‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 18 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

YOYAGE A l’iLE-A-LA-CROSSE.

Un des missionnaires les plus anciens de Monseigneur Provencher, le vénérable M. Thibault, écrivait au prélat : “ Quand le dernier bison sera mort, ou pourra alors tenter quelque chose du côté des prairies. ” C’est-à-dire, il est inutile d’essayer la conversion des Sauteux et des sauvages des prairies, tant qu’ils auront l’abondance du gibier. Le missionnaire demanda à son évêque la permission de porter ses pas vers les sauvages des bois, au nord-ouest de Saint-Boniface. Il se rendit au Lac clu Diable et eut la consolation d’y trouver des cœurs bien mieux disposés. C’était en 1842. M. Bourassa lui fut donné pour compagnon. Les deux missionnaires établirent là une mission très florissante, à laquelle ils donnèrent le nom de Sainte-Anne, en l’honneur de la chère patronne des Canadiens.

De là les missionnaires poussaient des reconnaissances dans les régions voisines. Au printemps de 1845, M. Thibault se dirigea vers le Fort de l’Ile-à-la-Crosse, à environ 150 lieues de distance de Sainte-Anne; il y arriva après beaucoup de fatigue n’ayant rien mangé depuis quatre jours. Mais l’accueil cordial qu’il reçut du respectable Roderiek McKenzie, bourgeois (1) en charge de ce district, et d’un grand nombre de sauvages réunis au Fort, lui fit bientôt oublier ce qu’il avait souffert. M. McKenzie était protestant; mais nous le verrons constamment témoigner aux missionnaires catholiques les plus grands égards.

“ Les pauvres sauvages, tout joyeux de voir enfin un envoyé du maître de la vie, dont ils avaient entendu parler depuis si longtemps, le pressèrent de se rendre au portage la Loche. Il y alla et passa six semaines avec eux (2). ” Au Fort de l’Ile-à-

(1) On appelle bourgeois, au Canada et dans le Nord-Ouest, Je chef d’un poste de traite.

(2) M. Laflèche, Etat général des Missions du diocèse de Saint-Boniface, territoire de la Rivière -Rouge. — Archives de l’archevêché de Saint- Boniface.

Ouverture des missions du Nord-Ouest

par MM. Thibault et Bourassa.

Choix de M. Laflèche et du P. Taché pour établir la mission de l’ilt h-la-Crosse.

Séparation des missionnaire, avant le dégel.

Réception par le P. Taché des premières lettres de sa famille.

la- Crosse et au Portage la Loche, il baptisa un certain nombre de sauvages et reconnut qu’ils avaient tous un sincère désir de s’instruire et d’embrasser l’Evangile. “ Il en écrivit en conséquence à Mgr Provencher et dès lors le bon évêque prit les mesures nécessaires pour établir au plus tôt la résidence de l’Ile-à-la- Crosse (1).”

“ Le choix de ce poste s’indiquait tout naturellement. Il se trouvait peu éloigné du Portage la Loche où se faisait le grand rendez-vous des brigades de la rivière MacKenzie avec celles du Fort Garry. L’Ile-à-la-Crosse se trouvait donc sur la grande voie de l’Ouest et du Nord et à la porte des trois grands lacs de l’extrême nord (2).”

Mgr Provencher voulut envoyer dès l’année suivante des missionnaires à l’Ile-à-la-Crosse; il désigna pour cette lointaine mission le P. Taché et M. Laflèche.

Nous avons vu ces deux missionnaires passer l’hiver à Saint- Boniface, dans la société de leur évêque, avec le P. Aubert et M. Belcourt. Celui-ci partit, avant le dégel, le mercredi 18 mars, pour aller à la Baie-Saint-Paul, où il avait établi une résidence depuis plus de vingt ans. Le même jour, M. Laflèche se mit en marche pour visiter la mission de la Baie des Canards et ensuite celle du Pas.

Le P. Taché devait le rejoindre trois mois après dans cette dernière mission et se rendre avec lui à l’Ile-à-la-Crosse ; en attendant, il devait aller à la Baie-Saint-Paul, auprès de M. Belcourt, pour continuer l’étude du sauteux auprès de son maître de l’hiver.

