‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 19 sur 86 · De St-Bonlface à Norway-House · texte numérisé non relu

De St-Bonlface à Norway-House

Laissons la parole au P. Taché.

“ Nous y fûmes reçus par le Gouverneur, Sir George Simpson, qui nous traita avec toutes les politesses d’usage et nous remit des lettres de recommandation pour les bourgeois dont les services pourraient nous être utiles (1).”

“ Le soir, nous montâmes à bord ” sur la rivière Eouge. Notre petite flotille se composait de deux bien petits bâtiments. Nous étions les passagers de l’un; sur l’autre se trouvaient un commis de la compagnie et un jeune Monsieur du Haut-Canada qui voyageait comme touriste dans ces contrées. ”

“ Nous ne fîmes que quitter le port pour nous aller ancrer plus bas. Comme la chaleur était excessive, nous ne crûmes pas indigne de nous, de suivre l’exemple du grand apôtre des Indes et nous couchâmes sinon sur les cordages, du moins sur les voiles de notre vaisseau. Les maring ovins, avides de jouir des agréments de notre société, se liguèrent pour nous empêcher de nous livrer au sommeil ; puis une pluie abondante qui survint tout à coup, nous força d’entrer dans notre cabane. Malheureusement nos chers cousins s’en étaient constitués les propriétaires; et, jaloux de leurs droits, ils n’eurent pour leurs hôtes aucun égard. Il me fut impossible de clore l’œil toute la nuit.

“ Le lendemain, 9 août, nous fîmes quelques lieues et nous nous arrêtâmes devant Swampy , village peuplé de sauvages Maskégons (. Mashehdk , dans les marais). Cette tribu de Sauteux porte ce nom parce que le pays qu’il habite, est très marécageux.

“ Le 10, nous allons mouiller à l’embouchure de la rivière Eouge. Le vent contraire et le calme nous retiennent quatre jours au même endroit.

Le 12 était un dimanche. Il faisait un temps magnifique.

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, intitulée: Mon Itinéraire, Fort de l’Ile-à-la- Crosse ( Rivière aux Anglais), janvier 1847.— N° 13 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

L’original de cette lettre n’a plus que le haut et le bas des pages; le milieu a disparu. Nous ayons rétabli le texte ancien sur une copie conservée à l’archevêché de Saint-Boniface.

Mon Itinéraire a été publié dans les Cloches de Saint -Boni face, t. Il, nos 6 et 13, 10 février et 31 mars 1903.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE ] OJ

L’éclat clu soleil était affaibli par ces légers nuages qui errent souvent dans l’atmosphère pendant les chaleurs d’été, et qui répandaient une teinte de tristesse qui me plaît singulièrement. Le souvenir du Canada et de Saint-Boniface se présenta bien fortement à ma pensée, j’étais presque triste. Il est pénible de voir le jour du Seigneur et de ne pouvoir rien faire à sa gloire. Nous ne pouvions célébrer les saints mystères, et cette privation m’était sensible.

Le 14, le vent se trouvait favorable. Je fus éveillé par le mouvement de notre équipage : les quatre hommes dont il se composait, parlaient, criaient et agissaient de leur mieux pour profiter de la brise. Un moment après, nous entrions, à pleine voile, dans le lac Winnipik. C’est l’un des grands lacs de l’Amérique; il a 100 lieues de long et 40 dans sa plus grande largeur. Ses eaux, surtout dans la partie méridionale, sont, comme son nom l’indique, sales et peu agréables au goût : ce qui est dû aux eaux de la rivière Rouge qui lui paient un tribut digne d’elles (1). U y a dans le lac Winnipik plusieurs îles qui m’ont paru très bien boisées.

“ Nous voyageons heureusement toute la journée, toute la nuit et le lendemain jusqu’à minuit. Mais notre amiral appréhende de n’être pas rendu au bord du lac avant la nuit, et, ne voulant pas en effectuer la sortie pendant les ténèbres, ordonne de mouiller dans les îles Georges. Là j’éprouve ce que c’est que le ballottement d’un vaisseau en mer, il me fallut rendre mes hommages à la maladie des marins.

