CHAPITRE XXI
distingués de son clergé1 : et les bons curés de la montagne avec lesquels ii avait une joie particulière à se rencontrer.
Mais il ne faisait pas un seul séjour à Menthon sans aller revoir près d'Annecy, sur les bords du lac, cette Puya, où de cinq à sept ans il avait habité, et rien de moins banal que ces visites ; un sentiment profond, et c'est pourquoi il y allait toujours seul, l'y poussait, le sentiment des bienfaits de Dieu, cette action de grâces en permanence dans son âme. Ecoutons-le :
« 24 septembre 1851. Promenade solitaire à la Puya; délicieuse... Comme la confiance renaît toujours là au milieu de l'attendrissement, de la vue claire de la bonté de Dieu, du souvenir présent de ses incroyables bienfaits et de la reconnaissance sensible... Moments trop courts! Il faudrait passer là tout le temps que demanderaient ces souvenirs... et la grâce de Dieu; y réfléchir sans précipitation, sans efforts... Je trouve là les deux émotions les plus douces et les plus vives : la plus belle nature et la plus douce grâce. »
« 6" octobre 1855. Messe bonne et douce à Saint-François de Sales; de là bonne course à la Puya; je n'étais pas pressé, je goûtai chaque chose en paix.
» Je suis monté jusqu'à ces sapins; puis à ces maisons si paisibles ; je me reposai dans cette grange, sur ces feuilles de chênes et de châtaigniers ; je redescendis à la maison de la Françon, et, de là, à Notre-Dame- A uxiliatrice: j'ai bien prié, et baise la pierre de la petite chapelle... C'est un lieu admirable, d'où je repasse d'un coup
1. Entre autres MM. Magnin, qui succéda à Mgr Rendu ; Ruffin, auteur delà Vie de M'J'' Reij ; Poneet, Grobel, Rrasier, Favre. Celui-ci, petit-neveu, pensons-nous, du président Favre, l'ami de saint François de Sales, s'était bâti, de l'autre côté du lac, sur le coteau, tout près de la petite chapelle de Notre-Dame- Auxiliatrice, une habitation, un peu originale, qu'il avait appelée Cohnire. L'évèque s'y trouvant un jour avec M. de Menthon et quelques ecclésiastiques d'Annecy, improvisa sur cette maison ce distique joyeux:
Mira domus, miri colles, mirisnmus hospes : Omnes mirantur mœnia mira loci.
d'oeil toutes les bontés de Dieu... Ce beau lac, ces montagnes, ce beau ciel; Annecy au fond; plus loin, la France... De la, course toujours chère à cette chaumière (celle qu'il habitait), à ces pauvres gens que j'étonne, et qui ne savent pas les secrets de mon âme, et quels lointains et ineffaçables souvenirs me viennent là au cœur. »
Ce sentiment éclatait plus encore peut-être à Saint- Félix, où il s'arrêtait aussi toujours avec une émotion qui, dès qu'il approchait de ce lieu, que de fois nous l'avons vu! inondait de larmes son visage.
Mais il n'avait jamais visité, dans les Bauges, Saint- François, la première paroisse de son oncle, celle où allait sa mère. L'année qui suivit sa réception à l'Académie française, alors qu'il était comme à l'apogée de sa renommée et des honneurs, dans un sentiment de la plus profonde humilité, il voulut se donner le spectacle de ce lieu, et faire revivre pour son cœur tous ces souvenirs. Dans une station sur la route, au Chàtelard, il s'informa de tout, et en particulier s'il y avait encore là une famille Dumas, famille patriarcale, où sa mère était reçue. Mais écoutonsle encore lui-même:
« Enfin je découvre Saint-François, son église, son presbytère. Pauvre mère! Quels lointains souvenirs... Elle y alla, il y a quarante-sept ans, pour la dernière fois, faire ses adieux à son oncle. Ce départ pour Paris dut attrister celui-ci; mais le bon Dieu avait ses desseins; et me menait où il voulait... à Saint-Sulpice... pour ma première communion !... et la suite...
» Ma mère venait là avec joie ; c'est le seul souvenir don i je lui aie ouï parler avec épanouissement. Au fait, c'est le seul lieu où elle ait été heureuse en ce monde... aimée... recueillie... Son oncle, frère de sa mère, bon, compatissant, généreux, vif, spirituel, plein de foi, lui faisait grand bien à l'âme et au cœur... Elle lui confiait toutes ses peines... Quelles douces et longues conversations ils avaient ensemble î... Il l'encourageait, la consolait des ennuis que lui donnaient l'intérieur et l'irréligion de