son enfance , l'archevêque de Paris savait en distiller avec une abondance, une délicatesse et une grâce exquise, les célestes parfums. Il méditait l'Evangile, le lisait devant son peuple, et, guidé par l'esprit de Dieu , «il ne disait aux grands et aux petits rien autre chose que ce qu'ont dit les prophètes et les apôtres. » (2) 11 ne se lassait point de prêcher Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, soit daus ses pieuses exhortation'» pendant la sainte quarantaine , soit dans ses instructions pastorales , et toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de par!er d'un objet si cher à sa piété. Il l'a fait aux jours de sa prospérité , avec l'exactitude d'un docteur et l'onction d'un évèque des anciens jours; le ciel a voulu qu'il l'annonçât au temps de. ses tribulations avec l'autorité plus persuasive que donne la patience chrétienne et une inébranlable résignation. • Dieu a secoué la terre, un vaste royaume a tremblé. « (3 L'épreuve 6era terrible, mais elle
(\) Kos Domini . ros lucis. ( Is. , xxyi , îtj.
(2) Auxilio adjutus Dei sto , testificans rninori atque majori , nihil extra dicens quàm ea quae prophetae locuti sunl. ( Act. , 26. )
(5 Commota est et contrrmuit terra, fundaroenta inontium conturhata snnt, quoniam iratus est eis. (Ps. xvu, 18. )
( '96) sera heureuse pour le pieux archevêque. Homme ces arbres que les vents purifient de la poussière de l'été qui ternissait leur fraîcheur , ainsi Dieu agite quelquefois par son souffle sévère ceux de ses amis qu'il a lancés dans les honneurs et la gloire , de peur , dit un Père , que ces nobles cœurs ne soient appesantis par la poussière des vanités du monde Ses amis l'ont entendu, quelques jours avant la tempête, rappeler cette parole du prophète Amos : «Je frapperai la maison d'hi- « ver et la maison d'été, et ces vastes édifices où « brillaient l'or et l'ivoire seront dévastés. » (1) Que reste-t-il au premier pasteur de la capitale, après l'accomplissement de la prophétie ? La patience et cette générosité de cœur qui , deux ans plus tard, lui firent ouvrir des asiles aux nombreux orphelins du choléra, lui qui refuse d'en accepter un pour lui-même. Pendant que ce terrible fléau désolait toutes les familles , nouveau Charles Borromée, il franchit le seuil de nos hôpitaux, et nous avons appris d'un témoin occulaire qu'on le vit, avec un double sentiment d'épouvante et d'attendrissement , porter dans ses bras des malheureux atteints du mal inexorable. Vous savez tous , IN. T. C. F. , que sa maison de campagne, seule ruine qui lui restait, fut disposée pour recevoir les cholériques , mourant heureux parce qu'il les soigne et les bénit.
(<) Percutiam donuim hiemalem oùm domo aestiva . et peribnnt domus ebarnese, et dissipabnntar œdes mnltte, dicitDomiuus. (Amos, m, 5.)
« Peu satisfait de ces soins héroïques et passagers, il les étend dans l'avenir. Consolez-vous, malheureux orphelins, vous avez perdu les auteurs de vos jours ; il vous reste dans votre archevêque un protecteur, un père, ou plutôt une mère. A sa voix Paris entier s'émeut et commence cette œuvre si digne de saint Vincent de Paul, sous le patronage duquel elle a été placée. Depuis ce temps, un nombre toujours croissant d'enfants abandonnés sont élevés avec une charité digne de Dieu qui l'inspire, utile pour eux et pour la patrie. Pauvres en* fants, il vous faut encore du pain et des soins, et celui qui vous en donnait avec tant d'assiduité et de tendresse n'est plus ! Parvuli petierunl panem, et non erat qui frangeret eis. Consolez-vous, sa sagesse a si bien disposé toutes choses que les généreux collaborateurs de son œuvre la poursuivront avec d'autant plus de zèle et de piété, que la douceur de son souvenir et la tristesse causée par son absence seront comme une touchante exhortation sortie de son tombeau, qui perpétuera au milieu d'eux les saintes sollicitudes de sa charité : etdffunctus adhàc loquet tir.