(Pj “ La rivière Ronge coule sur un lit d’argile qui la charge souvent au point de la rendre boueuse ; plusieurs sources saumâtres donnent -à ses eaux une saveur désagréable ; leur couleur forme un contraste singulier avec le nom qu’elle porte. On dit que ce nom doit son origine à un combat sanglant que se sont livré les sauvages sur les grèves du lac Rouge ; âélàienom de ce lac qui, étant un des principaux tributaires de

la rivière dont nous parlons, lui a appliqué la, même appellation .

La plus grande longueur de la rivière Rouge est d’environ 400 milles par une ligne que suivrait sa direction générale ; les sinuosités de son cours lui donnent en réalité une longueur presque double de cette ligne droite. La largeur moyenne est, de 150 à 200 mètres.” — Mgr Taché, Esquisse sur le Nord Oues t de l' Amérique, p. 59.

yiE DE MGR TACHÉ, O. M. I.,

“ Le 18, le vent continue d’être favorable : nous reprenons notre route et franchissons les vingt lieues qui nous restaient. Dans tout cet espace, il n’y a pas d’îles et là seulement on perd totalement de vue les côtes.

“ Un peu avant le coucher du soleil, nous atteignons l’extrémité du lac. Je comprends alors pourquoi nos matelots redoutaient si fort cet endroit. Le lac Winnipik se termine par une baie remplie de rochers à fleur d’eau. Il faut toutes les précautions du monde et une grande connaissance des lieux pour passer sans accident au milieu de ces mille écueils.

“ C’est ce que nous faisons heureusement. Le vent soufflait à peine; nous sommes forcés de nous arrêter par delà le détroit qui joint le lac Winnipik au petit Play Green Lake. Ce détroit est la seule décharge du grand lac : sa largeur, la rapidité du courant, tout annonce qu’il y passe une grande masse d’eau.

“ Play Green Lake est tout tapissé de rochers, comme la baie par laquelle on y pénètre. Plusieurs de ces rochers ne sont recouverts que de quelques pouces d’eau, comme s’ils étaient en embuscade pour surprendre le voyageur inattentif; les autres avec plus de franchise apparaissent hors de l’eau, et découvrent leur surface lisse, diaprée de jaune, de rouge et de blanc. Ces derniers sont la résidence du noir cormoran, de la criarde et agile mauve; l’énorme pélican, au long bec, au vol pesant, réclame aussi l’empire de ces lieux, qui à la vérité ne semblent faits que pour eux. Tout y est en effet de la plus sèche aridité.

“ A sept lieues du détroit, un peu vers l’est, se trouve la petite rivière aux Brochets. Elle coule entre des rochers arides, qui ne semblent s’être écartés les uns des autres, que pour offrir un refuge aux innombrables brochets, habitants de ces eaux.

“ A sept lieues à peu près plus loin, en descendant la rivière, on aperçoit un établissement de la compagnie, Nonuay House , qui est on ne peut plus agréablement situé, sur des rochers à la vérité, mais des rochers dont l’aridité forme un charmant contraste avec les petits et verts bosquets qui les séparent ; puis, la rivière s’élargit en une charmante petite baie qui offre un asile, aussi sûr que commode, à toutes les barges des différents dis-

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

tricts (1). ” Norway House en effet est un centre où se réunissent les voyageurs des différentes parties du Nord-Ouest. C’est un poste plein de vie ; les barges arrivent ici de toutes les directions avec les pelleteries que presque tous mènent à York, où ils prennent les marchandises dont ils ont besoin pour la traite dans les différents postes. C’est ici aussi que les deux vaisseaux qui viennent de la Rivière-Rouge déposent leur cargaison, composée exclusivement de provisions; ils reçoivent en échange une partie des marchandises dont il v a besoin dans la colonie.