Le samedi 21 mars, dans l’après-midi, il alla à la Prairie du Cheval-Blanc. Il y fit les offices le dimanche. “ Déjà il était tard, raconte-t-il, l’isolement profond dans lequel je me trouvais, joint à l’attente des lettres ”, — car c’était l’époque de l’express, “ et au souvenir du pays, tout cela me plongea dans une pénible rêverie. ” Sur ces entrefaites, le maître d’école de Saint-

(1) Etat général .

(2) L’hon. juge Prud’homme, Cinq ans après, courte notice sur Mgr Taché, p. 3.

ARCHEVÊQUE UE SAINT-BONLFACE

François-Xavier vient lui apporter plusieurs lettres de sa mère si chère, de son oncle de la Broquerie, de son frère Louis. “Je les reçus d’une main tremblante. Rentré dans ma chambre, je me mis à genoux, pour remercier Dieu du bonheur qu’il m’accordait et aussi pour me préparer à tout événement, car quand on est loin, observe-t-il, on a bien des craintes. J’ouvris ensuite ces lettres et je les lus avec un sentiment de plaisir que je ne saurais t’exprimer, dit-il à son frère, mais que tu sauras bien comprendre (1).” 11 y avait près de dix mois qu’il avait quitté ceux qui venaient lui faire leur première visite par lettres à Saint-François-Xavier. Les nouvelles étaient bonnes en général ; cependant, dit-il à son frère, “ tu as fait brèche à mon cœur, selon ta propre expression, par la nouvelle de la mort de plusieurs personnes qui m’étaient chères ” : deux vieilles tantes et un oncle.

Le lendemain, il fait la sépulture d’une vieille sauvagesse, et se met en route pour se rendre à la Baie-Saint-Paul auprès de M. Belcourt, mais quel n’est pas son étonnement de rencontrer sur son chemin M. Laflèche !

Celui-ci “avait été trompé par rapport à ses chiens,” avait Sé^“^®<luel* vu ses guides lui manquer, s’était trouvé en présence de diffi- Baiï st-raui. cultés insurmontables et avait été forcé de revenir sur ses pas. “ Ce petit contre-temps nous contraria d’abord, écrit le P. Taché ; mais comme il n’était pas de notre faute, nous nous en consolâmes, dans la pensée que nous voyagerions ensemble tout l’été, car il est pénible de voyager seul (2) et M. Laflèche eût été réduit à cette pénible nécessité pendant trois mois. ”

Les deux amis se rendirent ensemble à la Baie-Saint-Paul.

“ Pendant notre séjour chez M. Belcourt, raconte le P. Taché, nous fûmes témoins de la crue subite des eaux de la rivière Assiniboine. Comme il avait peu neigé de tout l’hiver, la glace était

(1) Lettre à son frère Louis, Saint- Bonif ace de la Rivière-Rouge, 15 juin 1846. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, np 6.

(2) Lettre à son oncle, Rivière Rouge, 25 juin 1846. — Collection de M. de la Broqerie-Taché, n° 8.

Offres du Gouverneur.

Lettre à Mgr de Mazenod.

très épaisse, en sorte qu’elle se forma en digue dans les sinuosités de la rivière. Cette cause, jointe à la quantité de neige, tombée dans le haut de la rivière, fit monter l’eau d’une manière considérable. En peu d’instaûts, toute la terre fut couverte autour de la maison; l’eau vint même toucher le plancher sans pourtant passer par dessus. La maison de M. Belcourt était hors de l’eau et formait, avec les autres, de petites îles dans ce vaste lac. Le dimanche, le perron de l’église servait de quai à ceux qui venaient à la messe en canot. Cette inondation ne fit presque point de tort, et après deux ou trois jours l’eau se retira bien honnêtement ( 1 ) . ”

Nous verrons, 35 ans plus tard, l’église et la paroisse de la Baie-Saint-Paul, déplacées par les inondations de l’Assiniboine, devenir l’église et la paroisse de Saint-Eustache.

