CHAPITRE XIV
que les plus grandes choses ne s'accomplissent que par elles...
» Mais il faut s'entendre : la liberté pour le bien, la liberté pour la vérité, la liberté pour la vertu. Voilà la vraie force de l'humanité, sa force conquérante, sa force créatrice : rien n'est plus brillant, rien n'est plus fécond.
» L'amour généreux, le zèle intrépide, le dévouement à la patrie, la valeur guerrière, l'apostolat, le martyre, sont les premiers nés de la liberté...
» L 'autorité vraie et la liberté légitime doivent être toujours alliées, jamais en guerre.
» Que fait le christianisme? Il dégage l'homme de ses entraves, des violences tyranniques qui l'oppriment, qui contraignent, qui diminuent sa liberté. Il la restitue, il la rend à elle-même avec toute sa force primitive ; il lui révèle sa dignité, ses privilèges ; il lui inspire les plus nobles travaux; il lui montre des prix immortels. Puis, quand il l'a ainsi restituée, ennoblie, rendue à elle-même, divinisée en quelque sorte, il la respecte religieusement, il lui laisse toute sa puissance, il lui dit : « Va! 1 Et alors la liberté fait ses œuvres, et ses œuvres sont belles...
» Mais certes, l'autorité humaine n'eut jamais le droit ni le devoir de contraindre la liberté du bien, et quand elle le fait, il y a toujours un immense péril; elle se trahit elle-même, elle s'éloigne, elle devient tyrannie : et alors il se passe des choses déplorables parmi les hommes.
» Ainsi la liberté d'enseigner la vérité et la vertu à ses semblables; la liberté détendre à la perfection catholique et de s'associer religieusement cœur et àme pour le faire; la liberté de la chasteté, de la pauvreté, de l'obéissance; la liberté de s assembler charitablement pour secourir les malheureux et les pauvres, la liberté de l'aumône, la liberté de V autel et de son sacrifice, la liberté de la prédication évangélique, la liberté de l'éducation chrétienne, voilà, certes, des libertés qui ne peuvent jamais être contraintes que par l'oppression de la conscience humaine, tyrannisée en ce qu'elle a de plus élevé, de
plus noble, de plus indépendant, de plus libre, déplus pur1. »
Il terminait par ces mots qui résumaient toute sa pensée : « Il me semble que ma pensée n'est que la paix armée de la vérité » ; ajoutant avec cette courtoisie que nous avons signalée : « et j'ai cru que la paix et la vérité ne pouvaient être déposées en des mains plus dignes que les vôtres ».
Cette intervention était pour M. de Montalembert un secours considérable. Impatient lui-même de combattre le projet de loi, il s'apprêtait à saisir la première occasion : le vote annuel des fonds secrets qui, d'après les usages parlementaires, donnait lieu à une discussion générale sur la politique du gouvernement, la lui fournissait; son discours était attendu avec une anxiété égale par les amis et les ennemis. C'était, selon l'expression de son historien anglais2, la première fois qu'il rangeait ses troupes en bataille et qu'il les haranguait : quel langage allait-il tenir? Plus préoccupé que personne de ce discours capital, deux jours avant (14- avril 1844), l'abbé Dupanloup lui écrivait : « Monsieur le comte, me permettrez-vous de vous dire ma pensée sur votre situation aujourd'hui à la Chambre? Nos adversaires s'attendent à de l'irritation et veulent en profiter : vous aurez une grande force si vous étonnez par une gravité, une modération, des avertissements sérieux, des menaces contenues. Peu de paroles; une protestation forte, simple, modérée... Un homme fort sage et fort avancé dans nos vues me faisait remarquer hier de quelle importance il est pour notre cause que vous vous observiez en ce moment. On fera aujourd'hui ce qu'on pourra pour vous engager plus qu'il ne faut. Vous me pardonnerez ; vous m'avez écrit hier une bien bonne
1. Nous prions qu'on veuille bien remarquer avec quel soin les libertés revendiquées ici par l'abbé Dupanloup sont précisées, et combien il est loin des thèses absolues qu'une malveillance opiniâtre s'est obstinée à lui imputer.
2. Mme Oliphen. Mm- Craven en a rendu compte dans le Correspondant.