CHAPITRE II. 2g
indices, et il fit un jour à M. Poiloup une prédiction qui s'est réalisée. L'ayant trouvé fort inquiet au sujet de cet enfant, et presque décidé à le rendre à sa mère : « Gardezvous-en bien, reprit le prêtre perspicace : cet enfant sera l'honneur de l'Eglise. »
En attendant, il allait être l'honneur de Saint-Nicolas, « par ses brillantes études et plus encore par sa tendre piété ». Ce sont les propres paroles de M?1' de Quélen quand, quinze ans plus tard, il le nomma directeur de cette maison.
Le séminaire de Saint-Nicolas était dirigé alors par des hommes d'un vrai mérite : le supérieur, M. Thavenet, sulpicien, ancien confesseur de la foi, austère et bon ; le directeur, M. Frère, ancien officier des armées impériales ; esprit trop systématique, mais à vues élevées et d'un grand savoir; parmi les professeurs, M. Caura, brillant humaniste; M. Dorveau, affectueux et enthousiaste, un de ceux qui, avec M. Valette, de la Petite Communauté, le comprirent le mieux et l'aimèrent le plus. Les études classiques y étaient très fortes, grâce en particulier à Tinflexibilité avec laquelle M. Thavenet, — et le futur supérieur de Saint-Nicolas, le futur évèque d'Orléans s'en souviendra toujours — gardait le niveau des études. Ayant, à la première composition dite de niveau, non pas violé, mais éludé une règle du rudiment1, il fut maintenu en quatrième. Aiguillonné par cette humiliation, il travailla de telle sorte, que trois semaines après on le réintégrait dans sa classe véritable, dont il reprit bien vite la tête. « Ce fut, dit-il, une nouvelle grâce de Dieu ; si j'étais resté à languir en cette classe, tout pouvait être perdu. »
L'ardeur qu'il avait déployée dans les classes de grammaire devint, dans les classes d'humanités, un véritable enthousiasme. « L'enthousiasme pour mes belles études, écrit-il, fut au comble. » Et, docile en fait de lectures,
1. Ii avait traduit poétiquement plurima copia lactis au lieu déplurimiin) lactis.
30 VIE DE MONSEIGNEUR DUl'ANLOUP.
comme en tout, à la direction de ses maîtres, disposition qu'il regarde avec raison comme une des plus précieuses grâces de sa jeunesse, Virgile, Ciceron, Homère ; Tite-Live et Tacite: les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine; Bossuet et Fénelon. il ne lisait pas autre chose. « Dès ma seconde, Fénelon, dit-il, commença à prendre une grande influence sur moi : ses Fables, Aristonoiis, et le Télémaque faisaient mes délices; le Télémaque surtout, je l'ai lu et relu pendant dix ans »; et nous pouvons ajouter, avec un profit merveilleux. Fénelon coulera pour ainsi dire dans ses premières homélies et ses premiers sermons ; le Télémaque lui sera, pour le gouvernement du Pelit Séminaire, d'un secours étonnant. Toute sa vie il restera disciple fervent de Fénelon. « J'ai quelque chose que je puis te montrer, écrivait-il à sa mère, et qui peut-être te fera plaisir. Tu aimes Fénelon, tu connais ses ouvrages : eh hien, ce n'est qu'après avoir lu plus de cinquante fois les sermons de Fénelon que j'ai fait cela : c'est une pelite preuve en ma faveur. La première fois que tu viendras me voir, je te montrerai cette production de ton fils. » Ces détails ne seront peut-être pas sans intérêt pour ceux qui aiment à saisir la genèse d'un esprit.
Les vers latins, ce tourment des écoliers ordinaires, étaient pour lui un jeu. Il en improvisait, même en récréation1.