Les deux jeunes missionnaires demeurèrent auprès de M. Belcourt jusqu’au milieu de mai. A cette époque, ils revinrent à Saint-Boniface faire les préparatifs du départ pour la lointaine mission que leur avait assignée Monseigneur Provencher. Ils comptaient d’abord partir en canot au commencement de juin; mais le Gouverneur offrit à l’évêque, pour les deux missionnaires, “ un passage gratuit sur les barges de la compagnie. ” Mgr Provencher accepta avec empressement des propositions si généreuses. Le départ des missionnaires se trouva retardé d’environ un mois. ^ Nous partirons du Fort de Pierre, en petits bâtiments, écrit Mgr Taché le 25 juin, pour nous rendre à la Rivière aux Brochets, et là prendre les barges de l’Ile-à-la-Crosse qui devront nous conduire à ce poste pour le mois de septembre, assez tôt pour que nous puissions nous bâtir avant l’hiver, non pas un palais, mais une maison à la façon des voyageurs (2). ”

Avant de partir il écrit à ceux qui lui sont si chers et dont il va s’éloigner encore. Il écrit à son frère Louis, le 15 juin, une lettre toute pleine d’affection fraternelle autant que de joyeuses

(1) Lettre du P. Taché à son oncle, Rivière-Rouge, 2 > juin 1846.

(2) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

saillies (1). Il écrit à son oncle de la Broquerie, le 25 juin, une lettre remplie de vénération, où il lui donne beaucoup de renseignements sur ses occupations pendant l’hiver et au printemps (2). Il écrit à sa mère, le 25 juin et le 7 juillet, des lettres, toutes d’abandon et de tendresse (3). “ Tous les jours, dit-il à la fin de la seconde, je pense à la meilleure des mères et je m’estime heureux, d’être votre fils affectionné. ” Avec la première, il lui envoie le Journal de son voyage de Boucherville à la Rivière-Rouge, qu’il qualifie de “ longue et chétive production (4), ” et avec la seconde une carte du pays.

Il écrit aussi sa première lettre au vénérable fondateur des Oblats, Mgr de Mazenod: “Vous le savez. Monseigneur, lui ditil, les jeunes gens aiment ardemment: les glaces de nos contrées n’affaiblissent point en moi cette douce nécessité. En dotant mon pays d’une Congrégation religieuse, vous m’avez mis à même de trouver dans son sein un bonheur et un contentement après lesquels j’avais en vain soupiré pendant longtemps. Je ne compte encore que quelques mois de profession à la suite cl’un noviciat de voyageur autant que de religieux, et cependant j’ai déjà eu bien des fois occasion de remercier le bon Dieu de la consolation et de la joie que je goûte dans la famille qui a le bonheur de vous avoir pour père (5). ”

Pendant que les deux jeunes missionnaires faisaient leurs préparatifs pour leur lointain apostolat, trois épidémies se succédaient dans la colonie d’Assiniboïa. C’était d’abord une épidémie de grippe ; elle atteignit un grand nombre d’habitants,

(1) Publiée dans les Cloches de Saint- Bonif ace, t. I, nos16 et 17, 15 nov. et 1 déc. 1902.

(2) Publiée dans les Cloches de Saint- Bonif ace, t. II, n° 2, 13 janv. 1903.

(3) Nos 7 et 9 de la collection de M. de la Broquerie. — Publiée dans les

Cloches de Saint- Boni face, 1 et 3, 6 et 20 janv. 1903.

(4) Un résumé de ce journal, avec de nombreux extraits, a été publie par l’hon. juge Prud’homme dans la Revue Canadienne, mars 1895, pp. 1 54 à 167.

(5) Saint-Bo.nifaee de la Rivi'erc-Rouge, 14 mai 1845. Archives de la Maison générale des Oblats.

Epidémies & la R. Ronge.

Départ de M. Laflêche et du P. Taché

pour l’iieà-la-Crosse.

mais presque personne ne mourut (1). Ce fut ensuite une épidémie de rougeole; tous ou presque tous en furent atteints; mais personne n’en mourut (2). Une troisième épidémie succéda à la seconde ; ce fut une dyssenterie contagieuse : celle-ci fit beaucoup de victimes. “ Dans l’espace d’à peu près trois semaines, 43 personnes moururent à la Prairies du Cheval-Blanc et 23 chez M. Belcourt, ” à la Baie-Saint-Paul, “ sans compter une vingtaine d’infidèles;” chiffre énorme “pour une population de 400 personnes (3).” La population de ces deux places étaient de 800 habitants ; mais la moitié d’entre eux étaient allés “ dans la prairie ” à la chasse “ de la vache. ” “ Ces infortunés sont

partis, dit le P. Taché, avec le germe de la maladie, et ils n’étaient en marche que depuis deux jours, lorsque ce germe produisit son fruit pernicieux. Us envoyèrent demander un prêtre; M. Belcourt se mit à leur poursuite (4).” Beaucoup moururent. La rougeole et la dyssenterie s’abattirent ensuite sur la population de Saint-Boniface et y firent les mêmes ravages.

