I. — Election
M. Lafièche avait quitté, nous Pavons dit, Plle-à-la-Crosse clans Pété cle 1849. Mgr Provencher Pavait rappelé à Saint- Boniface clans le dessein de le faire nommer son coadjuteur avec future succession.
Le Saint-Siège avait érigé le vicariat apostolique de la Rivière- Rouge en diocèse, sous le titre assez vague cle Nord-Ouest (1), le 4 juin 1847. Les bulles cle cette érection arrivèrent à Saint- Boniface un an après, le 4 juin 1848.
Mgr Provencher se voyait vieilli et infirme. Dans les Pays cPen haut, si étendus et si peu peuplés, où deux voisins sont souvent à 50, 100, 200 milles cle distance, où les voyages se font, non point en chemin de fer ou en voiture confortable, mais à pied, à cheval, en canot, en carriole à chiens, Pévêque ne peut visiter les âmes qui lui sont confiées s’il n'est vigoureux et alerte.
(1) “ Je n'ai plus de nom... Nord-Ouest est inconnu ici ; on entend par ce mot la feu Compagnie du Nord-Ouest. Il n’y a point de place de ce nom ici ; c’est une position géographique que l’on trouve partout où l’on est... Il me semble plus naturel de prendre le nom de l’objet le plus marquant de l’endroit.” — Lettre de Mgr Provencher à Mgr Turgeon, évêque de Sidyme, coadjuteur de Québec, juin 1848.
“ J’aimerais mieux signer : l’évêque de Saint-Boniface ou de la Rivière- Rouge, si vous le voulez. Je le demanderai à Rome.” — Lettre à Mgr Bourget, juin 1848. ^ .
Nous allons voir, en effet, le titre d’évêque, d’église et de diocese de Saint-Boniface substitué à celui d’évêque et de diocèse du Nord-Ouest.
Choix (le M. Laflêcbe pour
coadjuteur.
Hésitations de Mgr
Provencher.
C’est pourquoi le vénérable prélat désirait depuis plusieurs années se faire donner un coadjuteur plein de jeunesse et de force. “ Je pense, écrivait-il en 1848 à Mgr Bourget, évêque de Montréal, je pense à me pourvoir d’un coadjuteur jeune qui pourrait courir au loin, pendant que j’expédierais la besogne ici. ” Toutes les lettres de cette époque révèlent la même préoccupation.
Il estimait singulièrement les deux missionnaires de l’IIe-à-la- Crosse, qui évangélisaient avec tant d’ardeur et de succès les pauvres sauvages de la rivière Churchill et de la rivière Athabaska. Son choix se fixa d’abord sur le plus ancien des deux, M. Lafièclie. “ Celui que je voudrais avoir pour coadjuteur, écrivait-il à Mgr Bourget, est M. Laflèche, que j’ai emmené dans cette intention. ” “ M. Laflèche est celui que je deman¬
derai, dit-il à Mgr Turgeon ; sans contredit, il l’emporte de beaucoup sur tous Tes autres. Des étrangers ne doivent pas être mis sur les rangs de longtemps. Le P. Aubert est pour lui du plus grand cœur. Je sais qu’il n’acceptera pas volontiers; il fera comme bien d’autres, il pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu'en bien d’autres places. Il passera 30 ans avant que la destinée qu’on lui prépare s’accomplisse. Il est bien instruit dans les sciences de collège, il est studieux, il est un peu initié dans trois langues sauvages, parle passablement l’anglais, est doué d’un riche caractère. Ce qu’il y a de beau en lui, c’est qu’il ne sait pas ce qu’il est ; du moins rien ne l’annonce dans sa conduite ( 1 ) . ”
Mais, au moment où il va prendre les dernières mesures pour le faire nommer, il apprend qu’il est infirme. Cette nouvelle l’afflige beaucoup. Doit-il poursuivre son dessein? Ou faut-il différer? “Il est grandement à désirer qu’un coadjuteur soit sacré avant la fin de l’année, écrit-il le 18 juillet 1848 à Mgr Turgeon; mais qui sait mieux que Dieu ce qui peut procurer sa
