‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 226 sur 326 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

découragement, il le relève, par des paroles comme cellesci : « Nous nous sommes quittés tristes hier au soir ; ce matin Dieu m'a rendu du courage, je viens vous en reporter un peu. Nous combattons pour sa cause ; il faut y rencontrer des traverses, et les surmonter. Je vous prêche en vain du reste : au fond vous êtes une colonne et notre plus cher appui. » Tantôt il voudrait, non certes attiédir ses ardeurs, mais adoucir ses àpretés. « Le P. de Ravignan vous dira la lettre que j'ai reçue de Saint-Marc Girardin. Plus je vais, plus je suis convaincu qu'il faut une force invincible au fond, mais une charité invincible aussi dans la forme. » Il y avait entre eux des différences très prononcées dans la manière de penser sur certains sujets, et de traiter les hommes et les choses. « Comme vous me le disiez dans votre avant-dernière, lui écrivait un jour M.deMontalembert, nous ne sommes pas d'accord sur tous les points. » L'amitié n'est pas l'absorption d'une nature dans une autre, et l'harmonie naît des contrastes. Avec une légitime indépendance qui est, ce nous semble, un charme de plus dans cette noble amitié, le jeune comte tantôt cède, et tantôt résiste à cet ascendant qu'il subit bon gré mal gré. « Vous voudriez trop, lui écrivait-il un jour, dans cette dernière disposition, transformer ma nature âpre et belliqueuse, me rendre trop semblable à vous. Or, permettez que je le dise en tenant compte de toutes les différences notables qui vous distinguent de moi , c'est un peu comme si je voulais vous rendre semblable à moi, vous imposer mes allures et mes façons de penser et d'agir ; je n'y ai jamais songé ; j'ai toujours cru que cela vous affaiblirait, et que vous aviez une spécialité de ton et de langage et de sympathie pour un certain public, qui faisait votre force ; mais il en est de même pour moi; dans une sphère inférieure sans doute, j'ai aussi mon public, ma petite influence, et des sympathies qui datent de dix-sept ans ; je désorienterais tout ce petit monde si je subissais la transformation que vous arriverez peut-être à effectuer en moi. J'ai la vanité de croire que nous gagnons et que nous gagnerons toujours l'un et l'autre à combiner notre action, mais non à l'assimiler. Laissez-

moi donc à l'état de sanglier, avec mon coup de boutoir et le reste... » «Vos reflexions sur vous et sur moi sont très justes, lui répond l'abbé Dupanloup : j'y mettrais un tempérament, voilà tout. Conservons chacun notre nature, c'est essentiel ; mais corrigeons nos défauts, si nous en avons, et notre nature n'en sera que plus forte. Nous causerons de cela un jour, si vous voulez. Vous transformer serait un crime. »

Ici se place un épisode considérable dans la vie de l'abbé Dupanloup : un nouveau voyage à Rome et une première entrevue avec Pie IX.

Grégoire XVi venait de mourir, et Pie IX lui avait succédé. C'est à Liège que l'abbé Dupanloup apprit l'élection de ce Pape. On avait craint un long conclave : « 11 ne s'offre aucune candidature fortement indiquée, écrivait de Rome, le 1er juin, M. Rossi, aucun de ces noms que tout le monde a sur les lèvres. » Nul surtout ne songeait au cardinal Mastaï, évèque d'Imola, qui depuis plusieurs années n'apparaissait que rarement a Rome. Cependant, le conclave s'ouvrait le ii juin, et le 16 Pie IX était élu. Il n'avait pas cinquante ans. A un pontife trop vieux pour modifier sa politique succédait un Pape relativement jeune, généreux, et favorable, disait-on, aux idées progressives. Cette élection parut providentielle. Immédiatement la pensée vint à l'abbé Dupanloup de se rendre a Rome pour y voir le nouveau Pape. Le sentiment catholique seul eût sulli a lui inspirer ce dessein. Mais il avait d'autres motifs. Si son dernier écrit avait obtenu ainsi que nous l'avons vu, de si hautes approbations, il avait cependant froissé les esprits excessifs. Il lui importait donc beaucoup de savoir ce que pensait le nouveau Pape de la grande lutte dans laquelle les Catholiques de France étaient engagés, et de la tactique qu'il convenait de suivre. Le P. deRavignan et M. de Monlalembert, mis dans le secret, applaudirent fort à ce projet. « Que je bénis ce voyage de Rome ! lui écrivit le P. de Ravignan ; votre présence y laissera trace; nous nous en trouverons bien à Paris. »

Mais il lui fallait avant tout refaire sa santé. Son pre-

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