‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 23 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La famille privilégiée lu missionnaire.

Le P. Taché vient de passer quatre ans à Plle-à-la-Crosse : il a évangélisé les sauvages, à une distance de plusieurs centaines de milles: un certain nombre d’entre eux appartiennent à la nation des Cris; mais le plus grand nombre sont Montagnais. Les Montagnais sont beaucoup plus nombreux à l’Ile-à-la-Crosse, au lac Caribou, au lac Athabaska; ils ont reçu la parole de Dieu avec avidité; ils se sont convertis en grand nombre; leur conversion a été suivie d’un profond changement dans leurs mœurs. Ces conversions si nombreuses ont causé une immense joie au grand vieillard de la Rivière-Rouge; elles ont ouvert aux missions sauvages une ère toute nouvelle.

Avant de voir le P. Taché s’éloigner à son tour de l’Ile-à-la- Crosse et de le suivre dans la nouvelle carrière qui va s’ouvrir devant lui, assistons à un de ses entretiens sur ses chers Montagnais. Toute sa vie, il les portera dans son cœur comme ses plus tendres enfants d’adoption; il les nommera dans toutes les églises du Canada, où il fera entendre les sons émus de sa voix si pénétrante; il les rendra célèbres dans les chaires des cathédrales de France, où un peuple avide se disputera un jour le bonheur de l’entendre. Nous aussi, arrêtons-nous auprès de ce “ conteur sympathique ” et écoutons-le nous peindre l’état où il a trouvé ces enfants des bois et ce qu’ils sont devenus par ses travaux et ceux des autres missionnaires.

Nous avons déjà dit que les Montagnais étaient les plus honnêtes de tous les sauvages du Nord-Ouest et même de toute l’Amérique Septentrionale.

“Nos Montagnais, écrit le missionnaire, sans autre lumière que celle de leur raison, avaient une connaissance de Dieu pure de ce mélange grossier d’absurdités que l’on rencontre dans les

peuples les plus éclairés de l'antiquité. ” Ils croyaient en un Etre Souverain, de qui tout dépendait, qui punissait le crime et récompensait la vertu. Seulement ils lui donnaient une forme humaine “ dont les proportions gigantesques répondaient à son pouvoir absolu, avec une délicatesse des organes qui lui permettait de tout voir et de tout entendre du haut du ciel. ”

Cependant ils n’avaient presque pas de culte pour honorer cet Etre Suprême. “ Aux réunions, surtout aux festins, quelqu'un des vieillards exhortait l'assemblée à reconnaître la libéralité de Dieu, à éviter le mal qui seul peut suspendre le cours des bienfaits du Tout-Puissant. Suivait une fervente prière pour demander la santé, le succès à la chasse et les autres choses nécessaires à la vie présente. On jetait ensuite au feu et on enterrait. sous le foyer quelques bouchées des aliments qui devaient être offerts aux conviés. Quelques sacrifices plus considérables avaient aussi lieu, mais si rarement qu'ils n’étaient, pour ainsi dire, point d’usage (1). ”

Les jongleurs n’avaient point chez les Montagnais l'influence qu’ils avaient chez les autres peuples sauvages; les jongleries n’étaient guère que “ des' prières accompagnées de plus de bruit que les autres;” elles “ n’avaient jamais les résultats fâcheux qu’elles ne présentent que trop souvent chez les peuples voisins. ”

Les missionnaires trouvèrent des Montagnais qui, avant leur conversion, adressaient tous les jours des prières à Dieu. ” J’ai entendu raconter, dit le P. Taché, plusieurs exemples, qui prouvent combien les prières de ces âmes simples étaient puissantes auprès de celui qui a dit: “Demandez et vous recevrez.” Voici un fait entre plusieurs. J examinais un jour la main d’un vieillard privé de son pouce. S’étant aperçu de mon attention, il me dit d’un ton de conviction qui yie toucha: “Vois cette main • " j’étais un jour à la chasse, en hiver, loin de ma loge. Il faisait " froid. Je marchais, tout à coup j’aperçois des caribous; je les