fl) Lettre à Mgr Turgeon, évêque de Sidvtne,14 juin 1847. — Copies .. t. TT, pp. 218-219. ' '
ARCHEVEQUE DE SAINT-BONIFACE
gloire? S’il veut M. Laflèche, il le guérira et je le demanderai; sinon, je le prie d’en faire connaître un autre (1).” Cependant, il incline à poursuivre un projet mûrement délibéré, tant que Dieu n'a pas manifesté une volonté contraire. “ J’aurais bien dessein de le demander, dit-il dans la lettre que nous venons de citer, sans avoir obtenu son consentement. Je sais qu’il ne voudra pas. Il sait que je pense à lui ; il me prie instamment de n’y pas penser, vu sa mauvaise santé. Si elle se rétablit, j’ai envie de demander des bulles pour lui. Qu’en dites-vous? Il ne sera pas le premier auquel on jouera ce tour (2). ”
Quelques jours après avoir tracé ces lignes, il reçoit des nouvelles de l’Ile-à-la-Crosse, apprend que “ M. Laflèclie est mieux et que des médecins qui ont passé par là ont déclaré que son mal n’est pas dangereux. ” Il avait déjà auparavant prévenu le cardinal Franconi, Préfet de la Propagande, qu’il demanderait M. Laflèclie pour coadjuteur “ aussitôt qu’il aurait des nouvelles de son rétablissement. ” 11 écrit une seconde fois au cardinal
Préfet, cette fois pour le demander expressément. “ J’ai écrit par Londres, dit-il à Mgr Turgeon au mois d’août suivant (1848) ; ma lettre peut être rendue en ce moment. J’ai demandé une réponse rendue à Montréal au commencement d’avril pour ne pas être retardé d’un an. Cette mesure devient de plus en plus pressante. Favorisez cette mesure. Tâchez que je ne meure pas sans coadjuteur; il en résulterait de grands inconvénients. Je vais donner ordre à M. Laflèche de venir l’été prochain ; je vais le faire grand vicaire, administrateur de mon diocèse en cas de mort, sans lui en parler. Le P. Aubert, par une lettre cachetée, a déjà cette charge; je ne révoquerai pas ses pouvoirs: deux sont plus sûrs qu’un (3).”
(1) Cette lettre et toutes celles que nous avons citées ou que nous allons citer, sont aux archives de l’archevêché de Québec.
L’archevêché de Saint-Boniface en possède les copies réunies en plusieurs in-folios.
(2) Copies de l’archevêché de Saint-Boniface, t IT, p. 243.
(3) Copies . , t. Il, pp. 276-277.
Appel de M. Laflèehe à la Rivière- Rouge.
Objections de M. Laflèehe.
En effet, il donne à M. Laflèehe, ainsi que nous l’avons ditr l’ordre de revenir à la Eivière-Rouge. Le missionnaire de l’Ileà-la-Crosse arrive à Saint-Boniface dans l’été de 1849. “ M,
Laflèehe est arrivé bien portant, écrit Mgr Provencher le 28 août, mais cependant boitant du pied gauche : il ne peut pas appuyer du talon à terre ; il n’a pas de plaie, il ne souffre pas non plus ; il s’appuie sur le bout du pied et se sert d’une petite canne pour se moins fatiguer, quoiqu’il puisse s’en passer. Il redoute le froid. Il va hiverner à la Prairie du Cheval Blanc avec le P. Maisonneuve, qui étudiera le cris et l’exemptera autant que possible d’aller au froid; il fera le catéchisme en cris aux enfants et aux autres qui voudront l’écouter. Je n’ai point parlé à M. Laflèehe des avances que j’ai faites à Rome; il profiterait de son état pour tout jeter bien loin (1).” Il ajoute tristement : “ Il était véritablement mieux l’année dernière quand on m’écrivait la lettre d’après laquelle je me suis déterminé à écrire à Rome. Que va-t-il arriver? Sans doute les bulles vont être adressées à l’Archevêque (de Québec) ? Celui pour qui ellesseront adressées sera-t-il capable de les accepter? Que faire s'il ne peut pas les accepter? Faudra-t-il le consacrer boiteux? Dieu a-t-il d’autres vues (2)?”
