CHAPITRE PREMH
liens et des unies en province; que l'épiscopat donnait à toutes les qualités de f homme, au point de vue social une autorité, au point de vue religieux une vertu que rien ne supplée; j'insistai sur la proximité d'Orléans et de Pari^; j'allai même jusqu'à invoquer le chemin de fer et toutes les facilités nouvelles qu'il apportait à la dévotion. J'ajoutais, avec une parfaite sincérité, que le nouvel évêque ne serait pas tenu à la résidence ; qu'assurément un évêque devait être nommé avant tout pour son diocèse : mais que quelques évèques aussi devaient être nommés pour {'épis copat tout entier, et que si c'était là une exception, elle serait pleinement justifiée pour l'abbé Dupanloup. Ces arguments triomphèrent de la plupart des amis; ils ne triomphèrent pas de l'abbé Dupanloup lui-même, et le P. de Ravignan vint m'annoncer avec tristesse qu'il fallait définitivement renoncer à notre dessein : j'y renonçai. » Le P. de Ravignan n'avait pas toujours été aussi décidé sur cette question. Ainsi nous trouvons, dans une de ses lettres de 1847 à l'abbé Dupanloup, cette parole : <• Je vous aime assez simple soldat, simple prêtre comme moi-même. Cela est élevé, et relève plus en un sens. » Parle contraste entre l'influence de la personne et la modestie de la situation. Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé entre le P. de Ravignan et l'abbé Dupanloup. Depuis que celui-ci soupçonnait les pensées du ministre à son endroit, il était invisible; il n'y avait d'autre moyen de le saisir que de pénétrer chez lui de très bonne heure, avant qu'il fût sorti. Un jour donc, avant cinq heures du matin, c'était le vendredi saint, 9 avril 1840, le P. de Ravignan sonnait à sa porte, et entrait. Arrivé dans sa chambre, il s'arrêta, croisa les bras, et le regardant d'un œil profond et pénétrant : « Mon ami, lui dit-il, quel jour est-ce aujourd'hui?
— Mais, le vendredi saint : que voulez- vous dire? — Le vendredi saint, le jour de la croix, n'est-ce pas? — Oui.
— Eh bien, je vous l'apporte, ou plutôt Dieu vous l'envoie, et il faut l'accepter : il faut être évêque. — Mon ami, répond l'abbé Dupanloup, c'est impossible. M. de Falloux le doit bien savoir. C'est une chose décidée, il ne faut plus m'en parler. » Et il fut inflexible dans ce refus.
Telle fut la réponse que le P. de Ravignan avait rapportée à M; de Falloux. Cependant, prévoyant d'autres assauts, l'abbé Dupanloup consultait les hommes en qui il avait le plus de confiance, l'abbé Pététot, M. Mollevaut. Celui-ci ne l'encourageait en aucune sorte. « On trouvera, disait-il, un autre évèque d'Orléans, mais qui fera à Paris ce que vous y faites? » « J'y avais, alors, en eiïet, nous a-t-il dit un jour, une situation dont vous ne pouvez pas vous faire une idée. » Et il ajoutait : « Piien ne m'a plus coûté dans ma vie que d'accepter d'être évèque. » Il dis™ cutait surtout avec lui-même et devant Dieu, la plume à la main, suivant sa coutume, écrivant, sur deux colonnes opposées, les raisons pour, les raisons contre, et les pesant avec angoisse. Les raisons pour étaient celles à peu près que .AI. de Falloux énumérait tout à l'heure. Les raisons contre étaient d'abord la haute idée qu'il se faisait de cette dignité. Le côté honorifique était pour lui moins que rien; la tranquille administration d'un diocèse lui paraissait la moindre part de ce fardeau : la charge pastorale, la terrible responsabilité des âmes, à convertir, à sauver, c'était là surtout à ses yeux l'épiscopat, et il se sentait incapable de prendre son parti de les voir périr entre ses mains. Une perspective d'immenses labeurs et de douleurs s'ouvrait donc devant lui. Puis, il y avait le déracinement de tout le ministère qu'il remplissait à Paris auprès de tant d'àmes qu'il croyait abandonner, en s'en éloignant pour des fonctions si absorbantes. Enfin, ses travaux, ses écrits commencés, que deviendraient-ils? La nécessité d'une éminente vertu dans cetéminent honneur, l'obligation à la sainteté définitive, « quoique répugnant à la nature », était plutôt une raison pour. «Il faut, écrivait-il, rompre encore une fois ma vie, mon ministère, et plus que jamais, renoncer au peu de bien que je fais, et à celui de l'avenir ; prendre une charge effroyable ; effroyable comme administration, effroyable comme charge d'àmes surtout... Je me connais, je me croirai obligé à faire par moi-même tout ce qu'on n'aura pas réussi... » Et il concluait : « J'aime mieux mille fois mourir simple prêtre qu'évèque... Si c'était un devoir!... Si j'y