CHAPITRE Vlll. 8l
< Je VOUS remercie de la franchUe avec laquelle vous me parlez , vous savez combien je désire qu'on l'emploie toujours yis-à-?is de moi; c'esl le retour que demande la mienne. L'aii||^ mentation de tristesse que vous avez cru remarquer, vient de ce que vous m'avez vu plus longtemps de suite. Lorsque vou.^ ne passez que deux jours ici, je me force davantage vis-à-vis de vous et de Maximilien pour qu'elle s'aperçoive moins • et je ne me laisse pas aller autant à la triste , mais bien réelle, satisfaction de parler de mon malheur et de tout ce qui peut j avoir du rapport ; mais cet état de mon âme n'influe nullement sur ma santé , je suis touchée de Tintérét que vous y prenez, n'en ayez aucune inquiétude; dans les moments les plus heureux de ma vie , elle n'a jamais été meilleure. Dieu la conserve vrahemblablement pour cet enfant auquel , sui^ vaut tous les calculs humains , il ne paraissait pas que je dusse jamais être nécessaire. Il faut adorer ses décrets ; il a donné la meilleure part à M. de Sully, c'est juste, il la méritait bien mieux que moi. Vous savez que j'ai la conGance qu'il sera encore plus utile à son fils dans le séjour du bonheur qu'il ne l'aurait été dans ce malheureux monde. Si Dieu m'a choisi pour coopérer 5 un si grand bien, je^ ne veux pas m'en plain^ dre, je lui devrai même des actions de grâces, si la prolongation de ma triste vie peut être de
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^uclqu'utililé à un être si cher ; mais je ?6us Tai dit bien des fois, s*il lui plaisait de disposer de niioi^ je penserais alors que je n'étais point utile à iVccomplissenient de ses desseins sur lui , et je •erais sans inquiétude comme sans regret à ce sujet. Je vous assure que je ne me refuse point à recevoir les consolations bien réelles que Dieu me donne» et qui sont mille fois plus grandes que je ne le mérite ; vous savez combien la conviction où je suis du bonheur de M, de Sully ni*est douce et a de prix pour moi. Les bonnes dispositions de mon fils» ses progrès» Famélioralion de sa santé ^ le bienfait inappréciable de lui avoir donné un guide et un ami tel que vous, sent des objets d'actions de grAces continuelles; il n*est point de jour qu'en les offrant à Dieu » je ne lui demande de se charger lui-même d'acquitter mes dettes de reconnaissance» lui seul en a la possibilité; mais tous ces biens ne m'empêchent pas de sentir vivement ce que j'ai perdii » et la nécessité de porter plus haut mes espérances» puisque rien dans ce monde ne peut plus m'y faire goûter de bonheur et que réellement il n'en existe pas lorsqu'on est toujours à la veille de la perdre, il y a aujourd'hui vingt-deux ans que j'ai été mariée; quelques douleurs que cette union si douce m'ait causées» depuis qu'elle est rompue, ce jour m'est bien cher» il n'est point de bonheur en ce monde que je voulusse mettre en comparaison avec oalui
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d'avoir été la femme de M. de Sully, d*a?dir possédé son cœur» reçu ses exemples, ses conseils^ et d'être assurée de sa protection. Pui$sai*)e, si je suis destinée A vivre encore longtemps ici -bas, le voir revivre efi son Qls I •
Ce vœu de son cœur maternel s'accomplissait sous ses yeux. Maximilien de Sully eomprit les nouvelles obligations que la mort de son père loi imposait. Le souvenir de ses vertus demeura vivement empreint dans son âme , et il fit voir que son désir le plus vif était de les retracer dans toute sa conduite. Il était dans un dge où Ton s'empresse ordinairement de secouer le joug des leçons et des conseils. Pour lui , dit M. de Simony, il continua de se soumettre volontairement au guide de son enfance. 11 discutait avec loi , il est vrai » les motifs de ses actions , mais le plus grand bien une fois reconnu , il l'embrassait avec courage et le poursuivait avec persévérance. Son rang l'obligeait k paraître dans les brillantes réunions du monde, il le fit toujours avec une prudence et des précautions qui rendirent çe^ plaisirs sans danger pour lui. Lorsque sa santé, toujours délicate, lui eut fait un devoir d*y renoncer, il accepta cette privation avec une résignation toute chrétienne. Il ne vit dans la continoîté des peines qu'il éprouvait que la sollicitude du père céleste à écarter de lui les dangers et las illusions du monde, c Que sais-je, disatt»il, ce
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que je serais devenu avec un caractère si emporté que le mien , sans le frein qu'il a plu à Dieu d'y mettre. •
Cependant le moment approchait pour lui de prendre dans le monde la place que lui assignait sa naissance , son nom et sa fortune. M. de Simony le préparait depuis longtemps à cette nouvelle épreuve. Toutefois il ne voulut pas le laisser entrer seul dans le monde» sans lui avoir fait connaître en détail la route qu'il devait y suivre et les écueils qu'il devait y éviter.