« Vénérable clergé de Paris, qui aimiez à le voir et à l'entendre, surtout dans ces réunions annuelles où nous venions nous recueillir et retremper nos âinee dans le silence de la retraite, vous garderez un souvenir reconnaissant des témoignages d'affection qu'il vous y prodiguait, de la piété et de la lumière de ses saints avis ; vous vous rappellerez
( 19» ) celte boulé pastorale, dont saint Augustin nous a retracé le fidèle portrait : «La charité enfante les « uns, se fait faible avec les autres; elle a soin d'é- «< difier ceux-ci, elle craint de blesser ceux-là. Elle » s'abaisse vers les uns, elle s'élève vers les autres. « Tour à-tour douce et sévère, ennemie de per- « sonne, elle se montre la mère de tous. » (1)
« Et toi, auguste métropole^ tu n'oublieras point les jours de tes grandes solennités, où notre pontife, plein de foi et d'une douce majesté, relevait par sa piété l'éclat des vêtements sacrés, la pompe de tes cérémonies et la beauté de tes concerts.
« Il fallait, pour faire briller toutes les vertus de l'archevêque de Paris, l'épreuve d'une longue et douloureuse maladie. Cette croix ne lui a pas manqué; niais sa fermeté, sa patience, sa sérénité, ont été plus grandes que ses douleurs. Ce n'est point en l'élreignant tout-à-coup dans ses mains glacées que la mort lui a ôté le sentiment des souffrances : il s'est vu, comme le prophète, assiégé par cet implacable innemi. L'Aiiie courageuse de l'archevêque a pu compter ses approches, ses assauts, ses retraites simulées ; il a vu l'impuissance des secours qui lui étaient opposés, et il n'a jamais été troublé par tant et de si cruelles alternatives d'espérances vaines et de dangers trop certains. Nous ne pou-
(i)lpsa caritns alios pnilmil. mm a!iis infirniatur, alios curât œdiiieare , alios contremisi it ollVndcre. Ad alios s<> inclinât , ail alios se erigiti .\liis Manda, aliis. stvera, nulli iuimîca , omnibus mater ( S. Aug, , De catech. nul. , x\. )
( '99 ) vous donc plus, N. T. C. F , que répéter cette lamentation de Jérémie : « Le Christ du Seigneur, « dont nous aimions tant à nous dire les uns aux « autres : Nous vivrons beaucoup d'années encore « sous la douceur de son ombre, nous a été enlevé. » (1) Son âme pure et bénigne s'est envolée de cette vallée de combats et de larmes. Doux envers tous, ill'aétéenverslamort elle-même. Ah! si tous les habitants de cette vaste capitale avaient pu voir comment il accueillait celle que repousse invinciblement le sentiment de notre nature, que d'erreurs sur son noble caractère auraient été dissipées ! ils se seraient sans doute écriés : Comment celui qui meurt avec le calme d'un prédestiné pouvait-il ne pas aimer les hommes, ne pas fermer sa bouche à la plainte, ne pas rendre son cœur inaccessible au ressentiment? Admis dans l'intimité de saconfianee, nous ne faisons que rendre témoignage de cette magnanime disposition de son âme. Aussi, avec quelle eHusion. pendant le cours de sa dernière nuit, il disait à un frère digne de toute sa tendresse: « Je pardonne de tout mon coeur à ceux qui m'ont « voulu ou qui m'ont fait du mal; je n'ai jamais eu « pour eux que de l'amour et de l'affection. »
« Qui de vous, N. T. C. F. , n'a pas lu avec attendrissement les paroles si pieuses, si aimables et si religieusement conservées qu'il nous a dites
i Spiiitns oti« noMii CltmhisOoiniuus ttapfan est.. . < ni ilixiniHs : In timbrt »aS tfveflMft. \ L*me*r, , w , so. )
le jour où l'Eglise le fortifiait par ses sacrements , pour soutenir les derniers combats : « J'ai par- « couru, nous a-t-il dit, une mer orageuse; si je « puis, comme je l'espère, parla grâce de N. S. J. C. « et sous les auspices de Y étoile de la mer , arriver « au port, je serai toujours sur le rivage de l'éter- « nité, où vous viendrez tous aborder, pour vous « recevoir et vous donner le baiser de paix fraternel « et éternel ; c'est là qu'il sera heureux de dire : « Ecce quàm bomim et quàm jucundum habitare fratres in unum ! » Ainsi notre vénérable archevêque a conservé jusqu'aux portes de la mort cette aménité de sentiments et de paroles qui venait de la grâce de son esprit et de la bonté de son cœur. Ce sont ces qualités précieuses qui lui suggéraient., même dans les derniers instants de sa vie , l'expression de sa reconnaissance pour tous les témoignages d'intérêt qui lui étaient prodigués par ses diocésains , depuis le trône jusqu'à la plus humble famille.