Toutes ces allées et ces venues se font dans un ordre admirable (2). ”

“ Il est question d’ouvrir un canal entre la rivière aux Brochets et la Factorie d’York. Je ne crois que difficilement à un pareil projet; mais si le gouvernement l’effectuait, il rendrait un service éminent à la Rivière-Rouge. Tout ce qui s’y trouve actuellement y est rendu sur le dos des voyageurs, et l’on comprend aisément qu’un pareil mode de transport facilite peu l’importation et surtout l’exportation. ”

Les missionnaires arrivent à Norway-House le samedi1 2 3 4 5 6- nf^eàTul 10 juillet, dans l’après-midi. Ils y trouvent la brigade du lac la a~hl'Crof’se' Pluie, comprenant “ 22 hommes, presque tous catholiques (3). ” Quelques-uns d’entre eux n’avaient pas vu de prêtre depuis plusieurs années. Nous leur donnons une espèce de mission (4), “ ainsi qu’aux employés catholiques de Norway- House (5). ” “ Puisse-t-elle avoir contribué au bonheur de ces

pauvres gens (G). ”

A Norway-House, M. Laflèche se trouve attaqué de la mala-

(1) Mon Itinéraire.

(2) Lettre du P. Taché à. sa mère, Norway Hovse, Rivière-aux Brochets, 1S juillet 1846. — N° 9 de la collection de M. de la Broquerie-Taché, publiée dans les Cloches de Saint- Boni face, t. III, n° 10, 27 janvier 1903.

(3) Ibid.

(4) Mon Itinéraire.

(5) Lettre du 18 juillet 1846.

(6) Mon Itinéraire.

die qui cette année exerçait ses ravages à la Rivière-Rouge et dont il avait probablement pris les germes en administrant une trentaine de colons avant son départ. “ Une nuit, la fièvre fut tellement intense qu’il eut le délire. Durant la maladie, le P. Taché ne quitta point son chevet ni le jour ni la nuit (1). ” Il parla plusieurs fois dans la suite “ des angoisses mortelles qu'il éprouva lorsqu'il vit son compagnon de voyage en danger de mort, à la pensée qu’il était jeune missionnaire, à des centaines de mi# es de tout confrère, envoyé pour convertir un pays immense (2). ”

Mais les soins du P. Taché, “ quelques remèdes heureusement apportés de Saint-Boniface, réussirent à arrêter la dyssenterie et après quatre ou cinq jours, le malade fut en état de voyager (3). ”

Le P. Taché écrit à sa mère, tout en prêchant la mission et en soignant M. Lafièche. “ Voilà la troisième journée, lui dit-il, que cette lettre est commencée, sans qu’il m’ait été possible de l’avancer davantage.” Il ajoute en finissant: “M. Lafièche, qui écrit sur la même table que moi, me prie de vous présenter ses respects et de vous assurer en même temps qu’il aura de votre fils tout le soin possible. Ce bon Monsieur a bien raison, car il semble que sa bonté augmente en voyage et je remercie de tout mon cœur le ciel de m’avoir donné un tel compagnon (4). ”

Les missionnaires partent de Norway-House le lundi 27, “ dans de nouvelles embarcations. ” “ Ce sont, en termes du

pays, des barges , espèce de bateau que 6 ou 7 hommes mettent en mouvement au moyen de grandes rames. Ces barges sont plus commodes que les canots; on y est plus à l’aise, et elles portent la charge de 5 ou 6 canots; seulement les portages sont longs et difficiles à exécuter avec de pareilles voitures (5). ”

(1) Notes de 1’ I ion. juge Prud’homme sur Mgr Taché.

(2) Ibid.

(3) Mon Itinéraire.

(4) Lettre du 18 juillet 1S46.

(5) Lettre du P. Taché à sa mère, En route, 31 juillet 1846, n° 11 de la collection de M. de la Rroquerie-Taché, publiée dans les Cloches de Saint- Boniface, t. II, n° 5, 3 février 1903f

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La petite flottille comprenait deux barges, “ montées l’une par sept rameurs, et l'autre par six. Ces barges étaient chargées chacune d’environ 100 pièces (5 tonnes de marchandises). Cette fois encore nous étions passagers sur la même embarcation; sur l’autre se trouvait M. MacKenzie, bourgeois de l’Ile-à-la-Crosse en charge de la Rivière aux Anglais, que nous connaissions déjà, ” vieillard de 72 ans marchant avec des béquilles, “ puis son fils qui est à la tête de l’un des postes du même district. Ces deux messieurs parlent facilement le français. ” Les égards qu’ils eurent pour nous et leur bonté nous rendirent leur compagnie pleine d’agréments (1). ”

