RETOUR A SAINT-BONIFACE
Mgr Taché est pressé cle retourner à Plle-à-la-Crosse, où le voyage a rappellent ses sollicitudes les plus tendres et les intérêts de ses néophytes. 11 leur a promis de se retrouver au milieu d’eux au mois de septembre prochain : il aimerait mieux subir toutes les privations que de manquer à sa promesse. Cependant, il peut disposer de quelques semaines en Europe: il va le faire de manière à satisfaire sa piété et son amour des missions du Nord- Ouest.
Deux jours après son sacre, il se rend à Marseille dans la compagnie de son consécrateur et demeure auprès de lui douze jours.
Le 9 décembre, il s’embarque sur la Méditerranée pour se rendre à Rome. “ Dame Méditerranée, écrit-il, me traita avec beaucoup de bonté; je n’eus pas à souffrir du tout; il paraît que tout est doux à Marseille, même l’onde amère (1).” “ Grâce
à la bonté du docteur They, ” il visite les plus beaux monuments de Gênes, voit Livourne, se rend à Pise pour en “ admirer la cathédrale ” et se “ coifvaincre, à la vue de la tour, que l’on peut quelquefois être solide sans être d’aplomb (2).”
“ Le 12, dans la nuit (3), ” il arrivait “ à la Ville éternelle, ” Vip11teerrdee st' où il reçut l’hospitalité, sur la recommandation de Mgr de Mazenod, chez M. l’abbé Hérauld. “ Il faudrait une autre plume que la mienne, écrit-il trois semaines après à sa mère, pour vous peindre ce que Rome a de beau, de noble et d’imposant: c’est bien le centre du catholicisme, où la foi et la piété s’unissent
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, R orne, 20 décembre 1S5L — Archives de la Maison générale des Ob'lats.
(2) Ibid.
(3) Lettre à sa mère, Rome, 2 janvier 1S52. — 31e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
Première audience du Pape.
pour éclairer le génie, le féconder et lui faire produire des merveilles que l’on ne se lassera jamais d’admirer (1). ”•
Sa première visite fut pour Saint-Pierre. “ Quel moment, dit-il à Mgr de Mazenod, que celui que l’on passe auprès du tombeau des saints apôtres ! Ma pauvre Ile-à-la-Crosse, mon cher Canada, mon heureux séjour à Marseille, etc., vinrent assaillir mon pauvre cœur et me causer des émotions si vives que je pris un violent mal de tête. Enfin, après plusieurs heures d’admiration, je quittai à regret ce centre de tant de merveilles (2). ” “ Les glaces du pôle, dit-il ailleurs, m’ont refroidi l’imagination, je ne suis pas enthousiaste; mais à la vue de la basilique sainte, je ne puis me défendre d’un sentiment d’admiration qui me ravit à moi-même. Tout ce qu’on en a dit, et tout ce qu’on en peut dire, ne peut en donner une vraie intelligence : il faut la voir, pour apprécier à sa valeur cet incomparable chef-d’œuvre (3). ”
Cependant, observe-t-il, “Rome serait bien petite encore s’il n’y avait que Saint-Pierre; mais on y trouve quelque chose de bien plus grand, “le successeur du chef des apôtres, le vicaire de Jésus- Christ, le chef visible de l’Eglise. ” Le chef de l’Eglise était alors cet incomparable Pontife, qui fut, pendant 32 ans, l’objet de l’admiration du monde et de l’ardent amour des catholiques. Mgr Taché tenait plus à voir Pie IX qu’à contempler toutes les autres merveilles de Rome, à être béni par le saint Pape qu’à recevoir tous les trésors du monde. “ J’ai vu le Saint-Père, qui m’a accueilli avec une tendresse vraiment paternelle, écrit-il à Mgr de Mazenod, le 29 décembre. Vous savez, Monseigneur, ce qu’éprouve le cœur du pontife lorsqu’il lui est donné de voir le premier des évêques, le centre unique vers lequel convergent tous les rayons de la vérité et de la communion catholique (4). ”
(1) Lettre du 2 janvier 1852.