Cette carte du monde » c*est le nom que donne M. de Simony lui-même aux sages conseils qui vont suivre, est trop savamment tracée, pour qu'on ne nous sache pas gré d'en reproduire ici la plus grande partie. Un autre motif doit nous rendre chères ces règles de conduite , c'est qu'elles renferment tout le secret de la vie de M. de Simony. C'est rhii>toire intérieure de ton âmc^ c'est l'exposé des principes de religion, de sQgesse, de prudence, de bonté, de délicatesse , de générosité , qui dirigèrent toutes ses actions; c'est aussi la continuation des sages leçons qu'on a pu recueillir de sa bouche pendant de longues années ; elles auront môme ici quelque chose de plus sacré en sortant de sa tombe, ou plutôt en descendant du ciel où son ftme , nous en avons la oonBance, contemple maintenant dans sa source^ la vérité qu'il a tant aimée sur la terre.
ciiAPiTftB nu. io
L'exorde» ou si l'on veut, la dédicace de ce petit écrit » respire famitié la plus tendre. Le cœur de M. de Simony 8*y révèle tout entier.
Sa maxime avait toujours été de ne parler à la raison de son élève qu'après avoir gagné son affection, c En fait d'édacation , comme en fait c de religion , disait-il » on ne parvient à Tesc prit que par le cœur , on ne fait entrer dans c la vérité que par la charité. • Aussi comme il sait bien se rendre maître de ce cœur et concilier k ses parole» Tautorité dont elles ont besoin !
i Je vous aime » mon cher fils , votre cœur qui répond si bien è ma tendresse» vous le dit mieux encore que ne le pourraient faire toutes mes paroles; mais s'il vous en fallait une nouvelle preuve , vous la trouveriez dans les sentiments qui m*ont dicté les conseils que je vous offre renfermés dans ce petit écrit. Les. heureuses et si douces espérances que vos dispositions et votre conduite jusqu'à ce jour m*ont fait concevoir , me persuadent qu'il ne sera pas inutile entre vos mains. Je ne chercherai donc point en commençant» à donner du poids h mes paroles et de Tautorité è mes instructions; non , quand je ne tiendrais pas du père que le ciel vous avait donné» et qu'il ne vous a ravi que pour le récompenser plus tôt de èûs vertus » et son titre et ses droits» je les trouverais écrits dans votre cœur par la reconnaissance. Vous payez trop
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bien, cher aini| mes senUments par les vôtres, pour que je ne croie pas que tout ce qui rient de ma pari, ne soit reçu de vous, et avec respect comme de la part d'un père et avec joie comme de la part d*un ami.
c Du reste • croyez que ce n'est pas ma voîx toute seule que vous allez entendre ici; cette mère dont la tendresse a frit jusqu'ici vos plus plus douces jouissances et dont les vertus ont toujours commandé votre confiance et votre admiration t veut aussi que je vous parle en son nom. Ah I qu'il m'est doux de vous présenter ainsi mes sentiments confondus avec les siens ! t
Après ce préambule, M. de Simony entre en matière; sans adopter une division rigoureuse, il pose d'abord les principes généraux de toute conduite chrétienne et raisonnable , il descend ensuite aux devoirs qu'il appelle personnels et à ceux qui ont les autres pour objet.
Avant tout, il croit nécessaire de donner à son élève le signalement de ce monde contre lequel il veut le mettre en garde. Voici le tableau qu'il en fait , non pas à plaisir , mais d'après nature. Chaque trait de ce tableau décèle un coup-d*Œii observateur , un esprit juste , qui sans rien ejcagérer, fait à chacun la part qui lui revient ; au monde qui vit sans règle et sans frein au gré de ses désirs , comme è celui qui se couvre des apparences de la régularité.