“Nos hommes, ajoute le P. Taché, tous employés de l’Ile-àla-Crosse, sont aussi de braves gens et paraissent se réjouir de nous avoir avec eux. Il y a entre autres trois Montagnais qui se montrent très zélés pour apprendre leurs prières en français et qui sont nos précepteurs dans leur langue, véritable jargon qui, pour la prononciation, offre des difficultés qu’on a peine à comprendre avant d’y avoir goûté. Nous ne perdons pourtant pas courage, et avec le secours de vos prières, nous espérons en venir à bout. Seulement M. Laflèche m’exprimait ces jours derniers la crainte de se déraciner la luette, tant il faut que la pauvre langue fasse de contorsions dans la bouche. En dédommagement de ces difficultés, les Montagnais sont, comme je vous l’ai dit, de très bons sauvages, qui désirent s’instruire et qui ont une très grande facilité. Deux de ceux qui sont ici n’ont passé que huit jours avec M. Thibault l’été dernier et en ce court espace de temps, ils ont appris toutes les prières nécessaires à la récitation du chapelet, et cela en français , quoiqu’ils ne sachent pas cette langue (2).”

Les barges remontent la rivière aux Brochets, franchissent de nouveau Play Green Lalce, mettent plus d’une journée a traverser le détroit. Le 30, elles entrent de nouveau dans le lac Winnipik et en longent la côté nord (3).

(1) Mon Itinéraire.

(2) Lettre du 31 juillet 1846.

(3) Mon Itinéraire.

“ Là nous voyons ce qu’on appelle les Ecores. Pendant plusieurs lieues, la côte est coupée verticalement et très élevée, en sorte que cet endroit devient dangereux quand on y est surpris par le vent (1) . ”

Le soir, les voyageurs campent dans la petite île Mclntosh. Lors des rivalités de la Compagnie du Nord-Ouest avec celle de la Baie d’Hudson, parmi les pillages et les batailles qu’elles amenèrent, un bourgeois de la première, nommé Mclntosh fut fait prisonnier par les employés de la Baie d'Hudson : ceux qui l’emmenaient campèrent dans cette petite île, tout exprès pour prévenir une évasion; mais le prisonnier réussit à s’évader. Depuis lors, l’île a pris le nom du prisonnier fugitif.

“Le vent nous retient près de trois jours sur cette petite île. L’eau soulevée par l’impétuosité du vent nous force deux fois à planter ailleurs nos tentes, et, à la fin, nous n’avons à la surface de l’île que l’espace absolument nécessaire pour nous loger (2).”

Les missionnaires emploient ces trois jours “ à catéchiser les Montagnais, à leur apprendre les prières et à étudier un peu leur ratafias. ” Le P. Taché écrit une nouvelle lettre à sa mère (3). “La troisième journée était un dimanche, nous avons tout le loisir possible de faire l’office divin ; notre basilique retentit de nos chants d’allégresse et des instructions que nous donnons à notre petit peuple (4) .

“ Sur le soir, le vent s’étant un peu calmé, nous quittons sans regret l’île Mclntosh. Pour réparer le temps perdu, nos hommes rament toute la nuit et le lendemain à midi nous arrivons au Grand Rapide formé par la rivière Siskatchiwan, à l’endroit où elle se décharge dans le lac Winnipik (5).

“ Cette rivière est un des grands cours d’eau de notre Amérique. La masse d’eau qui passe au Grand Rapide est énorme;

(1) Mon Itinéraire.

(2) Ibid.

(3) En rouir , 31 juillet 1S46.

(4) Mon Itinéraire.

(5) Ibid.

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de là beaucoup de difficulté d'avancer, pour les petites embarcations. Les trois quarts à peu près de ce rapide se montent au câble par demi-charge. Celui qui tient le gouvernail demeure à son poste ; celui qui est à l'avant de la barge, s’arme de sa longue perche; les autres hommes, avec leurs colliers vont s’atteler sur le câble, où ils liaient de toutes leurs forces. Il est pénible de voir des hommes condamnés à un travail qui bien certainement n’est fait que pour de robustes bêtes de somme.