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

ARCHEVEQUE DE SAINT-BONIFACE

“ approche, je les tire, mon fusil éclate et m'emporte le pouce. “ Déjà beaucoup de mon sang avait coulé; en vain je m'efforcais “de l’arrêter: impossible. Peu à peu je prenais froid; j’essayai “ d’allumer du feu, impossible. Alors, j'eus peur de mourir; “ mais me souvenant de celui que tu nommes Dieu et que je ne “connaissais pas bien, je lui dis: Mon Grand Père, on dit que “ tu peux tout, regarde-moi et puisque tu es le Puissant, secours- “ moi. Tout à coup, plus de sang, ce qui me permit de mettre “ma mitaine. Je regagnais ma loge où je tombai de faiblesse “en entrant. Je compris alors, ajouta-t-il profondément ému, “ quelle est la force du Puissant. Depuis ce moment-là, j’ai “ toujours désiré le connaître. C’est pourquoi, ayant appris que “ tu étais ici, je suis venu de bien loin pour apprendre de toi à “ servir celui qui m’a sauvé cette fois et qui seul peut nous faire “vivre tous (1).”

Les Montagnais croyaient à une multitude d’esprits méchants, en guerre avec le Grand Esprit, sur lequel ils avaient quelquefois l’avantage, auteurs, selon eux, des revers, des maladies et surtout de la mort, quand elle arrive avant la décrépitude de l’âge. Mais ils pensaient que ces esprits n'existaient que depuis le déluge. Ils les supposaient en union étroite avec les animaux ennemis de l'homme ou qui lui font horreur, particulièrement les serpents. Ils avaient soin de ne rien dire contre ces animaux, pour ne pas exciter leur colère et s’attirer leur vengeance. Quoique très bornés dans leurs connaissances historiques, comme tous les sauvages de l'Amérique du Nord, les Montagnais avaient conservé quelques souvenirs relatifs à la chute de l’homme par la femme, au déluge, à l’existence des géants, à la dispersion des peuples. “ Dans l’histoire de leur déluge, ils remplacent l’arche par une petite île flottante, sur laquelle quatre personnes, des animaux et des oiseaux échappèrent à la ruine générale. Deux géants selon eux en vinrent un jour aux mains; l’un deux fut tué et tomba à la renverse entre le grand lac glacé (la Mer Gla-

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

ciale) et l’autre rive: sur ce corps comme sur un pont les caribous passèrent d’un bord à l’autre. Légende remarquable, qui paraît être un vestige de la tradition de ces sauvages sur leur origine asiatique. D’autres légendes attestaient la multiplicité des émigrations (1). Les ustensiles de métal étaient inconnus des Montagnais lors de la première arrivée des Européens ; mais “ ils se rappelaient d’en avoir perdu l’usage à une époque assez rapprochée. ” En général “ le vice principal de leurs narrations était le manque de chronologie; mais ce défaut ne surprend pas dans un peuple, dont chaque membre ignorait son âge et celui de ses enfants (2). ”

Les Montagnais n’ont aucune arithmétique : leur langue ellemême ne peut exprimer les nombres au-dessus des centaines. ” “ Le soleil, la lune, les constellations de la Grande-Ourse et d’Orion sont leurs chromomètres. ” “ Constamment exposés aux intempéries des saisons, ils savent prévoir les variations de l’atmosphère et en apprécier la température : la nature leur sert de baromètre et de thermomètre. On est souvent surpris de les trouver si bien d’accord avec ces instruments. ” Tous les Indiens sont meilleurs naturalistes, non seulement que le peuple de nos campagnes, mais même que la portion éclairée de nos populations. Dès l’enfance ils sont initiés à' ces connaissances. Un sauvage de 14 ans connaît le nom de tous les animaux de son pays : quadrupèdes, oiseaux, poissons, de plus, leurs instincts, leur manière de se nourrir, leurs habitudes. Le plus petit insecte n’échappe point à son œil observateur (3). "

La langue des Montagnais, au premier abord, paraissait assez désagréable. “ Impossible d’imaginer, disait le P. Taché, un pareil assemblage de sons bizarres, rauques et étranges : des interruptions subites au milieu des mots, des aspirations outre mesure; des gutturales qui ne'sont égalées que par les sifflantes

(1 ) Lettre du 4 janvier 1851.

(21 Ilnd.

(3) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

qui les accompagnent, des kyrielles de consonnes entre lesquelles se perdent quelques voyelles qu’on peut à peine saisir; un ensemble de prononciation qui excite le rire de ceux qui l’entendent pour la première fois. ” Mais cette langue possédait comme toutes les langues sauvages, une grande richesse d’expressions. Le P. Taché et M. Laflèche furent les premiers missionnaires qui étudièrent cette langue, en pénétrèrent les formes et en préparèrent un vocabulaire et une grammaire.

