CHAPITRE XX
aussi l'œuvre des âmes, en retrouvant là beaucoup dont il avait la confiance; il prêcha même une retraite au Gesu, et souvent i) eut avec le Saint-Père de fréquents entretiens, dont il put dire: «Je ne sais si tous mes points de vue auront été acceptés : du moins je n'aurai pas été canis mutus. » Il s'y occupa naturellement beaucoup de M. de Montalembertet de ses discours à Malines. Malgré leur intime liaison d'âme et leur confraternité d'armes dans les grandes luttes, néanmoins ils différaient d'idées sur plus d'un point. En politique, leurs opinions étaient loin d'être identiques. Leur attitude en face du coup d'Etat n'avait pas été la même. Sur les questions libérales, et dans ces discours mêmes, M. de Montalembert, homme politique, allait plus loin que l'évèque d'Orléans. En histoire aussi ils n'étaient pas toujours d'accord. Raison de plus pour le courageux évêque de ne point abandonner son ami aux animosités qui, en abusant de quelques-unes de ses paroles et en exagérant ses doctrines, le poursuivaient à ce moment-là si àprement. « Les passions, écrivait-il à M.Cochin, ne peuvent pas être plus ardentes contre lui qu'elles ne le sont. Je parie des passions belges, françaises et anglaises. » Ce spectacle causa à l'évèque d'Orléans une profonde tristesse. Ces divisions entre catholiques, alors que l'union, pour défendre Rome et la religion menacées, lui semblait si désirable, le désolaient; car cet homme de guerre était bien plus encore un homme de paix; et voici comment il s'ouvrait sur tout cela avec le cardinal Antonelli, en lui offrant son Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille :
« ... Sans doute, disait-il au cardinal, il est pénible d'avoir à combattre des hommes aussi profondément égarés que ceux dont j'ai dû démasquer ici les erreurs ; mais il est, si je l'ose dire, plus pénible encore d'avoir à lutter contre ceux avec lesquels on voudrait ne faire qu'un cœur et qu'une àme pour la défense de l'Eglise.
» Ces divisions, dont votre Eminence gémissait avec moi, sont vraiment déplorables.
j> Qu'espérer de l'avenir si, tandis que l'Eglise est attaquée de toutes parts, on semble, dans notre propre camp,
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en France, en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, et ailleurs encore, prendre plaisir à se déchirer, à se flétrir, à se décourager les uns les autres? » (Rome, 20 janvier 1864.)
Pie IX était loin de décourager Lévêque d'Orléans. « Le Saint-Père, écrivait encore celui-ci à M. Cochin, m'a répété hier que, si Ton faisait quelque chose, il ne serait en rien question de lui(Montalembert). » Pie IX, en effet, et depuis longtemps, bien avant les discours de Malines, songeait à faire quelque chose, mais contre les ennemis, non contre les amis. Toutefois, l'évêque d'Orléans crut devoir écrire au Saint-Père une longue note en faveur de celui que Pie IX lui-même avait félicité de ses combats pour la liberté de l'Eglise, l'appelant un bon soldat de Jésus-Christ1, et qui n'avait jamais varié dans ses opinions. M. de Montalembert, de son côté, adressai Rome un mémoire explicatif de sa pensée. Le résultat définitif fut que les adversaires de M. de Montalembert n'obtinrent pas de Rome ce qu'ils réclamaient contre les discours de Malines. Mais on le conçoit, grandes devaient être les tristesses de M. de Montalembert en ce moment, trahi de nouveau dans les élections par une fraction de catholiques, éprouvé dans sa tendresse paternelle par le sacrifice de sa fille, et poursuivi à Rome même, lui le grand athlète de Rome. L'évêque d'Orléans sentait cela non moins vivement peutêtre que son cher et illustre ami.
De retour à Orléans pour la grande retraite pascale des hommes, celte œuvre qui lui tenait tant à cœur, le surlendemain même il montait en chaire dans sa cathédrale, devant un immense auditoire. Ce qui déborda de son àme dans ce discours, ce fut ce qui la remplissait, ce qu'il avait puisé au tombeau des saints dans ce long pèlerinage : le feu sacré -. Et certes chacun, après ces brûlantes paroles, eût pu dire aussi : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, dum loqueretur?
i. Lettre autographe de Pie IX à M. de Montalembert. 2. \oy. ce discours dans le volume des Œuvres oratoires, nouvelle série des Œuvres choisies.