« Pasteur vénéré de l'Eglise de Paris, vous qui avez marché durant les jours de votre vie dans les voies de la vérité et de la droiture, (1) à présent que vous avez touché , nous en avons la douce confiance , à ces fortunés rivages où l'on voit Dieu face à face, tenez la promesse que vous nous avez faite, et continuez à votre Église vos paternelles sollicitudes, en priant beuucoup pour la ville et pour tout le peuple. » (2)
(1) Vite ejus, vite pulchrœ. ( Prov. , ht, 17. ) — Operatus est vcrum et hoiium roram Domino Deo suo. ( Parai., xxxi, 20. )
(1) Hic est, qui niultum orat , pro populo et universà civilate. ( II. Mach. xv, 14.)
La nouvelle de la perte cruelle que venait de faire l'Eglise de Paris n'avait pas tardé à se répandre dans la ville entière, et à y exciter parmi les pieux fidèles une douleur dont nous avons vu bien peu d'exemples ; elle se manifesta surtout dans les neuf jours pendant lesquels le corps du prélat fut exposé, revêtu des habits pontificaux qui lui avaient servi pour sa consécration épiscopale , dans la chapelle du Sacré - Cœur d'abord , puis dans celle de la Sainte-Vierge, située au chevet de Notre-Dame.
L'injustice qui l'avait poursuivi pendant sa vie s'arrêta à son tombeau. Sa mort, en forçant, pour ainsi dire, tous les esprits à s'occuper de lui, produisit en sa faveur une réaction sensible dans l'opinion de ceux qui l'avaient jusqu'alors si mal jugé. Mille traits d'une générosité vraiment royale, d'une résignation édifiante, d'une bonté charmante, révélés par la reconnaissance et par l'amitié, vinrent imposer silence à toutes les préventions , forcer l'admiration publique. Qu'il nous soit permis d'en citer ici quelques-unes que se redisait la foule étonnée.
Ses libéralités étaient vraiment royales. Il ne donnait jamais moins de 100 francs à une œuvre de charité, ni moins de 5 francs à un pauvre. Une œuvre de charité a obtenu de lui jusqu'à 8,000 fr. de souscription. Un prêtre qui se trouvait dans le besoin lui ayant fait part de sa position , M. l'archevêque, qui venait de toucher à l'instant même un billet de 2,000 francs , lui répondit aussitôt qu'il allait partager avec lui le pain qui lui était
apporté, comme au prophète, par un corbeau miraculeux. Ce prêtre reçut 1,000 francs. M. l'archevêque avait toujours pour donner, parce qu'il donnait toujours.
De telles libéralités devaient le mettre souvent clans la gêne, depuis dix ans que son traitement était si réduit, et jamais cependant un mot de plainte ne sortit de sa bouche : De quoi me plaindrais-je. disait-il un jour à un ami, chaque jour j'ai ici mon déjeuner et mon dîner. Ma soutane et mon rocket sont peut-être moins magnifiques qu'autrefois , mais enfin je les ai.
Une personne qui venait le voir au couvent de Saint-Michel montait avec peine l'escalier difficile qui conduisait à son modeste appartement; M. de Quélen lui dit eu souriant : C'est là voie étroite-, mais j'espère qu'elle sera pour moi II échelle de Jacob 3 et qu't lie me conduira au ciel.