Il est bien difficile de consacrer un boiteux, quand on veut précisément un évêque qui puisse voyager. C'est ce que M. Laflèche objecte à Mgr Provencher.
“Vous voulez un coadjuteur vigoureux et je suis infirme; vous avez besoin d'un coadjuteur qui puisse parcourir à votre place ces immenses régions et je suis plus incapable de voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à l’Ileà-la-Crosse, il m’a fallu garder la maison et, laisser les courses à mon compagnon, le P. Taché. ”
L’objection est en effet sérieuse. “ J’avais ce qu'il me fallait dans mon humble opinion, écrit le vieil évêque à Mgr Bourget;
(1) Lettre du 28 août 1849 à Mgr Turgeon, évêque de Sidyme. — Copies de l’archevêché de Saint-Boniface, t. Il, p. 280.
(2) Ibid.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE
Dieu qui ne juge pas comme les hommes, l'a rendu infirme; je ne sais plus maintenant où porter mes vues.
Le saint prélat ajoute avec autant de charité que d’humilité : “ Je mérite bign d'avoir des chagrins sur mes vieux jours; mais je demande que Dieu ne punisse pas les autres pour moi. Qu’il leur donne un pasteur selon son cœur. ”
Oui, Dieu a son élu; il va dire à l’évêque de Saint-Boniface, comme autrefois le prophète Samuel au père de David : “ Sont- •ce là tous vos fils ? Ne vous en reste-t-il pas d’autres ? En effet, il en restait un autre occupé au fond d’un désert, à garder les Brebis: mais il était si jeune qu'on n’osait le faire venir (‘1).”
Mgr Provencher avait déjà jugé le P. Taché capable de porter la mitre, mais dans l’avenir: “Voici, écrivait-il à Mgr Turgeon, •comme je visais à arranger les choses: prendre M. Laflèehe pour mon coadjuteur; son règne pourrait être long. Après ma mort, il prendrait le P. Taché pour le sien. Par là les Oblats deviendraient chargés du diocèse. Ces deux évêques peuvent mener loin (.2). ”
Mais, puisque M. Laflèehe est infirme, ne pourrait-on appeler plus tôt le P. Taché à la charge épiscopale ? Le vieil évêque recule d’abord devant la jeunesse de l'Oblat: “J’ai bien, dit-il, le P. Taché qui est celui qui a le plus de talents ; mais il ne fait que de naître (3). ” Bientôt il est plus frappé du mérite que de la jeunesse. “ C’est un homme de grands talents, écrit-il, connaissant le pays, les missions et les langues. ” Puis il est Oblat; c’est sur les Oblats que le grand missionnaire compte pour l’évangélisation du Nord-Ouest : n’est-il pas convenable que le chef soit pris d’entre ceux qui sont à la peine? Si l’évêque est Oblat, la congrégation toute entière ne sera-t-elle pas plus étroitement liée à la grande œuvre? Il y a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire; mais “c’est un défaut dont le
( i ) Rt'>v. G. Dugas, Mgr Provencher et les Missions de lu Rivière- Longe,
ji. 254.
(2) Lettre du 28 août 1849. — Copies . , t. II, p. 282.
(8) Lettre à .Mgr Bourget.