Ce qui distinguait le plus les Montagnais après leur respect de Dieu, c’était la douceur de leurs mœurs. “ Il n’est peut-être pas de nation, dit le P. Taché, qui ait plus l’horreur du sang et de tout acte d’une violente cruauté. Le meurtre est inconnu parmi eux et il inspire un éloignement extrême. L’esprit de vengeance trouve place sans doute partout où les divines leçons descendues de la Croix ne font pas taire le sentiment naturel ; néanmoins les Montagnais se contentaient d’une légère satisfaction. Quelques coups de poing et quelques cheveux arrachés à la tête de leur adversaire, étaient une compensation satisfaisante des plus sanglants outrages- (1)-”

Mais la douceur du Montagnais dégénérait même en lâcheté. “ Il n’est pas rare de voir des partis considérables prendre la fuite, parce qu’une femme ou un enfant aura cru entendre un bruit semblable à celui que fait la détente d’un fusil, ou encore parce que quelques feuilles de la forêt leur paraissent porter l’empreinte d’un pied étranger (2).”

Par contre, les Montagnais, comme tous les autres sauvages de l’Amérique du Nord, étaient durs pour leurs femmes. “ On a vu de ces sauvages si doux envers les hommes, assommer leurs femmes et les traiter constamment avec une rigueur qui tient de la barbarie. ” Mais la religion chrétienne eut une efficacité merveilleuse pour changer ces dispositions et “ réussit peu à peu à effacer jusqu’aux traces de ce mal (3). ”

(1) Lettre du 4 janvier 1S51.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

Les Montagnais se livraient aux derniers accès du désespoir à la mort de leurs proches. C’étaient “ des pleurs sans fin et sans bornes ” et tous les signes de la plus violente douleur. “ J’ai été témoin de l’une de ces scènes, au milieu de gens que je ne faisais que commencer à instruire: je vous assure qu’il eût fallu un bien impertubable sang-froid pour ne pas être ému à la vue des contorsions et des hurlements auxquels se laissaient aller le père et la mère de la défunte (1). ” Saint Paul recommandait aux premiers chrétiens de ne pas s’abandonner aux excès du deuil, à la façon des païens de son époque; les missionnaires réussirent à amener plus de modération dans le deuil de leurs néophytes.

Avant la conversion des Montagnais, “ la mère n'avait pas d’autorité sur ses enfants, surtout sur ses fils; ces derniers la voyaient se livrer tous les jours aux travaux les plus rudes sans songer même à la soulager. Le père avait de l’autorité, mais tant que ses forces physiques lui donnaient la supériorité : l’âge ou quelque accident venait-il à le priver de cet avantage, il perdait tout ascendant; il lui fallait à son tour obéir à celui de ses fils qui se chargeait de le faire vivre (2). ” Le christianisme restaura parmi eux le respect de l’autorité paternelle, sans faire disparaître la grande indépendance des enfants.

Chez les Montagnais, plus peut-être encore que chez les autres sauvages, il n’existait guère d’autre autorité que celle du père, elle-même très réduite, ainsi que nous venons de le dire. “ Ce peuple est essentiellement républicain, observe le P. Taché, et on peut lui appliquer en toute vérité, ce que les Livres Saints disent du peuple juif à une certaine époque de son histoire: “ En ce temps-là, il n’y avait pas de roi, chacun faisait ce qui lui plaisait. ”

“On dit proverbialement: Effronté comme un Montagnais. Chez les Montagnais rien, absolument rient qui ressemble à de la

(1) Lettre du 4 janvier I 851.

(2) Ibid.

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politesse, à ce sentiment délicat qui répand tant de charmes dans les rapports que chacun doit avoir avec ses semblables. Ces sauvages conservent dans leurs relations entre eux et avec les étrangers un caractère de rusticité qui les accommode autant qu’il embarrasse les autres. Point de rang, ni de distinction. L’enfant et le vieillard, le père et le fils, se traitent d’égal à égal, se reprennent mutuellement et se rient l’un de l’autre, tout comme si l’âge et la nature ne commandaient pas le respect (1)-”

