‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 17 sur 86 · n f sce fier o/hnf · texte numérisé non relu

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Evêché de Saint-Boni lace (1840). — Deuxième étage.

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ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

O merveille! je n ose le dire, j'ai chanté , et, ce qui est plus surprenant encore, j’ai chanté non seulement une , mais plusieurs grand messes. C est le 19 octobre, que pour la première fois les heureux habitants de la Eivière-Eouge purent entendre une voix presqu’exceptionnelle. A la pensée d’un pareil effort, une forte fièvre tierce s’était emparée de moi depuis le jeudi précédent; et, ce jour-là, elle était augmentée au point d’imprimer à ma voix un léger tremblement qui en relevait de beaucoup le charme et l’agrément. Si j’étais resté en Canada, je n’aurais jamais osé chanter, et voilà qu ici tout le monde est obligé de m’entendre ( 1 ) . ”

Le P. Taché allait de temps en temps faire les offices à la Prairie du Cheval-Blmc ou Saint-François-Xavier seul poste en dehors de Saint-Boniface où il y eût alors un service régulier le dimanche et les fêtes. Il y chanta et y prêcha le 27 décembre 1845: “J’arrive du Cheval-Blanc , frais et dispos, écrit-il à sa mère le lendemain. J’ai chanté «ne très belle messe et fait pleuvoir sur mes auditeurs les flots de mon éloquence : c’était mon début dans la carrière oratoire; tout le monde en a bâillé d’une sainte admiration (2).” Le P. Taché, avec son esprit éminemment français, aime à plaisanter; mais nous sommes persuadés qu’avec l’abondance de son esprit surnaturel, il fournit ce jour-là une nourriture spirituelle des plus substantielles à son auditoire de pauvres métis.

Auprès de la cathédrale, faisant un même corps de bâtiment sœurs orties, avec l’évêché, était le couvent des Sœurs de la Charité, arrivées au pays depuis une année. “ Les Sœurs font un bien remarquable, écrit le P. Taché ; on s’aperçoit d’un changement bien grand dans la population depuis leur arrivée. Elles ont cinq postulantes : deux venues avec nous et trois natives du pays . . . Ces trois petites métisses sont de charmantes enfants, et la connaissance qu’elles ont des langues sauvages les mettra à même de rendre

;1) Lettre du 26 décembre 1845.

(2) Ibid.

de grands services par la suite . . . Les dignes Sœurs sont chargées ici de deux écoles, hune de garçons et l’autre de filles ; ces écoles marchent parfaitement. La sœur Lagrave ... a pour partage la destruction de toutes les infirmités. Plus que tous les autres nous sentons l’avantage d’avoir des Sœurs. Elles prennent de nous un soin étonnant. Si elles apprennent que quelqu’un a le rhume, même à l’extrémité de la paroisse, il faut de suite mettre la moutarde aux pieds, prendre force bouillon à la reine (lait de poule), à tel point que les cent et quelques poules de Monseigneur ne peuvent suffire à faire les œufs employés pour ce délicieux breuvage. Le plaisir de médicamenter est tel pour ces dévouées religieuses que c’est leur procurer une vraie jouissance ■que de leur donner l'occasion de nous soigner. Nous sommes constamment environnés d’un triple rempart de médecines et de petits soins, en sorte qu’il est impossible à la maladie de nous atteindre. Puis ces bonnes Sœurs chantent à ravir même les oreilles les moins musicales, ce qui relève de beaucoup la pompe de nos cérémonies religieuses (1). ”

Nous citons ces paroles comme un premier témoignage de la reconnaissance, de l’affection et de la vénération que le grand fondateur nourrira toute sa vie pour ces admirables épouses de Jésus-Christ.

Le* Métis. Le P. Taché, dès son arrivée à la Rivière-Rouge, s’éprit aussi pour les métis d’une sympathie qui ne se démentira jamais. “ Le peuple est bon, écrit-il à sa mère, très bon. Les métis ont à peu près les usages de nos vieux Canadiens. Nous sommes parfaitement en famille (2).”

