‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 145 sur 326 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

agenouillé près de lui, récita les litanies des saints. « Uniquement occupé à prier, raconte-t-il, je ne le regardais que de temps à autre... Tout à coup on m'interrompit : on venait de remarquer qu'il répondait lui-même, et répétait ces prières des litanies : Priez pour moi; ayez pitié de moi. » Quand l'abbé fut- arrivé aux invocations des martyrs et qu'il prononça le nom de saint Maurice, patron de M. de Talleyrand, et aussi, un peu plus tard, le nom de saint Charles, son autre patron, on vit a chaque fois le prince s'incliner, et son regard chercher celui de l'abbé Dupanloup, pour témoigner qu'il s'unissait à ces prières.

Vers trois heures, voyant l'heure suprême venir, l'abbé Dupanloup commença les prières des agonisants, ces prières si belles, si pénétrantes : « Partez, àme chrétienne, au nom du Père qui vous a créée, au nom de Jésus-Christ fils du Dieu vivant qui vous a rachetée, au nom du Saint- Esprit qui vous a sanctifiée. » Le malade paraissait s'y unir encore si visiblement, qu'un assistant en fit la remarque : « Monsieur l'abbé, voyez comme il prie! » On le voyait, en effet, les yeux tantôt ouverts, tantôt abaissés, suivre avec les signes d'une parfaite intelligence tout ce qui se passait autour de lui. Enfin les forces lui manquèrent tout à coup, et ses lèvres se fermèrent pour jamais. C'était le 17 mai 1838, à trois heures trente-cinq minutes après midi. M. de Talleyrand était né le '2 février 1754, et avait par conséquent quatre-vingt-quatre ans, trois mois et quinze jours.

Qu'ajouter maintenant, sinon le cri par lequel l'abbé Dupanloup, témoin et instrument de ce miracle de grâce, achève lui-même son récit : « Dieu voit le secret des cœurs ; mais je lui demande de donner à ceux qui ont cru pouvoir douter de la sincérité de M. de Talleyraud, je demande pour eux, à l'heure de la mort, les sentiments que j'ai vus dans M. de Talleyrand mourant, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire1. »

1. Certes, ce n'est pas la mort d'un Juste que l'abbé Dupanloup entend raconter, et ce ne sont pas les atermoiements de M. de Tal-

Il serait superflu d'ailleurs de faire remarquer ce qui éclate daus tout le cours de ce récit : les dons admirables que Dieu avait faits à ce vrai prêtre pour gagner les âmes les plus difficiles; et aussi la délicatesse, la mesure, la prudence, les saintes habiletés et la fermeté de son zèle. C'est alors qu'un des témoins officiels de la mort de M. de Talleyrand, M. Iîoyer-Collard , dit à l'abbé Dupanloup cette parole que l'histoire doit recueillir : c .Monsieur l'abbé, vous êtes un prêtre. »

Un autre des témoins officiels, M. de Barante, nous parait avoir résumé avec une vérité complète (••■ mémorable événement dans ces paroles prononcées par lui à la Chambre des Pairs : « Sans précipitation, sans faiblesse, ni complaisance, M. de Talleyrand arriva a la décision dont depuis longtemps il approchait de plus en plus chaque jour. 11 voulut mourir en chrétien. »

Saint Augustin, à propos du grand coupable pardonné par Xotre-Seigneur sur la croix, a dit, sur ces conversions exceptionnelles, in extremis, une belle parole : Unus, ne confidas; unus, ne desperes : c'est-àdire, Dieu veut par là nous sauver à la fois de ht présomption et du désespoir.

Quiconque voudra se recueillir et réfléchir dans sa conscience, te sentira : il sort de la pour tous de hautes et consolantes leçons. Par un tel et si grand exemple, les erreurs de tout un siècle sont condamnées; les pensées impies et frivoles confondues; et on tombe a genoux devant cette religion du pardon, dernier espoir de l'homme à ce moment redoutable où, si grand qu'il ait été dans sa vie, il n'est plus rien; où les fantômes du monde, comme parle Bossuet, se dissipent; où l'on n'a plus de-

leyrand qu'il souhaite à ceux qui ont cru pouvoir douter de sa sincérité à l'heure de la mort : c'est celte sincérité même. Il est du reste évident que c'est pour les voltairiens et non pour les bons chrétiens qu'il parle. Et ce vœu, qui ne fait qu'attester la profonde conviction de l'abbé' Dupanloup, ne peut scandaliser que les hommes de la lettre, les implacables, les pharisiens.

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