Ils sont singulièrement indiscrets et importuns dans leurs demandes. “ Leur accordez-vous une première demande, elle est instantanément suivie d’une seconde, celle-ci d’une troisième et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin un refus ou même plusieurs les forcent de s’arrêter. Donner à un, c’est presque faire invitation aux autres d’accourir à votre libéralité. . . J’étais un jour en mission, un Montagnais m’aborde et me dit: “Donne-moi une chemise. ” Je m’en excusai sur ma pauvreté. Il insista, puis, cherchant du doigt le collet de ma chemise : “ En voici une, dit-il, qui est presque propre, et tu dois en avoir une autre pour la remplacer quand elle sera sale: donne-moi donc celle que tu as sur toi et mets la propre (2). ”

Mais si les Montagnais demandent avec importunité, jamais ils ne dérobent rien. “ Le vol est en abomination parmi eux ; celui qui s’en rendrait coupable serait perdu dans l’esprit de ses frères. On n’en connaît qu’un qui ait volé; il est montré au doigt partout, et tout le monde évite sa société. On a vu de ces sauvages extrêmement pauvres, trouver quelques petits objets égarés dans les bois, et venir de deux ou trois jours de marche, demander aux gens des forts s’ils n’appartenaient pas à quelqu’un d’eux (3).”

Aussi, “ si tous les hommes leur ressemblaient, on n’eût jamais songé à se mettre sous la protection des verrous et à inventer des serrures (4) . ”

(1) Lettre du 4 janvier 1S51.

(2) Ibid.

(3) Lettre à Mgr Mazenod, Lac Caribou, 4 avril 1848.

(4) Lettre du 4 janvier 185i.

“ Ici comme partout chez les sauvages, l’immoralité était la grande plaie sociale, plaie dégoûtante, plaie générale. La femme n’était aux yeux des hommes qu’un instrument pour se satisfaire; on ne lui faisait pas même l’honneur de la consulter. Des luttes fréquentes, mais plus ridicules que dangereuses, mettaient au grand jour l’ardeur des amants : la prétendue devenait la proie du vainqueur, qui s’en emparait de gré ou de force, devant la parenté impassible : cet usage avait force de loi . . .

Les liens sacrés du mariage étaient aussi faibles que le caprice qui les avait formés. La polygamie paraissait aux Montagnais aussi naturelle que la monogamie. Les bons chasseurs se croyaient autorisés à prendre autant de femmes qu’ils en pouvaient faire vivre; ils en avaient ordinairement deux, souvent trois, rarement quatre et presque jamais au delà. On en a vu cependant un en avoir jusqu’à dix (1).

La religion chrétienne a changé ces tristes mœurs; mais les Montagnais, avant leur conversion, ignoraient ces vices contre nature, si fréquents chez d’autres peuplades sauvages, ou même dans les peuples civilisés (2).

“Nos sauvages habitent dans des loges ou tentes faites de peaux. La forme en est conique, le diamètre de la base du cône varie suivant le nombre de ceux qui l’habitent. Le feu est au milieu. Tous sont assis à la mode orientale ou couchés suivant la coutume aussi des mêmes peuples. Ces loges me paraissent la dernière habitation désirable. Pour ma part, je ne puis m’y faire, je n’en suis jamais sorti sans y avoir pris la crampe. Quoiqu’il y ait un certain ordre dans la distribution des places, néanmoins cet ordre varie. J’ai remarqué avec peine qu’il n’y a que les vieilles qui aient une place fixe: c’est la plus mauvaise, à l’entrée, où il leur faut disputer, avec tous les chiens de la famille, la petite portion qui leur est assignée (3). ”

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

Le costume des hommes est assez semblable à celui de nos paysans ; ils se procurent leurs habits dans les magasins de la Compagnie de la Baie d’Hudson, où ils arrivent tout confectionnés d’Angleterre. Les pantalons seuls sont peu en usage; ils se remplacent par les mitasses et un inexplicable lambeau de drap, auquel on donne le nom de brayet... Ils n’ont aucun goût pour les vaines parures: jamais de rassades, de colliers, de pendants d'oreilles, ni rien de semblable ; aucun ornement dans leur chevelure : elle pend en désordre sur leurs épaules. Les hommes rasent leurs cheveux à la hauteur des yeux, sur toute la largeur du front (1).