Saint-Siège dispense, dont l’élu se corrigera, même trop rapidement. ”
A l’automne, M. Laflèche n’était pas mieux. “ Décidément, écrit Mgr Provencher à l’évêque de Montréal, il ne faut plus songer à M. Laflèche. ” Son choix est arrêté sur le P. Taché : “ 1 1 connaît le pays, les missions, les langues, dit-il à Mgr Bourget; il est fort et robuste. Je le propose à l’évêque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à Mgr l’évêque de Marseille comme à son supérieur. ”
“ J’ai jeté les yeux sur un de vos enfants, ” écrit-il à ce dernier, pour être mon coadjuteur et mon successeur: “c’est le R. P. Alexandre Taché, que Y. G. n’a jamais vu et qui est depuis 1846 à lTle-à-la- Crosse et à Athabaska. Il a fait d’excellentes études classiques; il a étudié la théologie chez les Sulpic-iens de Montréal, et depuis qu’il est employé dans les missions, il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les nations sauvages presque jusqu’au pôle. Outre cela, il sait passablement l’anglais, langue nécessaire partout dans ce pays. Il a réussi, au delà de mes espérances, à faire connaître Dieu aux nations des Cris et des Montagnais. Il avait pour compagnon M. Louis Laflèche, qui a appris les mêmes langues que lui. J’avais demandé ce dernier pour coadjuteur, et tous ceux qui avaient droit de se mêler de cette importante affaire, c’est-à-dire les évêques du Canada, applaudissaient à mon choix. Déjà, des démarches avaient été faites; mais, à notre grand désappointement, nous sommes arrêtés par les infirmités de ce digne sujet, qui est loin d’en demander la guérison, tant il redoute le fardeau de l’épiscopat. Mon intention était de lui faire faire un règne qui devait être long, puisqu'il n’a que 31 ans; il aurait pu prendre le P. Taché pour coadjuteur, et par là charger la famille des Oblats de tous les détails des missions dans le pays. Dieu n’a pas jugé comme moi, et je pense qu’il veut le P. Taché au timon des affaires des missions, quelques années plus tôt que je n’avais pensé. 11 connaît les missions mieux que
personne; je le propose et je le demande à A7. G. comme à son supérieur général (1).”
Les bulles qui nommaient AI. Laflèche, avaient été envoyées à l’archevêque de Québec. A la demande de Mgr Provencher, l’archevêque de Québec et les évêques du Canada sollicitèrent du Saint-Siège la substitution du nom du P. Taché à celui de AI. Laflèche.
Le Souverain Pontife accepte la demande. Le 24 juin 1850, Pl|conî STache il nomme Alexanclre-Antonin Taché évêque d’Arath in partïbus infidelium, coadjuteur de Mgr Provencher avec future succession.
Dès que le vieil évêque sait que sa demande a été agréée du Le p. Taché
1 ° apprend son
Souverain Pontife, il écrit au P. Taché pour lui apprendre que élection. Dieu, par l'organe de ses supérieurs, l’appelle à devenir son coadjuteur et son successeur et lui ordonner de se mettre le plus tôt possible en route pour Saint-Boniface.
Cette lettre lui parvient à l’Ile-à-la-Crosse au mois de janvier 1851 par l’exprès d’hiver. Il avait ignoré jusqu’alors les projets et les démarches de son évêque. “ Aussi que l’on juge de son étonnement, à l’arrivée du courrier d’hiver, lorsque, ouvrant avec empressement les lettres de l’évêque de la Rivière- Rouge, et commençant la lecture des lignes tracées par la main vénérée et chérie du vieux Pontife, il apprit que lui-même avait été choisi pour l’épiscopat, en remplacement de son ancien compagnon et ami (2). ” Il est vrai que les jeunes Pères, arrivés les derniers à l’Ile-à-la-Crosse, qui, lors de leur passage à Saint- Boniface, avaient pu constater l’opposition de Al. Laflèche à sa nomination, et T’estime de l’évêque pour le P. Taché, avaient plusieurs fois dirigé quelques allusions plaisantes aux futures grandeurs de celui qu’ils voyaient si richement doué des dons
(1) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de Mazenod, 29 novembre 1849. C’est, comme on le voit par les excuses du commencement, la première lettre qu’écrivit Mgr Provencher au fondateur des Oblats.
(2) Mgr Taché, Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de l'Amérique, p. 48.
Les sentiments intimes du P. Taché en apprenant le choix de ses supérieurs.
de la nature et de la grâce; niais il était si loin de penser que son évêque pût le prendre pour son coadjuteur, qu'il n’avait donné aucune attention à ces propos. “ La nouvelle lui arrivait donc comme un coup de foudre (1). ”
Quels furent les sentiments intimes qu’elle éveilla dans son âme ?
Laissons-lui la parole : son récit fournit de nobles enseignements.