“ Nos pauvres hommes ne laissèrent le collier que sur les 8 heures : ce qui leur faisait 27 heures du travail le plus pénible, sans une seule minute de sommeil et avec un seul repas pris bien à la hâte.

“ Le lendemain, il s’agissait de faire portage pour passer le reste du rapide. Comme l’eau était très forte, il fallait traîner les barges par terre, ce n’était pas bagatelle. Heureusement qu’il se trouvait là quelques sauvages qui prêtèrent main-forte à notre équipage. Une vingtaine d’hommes attelés encore sur un câble suffirent à peine à cette manœuvre (1).

“ Vint ensuite le port des pièces, ce qui se faisait comme dans les voyages en canot. Je ne prétends pas donner des avis; mais il me semble, dans mon opinion, que quelques chevaux ou bœufs, placés en cet endroit pour l’été, épargneraient à l’espèce humaine une misère qu’elle n’a pas besoin d’ajouter à tant d’autres qui sont son apanage (2).

“ Il faut plus de deux jours pour passer ce rapide, qui n’a certainement pas deux lieues (3).

Quand le portage fut terminé, “ les bouts des barges ” réparèrent les embarcations, avant de continuer le voyage. Pendant ce temps, écrit le P. Taché à sa mère, “ je suis assis sur le bord d’une grande côte, je vous écris sur mes genoux, exposé à un gros vent dont j’ai besoin pour tempérer la chaleur. Ma position n’est pas très favorable, et elle contribue peut-être un peu

(1) Mon Itinéraire.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

à la création des sublimes idées dont cette lettre va se trouver enrichie. Quoi qu’il en soit, poursuit-il, j’ai le plaisir de communiquer avec la plus tendre mère, et cela seul suffit pour me dédommager d’une position bien plus pénible encore. Pauvre maman, je n'aimerais pas à vous voir faire les portages; mais je serais bien aise de vous y rencontrer; il me semble qu’alors je ne les trouverais pas longs et que je jouirais bien autant que nos hommes fatiguent; mais le bon Dieu ne le veut pas, il aime mieux mettre toutes ces jouissances à intérêt, afin de nous les rendre plus sensibles ensuite, quand il lui plaira de nous réunir (1) . ”

Les voyageurs se rembarquent et commencent à remonter la rivière, qui pendant plusieurs lieues n’est qu’une suite de rapides, dont l’un nécessite un petit portage (2).

“ Après quelques lieues, nous arrivons à un lac dont les bords agréables semblent inviter les hommes à le tirer de l’abandon dans lequel il est laissé. Ce lac peut avoir une douzaine de lieues sur deux ou trois de largeur; l’eau en est très limpidesa profondeur commune est de douze brasses. ” Il fut découvert par la Vérandrye en 1734. “ Nos pères lui donnèrent le

nom de lac Bourbon; mais les Anglais ont changé ce nom en celui de Cedar Lake. Nos voyageurs canadiens, toujours amis des rois de France, lui conservent son ancien nom. C’est avec le lac Dauphin les seuls vestiges de la puissance française en ces contrées (3).

“ Le 10 août, lundi, nous passons au Pas. C’est une des missions catholiques. M. Da.rveau s’v rendait quand il perdit la vie; l’été dernier, M. Laflèche y séjourna six semaines; mais le peu d’empressement des sauvages et l’extrême rareté des missionnaires forcèrent Monseigneur de renoncer à ce poste, du moins pour un temps. C’est une triste nécessité, dont l’hérésie saura profiter. Nous y vîmes quelques personnes: elles nous mon-

(1) En route, 31 juillet 1846.

(2) Mon Itinéraire.