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c Jusqu'ici le cri des passions ne s'est Càïi entendre qoe de loin et n'est pour aiosi dire parvenu jusqu'à vous que par échos. Les fausses opinions du monde ne se sont présentées à vous qu'avec leur correctif; un heureux naturel et des principes solides auxquels vous étiez rappelé (ans cesse par nos soins formaient un obstacle presqu'inviucible au torrent qui en entraîne tant d'autres. Maintenant , d'autres voix vont peut-être se faire entendre. Le monde que vous allez fréquenter sait quelle a été votre conduite jusqu'à ce jour; il s'empressera d*en souder les fondements. Elle a été trop opposée à celle qu'il lient lui-même pour qu'il ne triomphe pas, s'il es trouve faibles; et il n'épargnera rien pour les enverser. Il est expert dans l'art de tromper la tunesse , et ses moyens sont grands. Je vais ant tout, essayer de vous les détailler en peu \ mots.
c Sa figure est séduisante , tout d'abord y res-
e le plaisir et la gatté. C'est à qui en augmentera
z\ai. C'est le séjour de la liberlé , )*«ntends
e des passions. Combien d'autres sortes de
Irainles y régnent? Là, les louanges sonl pour
ce qui peut flatter les goûts et la fantaisie;
e frein des vices est adouci ; là, l'empire est
eaux sens» la raison est devenue captive.
réjugés y tiennent lieu de principes, chacun
isse doucement entraîner 5 l'opinion , et
88 ▼!£ DE llORS£IG^BUl D£ SIIIORY.
l'opinion est toujours en faveur de ce qui est le plus commode. De lois rigoureuses, on n'en connaît pas, on n'y reconnaît que celles qui ^ prêtent mollement aux caprices et aux volontés particulières. La loi éternelle y est refondue et remoulée pour ainsi dire au gré des passions.
« Dans le monde^ se rencontrent ces plaisirs qui frappent la vue , ébranlent l'imagination et livrent les sens à uûe sorte d'ivresse qui ne laisse que bien peu la iaculté de réfléchir.
« G^est dans le monde quo Ton arrive à s'oublier soi-même , c*est-è-dire^ son âme et sa conscience. Une suite de distractions agréable» y tient chacun hors de soi et l'empêche d'entendre ce témoin et ce juge intérieur qui le rappelle au devoir et à la vertu.
• Le monde a des vertus qu'il préconise , vertus qui n*ont d'autres fondements que les passions et dont l'éclat ne laisse guère aux yeux des hom* mes la faculté d'en apprécier la valeur.
• Faut-il beaucoup plu» que de tellea armes pour sgbjnguer un cœur novice encore et qui ne connaît le monde que par de tels dehors ?
« Peut-être m'opposez- vous déjà qu'on peut distinguer un monde d'un autre monde, ceriaines sociétés honnêtes et réglées de celles où dominent le luxe et l'amour des plaisirs, et où la morale et la religion sont comptées pour rien ? Oui assurément ; mais dans ces sociétés méma
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réglées , chacun 11*7 apporte-i-il pas une certaine portion de Tesprit de ce monde dont nous venons de parler? On y reconnaît des devoirs, je l*avoue» mais le plus grand nombre de ceux qui s'y rendent, n*a-t-il pas soin d'élargir la voie de la vertu? Et chacun, dans le point qui le blesse, ne fait-il pas prêter la morale et la religion au gré de ses habitudes et de ses désirs ? Là comme ailleurs , n'y met-on pas les richesses et tout ce qui dans les idées du monde constitue le bonheur au premier rang des biens désirables ? L'amçur d'une vie commode et abée. ne se montre-t-il pas en toute rencontre ? L'oisiveté , la mollesse , la sensualité n'y font-elles pas l'objet de tous les soins , de toutes les recherches ? La frivolité, en un mot, ne règne -t elle pas avec empire dans ce monde ? Et si on ne peut pas dire que Dieu soit tout à fait banni du cœur du grand nombre de ceux qui le composent, en est -il moins vrai qu'on a honte d'y prononcer son nom , et d*y faire profession d'attachement à sa loi ?
« En faut -il davantage, mon cher enfant, pour vous faire comprendre de quelle nécessité il est pour vous de ne venir au milieu de tant d'écueils que comme un pilote dans des mers difficiles, la carte k la main, avec une route toute tracée par l'expérience et à l'aide de laquelle vous soyez à Tabri du naufrage où tant d'autres périssent malheureusenieol. •
go VIB D£ MOIISSIGNBUIV DE SIMONY.