‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 215 sur 231 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Il se donna dans ce discours une joie de cœur, ce fut de rendre un hommage public à M. de Montalembert, par une éloquente allusion à la vocation de sa fille. Car son affection pour ce noble ami grandissait avec les épreuves: celles du corps, qui vont devenir plus accablantes; celles de l'àme, qui seront aussi plus amères ; plus il le voit sur la croix, plus il l'aime, mais comme un évêque tel que lui sait aimer : son âme ! son âme à sanctifier, à purifier sous le feu de ces douleurs, voilà le trait qui va de plus en plus éclater à nos yeux dans cette sacerdotale amitié. Délicat dans les moindres détails, il choisit le vendredi saint, pour lui faire arriver, le jour même de Pâques, la lettre suivante :

« Orléans, 25 mars 1864. Mon cher ami, il n'y a pas de jours dans cette semaine, je dirai avec vérité pas une heure, où je n'aie pensé à vous et voulu vous écrire. Les accablements démon retour, les prédications, les confessions, les affaires, en un mot les devoirs de chaque jour et de chaque heure pendant cette sainte semaine, m'ont fait des obstacles absolument insurmontables...

» Mais ce soir, vendredi saint, je rencontre quelques moments de liberté et j'en profite pour venir mettre mon âme plus près de la vôtre et vous dire combien vous m'avez profondément ému et édifié dans cette suprême épreuve de votre foi et de votre dévouement (le sacrifice de sa fille). Le calme et la douceur que j'ai vus sur vos lèvres et dans votre cœur m'ont attaché à vous plus que jamais. Depuis cette douloureuse journée, il me semble que la bénédiction de Dieu est sur vous sensiblement. Je me suis donné la joie de m'en souvenir à mon retour dans ma cathédrale devant une immense assemblée. Je vous enverrai cela pour vous distraire. La vérité est que, depuis ce sacrifice, vous êtes devenu à mes yeux un vrai ami de Dieu. Ne croyez pas que je vous fasse* ici aucune phrase ; j'en aurais horreur, et je ne vous dis que ce qui est pour moi la simple vérité. » Touchant ensuite les autres tristesses de son ami : « Il m'arriva, ajoutait-il, pendant mon séjour à Rome, au milieu d'une peine très vive, en entendant chanter les litanies de la sainte Vierge, et ces paroles :

Causa nostrœlœtitiœ, d'éprouver une douceur d'une profondeur et d'une simplicité extrêmes dans un sentiment que j'exprimai par ces mots, lesquels je transcris pour vous : « ... Sentiment très vif que la vraie joie, c'est d'être trahi, d'avoir le cœur foulé aux pieds...» Si, comme je l'espère, comme je vous en conjure, vous vous remettez courageusement, chrétiennement, et la croix dans le cœur, à votre grande étude trop longtemps interrompue, vous verrez si Dieu n'est pas avec vous, ô mon ami, ô le vrai ami de mon àme, le vrai ami de Celui qui a voulu nous faire savoir de son cœur que lui aussi cœpitpavere et tœdere et contristari, et mœstus esse, et tristis usque ad mortem...

» ... Laissez-moi donc vous embrasser pour cette belle fête de Pâques avec toute la tendresse d'un cœur que Dieu vous adonné depuis longtemps, depuis cette Roche-Guyon de si chère mémoire, que rien ne peut séparer de vous, et qui vous dit maintenant avec les derniers sentiments et les derniers regards d'une vie qui s'en va à son terme : A Dieu ! et que ce soit a jamais entre nous, comme le voulait saint Paul entre les amis de Jésus-Christ : Adconuivendum et commoriendum ! »

« Votre lettre du vendredi saint, lui répondit M. deMontalembert, m'a fait un bien que je ne saurais dire. Oh ! je vous en conjure, écrivez-moi souvent ainsi !» Il lui fallait, à ce grand cœur si éprouvé, cet autre cœur « où, disait l'illustre malade dans une nouvelle lettre, il m'a été donné de lire plus d'une fois; où j'ai trouvé des trésors de charité et d'indulgence comme de généreuse fierté, et où j'aime à me réfugier par la pensée lorsque je succombe aux poignantes douleurs dont le mien est traversé ».

« Je n'ai vraiment pas grand mérite à ce que j'ai fait, lui répondit l'évèque; car l'inclination de mon cœur y est très forte, et me le rend trop facile.

» La vérité est que votre àme m'est profondément chère devant Dieu, et dans ce sentiment que j'éprouve pour vous, laissez moi vous le dire, l'affection de l'ami n'est pas seule; il s'y joint aussi la reconnaissance de l'évèque pour les grands services rendus par vous à l'Eglise, de l'évèque et du compagnon d'armes.

Page 1