(3) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

trèrent combien elles sont peu dignes du bienfait qui leur a été offert pendant plusieurs années. D’autres au contraire témoignèrent à M. Lafièche, les larmes aux yeux, combien il leur était pénible d’être privées de leur missionnaire. Ce spectacle était bien fait pour émouvoir; mon zélé confrère n’y fut pas insensible. 11 leur promit que Sa Grandeur penserait à eux, qu’ils ne seraient pas longtemps sans secours; mais que pour lui son devoir l’obligeait à aller ailleurs porter la bonne nouvelle. Il y a au Pas un ministre anglican; il m’a pas, je crois, beaucoup d’ouailles; mais comme il a plus d’argent que nous, il réussit à en gagner quelques-unes. Le zèle des associés de la Propagation de la Foi est admirable; mais il est pénible de le voir souvent au-dessous de celui de nos frères séparés (1). ”

Les voyageurs remontent ensuite la rivière Siskatchiwan jusqu’à 70 ou 80 lieues du Grand Eapicle. Puis ils la laissent et s’engagent dans le chenal des Anglais. “ Les lacs et les bouts de rivières qui le composent ont des noms particuliers; mais le tout n’en a point; je l’ai pourtant entendu nommer la Petite , Eivière aux Anglais. ”

Le 13 août, ils arrivent au lac Cumberland. Une des barges se rend au fort pour y prendre les provisions nécessaires au reste du voyage. M. Lafièche y va ensuite pour administrer un malade et baptiser quelques enfants.

Le lendemain, poussés par un très bon vent, ils franchissent rapidement le lac Cumberland, puis celui des Anglais, qui n’en est séparé que par un très petit détroit. Dans 1 après-midi, ils atteignent l’entrée de la rivière Maligne. Us mettent 3 jours à remonter cette rivière, que l’on descend en une demi-journée. ■“U n’y a cependant que 5 petits portages; mais dans tous, il faut aller au câble ou à la traîne, le tout, avec beaucoup de fatigue pour les hommes. C’est cette difficulté qui lui a fait donner son nom qu’elle mérite véritablement. Quelques membres de l’équipage se trouvaient malades en sorte que les autres suffisaient à peine pour cette besogne. “ Plus d une fois même leurs efforts furent vaincus par la violence du courant .

(1) Mon Itinéraire.

Le mardi 18, les missionnaires passent le petit lac Castor. Le Portage de la Pente , à F extrémité de ce lac, devient le théâtre d’un événement qui touche vivement le P. Taché et tous ses compagnons, la mort d’un des hommes de la petite troupe. “ Le 14 au soir, dit-il, il faisait froid; le vent était glaçant; nos hommes firent un portage difficile qui dut les échauffer beaucoup. Le lendemain, un jeune sauvage montagnais se trouvait indisposé; nous ne fîmes que peu de cas de cette maladie. Le 18 au matin, il souffrait beaucoup; dans Paprès-midi, il entreprit de passer le portage; je lui donnai le bras et il y réussit. A l’extrémité du lac, il demanda son “ ballotin, ” se revêtit en neuf des pieds à la tête et parut alors un peu mieux. Son pouls était très agité, et quoiqu’il fût inondé de sueur, il avait néanmoins les mains très froides. Cependant notre peu de connaissance en médecine nous faisait croire qu’il n’était pas en danger. Il s’éloigna ensuite et alla s’asseoir dans le portage. Je le vis et je lui demandai ce qu’il y faisait. Il me répondit qu’il était occupé à faire du feu. Je crus que mon interprète comprenait mal, et je ne pris pas garde à cette singulière réponse. Pendant ce temps, les hommes étaient occupés à monter les barges et nous les examinions vaincre vigoureusement les difficultés qu’offre ce rapide. Le premier qui mit pied à terre s’écria: “Le Montagnais est mort!” Nous courûmes à lui, il était sans connaissance; néanmoins nous crûmes sentir quelques palpitations de son cœur : M. Laflèche lui donna le baptême sous condition et, un instant après, il ne donnait pas le moindre signe de vie. Ainsi, en moins de 4 jours de maladie, un jeune homme d une vingtaine d années, plein de force et de vigueur, ne laissa entre nos mains qu’un cadavre inanimé. . . Nos voyageurs furent d autant plus affectés que plusieurs d’entre eux étaient atteints de la même maladie et avaient lieu d’appréhender le même sort. Ce jeune Montagnais, en nous voyant pour la piemiere fois, avait dit: Je suis content de voir des prêtres “et de voyager avec eux; j’ai été bien malade à York; ce que “je redoutais le plus, c’était de mourir sans baptême; si je retombe malade je ne serai point privé de ce bonheur. ” Le bon

