CHAPITRE Vn
Je ne compte pas d'ailleurs pour si peu l'estime de l'Allemagne que j'aie pu ici garder le silence. » ^
De nouveau séquestré du monde entier, sans nouvelles, sans correspondances, ne pouvant du restent lire ni écrire à la lumière, l'évêque portait péniblement le poids de ces soirées d'hiver difficilement occupées : nous assistions à ces moments-là au tourment d'une généreuse nature condamnée à l'inaction. Ce qu'il souffrait lui-même lui semblait peu ; ce qu'il voyait souffrir autour de lui était son plus grand supplice. Ses notes de ce temps-là en témoignent. (( Quant à ce qu'on souffre, écrivait-il à la date du 20 décembre, je suis un de ceux qui souffrent personnellement le moins. Mais les pauvres gens, mais les malheureux blessés, les pauvres prisonniers, les pauvres parents ! La guerre n'est pas une calamité, mais toutes les calamités à la fois. » Les préoccupations de l'avenir s'ajoutaient aux angoisses du présent, a Pauvre France! que va-t-elle devenir? » Surtout l'impuissance trop sentie de l'homme en face de ces situations plus fortes que lui, le désolait. (( Ce matin, au réveil, écrit-il, vue en face de tant de maux à guérir, et de l'impuissance à les guérir!... Que faire donc? Simplement travailler; faire chaque jour ce que l'on peut, ce que l'on doit : le bon Dieu ne demande que cela; mais il le demande ! Même pour l'avenir et dans de grands desseins, travailler avec le désintéressement de tout succès dans ce travail ; ne songeant qu'au service de Dieu, du prochain, de l'Eglise, de la France; tendant au but, faisant tout ce qu'on peut pour y atteindre, mais remettant uniquement à Dieu d'y atteindre, et tout disposé à être rappelé sans avoir rien vu de fait, ni de sauvé. » Malgré cette résignation supérieure et ce courage, de grandes tristesses l'envahissaient; quelquefois, d'amers retours sur le passé : « 3 janvier 1871, soixante-neuf ans : âge de M. Borderies !... C'est lui qui me dit un jour : « Ah ! mon enfant, que de soufflets vous recevrez dans votre vie ! » Comme cela s'est réalisé ! Le souvenir de toutes les déceptions de ma vie m'est revenu : mon amour pour les enfants au catéchisme ! mon amour pour les enfants au
Petit Séminaire î pour l'Eglise à réconcilier avec les choses modernes compatibles ; pour mon pays à ramener vers l'Eglise; pour tant d'àmes; pour mon diocèse! Tant d'amour et de travail, impuissant, vaincu !... Il n'y a qu'à se tourner vers Dieu. Il faut lui demander sa lumière, pour bien voir quelle doit être ma lin, et ce qui me reste à faire !» Et à cet homme fait pour Faction, et dont la vie est si dévorée, à ce travailleur infatigable, vient alors un vague désir de solitude et de repos, a Les esclaves ne le sont pas plus que moi. Quelle tristesse de ne pouvoir decUnave a turba, et requiescere pusiUum ! 0! quis dabit mihi pennas, sicut colombœ, et requien^am! » Et le voilà qui se demande s'il ne ferait pas bien de tout laisser, et de se retirer à la grande Chartreuse, ou mieux encore à Einsiedeln, pour ne plus penser qu'à son âme et à Dieu!
Mais il allait s'agir pour lui de bien autre chose. Après de nouveaux et irrémédiables désastres, Paris capitula. A cette nouvelle, les Prussiens qui étaient à l'évèché osèrent illuminer. Indigné, l'évèque leur ordonna de tout éteindre : ils obéirent. Les élections qui devaient donner au pays après ce lamentable provisoire un gouvernement régulier, furent fixées au 8 février. L'Assemblée qui allait en sortir pouvait tout sauver ou tout perdi'e. Afin de préparer de bonnes élections, et de pousser aux urnes les électeurs indifférents, l'évèque d'Orléans écrivit une lettre, admirable de patriotisme, et que la Gazette de France publia dans son numéro du 5 février ^ Il ne se doutait pas que sa belle conduite pendant la guerre allait le désigner lui-même aux suffrages de ses diocésains. Il s'était montré à la hauteur de l'épreuve que la Providence lui avait envoyée. (( Dans la mesure de ses forces, a dit un écrivain, il a épargné à sa ville épiscopale tous les maux, contre
1. Elle redisait, mais avec un accent plus ému, plus approprié aux circonstances, les arguments développés déjà dans la lettre écrite en 1863, signée conjointement avec lui par six autres évêques, et qui fut déférée comme d'abus au conseil d'Etat.