Cette année-là, les métis et les autres habitants de la Rivière- Rouge eurent l’abondance. “ La récolte a été bien bonne, tous les grains sont parvenus à une parfaite maturité. De plus la chasse “de la vache” (bison ou buffle) a été et est encore très abondante; ceux qui veulent s’en donner la peine vivent largement. En général ce pays offre des ressources immenses (3). ”

(1) Lettre du 2<> décembre 1845.

(2) Ibid.

(3) Lettre du 2(> décembre 1845.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

Les Sauteux, nous l’avons dit, étaient mêlés aux métis sur Les sautenx. les bords de la rivière Rouge. Un certain nombre d’entre eux avaient reçu l’Evangile; mais le plus grand nombre, dégradés par l’abus des liqueurs enivrantes et livrés à tous les vices, s’endurcissaient dans l’infidélité.

L'un d eux se rendit coupable d’un double meurtre le dimanche même qui suivit l’arrivée des deux premiers Oblats et fut ensuite l’objet de la première exécution capitale qui ait eu lieu sur les bords de la rivière Rouge. Ces événements y causèrent autant d’émotion qu’une grande guerre dans les cités anciennes.

Reproduisons le récit du P. Taché: il nous peint naïvement les habitants de la Rivière-Rouge avec leurs mœurs d’alors.

“ Il y a dans le territoire de la Rivière-Rouge, outre nos métis ou Bois-Brûlés, de nombreuses tribus sauvages connues sous le nom de Sauteux; plus loin dans les Etats-Unis sont les Sioux.

Les Sauteux et les Sioux sont constamment en guerre. L’automne dernier nos métis étaient allés à la chasse de la “ vache ” ; les Sioux leur déclarèrent la guerre et tuèrent l’un d’entre eux.

Alors nos Bois-Brûlés, au lieu de faire la chasse au bison, la firent aux hommes et immolèrent huit Sioux. Cet acte de vengeance pouvait attirer d’épouvantables représailles. Cependant comme tous les sauvages redoutent beaucoup les métis, les Sioux crurent plus avantageux de chercher la paix: et dix de leur nation arrivèrent ici, le 31 août, pour conclure un traité. Comme ils étaient des personnages importants, ils voulurent aussi visiter les éminences du pays, en sorte que l’évêché fut honoré de la visite de ces dix ambassadeurs. Leurs figures étaient empreintes d’une noblesse et d’une grandeur bien marquées. Une digne et majestueuse gravité contrastait d’une manière frappante avec la jeunesse de plusieurs d’entre eux. Us avaient l’air d’être convaincus de l’importance de leur mission; puis des carquois bien fournis, de longs arcs, et quelques fusils se trouvaient en leurs mains pour montrer que lors même qu’ils venaient demander la paix, ils ne prétendaient point être traités comme des lâches, mais bien comme de vaillants et courageux guerriers. Ce qu’ils avaient de singulier, c’est le costume. L’un d’eux avait assez de

plumes sur la tête pour en faire un bel oreiller ; leurs longs cheveux, leurs vêtements, aussi variés pour la forme que pour le fond, formaient un ensemble indéfinissable. Monseigneur Provencher leur fit servir à manger, et c’était un spectacle assez singulier de voir des ambassadeurs mangeant assis sur le plancher, sans autres ustensiles que leurs mains. Après nous avoir laissés jouir assez longtemps du coup d’œil qu’offrait leur présence, ils se retirèrent. Vingt minutes étaient à peine écoulées que nous entendîmes un coup de fusil. Un Sauteux, héritier de la haine de ses ancêtres et désirant venger la mort de son père, venait d’immoler un Sioux. La balle meurtrière ayant traversé le corps de ce sauvage, atteignit un jeune Sauteux qu’elle perça aussi et alla retomber dans les habits d’une femme. La chose se passa en plein jour, à deux pas d’ici, au milieu d’une nombreuse assemblée.

“ Le meurtrier sentant son crime et craignant d’être appréhendé, rechargea son fusil pour augmenter le nombre des victimes de sa fureur; mais un intrépide métis ne lui en laissa pas le temps et lui enleva son arme. Alors le Sauteux crut devoir s’enfuir; mais quelques Bois-Brûlés se mirent à sa poursuite et l’atteignirent; puis on le mit en prison.