(2) Rome, 20 décembre 1851.
(3) Lettre à sa mère, Rome, 2 janvier 1852.
(4) Lettre à Mgr de Mazenod, Rome, 29 décembre 1851. — Archives de la Maison générale des Oblats.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
“ Quel bonheur, ajoute-t-il à sa mère, de contempler les traits vénérés du Saint-Père! Quel bonheur d’être admis auprès de lui ! Qu'il y a de grandeur dans la noble simplicité avec laquelle on est accueilli par ce souverain couronné d’un triple diadème ! Aussi un des beaux jours de ma vie, est celui où j’ai été admis en audience particulière par Pie IX. Comme elle me fut un gage de bonheur la bénédiction que je lui ai demandée pour moi et pour les miens (1) ! ”
“ A Eome, on compte les églises par centaines et toutes renferment des trésors et des chefs-d’œuvre (2). ” Le pieux évêque les visitait avec délices. Il célébra les saints mystères dans les grandes basiliques, à la Prison Mamertine, etc (3) ; il recommandait à tous les saints dont il visitait les reliques, son cher Canada, et surtout ses missions de l’Ouest. Souvent ses yeux se remplirent de larmes (4).
Il visita avec une avide curiosité les monuments de l’antiquité ! “ Que j’aime à voir, dit-il, les ruines de la splendeur de Eome païenne! Que d’enseignements cette vue m’apporte (5) ! ”
En même temps, il s’occupait des intérêts de ses missions.
Nous avons vu Mgr Provencher devenir, en 1847, évêque titulaire, sous le titre d’évêque du Nord-Ouest. Ce nom lui déplaisait, nous l’avons remarqué, et avec raison. Mgr de Mazenod conseilla au coadjuteur de demander au Saint-Siège que “ le nom si vague de diocèse du Nord-Ouest fût changé en celui plus précis de diocèse de Saint-Boniface , déjà titulaire de la cathédrale •(6).” La Congrégation de la Propagande ne fit aucune difficulté d’accepter le titre nouveau. Désormais, nous dirons toujours, évêque, église et diocèse de Saint-Boniface.
(1) Borne, 2 janv. 1852.
(2) Ibid.
(3; Lettres diverses.
(4) Ibid.
(5) Rome, 2 janv. 1852.
(61 Vingt années de Missions . , p. 54.
Autres visites
Demandes a la
Propagande
Prolongation de séjour à Rome.
Deuxième audience de Pie IX.
Derniers jours passés à Rome.
Il fit quelques autres demandes, en faveur des missions du Nord-Ouest canadien; mais, écrit-il à Mgr de Mazenod, “je crains bien de ne pas faire fortune à Rome : dans mes idées, il y a ici assez de mendiants, sans que je me mette dans la partie (1).”
Mgr Taché avait promis à son çonsécrateur d’être de nouveau à Marseille le 11 janvier; mais Mgr Barnabo, avec lequel il s’était lié d’une amitié que la mort seule pourra rompre, voulut le retenir pour une séance de l’Académie des langues, fixée précisément au 11 janvier. L’évêque missionnaire refusa à plusieurs reprises. “ Malheureusement, dit-il, je ne suis pas assez versé dans la diplomatie (2). ” A la fin, il dut céder, et différer son départ de quelques jours.
Mgr Barnabo s’appliqua à le récompenser de ce sacrifice en lui procurant la grâce qui lui était la plus précieuse, celle d’une seconde audience du grand Pape. “ Le Saint-Père, écrit-il à sa mère, a bien voulu m’accorder une seconde audience, dans laquelle il a joint à ses bontés ordinaires, un joli cadeau pour ma mission (3).”