“ L’art de la parfumerie n’a point encore atteint ici un haut degré de perfectionnement. Il consiste tout simplement à prendre un morceau de graisse quelconque et à s’en frotter les cheveux, le visage et les mains avec une prodigalité sans bornes • hommes, femmes, enfants, tous aiment le brillant poli qui résulte de cette opération. Il faut avouer qu’elle a un précieux avantage, celui de détruire la surabondance de la population qui, retranchée dans la forêt de leur chef, envoie de nombreuses colonies peupler jusqu’aux extrémités les plus reculées de l’individu (2). ”

Avant que les Montagnais fussent en relation avec les Européens, “ la dépouille des animaux, surtout celle des caribous, leur servait exclusivement de vêtements. Je ne sais pas trop quelle pouvait en être la forme : il y a tout lieu de croire qu’elle n'était, guère sujette aux capricieuses variations de la mode. J’ai pu me procurer plus de renseignements par rapport aux différents ustensiles dont ils faisaient alors usage. Leurs hache^ étaient faites avec le bois du caribou, leurs couteaux crochus avec les dents de castor, leurs autres couteaux, leurs instruments à percer la glace, leurs hameçons et leurs dards étaient des pierres dures et tranchantes; leurs alênes et leurs aiguilles étaient des

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

épines de poisson doré; leurs cuillers étaient faites de bois ou de la corne du bœuf musqué. Comme les inventeurs des allumettes pbosphoriques m'avaient point encore fait part au monde de leur précieuse découverte, nos sauvages se contentaient bonnement de tirer l’étincelle du choc de deux cailloux. Outre l’hameçon, les Montagnais connaissaient l'usage du rets, ils remplaçaient le fil par de la babiclce. J’ai vu de ces rets, ils sont mieux que je ne l’aurais cru. Leurs armes pour la chasse et la guerre étaient l’arc, la flèche et quelques dards. N’ayant point de chaudières, ils faisaient bouillir leur nourriture dans des plats d’écorce, de bois ou de pierre, au moyen de cailloux rougis au feu. Souvent, même actuellement, la panse cl’un animal leur rend cet important service: ils y renferment la viande avec de l’eau et suspendent le tout au côté du brasier; ils lui impriment ensuite un mouvement de rotation, jusqu’à ce que le tout soit en complète ébullition (1).

“Nos Montagnais sont excessivement gourmands. Leur sert-on quelque chose, ils commencent par palper le tout; puis ils choisissent les parties les plus succulentes, qu’ils dévorent avec une gloutonnerie dégoûtante. La viande grasse et la graisse sont leurs mets favoris. L’usage de la fourchette est inconnu parmi eux; voici comment il y suppléent. Ils prennent la viande de la main gauche, la saisissent entre les dents, puis le couteau arrive pour accorder à la bouche tout ce qu’elle peut contenir. Les premières fois que je fus témoin de ces scènes, je croyais à tout moment voir tomber quelque bout de nez dans le plat ; mais non. leur habileté en ceci n'est égalée que par la vivacité avec laquelle l’opération s’exécute. I n morne silence règne tout le temps, on voit qu'il y va de la vie. Quand la portion est épuisée, chacun se lèche les doigts et les essuie à sa chevelure. On se regarde avec complaisance quand le repas a «'été copieux: alors les propos recommencent (2). ”

En général, les sauvages vivent au jour le jour, 'alternativement dans l’abondance ou dans la disette, selon les hasards de la

(1 ) Lettre du -J janvier 1S51.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

chasse ou de la pêche. “ Nos Montagnais, beaucoup plus prévoyants que les autres, sont, à la vérité, moins exposés à des pri-' vations inévitables. Néanmoins il arrive souvent que la pau-' vreté des temps et des lieux met leur prévision à défaut. Je demandais un jour à 1 un d’entre eux, s’il avait déjà été jusqu’à trois jours sans manger. Il partit d’un éclat de rire, et ajouta: “ Tu n’as pas beaucoup d’esprit pour un homme de ta position : tu ne sais donc pas comment nous vivons : j’ai été jusqu’à huit jours sans prendre une seule bouchée, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants. ” Celui qui parlait ainsi était peut-être le meilleur chasseur du district (1).

Ces jeûnes longs et fréquents ruinent leur constitution. Les cas de commune longévité sont rares.

