‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 19 sur 326 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Petite Communauté et Saint-Nicolas Courcclles et la Roche-Guy on

M. Borderies, M. Fravssinous et M'jr de Quélon (1815-18-21.

Après la tourmente révolutionnaire, quelle tâche avaient à accomplir les hommes de Dieu pour refaire l'Eglise (te France ! Avant tout, il fallait lui redonner un clergé. C'est dans cette pensée que, en 1814, aussitôt après la rentrée des Bourbons, le jeune prêtre admirable dont nous avons déjà prononcé le nom, M. Teysseire1, avait fondé, ou plutôt restauré, rue du Regard, n° 20, ce qu'on appelait, par opposition, au Grand Séminaire de Saint-Sulpice, « la Petite Communauté », école destinée à chercher et à soutenir les vocations sacerdotales, et qui plus tard fournit des clercs à la chapelle du roi. L'esprit qui y régnait était donc celui de Saint-Sulpice, c'est-à-dire la piété, le travail et le respect. Sous la haute direction de M. Teysseire, M. l'abbé Poilonp en était le supérieur. On n'y faisait alors que les classes de grammaire, et ce fut après 1830 seulement que, transportée à Vaugirard et reconnue de plein exercice, elle devint le célèbre collège que l'on sait. Après la quatrième, les élèves passaient au Petit Séminaire de Saint-Xicolas. Telle était l'institution où fut admis, « avec une bourse entière », le 23 octobre 1815, l'enfant qui venait de faire concevoir, dans sa préparation à sa première communion, de si grandes espérances.

En cherchant à saisir à travers les humbles détails de

1. Voyez sa We,par M. l'abbé Paguelle, supérieur du Petit Séminaire de Saint-Nicolas. — Paris, chez Poussielgue.

ces commencements la formation de son esprit et de son âme, nous voyons ce développement se faire avec une admirable unité, toujours dans le même sens et par un progiès continu, du catéchisme à la Petite Communauté, de la Petite Communauté à Saint-Nicolas, de Saint-Nicolas à Saint -Sulpice et à la Madeleine. M6* Dupanloup est bien un enfant du sanctuaire ; pris de bonne heure par Dieu, il n'a connu du siècle ni les passions ni les doutes : il a été trempé dès sa première jeunesse aux sources pures de la plus tendre pieté. Mais sur ce fond commun dune éducation dont il partage avec d'autres le bienfait, nous verrons se détacher comme des grâces de choix, indices et préparations d'un avenir privilégié, dont il est difficile de ne pas être frappé. Ici encore, nous le substituerons à nous le plus que nous pourrons : ces petits faits de son enfance et de sa jeunesse, racontés par lui-même, souvenirs charmants ou révélateurs de l'homme et du prêtre, sagaces ou profondes observations du futur éducateur de la jeunesse, ont une saveur que les véritables hommes de goût préféreront, ce nous semble, à tout.

Et d'abord, « un vrai bienfait de Dieu à mes yeux, dit-il, est d'avoir été reçu interne au bout d'un mois d'épreuve. Pendant le premier mois, j'allais et venais : je fus enfin définitivement reçu, et en sixième. Cela me gagna trois ans d'études, et me sauva probablement ». A l'âge qu'il avait, en effet, si on l'eût laissé languir dans ces fastidieuses premières classes, tout pouvait être compromis. Désaccoutumé du latin, il fut à la première composition en tbème, le dernier. Mais son professeur, M. Valette, un saint prêtre, pour lequel il a gardé une vive reconnaissance, le prit à part, le lit venir chez lui le soir, le fortifia peucà peu. Au bout de quelques semaines il conquérait le premier rang. Vinrent donc alors, comme il le dit, « le travail opiniâtre, les succès classiques, la vanité1». Il avait une ardeur pour l'étude et un goût pour les auteurs classiques bien rares chez un enfant : c J'aimai, dit-il,

i. L'Œuvre par excellence, ou Entretien* sur le catéchisme, p. 566.