La lettre suivante qui, dès le lendemain de la mort du généreux prélat , fut adressée par son auteur à différents journaux de la capitale , honore également et celui qui l'a écrite , et celui dont elle révèle l'inépuisable bienfaisance.
Paris, i" janvier 1840.
« Monsieur,
« En apprenant la mort de M. l'archevêque de Paris, je ne puis résister au désir de faire connaître
à ses amis et à ses ennemis un trait de la générosité de ce vénérable chef de l'Eglise parisienne.
« Un homme de lettres, appartenant au parti démocratique, se mourait, en proie aux tortures d'une affreuse maladie produite par le travail et la misère; il en était à ce point où celui qui souffre, n'attendant rien de la compassion humaine, s'adresse à Dieu dont la miséricorde est infinie. M* de Quélen, prévenu de ce qui se passait au domicile du moribond, s'empressa ( bien qu'il eut à se plaindre de l'rvriïain) d'y (aire déposer, par l'entremise du respectable abbé de i.... , tous les secours que nécessitait la circonstance. Ce moribond d'alors, c'est moi, monsieur, qui, sous l'impression du triste événement dont la nouvelle m'est parvenue ce matin, viens manifester publiquement ma reconnaissance, en proclamant que c'est à la bienfaisance de M. l'archevêque de Paris qu'un écrivdin patriote a dû son retour au repos et à la santé.
« Veuillez agréer, etc. Gally , »
Homme de lettres, rue des Forges, 3.
Dès le i" janvier, le corps du prélat, suivant le désir qu'il en avait exprimé trois semaines avant sa mort , avait été confié aux soins de M. Gannal pour être embaumé, (i) Cette opéra-
(i) Le 8 décembre précédent , Monseigneur avait lu dans CUnivers un feuilleton qui contenait , à propos de l\ mbauraement du corps de Son Eminence le cardinal Isonrd. 3e précieux détails sur le procédé nouveau de M. Gannal; vivement frappé d» l'extrême simplicité d'une
tion terminée , on l'avait exposé découvert dans un appartement intérieur du couvent du Sacré-Cœur, où les communautés religieuses, un grand nombre d'ecclésiastiques et de fidèles furent admis à le visiter. Mais vers midi l'affluence devint si considérable qu'on fut obligé de le transporter dans la chapelle, dont l'entrée, donnant sur la rue, offrait plus de facilité pour laisser toute liberté à l'empressement public. Dès ce moment une foule nombreuse, mais silencieuse et toujours paisible, ne cessa plus de se succéder dans un ordre parfait. Des ecclésiastiques priaient auprès du corps et en approchaient les anneaux, les croix, les chapelets, les mille objets que la vénération publique portait à faire toucher à son corps. Le samedi 4 janvier, vers dix heures et demie du soir, il fut transporté à Notre-Dame, où la même affluence ne cessa pas de le visiter , et où chaque paroisse alla successivement prier.
opération jusque-là tout à-fait effrayante, de la religieuse décence qui y présidait, de l'économie même qui ne la rendait pas inaccessible à un évêque appauvri par sa charité et qui redoutait d'imposer de trop grands sacrifices à une famille tendrement chérie, le orélat prit la résolululion forte d'exiger que son corps serait conGé à M. Gannal. Quand il eut rendu le dernier soupir , .M. l'abbé Quentin, son exécuteur testamentaire , fit appeler cet habile praticien , et réclama pour 1 illus tre défunt les soins de son art. C'est à ce procédé nouveau qu'on a dû de voir pendant neuf jours le visage du pontife , privilège qui n'avait encore été accordé à personne, et que la Providence réservait sans doute à celui dont la haine et l'envie avaient si horriblement défiguré le* traits vénérés.
Qu'il était touchant de voir cette longue file de personnes de tout âge et de toute condition , s'étendant autour de la métropole , jusque sur l'emplacement de l'archevêché, et témoignant par ses discours et par son extérieur combien elle était revenue de la fausse idée qu'on lui avait donnée de son archevêque !
Le mercredi 8, les dépouilles mortelles de M. de Quélen furent enfin déposées dans un cercueil en plomb sur lequel on scella une plaque de cuivre portant cette inscription :