‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 239 sur 259 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

d'admirables .pour Jeanne d'Arc, i'héroïne tant outragée par lui. L'évéque d'Orléans crut le moment opç^ortun pour réaliser une pensée qu'il portait depuis quelques années dans son cœur. Nous avons dit tout ce qu'il avait fait dans sa cathédrale : les chapelles étaient depuis longtemps terminées ; le beau Chemin deCroixaussi. Que restait-il encore, pour la transformation complète de celte basilique à l'intérieur"? car, à l'extérieur, hélas! que de détresses accusent l'incurie et l'inintelligence OiTicielles, pour un monument public, si digne pourtant de toutes les sollicitudes de l'Etat ! Il s'en expliquait ainsi, dans une lettre écrite d'Hyères, le 11 février, à un de ses amis de Rome :

^ Hyères, 11 février 1878. Mon cher ami, nous avons conservé dans notre cathédrale plusieurs souvenirs des plus grands événements de notre histoire. Ainsi, saint Aignan et la délivrance d'Orléans au temps d'Attila brillent à l'un des vitraux d'une de nos chapelles. Ruinée par les protestants, notre basilique fut relevée par Henri lY : une autre de nos verrières rappelle le pèlerinage jubilaire de ce prince dans notre basilique. Dans d'autres chapelles encore est consacré le souvenir et peinte l'image d'anciens échevins, appartenant à nos meilleures familles orléanaises; un autre vitrail représente Pothier servant la messe. Mais de notre plus grande gloire, de Jeanne d'Arc, et de notre délivrance merveilleuse par celte héroïne inspirée, nous n'avons rien, absolument rien ! Pas une inscription, pas une image, pas un signe quelconque ne la rappelle !

)) Ma pensée serait donc de destiner les grandes verrières au-dessous desquelles est sculpté notre beau Chemin de Croix, à retracer, comme simples faits historiques, et sans donner à Jeanne un signe quelconque indiquant en elle une sainte, les principaux épisodes de sa glorieuse histoire...

)) Telle est, mon cher ami, ma pensée. Mais, d"un autre côté, je poursuis la canonisation de Jeanne d'Arc, et je ne voudrais rien faire qui fût en opposition avec les prescriptions de l'Eglise. Ayez donc la bonté de voir à ce sujet

Son Eiiiinence M^*" le cardinal Bilio, de lui bien exposer la chose, lui mettant au besoin cette lettre sous les yeux, et de lui demander si ces vitraux, ainsi conçus, purement historiques, grande œuvre artistique assurément, n'ont rien d'anticanonique, et si je peux en toute sécurité poursuivre ce dessein. »

La réponse ayant été favorable, l'évêque écrivit et publia son Appel à la France : le résultat lut une souscription magnitique. Quatorze artistes acceptèrent le concours ouvert par lui : l'exposition de tous ces travaux eut lieu, après sa mort, pendant (juinze jours à i'évéclié; la commission lit son choix : le jour viendra, nous l'espérons bien, où il nous sera donné de voir l'exécution de cette œuvre, et l'accomplissement d'un vœu si cher.

Mais Rome était toujours la grande pensée qui obsédait i'évéque d'Orléans. Un nouveau règne devait amener des besoins nouveaux. Créer des ressources permanentes, une sorte de budget catholique au Saint-Siège lui paraissait une nécessité. Il écrivit donc au cardinal Franchi :

« Je voudrais publier une lettre sur la nécessité de rendre au denier de saint Pierre son activité et sa générosité primitives.

» Est-ce le moment d'élever la voix pour faire cet appel?

» Dites-moi simplement : oui ou non: ou bien : attendez.

» Vous devez, ce me semble, avoir de grands besoins. »

Le cardinal Franchi lui témoigna combien en effet le Pape aurait cette pensée pour agréable. La lutte contre Voltaire en ajourna l'exécution. De nouveaux appels lui vinrent de Rome; le cardinal de Falloux, entre autres, lui adressa à ce sujet une lettre des plus pressantes. Alors l'évêque d'Orléans se décida à écrire cette nouvelle Lettre sur le denier de saint Pierre. Il y célébrait « le nouveau Pontife, si docte et si pieux, si noble et si aimable, si doux dans la fermeté nécessaire, si zélé dans sa prudence, si laborieux, si appliqué aux affaires de lEglise, jusqu'à y épuiser sa santé et ses forees )>. Et après une vive pein-

CUAl'lTRE XYII. 453

ture de la situalion réelle faite au Saint-Siège, il concluait par ces paroles, qui expriment l'idée nouvelle de cette lettre; idée que le monde catholique ne laissera ptïs en oubli:

« Il faut que cette grande œuvre du denier de saint Pierre ne soit plus exposée à de pénibles vicissitudes ; il faut la mettre à labri de ces oscillations et de ces défaillances inévitables, que toutes les œuvres qui se prolongent sont menacées de connaître : il faut en faire une

ŒUVRE STABLE, INSTITUÉE, PERMANENTE, UNE SORTE D'aPA- NAGE CATHOLIQUE, MODESTE, MAIS ASSURÉ. ))

Telles furent les dernières paroles que le monde entendit de l'évèque d'Orléans ; son dernier vœu, et non pas le moins digne de son zèle ; son dernier cri, et non pas le moins éloquent.

Pendant les dernier^ mois que l'évèque d'Orléans passa à La Chapelle, sa santé avait subi diverses'oscillations : ce lui fut une tristesse de ne pouvoir assister à la fête triennale des anciens, qui avait lieu cette année, ni entendre une tragédie composée pour la circonstance, par un jeune et brillant professeur de son Petit Séminaire, M. l'abbé Yié, intitulée Saini-Aignan, et pleine d allusions fines et délicates, qui furent applaudies avec enthousiasme. Et ce fut une vive et douloureuse émotion pour ces jeunes gens, lorsque l'un d'eux, alors officier d'ordonnance du général Bataille, M. le comte Adrien de Mirepoix, lut sur la scène le billet suivant par lequel l'évèque, retenu à quelques pas de là par la souffrance, s'excusait de n'être pas avec ses enfants : « Mes chers enfants, ayez compassion d'un vieux soldat blessé, qui pour la première fois manque à l'appel. » Quiconque approchait alors le vieil évèque était frappé de sa sérénité, de sa douceur, de sa bonté. On sentait en lui je ne sais quel apaisement, comme si, toutes les luttes étant finies pour ce grand athlète, l'éternelle paix allait succéder bientôt aux nobles ardeurs de sa vie agissante et militante. Cependant ses derniers regards sur les choses de ce monde étaient tristes ; il voyait venir,

iôi VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUP.

pour la France et pour l'Eglise, les calamités qu'il avait voulu conjurer, et malgré les espérances dont il saluait Léon XllI, il ne se faisait aucune illusion sur les maux qui nous menaçaient; sans refuser, pas plus que saint Martin, le labeur, non recuso laborem, il voyait approcher sa dernière heure comme une délivrance. Avant de mourir cependant, oh! qu'il eût voulu voir Léon XIII! Ajourné d'abord par délicatesse, ce voyage fut décidé dans sa pensée pour le mois d'octobre.

Le 9 août, il présida pour la dernière fois son conseil, avec toute sa lucidité, toute sa pénétration, toute sa fermeté d'esprit encore. Après ce conseil, sur le perron de droite de l'évêché, qu'on nous pardonne ces souvenirs, avant de monter en voiture pour s'en aller à La Chapelle,

— nous, nous partions le lendemain pour aller aux eaux,

— il nous dit adieu : « Adieu, et au revoir au mois d'octobre ; et puis, ajouta-t-il avec un sourire, Rome ! » Hélas ! nous devions bien le revoir au mois d'octobre, mais dans son cercueil !

Il partit le lendemain, emmenant avec lui M. l'abbé Chapon, jeune vicaire de la cathédrale, qu'il alTectionnait tendrement, pour sa piété, son talent et son cœur, et le cher poète de La Chapelle, l'abbé Vie. Notre collègue M. Guthlin le vint rejoindre à Grenoble. Toujours préoccupé des âmes qu'il aimait, il voulut, malgré sa fatigue, aller revoir, tout près de cette ville, à Varces, M. le comte de Bournet, dont les quatre jeunes filles, si tôt destinées à être orphelines de leur père, étaient depuis leur enfance l'objet de ses sollicitudes sacerdotales. Le 16 août, il arrivait à Lacombe. Quatre jours après, une attaque d'apoplexie foudroyait sous ses yeux l'abbé Gnthlin, dont la santé donnait depuis quelque temps de vives inquiétudes. Ce fut pour lui une douleur poignante. L'abbé Guthlin, en effet, méritait tous ses regrets. C'était un prêtre éminent, par l'intelligence, Tàme et le caractère, et d'un dévouement vrai et sùr^

1. Un pamphlétaire a osé parler des « circonstances horribles de cette fin ï, et écrire que le vicaire général était mort à la suite d'une

Page 1