“ C’est le mercredi 8 juillet que M. Laflèche et le P. Taché recevaient la bénédiction du vénérable évêque de Juliopolis et la mission d’aller aussi loin que possible porter la bonne nouvelle du salut aux peuples sauvages du Nord-Ouest. Les adieux empruntèrent aux circonstances douloureuses où se trouvait la Rivière-Kouge un caractère particulier de peine et d’encouragement: de peine , car la colonie se trouvait en proie à une maladie épidémique, la dyssenterie, qui faisait de nombreuses victimes ; et cette circonstance même était un encouragement aux jeunes missionnaires, puisque Mgr Provencher, vieillard infirme, consentait à demeurer seul ecclésiastique dans toute cette colonie (5), aimant mieux s'exposer aux fatigues et aux dangers

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, Rivière- Rouge, 7 juillet, 10 h.p. m., 1846, N° 9 de la collection de M. de la Hroquerio Taché.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Le I’. Aubert était parti le mardi précédent, 30 juin, pour Wabas-

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

et répondre seul aux exigences du ministère que de retarder la conversion des sauvages. Dans l’espace de trois semaines, l’évêque de la Rivière-Rouge demeuré seul, donna la sépulture ecclésiastique à 96 personnes (1)-”

Nous avons vu les prêtres séculiers et les Pères oblats mener pendant l’hiver une même vie dans le palais de l’évêque; nous voyons ici un prêtre séculier et un prêtre oblat associés au même voyage et à la même entreprise. Il aurait peut-être été plus agréable au P. Taché d’être avec un de ses frères en religion; mais il n’avait que des joies à voyager et à travailler avec “ l’excellent M. Lafièche, prêtre selon le cœur de Dieu, doué des dons les plus précieux, des qualités les plus aimables (2).”

Il y avait plus de 300 lieues entre Saint-Boniface et l’Ile-à-la- Crosse. Des cours d’eau et des lacs réunissaient, par une chaîne presque continue, le point de départ au terme. Les deux missionnaires allaient s’y rendre en barge.

Nous donnerons sur le voyage quelques détails empruntés aux lettres du P. Taché. Maintenant que les lignes de chemin de fer sillonnent la partie la plus fertile du Nord-Ouest, il est bon de se rappeler tout ce qu’il a fallu d’héroïsme aux missionnaires dans ces temps-là, pour franchir de si grandes distances, et tout ce qu’il leur en faut encore dans les régions si vastes qui sont demeurées étrangères aux progrès de la civilisation.

Le P. Taché et M. Lafièche se rendirent à cheval de Saint- Boniface au Fort de Pierre.

simong, que M. Belcourt lui abandonna. Mais les sauvages ne voulurent pas entendre parler de religion. “ Le P. Aubert vendit “ les animaux qui n’étaient pas morts pendant l’hiver ” et revint à Saint-Boniface. — “J’avais toujours pensé, cru et dit, ajoute Mgr Proveneher, écrivant ces détails à Mgr Turgeon, évêque de Sidyme et coadjuteur de Québec, que tout l'ouvrage de M. Belcourt s’écroulerait, comme malheureusement je le vois : je suis loin de me réjouir d’avoir si bien prophétisé.” (Saint-Boniface, 4 décembre 1S47).

(1) Mgr l âché, Vingt années de üfissions dans le Nord-Ouest, pp. 28-29.

(2j Ibid., p. 28. L’historien ajoute : “ Que ne m’est-il permis de dire à ce zélé missionnaire, à ce digne ami toute la reconnaissance que mon cœur lui doit ! Il est du moins permis de vous dire, à vous, mon Beverendissime Père (le Supérieur général des Oblats), et à toute la j ongi gation, que ce vertueux ecclésiastique a fait un bien immense a plusieurs de vos enfants et bien mérité de toute la famille! ”

Quelques détails sur le voyage:

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