‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 142 sur 326 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

soir : il la reçut avec une' bonté et une douceur qui attendrirent tous les assistants1.

Cependant, vers onze heures, comme ses forces paraissaient diminuer, que le médecin avait des craintes, Mlle Pauline de Périgord, en présence de sa mère et du docteur Cru veilhier, tenant une plume et les deux papiers, la déclaration et la lettre au Pape, s'approcha du malade : « Bon oncle, lui dit-elle, tu es calme en ce moment; ne voudrais-tu pas signer ces deux papiers dont tu as approuvé le contenu ? — Je t'ai dit que je signerais demain, entre cinq et six heures du matin : je te le promets encore. »

Le lendemain, dès quatre heures du malin, l'abbé Dupanloup entrait dans la chambre du malade. Vers cinq heures arrivèrent successivement les cinq témoins convoqués, aux termes des instructions de Msr l'archevêque : M. le duc de Poix, M. de Saint-Aulaire, M. de Barante, 31. Iloyer-Collard et M. Mole. Tous étaient là, immobiles et silencieux autour de ce vieillard mourant : ce fut lui qui rompit le premier le silence par ces paroles : « Quelle heure est-il ? » Il se souvenait donc de l'heure qu'il s'était assignée à lui-même, il voulait donc y être fidèle! « Prince, il n'est guère que cinq heures, répondit une voix. — Bien, » dit le prince dune voix calme. Ce fut alors que l'abbé Dupanloup eut une inspiration, bien digne de son àme sacerdotale : il demanda qu'on fit revoir au prince l'enfant qu'il avait vue la veille, et qui allait ce matin-là faire sa première communion. Elle apparut donc, toute vêtue de blanc, comme l'ange de la grâce et du pardon, et, s'avançant vers son oncle, elle se mit à genoux et lui demanda de la bénir. Il le lit, visiblement ému; puis, l'enfant s'étant éloignée, il laissa entendre ces paroles : «Voila bien les deux extrémités de la vie ; elle va faire sa première communion... et moi!.. y> 11 n'acheva pas, et parut vouloir se recueillir.

Bientôt six heures sonnèrent. « En ce moment, raconte

1. M"e Marie de Talleyrand est devenue par son mariage lady Erington Stanley. — On l'a plusieurs fois confondue avec MIle Pauline de Périgord, aujourd'hui Mme de Castellane, dont il est souvent question dans ce récit, et qui était âgée alors de plus de dix-sept ans.

l'abbé Dupanloup, Mlle Pauline, s'approchant, lui dit : « Bon oncle, il est six heures; veux-tu que je te présente ces papiers que tu as promis de signer à cette heure-ci ? » Le mouvement le tira du recueillement où il était plongé depuis quelques moments : il prit la plume des mains de MUe Pauline. « Monsieur de Talleyrand, lui dit M"e deDino, voulez-vous que je vous relise ces papiers avant que vous les signiez; vous les connaissez, mais voulez-vous que je les relise encore? — Oui, lisez,» répondit-il. A ces mots, subjugués comme par une force supérieure et attirés vers lui, tous se serrèrent et s'approchèrent : avec quelle avidité d'attention, avec quels serrements de cœur, Dieu le sait ! Le prince était assis sur le bord de son lit, et *uutenu par des coussins: sérieux, les yeux élevés et fermes, dans l'attitude et avec l'expression la plus grave. M"e la duchesse de Dino s'avança très près de lui : tant que dura la lecture, il écoula la tète haute et droite, sans donner le moindre signe de fatigue; son esprit n'était pas seulement présent, mais on peut dire qu'il dominait cette scène; MUfl de Périgord s'était mise à genoux auprèsde sa mère; j'étais debout derrière: M, Cru veil hier dans le fond de la chambre; le vieux valet de chambre Ilélie appuyé~sur le bois du lit, et fondant en larmes. » Les témoins demeurèrent à la porte de la chambre qui était ouverte, mais derrière une portière demi-fermée. La lecture fini»' (elle avait dure environ dix minutes), M. de Talleyrand recul la pièce des mains de M' la duchesse de Dino, et en caractères parfaitement tracés, il signa de sa grande signature, celle qu'il n'employait, dit-on, que dans les plus grands traités diplomatiques : ChàRLES-MaURICE, PRINCE de Talleyiuxd. Alors M"e la duchesse de Dino lit lecture de la lettre par laquelle M. de Talleyrand adressait sa déclaration à Sa Sainteté : cette lecture fut très grave aussi et très solennelle. M. de Talleyrand signa de même, sans hésitation et toujours de sa grande signature. Puis : « Quelle est, demanda-t-il, la date de mon discours à l'Académie? » Cette demande lit sur tous les assistants une sorte d'effet électrique : tous furent saisis d'admiration à la vue de cette volonté toujours ferme, nette et maîtresse

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