CHAPITRE XX
Vinrent, en 1803, le congrès de Malînes, où M. de Montalembert. on l'a vu, ne se rendit qu'à sou corps défendant, vaincu par les instances du vénérable cardinal archevêque; puis, les discours dont nous avons parlé: et à la suite, l'inquiétude des dénonciations à Rome, et enfin d'autres angoisses que M. de Montalembert confiait, dans les termes que voici, à l'évêque son ami : « Il faut me plaindre de bien autre chose; et me consoler, si c'est possible, du sacrifice le plus douloureux, le plus intime et le plus imprévu qui m'ait iamais été imposé.
jd Catherine, que vous connaissez si bien, Catherine, la joie et la lumière de ma vie, de toute notre maison, est au noviciat du Sacré-Cœur depuis six semaines !
» Rien n'a pu la retenir : ce coup de foudre a éclaté sur ma tête et dans mon cœur, au lendemain de ma défaite électorale, sans que rien, absolument rien au monde ait pu me le faire soupçonner. Rien non plus ne me l'explique encore. Pour toute justification, elle m'a apporté cette page de l'Introduction des Moines d'Occident où il est dit que la vie monastique n'est pas l'asile des âmes malades ou souffrantes.
» Je n'ai pas même pu obtenir un délai de trois mois : quinze jours après la première lueur de cette catastrophe, elle a été consommée : Statim relictis retibus com pâtre secuti sunt eum!!! Elle nous a quittés pour toujours le 21 juin; et depuis lors elle n'a pas laissé entrevoir la moindre hésitation: huit jours après son entrée à Confions, elle écrivait déjà : « Je ne crains plus rien à présent » quant à la certitude de ma vocation ; » et depuis lors, elle n'a pas varié. Elle dit dans sa dernière lettre : « La » joie de ma vocation grandit tous les jours et aussi le i Magnificat devient ma plus chère prière. »
» Je suis pris dans mes propres filets. Personne ne comprendra ma douleur; personne ne me plaindra (pas même vous), ayant quatre filles, d'en avoir donné une au cloître ! Et cependant mes larmes ne cessent de couler depuis que j'ai su ce qui m'attendait : ces vieilles larmes qui ne touchent ni n'intéressent personne, bien qu'elles soient tout
autrement cuisantes et légitimes que toutes celles qu'on pleure sur les douleurs de la jeunesse. »
11 souhaita qu'au moins l'évêque d'Orléans présidât à ce sacrifice; à un tel désir de son ami, celui-ci ne pouvait se refuser. Quand vint après le temps du postulat le jour fixé pour la prise d'habit, l'évêque d'Orléans revenant de Lacombe, ils se rencontrèrent à Montbard, et firent route ensemble dans le même wagon jusqu'à Paris : il y avait quelque chose de poignant à voir M. de .Montaleinberl, dans sa conversation pleine de verve comme toujours, passer incessamment de l'une de ses préoccupations à l'autre, de sa fille à son discours, de Conflans à Rome, du sacrifice qu'il acceptait au coup qu'il redoutait. Le lendemain, 20 octobre, eut lieu la prise d'habit, < le premier pas décisif, comme disait cette généreuse jeune fille, vers ses noces célestes ». L'évêque, assisté de l'abbé Perrevve et de celui qui écrit ces lignes, parla avec une grande émotion devant cette victime radieuse d'un divin holocauste, et ce père et cette mère baignés de pleurs. Quelques semaines après, M. Cochin lui écrivait : « J'ai passé deux jours chez Montalembert : quelle émotion persistante dans ce cœur de père ! quelle source intarissable de larmes, sans plainte pourtant ! Il est comme un héros, lier d'une victoire, mais blessé, et dont le sang ne s'arrête pas. Mffle de Montalembert est plus ferme, non moins touchante. Leur tille monte et s'élève chaque jour, offrant pour réponse à des rêves sur la vie de Jésus (allusion au roman panthéiste de M. Pienan que M. de Montalembert avait flétri au congrès de Malines), Jésus en vie! Il est là : Magister vocal. »
Les sacrifices les plus agréables à Dieu ne sont pas ceux qui coûtent le moins de larmes.
Cependant, vers la fin de cette même année 1863, l'évêque d'Orléans, dans une inspiration de sa piété et de son zèle pour l'Eglise et le Saint-Père, et dans un but, a-t-il écrit, i de profonde et définitive sanctification », se décida de nouveau à se rendre à Piome, où il passa trois mois, qui furent pour lui une époque de pieux pèlerinages mêlés d'activité sacerdotale, car il sut y faire