‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 141 sur 326 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

dans les salons de l'illustre malade, mais aucun ne pénétrait jusqu'à lui : agités de passions et de sentiments contraires; les uns faisant des vœux pour que sa lin fût chrétienne, les autres ne pouvant supporter la pensée de voir M. de Talleyrand mourir en homme de foi. Quand l'abbé Dupanloup était obligé de traverser ces salons, il rencontrait parfois d'étranges regards.

C'était un spectacle frappant et un aspect extraordinaire que celui de ce vieillard mourant, qui avait tant vécu, tant vu, pris part à tant de choses; dernière trace vivante de tant de souvenirs effacés, et entraînant pour ainsi dire tout son siècle dans le tombeau, tandis que son salon était plein de monde, et d'un monde de toute sorte, comme pendant sa vie, lui formant une espèce de cour, réunie surtout par la curiosité. Pour presque tout le monde, le mystère delà mort s'accomplit dans le sein de la famille, au milieu du silence, du recueillement et de la douleur. Quelques rares amis viennent s'enquérir du malade, mais respectent le seuil de sa demeure et se retirent sans bruit; le monde sent qu'il n'y a pas de place pour lui au bord d'une tombe qui s'entr'ouvre. M. de Talleyrand ne devait pas finir comme un autre: il devait y avoir quelque chose d'exceptionnel dans sa mort, comme dans sa vie.

Cette mort presque publique de cet homme qui avait eu tant d'esprit, tant de succès, tant de rôles divers, sur qui l'on pouvait porter tant de jugements différents, dont la destinée, la prospérité, les actes, le caractère, offrent un composé si étrange, et une mine inépuisable à la réflexion ; en qui vivaient les temps de Louis XV, de Louis XVI, l'ancien régime, la Révolution, l'Empire, la Restauration, la dynastie nouvelle; acteur principal de tous ces drames de près d'un siècle, et mourant là, assis sur le bord de son lit, comme sur le bord de sa tombe, où il semblait se reposer un moment avant d'y descendre, cette mort ne ressemblait pas à une mort de notre temps ; on pouvait se figurer assister à la mort du cardinal Mazarin ou de quelque autre personnage d'un grand rôle dans les temps anciens, tant cette scène paraissait hors de notre âge.

Sur le conseil de l'abbé, Mme de Dino alla dans la soirée conférer avec lui de la grande affaire de la rétractation, et elle eut la joie de l'entendre affirmer qu'il acceptait tous les termes de la déclaration, qu'il les reconnaissait comme siens, qu'il voulait les signer, et mourir en vrai et fidèle enfant de l'Eglise catholique4: « Vous le savez, madame de Dino, il y a longtemps que je vous l'ai déclaré : je le veux.» On lui proposa alors de signer : c Je ne tarderai pas, dit-il, seulement je veux revoir ces pièces et y ajouter quelque chose. Je vous dirai quand il sera temps. — Mais, prince, pendant que votre main le peut encore. — Qu'on soit tranquille, je ne tarderai pas.» Ces paroles n'étaient pas des hésitations, mais des délais. « C'est sa manière, » disait-on : il n'avait pas coutume d'aller vite, et c'est alors qu'un de ses amis prononça cette parole qui lui a été attribuée, et qui le peignait d'ailleurs si bien : « Soyez tranquilles, il ne s'est jamais presse, et il est toujours arrivé à temps.»

On était loin cependant d'être tranquille. L'abbé Dupan-

loup. qui ne le quittait presque pas. lui adressait de temps en temps quelques paroles. Vers huit heures du soir, il crut devoir faire une nourelle tentative. « Prince, lui dit-il, je vais faire donner de vos nouvelles à M-r l'archevêque que votre état inquiète et tourmente vivement. — Remerciez bien M?1' l'archevêque, répondit-il, dites -lui que tout sera fait. — Mais quand sera-ce, bon oncle? reprit sa jeune nièce.— Demain, entre cinq et six heures du matin. — Demain? reprit-elle. — Oui, demain, entre cinq et six heures. » L'abbé Dupanloup courut porter ces paroles à l'archevêque et revint en toute hâte chez le prince. A ce moment, neuf heures du soir, une autre jeune nièce du prince, Mlle Marie de Talleyrand, la fille de M. le baron de Talleyrand, qui devait faire sa première communion le lendemain, vint, selon l'usage, lui faire ses adieux du

1. On sut après sa mort qu'il avait fait, dès 1836, la même déclaration dans son testament.

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