‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 270 sur 326 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Lorsque l'histoire ira ici au fond des choses, ce qu'elle dira, le voici : c'est que, dans l'expédition romaine, le sentiment catholique ne fut, pour le prince Président, que le motif secondaire; il ne la fit que contraint et forcé par des événements qui déjouèrent toutes ses prévisions. Sa pensée secrète était une rénovation de l'Italie par le Piémont, et il eût voulu voir exécuter par Charles-Albert ce qu'il accomplit plus tard lui-même à Magenta et à Solférino. Gioberti ne fut nommé ambassadeur de Sardaigne à Paris que pour inculquer cette idée aux hommes politiques de 1 Assemblée. Gioberti s'y employa en effet avec une grande ardeur; et c'est de celle pensée qu'est venue la guerre du Piémont contre l'Autriche. Mais Charles- Albert, vaincu à Novare, abdiquant et allant mourir dans un couvent du Portugal, et laissant le trône à un fils jeune et inexpérimenté, et qui passait alors pour incapable, Victor-Emmanuel, le Président se trouva déconcerté : il lui fallait ou renoncer à son idée, ce qu'il ne faisait jamais, ou prendre des voies détournées, ce qui lui convenait davantage. Il fit l'expédition romaine contre les Autrichiens, pour arrêter et même pour faire reculer leur influence en Italie ; plus lard, il reprendra la même œuvre, en allant les attaquer lui-même à Milan et aux portes de Vérone.

Un homme, bien placé pour voir les choses, a rendu sur ce point d'histoire, qui éclaire la suite de nos relations avec l'Italie, un témoignage irréfragable : « Lorsque, au lendemain de l'élection du 10 décembre 1848, a écrit M. de Falloux, le Président de la Piépublique hérita du commencement d'expédition romaine projetée par le général Ca- ' vaignac, il ne consentit point d'abord à y donner suite. Ses vues se tournaient vers la nation piemontaise, qui déjà glissait des mains de Charles-Albert et du comte Balbo, à celles de M. Pvatazzi. Il appartiendra aux historiens véridiques et sincères de l'expédition romaine, de raconter en détail les premières pensées de cette époque. Qu'il me suffise de dire que dès lors, entre la Révolution maîtresse de la Ville étemelle et le Souverain Pontife entouré à Gaëte des représentants de tous les Etats euro-

péens, c'était au Piémont que le principal rôle était réservé; c'était en sa faveur qu'on voulait abdiquer l'influence que notre pays avait jusque-là tenu à honneur de revendiquer en Italie. Le premier ministère de M. le Président de la République était assez divisé d'opinion sur ce sujet pour que Gioberti, alors en pleine possession de son éphémère popularité, entreprit le voyage de Paris dans l'unique but de convertir les dissidents du Cabinet et de l'Assemblée. J'étais du nombre de ces dissidents, et je ne cessais de répondre au célèbre agitateur italien : « Prétendre cacher la France derrière le Piémont, c'est vouloir cacher un géant derrière un brin d'herbe. La France a le droit d'agir en Italie, bannière déployée et à visage découvert; ce que vous nous proposez nous laisserait tous les inconvénients de la solidarité, sans nous donner les avantages de la liberté d'action. C'est au Piémont de seconder la France en Italie, et non aux Français de se déguiser en Piémontais l. »

Mais pour le moment, peu importaient à M. de Falloux les arrière-pensées du Président : ce qu'il voulait, et ce qu'il contribua plus que personne à obtenir dans le Conseil2, c'était l'expédition, qu'elle fût au premier ou au second plan dans la politique du prince, et par l'expédition, la restauration de la souveraineté temporelle du Pape dans tous ses droits. Bon gré mal gré, il fallut bien s'y décider : l'Autriche, victorieuse du Piémont, la cour de Naples et la cour d'Espagne étaient prêtes : nous eûmes l'honneur et le bonheur de devancer l'Europe à Rome ; la France reprit les traditions de Charlemagne, grâce surtout, il faut le redire, aux instances éloquentes du jeune ministre dans le Conseil. On a voulu lui disputer celte gloire; les ennemis de l'Eglise, en la lui tournant à éternel reproche, la lui ont restituée; il la gardera devant la postérité.

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