“ La vue du Chef de l’Eglise, dit-il à l’Archevêque de Québec, a je ne sais quoi de majestueux qui va au cœur et lui procure de bien douces jouissances (4). Aussi, “j’ai goûté à Rome un bonheur et une satisfaction qui ne se trouvent que là (5).
“ Rome n’est semblable qu’à Rome, ” remarque-t-il dans une lettre à Mgr de Mazenod (6). ” L’évêque missionnaire profita avec soin des journées que lui ménageait la Providence pour “ visiter le plus possible ” la Rome chrétienne et la Rome
(1) Lettre du 29 décembre 1851.
(2) Ibid.
(3) Calais, 18 fév. 1852. — 32e lettre delà collection de M. de la Broqierie-Taché.
(4) Montréal, 13 avril 1752. — Archives de l’archevêché de Québec.
(5) Ibid.
(6) Lettre du ,29 décembre 1851.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
païenne, voir “ les merveilles de Fart accumulées par la piété de nos pères, ” pour “ étudier les institutions de bienfaisance, ” pour prier et pleurer dans les églises. “ Il y a loin, dit-il, de la sombre solennité de nos forêts à la brillante majesté des églises de Home ; mais quand le pauvre missionnaire, enveloppé de l’écrasante splendeur de la basilique sainte, dit la messe, tout comme il la disait sous la modeste tente de voyageur, il comprend, pour ainsi dire, mieux que tout autre, la divine unité de la religion sainte dont il est l’apôtre (1). ”
Mgr Taché laissa la A7ille éternelle “ le 12 janvier au soir.” Le 17, il était à Marseille. Mgr de Mazenod l’accueillit de nouveau avec tout son cœur. Il lui donna, pour les missions du diocèse de Saint-Boniface, le P. Henri Grollier, que nous verrons établir sa tente près du Cercle Arctique et y mourir jeune encore, usé par les travaux et les souffrances. Il lui promit de lui envoyer, dans le cours même de l’année, les Pères Eené Rémas et Valentin Végreville, avec un Frère convers. Le fondateur le nomma son vicaire dans le diocèse de Saint-Boniface, ce qui ajoutait à ses pouvoirs d’évêque, ceux de supérieur régulier à l’égard de tous les Oblats qui y travaillaient. Le P, Bermond, auparavant supérieur, lui fut donné pour premier consnlteur et moniteur; les Pères Faraud, Tissot et Maisonneuve complétèrent le conseil vicarial.
Le fondateur aurait désiré garder plus longtemps ce fils qui lui était si cher (2) ; “ Il eût été bien agréable ” aussi au jeune évêque,' de prolonger son séjour à Marseille. Quand on a déjà respiré l’air de la forêt pendant plusieurs années consécutives, dit-il, il est assez naturel de soupirer après l’air moins vif, mais plus parfumé, de la civilisation; quand on a été si éloigné pendant longtemps, on sent, dans son cœur comme dans son esprit, le besoin de se reposer au milieu de ses frères, surtout quand ce délicieux repos peut se prendre auprès d’un père vé-
(1) Lettre du 29 décembre 1851.
(2) Lettre à sa mère, Calais. 18 fév. 1852.
N. -u veau séjour à Marseille.
Départ de Marseille.
Voyage à vers la France.