“ Le nouvel élu, dit-il d’abord, avait malheureusement assez de vanité pour être flatté du choix qu’on avait fait de lui (2). ” Cet aveu ressemble à celui de saint Hugues, abbé de Cluny, avouant au concile de Reims, devant le Pape saint Léon IX, qu’il avait eu la tentation d’entrer dans sa dignité par la voie de la simonie : les contemporains du saint ont remarqué qu’il attestait, par l’aveu d’une inclination involontaire, que le baptême et l’exercice des vertus les plus héroïques n’avaient point encore effacé en lui toutes les traces du péché originel. Xous tirons la même conclusion des paroles du grand missionnaire, en admirant la candeur de son âme ingénue, qui confesse devant toute l’Eglise une faiblesse indélibérée comme il le ferait aux pieds du ministre de la pénitence.
Poursuivons.
“ Malgré cette faiblesse, et pour des motifs d’un ordre plus élevé, continue-t-il, il avait toujours désiré se conformer aux vues et aux desseins de ses supérieurs; ses supérieurs lui donnaient une marque non équivoque de leur estime et de leur confiance; un sentiment qui vaut mieux qu’une sotte vanité, lui causa une satisfaction véritable (3). ” 11 est très doux, en effet, au religieux qui trouve sa nourriture, comme le Sauveur “ à faire la volonté de ceux qui l’ont envoyé, ” de voir qu’il a donné satisfaction à ses supérieurs et les a réjouis par ses travaux et son immolation.
(1) Vingt mmées de Missions
(2) Ibid.
(3) Ibid.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
“Mais ce n’est pas tout, poursuit-il, l’élévation à l’épiscopat n’éteint pas jusqu’aux dernières lueurs de la raison! Nonobstant sa vanité, nonobstant même une certaine et noble complaisance, il restait au nouvel élu assez de sens pour croire que l’épiscopat, si lourd de sa nature, est vraiment un fardeau écrasant pour des épaules et une tête de vingt-sept ans. Il avait travaillé assez consciencieusement pour savoir que les devoirs sont une charge, et que c’est se torturer soi-même que d’accepter une plus grande responsabilité (1).”
“ Que pensaient les autres ? Ceux qui ne connaissent pas nos missions, qui ignorent la longueur et la nature des courses que doit faire ici le premier pasteur, durent hausser les épaules en voyant que l’on choisissait un tout jeune prêtre pour en faire un prince de l’Eglise. Eût-on même dit que c’était une sottise, que nous ne nous en étonnerions pas. ”
Non, personne, croyons-nous, ne haussa les épaules, personne ne blâma le choix du vénérable évêque de la Rivière-Rouge ; mais tous, les missionnaires comme les fidèles, les habitants du pays comme les étrangers, dirent unanimement: Digitus Del est hic: l’élu de Monseigneur Provencher est bien l’élu de Dieu.
Il ne restait au P. Taché d’autre parti à prendre que de se rendre à Saint-Boniface; c’est ce qu’il fit. Mais laissons-le raconter lui-même et les événements extérieurs et les dispositions intérieures de son âme.
“ Que fit le P. Taché ? dit-il de lui-même à la troisième personne. Si sa tête était accessible à la vanité, son cœur ignorait l’ambition; il l’ignorait pour lui-même, il l’ignorait pour les autres; il n’v avait même jamais rêvé. Il ignorait aussi les faux-fuyants et les arrière-pensées. Quand on est jeune, sans duplicité comme sans expérience, sans connaissance des hommes et des choses, on marche droit vers le but légitime auquel on tend, ne se doutant point qu’à chaque pas on peut se heurter contre un obstacle, déchirer son cœur aux ronces et aux épines qui partout bordent le chemin de la vie.
(1) Vingt années de Missions.
Arrivée du P. Taché â St-Boniface.
Le rappel des Oblats rétracté par
suite de l’élection du P. Taché.
“ L’évêque du diocèse, les bulles du Souverain Pontife en main, commandait à son coadjuteur de se rendre auprès de lui. Le supérieur régulier de ce dernier écrivait dans le même sens, supposant que tout allait se faire suivant le plan qui avait été indiqué par POrdinaire. Sur ces données, le P. Taché, croyant reconnaître la volonté de ses supérieurs, partit au mois de juin pour la Rivière-Rouge, non pas pour aller se faire sacrer, mais pour aller s’assurer, d’une manière positive, des sentiments de ceux auxquels il avait voué obéissance, qu’il regardait comme les juges de sa position, de ses objections, de toute son existence ( 1 ) .