CHAPITRE XIV
et aimable lettre. Vous' connaissez mon ancien, fidèle et tendre attachement. »
M. de Montalembert étonna en effet dans ce discours tout le monde, et l'abbé Dupanloup lui-même. Quel feu ! quel courage! quelle vaillance! A la fois défi, explication et manifeste, ses paroles remuèrent profondément la Chambre, et encore plus les âmes catholiques. Il terminait par ce cri immortel : « Nous sommes les successeurs des martyrs, nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous sommes les fils des croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. »
Combien cette attitude chevaleresque devait plaire à un homme de guerre aussi, tel qu'était l'abbé Dupanloup! Et bientôt après, le 22 avril, M. de Montalembert livrait de nouveau bataille ; et encore le 24 mai ; et jusqu'à la fin de la session, soutenu de MM. Beugnot, Barthélémy et Séguier, il lutta contre tous les orateurs du gouvernement et de la majorité. Quel spectacle! Voici avec quelle émotion en parle l'écrivain anglais que nous citions tout à l'heure : « Il avait dès lors des auxiliaires dans la Chambre et dans le pays, mais lui seul apparaît à nos yeux dans ce grand conflit, et l'attitude de ce seul homme, entre la phalange serrée qu'il affronte et la masse flottante qui le suit, est un des spectacles politiques les plus curieux et les plus intéressants qu'il soit possible de contempler. Il est là devant nous, allant de l'un à l'autre sans jamais se lasser ni se décourager, soutenant le combat avec une éloquence toujours égale, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, prompt à la réplique contre tout argument contraire, rapide comme l'éclair contre toute assertion fausse. Il se proclame le représentant des catholiques de France, et il défend leurs droits avec autant de véhémence et de force que si un million d'entre eux le suivaient ; et l'instant d'après il se retourne vers ces mêmes catholiques et les adjure dans un langage incisif, où se mêlent parfois d'amers sarcasmes. » Le vote récompensa ces efforts : cinquante et un suffrages favorables attestèrent le progrès que la cause
de la liberté avait fait. Ce n'était pas la majorité; mais c'était le gage assure du triomphe dans un avenir inévitable.
C'ebi assurément un des plus beaux moments de If. de Montalembert. Ce jeune pair de Fiance qui saisissait d'une main si vaillante le drapeau catholique, « et se faisait reconnaître général sur le champ de bataille, à trente-deux ans ' », et qui livrait depuis à la tribune de si beaux combats; libre de tout engagement de parti, pur de toute aspiration aux emplois publics, sans autre prétention que de défendre sa grande cause : un tel champion d'une cause qui était aussi la sienne, et vers lequel d'ailleurs l'entraînait une si profonde sympathie, mêlée à d'anciens et chers souvenirs, devait exercer sur l'abbé Dupanloup, on le conçoit, quels qu'eussent pu être les dissentiments du passé, une attraction irrésistible. « Cher et excellent ami, lui écrivait-il, des le 6 février 1844, je l'avais senti déjà, mais laissez-moi vous le dire dans toute la simplicité et l'effusion de mon âme, nous nous sommes retrouvés. On ne nous séparera pas l'un de l'autre, et nous nous aiderons à servir Dieu et son Eglise, tant qu'il plaira à notre commun maître de le vouloir... Vous avez gagné mon àme. »
ils lurent en effet, à partir de ce moment-là, inséparables, tout en gardant chacun son attitude et ses points de vue; et désormais ils ne feront plus rien d'important dans cette grande campagne à l'insu l'un de l'autre, se demandant et se donnant leur avis sur tout avec une entière et réciproque liberté; on les verra ainsi combattre chacun avec ses armes, tous les combats de l'Eglise et de Dieu; égaux en vaillance et en éloquence, mais différemment semblables, et se complétant l'un l'autre sans se dominer ni s'effacer; l'homme du sanctuaire tempérant par la gravite et la charité sacerdotale les àpretés du gentilhomme, et, courageux non moins que prudent, réglant l'ardeur de son ami sans 1 attiédir; le gentilhomme aidant l'homme du sanctuaire à trouver, si l'on