CHAPITRE XXI
ma tante... Là, elle était délivrée d'Annecy... et de ses tristesses.
» Puis, la famille Dumas... si respectable; ces relations si douces, si honorables, si gaies... On l'aimait beaucoup... Je me représentais tout cela... Elle, de sa croisée, regardant cette belle vallée, la belle et verdoyante montagne en face,... descendant et montant... Avec quelles douces pensées elle partait, faisait la route!... On lui envoyait un cheval... Je la conduisais un peu. J'allais au-devant d'elle, au retour... Mon oncle la reconduisait...
»... Je dis là un bon bréviaire, avec grande et profonde douceur... priant pour tous ceux par qui Dieu m'a fait mes premiers biens...
» Domine, spes mea àjuventute meâ... Seigneur, vous êtes mon espoir dès ma jeunesse : Comme c'est vrai ! In te cantatio mea semper: c'est vous qui devez être toujours l'objet de mes cantiques. Voilà bien ce qui doit être ! Ego sum vermis et non fiomo : je suis un ver de terre, non un homme, et abjectio plebis, un pauvre fils du peuple ! Voilà bien où j'en étais ; mais :
» C'est vous qui m'avez appelé au jour : In te projectus sum ex utero; du sein de ma mère j'ai été jeté entre vos bras...
» Puis, après avoir dit et redit ces admirables paroles, j'ai commencé l'office de saint Euverte, mon saint prédécesseur... Voilà le miracle, et cette incroyable transformation! Elegit ipsum Dominus ab omni viventit Dieu l'a choisi entre tous les êtres vivants. Quelle élection fut la mienne !...
»... Puis, après un déjeuner paisible dans cette chère cure de Saint-François, » il ajoute, et nous ne supprimerons pas ce détail, qui peint si bien la simplicité de ses goûts et la vivacité de ces impressions d'enfance, « avec de bons œufs sur le plat, delà crème et des poires, avec les goûts d'autrefois... je redescendis par la route que suivait ma mère... C'est très marqué...
» Et je m'en allai seul avec mes pensées ;... avec Dieu... et ma pauvre mère... »
Il baisait la terre et la poussière à Paris, après ses sermons dans les grandes chaires et ses éloquentes leçons à la Sorbonne; évèque, arrivé aux premiers honneurs de l'Eglise et des Lettres, il éteignait le bruit des applaudissements et de la gloire en se plongeant ainsi dans l'humilité îles souvenirs: et, comme il n'avait plus cette mère pour lui faire de cette gloire un triomphe, il lui en faisait un dans son cœur, en recherchant, avec cette filiale tendresse, ses traces lointaines et chéries, dans le plus pieux des pèlerinages.
Ainsi donc, ces travaux et ces luttes d'une vie si agissante et militante à la surface, n'empêchaient pas qu'il n'y eût, au fond de cette àme, ces sources cachées et débordantes de poésie, de tendresse et de piété. De tout cela ses hôtes jouissaient pleinement, car nulle paît peut-être il n'était plus lui-même qu'à la montagne, et ne laissait mieux voir son àme dans ses dernières et limpides profondeurs: simple, quelquefois jusqu'à la naïveté, affectueux et bon, doux, aimable et souriant; et tout à coup, retrouvant ses grands élans, nous dirions volontiers ses coups d'aile, qui l'emportaient sur les hauteurs.
Lue active vie d'esprit animait ces deux châteaux et redoublait d'intensité quand arrivait l'évêque. Se rencontrait d'ordinaire à Menthou l'érudit baron d'Eckstein, qui recevait la dans sa vieillesse une noble hospitalité, et qui la payait par les agréments de son esprit et de sa conversation. Hommes et choses, il savait tout, et peignait les hommes et jugeait les choses avec une verve incisive, originale, intarissable. Soit à Menthon, soit à Lacombe, manquait rarement d'accourir de Lyon M. Sauzet, homme qu'on eût bien défini par ces trois mots : bel esprit, bon esprit, grand esprit. L'évêque de Grenoble, M?r Ginouilhiac, très ami de M. Du Boys et de l'évêque d'Orléans, savant théologien et causeur spirituel, était également fort assidu. Sur cette terrasse de Menthon, dans cette grande allée de Lacombe, que d'entretiens, de discussions du plus vif intérêt sur les plus hautes questions! Là, à Lacombe, un jour, M. Rio, un de ces amis qu'il y attirait, — combien