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jeune homme retomba malade et mourut au milieu de nous. Son désir ardent aura attiré sur lui, je l’espère, la miséricorde du Dieu de bonté. Nous fîmes le lendemain la cérémonie de la sépulture. Pauvre jeune homme! Il est mort subitement, loin des siens, en voyage! Je compris alors combien il est vrai de dire que nous sommes tous voyageurs sur la terre. Peu de morts, conclut le narrateur, ont fait sur moi une aussi vive impression (1).”

Les barges remontent ensuite quelques rapides et passent plusieurs lacs “qui iront rien de remarquable.” Le dimanche 23, elles arrivent au Portage du Fort de Traite. Ce portage est à la hauteur des terres qui séparent la Grande Kivière aux Anglais de la Petite. Il y a au milieu du portage un petit lac “ qui est la source de cette dernière et qui lui-même, du moins je le crois, est alimenté souterrainement par la première. ” Le portage a 360 verges de longmeur.

Le premier blanc qui passa Phiver au Fort de Traite se nommait Frobischer, l’un des premiers et des plus entreprenants commis de la Compagnie du Nord-Ouest. C’était en 1776. “ Il faillit y périr de faim et de misère et ne dut son salut qu’à l’industrieuse activité de l’un de ses hommes nommé Fagnaud. ” Ce portage a reçu le nom qu’il porte, parce que “ pendant plusieurs années il a été l’endroit le plus reculé où se faisait la traite des pelleteries. Il n’y a plus maintenant de fort, mais seulement une bien petite habitation, où le commis du lac Caribou se tient pendant l’été, ainsi que les femmes de ce dernier poste. L’excessive rareté des vivres, même du poisson, leur rappelle souvent les aventures de Frobischer (2). ”

“ Les équipements du lac Caribou se trouvaient dans nos barges. Beaucoup de sauvages de ce lac étaient venus pour recevoir divers objets contre les pelleteries qu’ils avaient apportées;” plusieurs étaient malades de la rougeole. Pendant que

(1) Mon Itinéraire.

(2) Ibid. '

YIE DE MGE TACHÉ, O. M. I.,

le respectable bourgeois ” livrait ces effets et réglait les affaires de ce poste, les missionnaires se mettaient en relation avec ces sauvages, en trouvaient plusieurs suffisamment instruits; ils administrèrent le sacrement de baptême 'à 8 d’entre eux et bénirent 1 mariage. Les sauvages prièrent les missionnaires de ne point les négliger. M. MacKenzie engagea vivement le commis du lac Caribou, métis anglais, nommé Charles Thomas, à répondre aux bonnes dispositions des sauvages et à seconder le ministère des missionnaires. Nous verrons l’année prochaine le P. Taché porter l’Evangile au lac Caribou même.

Les missionnaires reprennent leur marche après un jour d’arrêt, le mardi 25 août. “ C’était, remarque le P. Taché à sa mère, l’anniversaire de mon arrivée à la Eivière-Eouge et la fête d’un de vos patrons. Cette circonstance ne m’a pas échappé et quoique votre souvenir me suive partout dans mes voyages, veuillez bien croire, ma bonne Mère, qu’il se présenta à moi d’une manière encore bien plus vive. Le soir en mesurant le Grand Eapide du Fort de Traite, je redis votre nom à chacune des 600 verges que nous y trouvâmes (1). ”

Le lendemain les barges arrivent à la rivière Eapide. Cette rivière prend sa source dans le lac La Eonge et se jette dans la rivière aux Anglais; elle forme la plus jolie cascade que nous ayons vue dans notre voyage ”, d’environ 30 pieds.

Au lac La Eonge, au point où la rivière en sort, il y a un établissement de la Compagnie. Les barges se déchargent d’une partie de leur cargaison “ dans le hangar qui sert de dépôt à ce poste, ” et continuent leur marche.