“ Pour avoir une idée complète de la misère de ces sauvages, il faut ajouter à la privation si fréquente de nourriture, l’excessive pauvreté des vêtements. J’en suis encore à me demander comment il leur est possible de résister à la rigueur du climat qu’ils habitent, sans autres ressources que celles qu’ils ont à leur disposition. Il faut que l’habitude contractée dès l’enfance leur fasse perdre la sensibilité à un point qu’il est difficile d’imaginer. Par les froids les plus rigoureux, ils couchent dehors, sans feu, avec une simple couverte, souvent beaucoup plus courte qu’eux-mêmes. Lin sauvage qui m’accompagnait m’avait déjà donné plusieurs échantillons de sa capacité à cet égard. La veille de notre arrivée à l’Ue-à-la-Crosse, le thermomètre Réaumur marquait 32 degrés au dessous de zéro, renforcés d’un vent impétueux. Pendant la nuit, plusieurs frissons m’avertirent que ma couche n’avait pas été suffisamment bassinée. A mon réveil, je tremblais de tous mes membres, les dents me claquaient dans la bouche. J’aperçus mon Montagnais les pieds nus, sortis de dessous sa petite couverte, exposés à l’air et séparés de la neige par une branche de sapin. Je ne pus retenir un cri de surprise, craignant qu’il ne fût gelé. Mes autres compagnons l’éveil—

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

lèrent, mais avec difficulté. Il nous avoua alors qu il avait froid. “ Ils sont tellement pauvres que le plus petit adoucissement leur paraît un luxe. Quand je voyage en hiver, je prends ordinairement deux couvertes pour m’abriller, tandis que mon capot me sert de matelas. Je ne pensais pas qu’un pareil lit pût offrir quelque chose de superflu quand il faut coucher dehors. Eh bien, le croirait-on? je n’ai peut-être pas un seul soir préparé cette couche, si simple en elle-même, sans entendre les sauvages qui m’accompagnaient, faire des réflexions sur le bonheur de ma position, sur l’avantage d’être aussi bien fourni de toutes les choses nécessaires à la vie : deux couvertes pour un seul homme leur semblent un trésor que des étrangers à leur nation peuvent seuls posséder (1). ”

Nous nous contenterons de ces vues sommaires sur la famille d'adoption -du P. Taché, celle qui a reçu les prémices de son sacerdoce, celle à laquelle il pensait consacrer toute sa vie, celle qui a toujours occupé dans son cœur une place privilégiée.

La religion a donné à ces sauvages, par le dévouement du grand missionnaire et de ses frères en religion, l’unique nécessaire ; peut-être réussira-t-elle un jour à leur donner le surcroît d’une civilisation supérieure. Mais dès maintenant les Montagnais ont renoncé à leurs superstitions, observent les saintes lois du mariage, “ adorent Dieu en esprit et en vérité (2). ” “ Qu’il est beau et consolant le spectacle qu’offrent aujourd’hui les forêts qui avoisinent nos missions ! Sillonnées en tous sens par leurs habitants, naguère sauvages barbares et aujourd’hui pour la plupart chrétiens fervents, elles les voient découvrir leurs fronts rouges, que blanchissent bientôt les frimas, et affronter toutes les intempéries des saisons pour se prosterner en terre, adorer, remercier, prier et aimer le Dieu qu'ils ont méconnu trop longtemps (3).”

(1 ) Lettre du 4 janvier 1S51.

( 2 1 Joan., IV, 32.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

ARCHEVÊQUE DE SA I XT-BONIEACE

Le P. Taché écrivait, le 7 juin 1850, à son oncle de la Bruère: “ Voilà déjà cinq ans que je vous ai quittés, cinq ans écoulés depuis mon départ du Canada, ce Canada que j’aime tant, et dans combien d'années le reverrai-je?... Pays chéri et vous tous que j’aime toujours si tendrement et si vivement, je vous reverrai quand la volonté de Dieu me rappellera auprès de vous?” Il ajoutait dans la même lettre: “Les choses vont véritablement grand train chez vous. Que n’en est-il ainsi dans le Nord? Pas le moindre espoir, pas l’ombre d’apparence qu’un jour à venir, l’aimable civilisation vienne s’établir sur les différentes pointes où nous plantons nos tentes et où nous l’invitons à étendre ses rameaux bienfaisants (1). ” Dans quelques années, la civilisation arrivera, lui apportant des joies, mais aussi des douleurs; auparavant, dans le mois même où il trace ces lignes, la voix du Pape va lui commander de quitter les missions du Nord pour recevoir l’onction des pontifes.

(1> Lettre un Dr Pierre Boucher de lu Bruère, Lac <lc la Truite, 7 juin 1850.

1er Vol.

Indiens Chippewa ou Monlagnais

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