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l'étude, mes auteurs ; le plaisirde l'esprit était déjà éveillé et vif, sans que je m'en rendisse compte. J'aimai YEpitome ; mon esprit se prenait au vrai, au sérieux, comme j'ai pris toutes mes autres études depuis. Le De viris me transporta. Je le traduisais avec un certain enthousiasme. Ma joie fut grande de prendre, au milieu de l'année, Phèdre et le Cornélius. Miltiades me ravissait. J'étudiais tous ces auteurs avec une ardeur inouïe. Je les traduisais par cœur. De même, en cinquième, le Seleetœ et Ovide me charmèrent : mais surtout en quatrième Virgile, la douce poésie des Eglogues.Ce goût de l'étude, des bonnes connaissances, et puis bientôt des belles et bonnes choses, avec un certain goût de docilité pour mes maîtres, fut pendant mon éducation ma sauvegarde. » À ce goût naturel il joignait « une noble émulation i et le désir de « vaincre » ses rivaux. « Que de larmes il m'a fait verser », nous a écrit l'un de ses condisciples de ce tempslà, resté jusqu'à la fin son tendre et fidèle ami, le vénérable M. Ch. Maury. En cinquième et en quatrième, c'était avec Paul Labesse « des luttes corps à corps ». Et quand E. Cauchy l'emportait sur lui, il était blessé, et faisait « des efforts inouïs ».

Du reste, même ardeur pour le jeu : il excellait aux barres, à la balle, au cerceau. Xous verrons plus tard quel parti il en tirera, quand il sera supérieur de séminaire à son tour. « J'avais, dit-il, une vie extraordinaire. Je me souviens du plaisir extrême que je prenais le matin, aux premiers jours du printemps, à jouer aux barres... La fraîcheur était vive, mais douce : la renaissance de la nature, Pair pur du matin m'excitait, me faisait sentir le bonheur de vivre, de sauter, d'agir, de courir. »

Cette nature avait besoin aussi d'affection. Des camarades ne lui suffisaient pas ; il lui fallait des amis. Il est vrai qu'il s'attachait aux meilleurs. «Un des bienfaits de Dieu fut mon amitié, mon estime pour les bons, parmi mes condisciples, mon prompt éloignernent pour les mauvais ou les dissipés. Il n'entrait pas un nouveau, que je n'examinasse pour m'attacher à lui. .Mon cœur cherchait. »

■lu VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOTP.

Il aimait de même ses maîtres, mais ceux-ci ne paraissaient pas le lui rendre de la même façon qu'autrefois ses catéchistes, c Ces relations d'une amitié si pure, si vive, si paternelle et si bienveillante d'une part, si reconnaissante, si tendre de l'autre, cessèrent. Je ne fus pas aimé comme je l'avais été au catéchisme : du moins, je ne sentis pas qu'on m'aimait. Et j'étais aussi moins aimable l. » « Oh! si mes maîtres avaient su se faire aimer de moi comme mes catéchistes, on eût fait de moi tout ce qu'on eût voulu! » « Pourquoi donc, se demande-t-il, cette différence entre un catéchisme et une maison d'éducation chrétienne? Là aussi, cependant, c'est le dévouement sacerdotal, l'amour véritable des enfants. Serait-ce que là tout est officiel, commandé, exige et exigible, et qu'alors le cœur, la spontanéité, tout ce qui est libre, tendre, ingénu, disparaît ou du moins s'efface?... Il y avait toutefois, continue-t-il, de bien bons prêtres à la Petite Communauté. M. de Saint-Yves, qui jouait avec nous et que nous aimions assez; surtout un jeune M. Desbouillons, un vrai saint, très mortifié. Il portait un cilice, du moins nous croyions le savoir, et il voulait partir pour la Chine. Cela nous plaisait : nous aimions les saints, les récits de mortifications extraordinaires, les chaînes de fer, les disciplines, les missions lointaines, tout ce qui était grand, généreux, apostolique. On pouvait nous prendre par là. Il y avait aussi M. Poiloup. Je l'aimai beaucoup d'abord : il avait la réputation d'un saint, le visage aimable : il parlait bien et avec onction. Je me souviens encore d'un sujet de méditation qu'il nous donna après sa messe, les lèvres encore teintes du sang de Jésus-Christ, nous dit-il; ces paroles me touchèrent vivement1. » Cette extrême vivacité, s'alliant a un rare amour du travail, n'était pas dissipation : cette tendresse de cœur, qui ne s'attachait qu'aux plus sages, pouvait être sanctifiée par la piété; cette émulation, non gouvernée, pouvait dégénérer en orgueil, mais aussi, bien dirigée, devenir une grande res-

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