“ Pendant ce temps, quelques Sauteux trempèrent leurs mains dans le sang du Sioux et s’en frottèrent la poitrine; l’un d’eux alla jusqu’à lécher la trace du sang de cet infortuné.

“ On fit entrer les neuf autres Sioux dans le Fort, car ils pouvaient tous devenir les victimes de l’irritation et du trouble que causa ce double meurtre.

“ Les métis se comportèrent si bien dans cette circonstance qu'ils gagnèrent l’amitié des Sioux. Une paix durable fut conclue entre les uns et les autres. ”

Le meurtrier fut condamné à être pendu. “ La sentence de mort fut exécutée samedi dernier, c’est la première fois que la peine de mort est infligée dans ce pays. ” Le coupable avait autrefois goûté les enseignements de M. Belcourt, mais à l’âge des passions il s’était adonné au vice. “ Après son incarcération, il devint un tout autre homme ; la peine de mort le changea com-

1er Vol. — p. 9S.

Type saütenx :

Kiwisli (celui qui est revenu), sauvage chrétien sauteux de la Montagne de Lime (Assa.).

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

plètement : il demanda M. Belcourt, fut baptisé quelques instants avant de monter sur l’échafaud ” et mourut en prédestiné.

“Vous allez peut-être croire, poursuit le P. Taché, que notre vie ici est en danger; mais de grâce, bonne Mère, rassurez-vous. Les Sioux ou les Sauteux n'attaquent jamais les métis, quand ces derniers sont chez eux; ils les redoutent excessivement. Il n’y a pas de danger pour les prêtres; les chrétiens nous aiment et nous respectent beaucoup; puis les infidèles nous prennent pour des magiciens et comme ils sont excessivement superstitieux, ils se garderaient bien de nous faire la moindre des choses, dans la crainte que nous leur jetions des sorts : en sorte que nous sommes aussi en sûreté que dans quelque pays que ce soit (1).

Ces détails sont pris des lettres du P. Taché à sa mère. Les récits sont à chaque instant mêlés des effusions de sa tendresse filiale. “ Il me semble, lui dit-il aimablement, que si j’étais petit oiseau, je partirais quelqu’un de ces jours de grand matin pour aller passer une petite soirée à Boucherville. Je vous dirais, ce me semble, mille choses que je suis obligé de vous taire parce que ma lettre s’en va bientôt pleine (2). ” Il écrit encore une page, puis pensant aux larmes que sa mère répand à cause de son éloignement et par crainte des voyages que les missionnaires du Nord-Ouest sont forcés de faire dans les déserts par des températures de 30 ou 40 degrés au-dessous de zéro, il lui dit: “Ne vous affligez pas trop de notre séparation; c’est Dieu qui la veut; puis je suis content, très content de mon sort. Il y a tant de bien à faire dans ces vastes contrées. D’ailleurs, il n’y a pas de misère à avoir. On sait si bien voyager dans ces paysci, et on évite par ce talent tout ce qui pourrait paraître pénible à ceux qui ignorent nos ressources. Par exemple, coucher dehors en hiver paraît une chose bien pénible, et cependant rien de plus agréable: les voyageurs préfèrent les campements de l’hiver à

Perpétuelles effusions de tendresse à sa mère.

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, 10 septembre 1845.

(2) Lettre du 26 décembre 1S45.

ceux de l’été. Ainsi ne vous inquiétez pas de moi, je ne suis point du tout à plaindre (1). ” Il ajoute encore une page de choses et d’autres ; enfin il conclut : “ Adieu, bonne et tendre

mère, je ferme ma lettre, j’j mets mon cœur, puissiez-vous l’y trouver et puisse cette longue épître vous dire combien je vous aime (2) ! ”

Que le missionnaire est grand, conservant en lui-même et immolant sans cesse à Dieu des sentiments si nobles ! Quelles consolations pour la mère, parmi les sacrifices de la séparation, de se sentir tant aimée par un si grand cœur !

(1) Lettre du 26 décembre 1845.

(2 J Ibid.

1er Vol. — p. 100.

Types Sauteux. — Kijikawpinès (l’oiseau du jour) et Dépit (David), sauvages païens Sauteux de la Montagne de Tondre (Assa.), diocèse de Saint-Bonif'aee.

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