Toute la Grande Bivière aux Anglais ainsi que la Petite, n’est qu’une suite de lacs plus ou moins grands, réunis les uns aux autres par des rapides et des chutes dont les plus curieuses sont fort peu remarquables. Ces lacs, jusqu’à deux jours de marche de l’Ile-à-la-Crosse, sont bordés de rochers dont l’aridité naturelle est encore augmentée par la destruction presque complète des forêts qui les ont autrefois ombragés. Le feu allumé par

(!) Mon Itinéraire.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

les sauvages a détruit tout le bois de ce vaste pays. Partout l'on voit des débris dont quelques-uns attestent une richesse qu'on ne soupçonnerait pas, à voir la désolation qui Fa remplacée. ” Les missionnaires touchaient au terme de leur voyage. Le P. Taché résume ses impressions dans quelques propositions dont nous détacherons celles-ci : “ La nature sauvage offre sans doute des beautés auxquelles je ne suis pas indifférent; mais quand on voyage des mois entiers sans rencontrer de traces d'habitations, ni même de civilisation, le modeste clocher d’un village réjouirait peut-être plus que les sublimes horreurs de la nature dans son état primitif. Ne pensez pas cependant que le voyage m’a été pénible; je ne voyageais pas comme amateur et je ne souffrais pas de l’absence de ce que je 11e cherchais point. Au contraire, pendant tout ce voyage, j’ai été content et satisfait de ma position. Plusieurs choses qui me répugnaient la première fois, m’étaient devenues indifférentes ou même agréables. Par exemple la tente que je n’aimais pas en arrivant à la Rivière-Rouge, se trouvait maintenant pleine de charmes, et tous les soirs en y entrant, j’éprouvais une jouissance que ne goûtent certainement pas les monarques à la vue de leurs lambris dorés. On s’habitue facilement aux petites misères du voyage; puis quand on voyage sur des eaux qui ne doivent pas passer sur la rive qu’habite sa mère, il semble que le cœur d’un fils est moins sensible à ce qui n’est pas de son goût. D’ailleurs la vue d’un vieillard de 72 ans, armé de deux béquilles et- se résignant à toutes les fatigues d’un aussi long voyage, et cela pour l’amour de quelques centaines de louis tout au plus, cette vue est plus que suffisante pour encourager un jeune missionnaire à surmonter volontiers les difficultés de la noble carrière dans laquelle il est entré (1). ”

Le mercredi, 9 septembre, après plusieurs jours d’un vent 3 froid, de pluie, de neige, les barges entrèrent dans le lac de l’Ileà-la-Crosse. Ce lac peut avoir douze lieues de long. A la faveur d’un gros vent du Nord, elles franchirent rapidement la moitié

. Arrivée B

l'Ile il leu Crosse.

(1) Mon Itinéraire.

du lac. “ Mais le vent augmenta à tel point qu’il y avait lieu d’apprehender quelque accident. Les ténèbres augmentaient encore l’embarras de notre position. Nous pûmes néanmoins gagner terre; nous avions, sans nous en apercevoir, passé l’endroit où étaient campés nos compagnons : pour la première fois nous nous trouvâmes éloignés d’eux. Le lendemain le vent continua de souffler violemment et de nous contrarier ; mais enfin, dans l’après-midi nous arrivons au port (1).” Les missionnaires avaient mis 2 mois et 2 jours pour se rendre de Saint- Boniface à l’Ile-à-la-Crosse.

“ Encore cette année, bonne mère, écrit le P. Taché à celle dont le souvenir le suit partout, j’ai ajouté à la distance qui nous sépare: heureusement que la terre est ronde et j’ai l’espérance d’en faire le tour, et après quelques années comme celles-ci, de revenir à l’endroit d’où je suis parti (2). ”

Qu’ils sont beaux les pieds de ces missionnaires qui viennent de franchir plus de 300 lieues pour annoncer l’Evangile à de pauvres peuplades ! Quant speciosi pedes evangelizantium pacem. evangelizantium bona!

(1) Itinéraire.

(2) lort de l'Ile-àJa-Crosse, 6 janvier 1847. Cette lettre accompagnait l’envoi de Mon Itinéraire. — NQ 12 de la collection de M. de la Broquerie- Taché.

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