‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 225 sur 326 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

j'avais quinze ans, et un jour passé sans vous voir me sera pénible. » Un autre jour : « Vous m'êtes devenu cher comme pupillam oculi. Je crains tout ce qui peut vous blesser. » Et dans une autre lettre : « Mon ami, j'ai quitté Paris avec le grand regret de ne pas vous voir, j'en ai eu une très vive peine ; j'aime votre esprit, votre cœur, votre àme; j'aime jusqu'à vos défauts ; je suis obligé de m'en défendre. * Défauts en effet de l'âge autant que du tempérament, et si généreux ! Mais cette amitié n'était point faible ni aveugle ; elle était virile des deux côtés, et chez l'abbé Dupanloup admirablement sacerdotale ; le zèle pour l'àme de son ami était au fond : « Je vous aime tendrement, lui écrivait-il encore, pour vous, pour Dieu, pour l'Eglise; Dieu seul sait à quel point mon àme s'attache à la vôtre. » Ce jeune champion de l'Eglise, il le veut digne d'une telle cliente, et c'est pourquoi il lui suggère, avec cet accent que donne à l'amitié un cœur de prêtre, les pensées, les sentiments, dont l'agitation de la vie extérieure pouvait le distraire, et surtout il ne lui épargne pas sur lui-même la vérité: il est vrai que M. de Montalembert était capable de l'entendre, et la réclamait énergiquement; à charge de revanche. Voici en effet ce que le 1er janvier 1840 M. de Montalembert écrivait à son ami :

« Je vous souhaite une bonne année avec autant d'orages et d'épreuves que pendant l'année qui vient de s'écouler, parce que ces épreuves sont nécessaires pour notre sanctification, et inséparables de la défense de cette Eglise dont nous avons le bonheur d'être, vous le ministre, et moi le soldat. Et puis je vous demande mes étrennes : à savoir la promesse que vous me direz toujours la vérité, et la vérité tout entière ; que vous n'épargnerez ni les critiques, ni les avertissements, ni les reproches. Vous verrez que je ne vous en aimerai que davantage. Je ne vous demande pas de me livrer à mes ennemis, de vous moquer de moi avec eux ; mais je vous autorise formellement à vous moquer de moi avec moi-même. Si vous saviez comme j'ai goûté l'autre jour les observations que vous m'avez faites sur mes correspondances, vous ne me les refuseriez jamais. »

Voici ce que répondait l'abbé Dupanloup : « 2 janvier 1846. Mon bon ami, merci de votre bonne lettre. J'y ai trouvé la foi et les pensées d'un chrétien bien ferme et le cœur d'un ami véritable. J'en ai été touché et j'en ai béni Dieu. Les âmes comme la vôtre sont rares, et on éprouve une grande douceur à les rencontrer en ce monde. Hier soir, en disant mon bréviaire de saint Barnabe et ce matin ma messe, je me suis senti en dévotion de prier pour vous. Je ne lisais pas une parole des Saintes Écritures qui ne me fît quelque impression par rapport à vous. Je demande à Dieu de vous accorder abondamment toutes les grâces, toutes les lumières dont vous avez besoin ; de faire de vous tout à fait un homme selon son cœur, c'est-à-dire plus ferme, plus dévoué, plus invincible que jamais dans la modération et dans la sagesse chrétiennes ; je lui demandais que votre vie, si profondément, si absolument dédiée à la gloire de son nom et au triomphe de sa cause, fût uniquement gouvernée par ses inspirations les plus saintes. Je priai particulièrement afin que le bon Dieu vous aidât à si bien partager votre temps, si précieux, entre tant de devoirs si divers et si importants , que votre âme n'en souffrît pas ; qu'il y eût toujours un fond de vie intérieure, de prière, de recours à la grâce, qui fût le principe et la force de la vie extérieure; mais la parole qui me toucha le plus en pensant à vous, fut celle-ci : Examen apum erat in ore leonis, et de forti egressa est dulcedo... Adieu donc, mon bon ami, je vous donne ce nom avec bonheur. Il me paraît bien que c'est le bon Dieu qui nous a ainsi rapprochés et unis. Qu'il nous bénisse tous deux pour les combats du temps, et un jour dans le repos de l'éternité ! »

Quelques jours après, il insistait sur ce conseil si nécessaire sous tous les points de vue au jeune comte, comme à tous ceux dont la vie est dévorée : « 8 février 1846... Je voudrais bien vous faire un règlement où le bon Dieu et votre âme se retrouveraient paisiblement ensemble. Cela vous serait bien bon. » Tantôt, s'il saisit dans ce vaillant athlète, au milieu des difficultés quotidiennes et des fréquents mécomptes, quelque trace de

Page 1