néré, qu'on aime d’autant plus qu'on a été plus longtemps sans le connaître. ”
Mais Mgr Taché devait se hâter, s’il voulait être au milieu de ses sauvages pour l’époque annoncée, tra- Il quitta Mgr de Mazenod le 26 janvier (1), en pleurant comme un enfant qui se sépare de son père pour toujours. Son cœur demeura gros. “ L’octave des grandes solennités, écrit-il huit jours après au vénérable évêque, a à peu près toute la pompe de la fête elle-même; l’octave de mon départ de Marseille laisse mon cœur en proie à la douleur que j’éprouvai en me séparant de celui que je suis si heureux de pouvoir appeler mon père (2) . ”
Il se rendit à Viviers, où il avait été sacré, et passa deux jours auprès de son frère en religion et dans l’épiscopat, Mgr Guibert : il lui remit une croix pectorale de la part de Mgr de Mazenod, et reçut de lui en présent “ la plus belle de ses mitres. ” “ Ce beau cadeau, dit-il, fut accompagné de plusieurs autres, bien dignes de la générosité des donateurs. Tout, pendant les deux jours que je passai à Viviers, fut de nature à resserrer les liens qui m’unissent à cette cité et à ses généreux habitants (3). ”
De Viviers, il se rendit à Montélimart, où il entendit un discours de l’abbé Comballot, et, “ par une diligence fort peu diligente, ” à Notre-Dame de l’Osier. Là, il reçut l’oblation de deux jeunes Pères, qui lui exprimèrent le désir d’aller se consacrer aux missions de l’Ouest canadien, les aumônes de “ quelques-uns des pauvres habitants, ” dont la charité le toucha profondément, et toutes sortes de témoignages d’affection des Pères Burfîn, Richard et de tous ses frères en religion. Oui, dit-il, qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter avec des frères !... Je m’estime heureux d’avoir été à l'Osier : ma bourse y a gagné, et mon cœur aussi (4). ” .
(1) Lettre à sa mère, Calais, 18 fêv. 1851.
(2) Lettre datée de Lyon, 4 fêv. 1852. — Archives de la Maison générale.
(3) Ibidem.
(4) Lettre à Mgr de Mazenod, Xi/o?i. 4 fêv. 1852. —
Maison générale des Oblats.
Archives de la
Il passa trois jours à Lyon (1), y vit le président et le secrétaire de l’ CE uvre de la Propagation de la Foi et assista à une réunion du Conseil. “ J’ai lieu d’espérer, écrit-il à Mgr de Mazenod, que nos missions n’y perdront pas (2). ”
Il passa dix jours à Paris, occupé comme à Lyon des intérêts de ses chères missions (3). Il y était, depuis trois jours, quand tout à coup, “ à sa grande surprise ”, il voit entrer dans sa chambre MM. Desautels et Fréchette, qu’il avait laissés à Kome et qui “ avaient fait diligence tou| exprès ” pour le saluer une dernière fois. Ils lui donnèrent des nouvelles de Mgr Prince et de M. Larocque qu’ils avaient laissés partant pour Naples (4).
Mgr Taché quitta Paris, le 17 février, en compagnie du P. Grollier, “ aimable jeune homme, écrit-il à sa mère, qui, lui aussi, laisse sa mère veuve pour venir travailler à la mission de l’Ile-à-la-Crosse. ”
Le FS février, il était à Calais, et le 19, à Londres, où il sé- Embar-
J ' quement.
journa plusieurs jours.
Mgr d’Arath s’embarqua à Liverpool, dans les derniers jours de février (5). Il souffrit du mal de mer; néanmoins, il trouva que l’Océan l’avait traité “ avec assez de gentillesse (6). ”
Il débarquait au Canada vers le milieu de mars. “Je me suis hâté de . revenir, écrit-il, à l’archevêque de Québec, parce qu’il me faudra bientôt me hâter de partir. Je devrai quitter notre Canada dans la première quinzaine de mai : c’est bien vite, mais puisque je n’ai aucune des qualités nécessaires à un évêque, il me faut du moins ne pas manquer à la résidence (7). ”
(1) Lettre à sa mère, Calais, 18 fév. 1852.
(2) Lyon , 4 fév. 1852.
(3) Lettre à sa mère, Calais, 18 fév. 1852.
(4) Ibid.
(5) Il écrivait de Calais le 18 février : “ Je m’embarquerai le mercredi ou lé samedi de la semaine prochaine, c’est-à-dire le 25 ou le 28 levrier
(6) Lettre à Mgr de Mazenod, Berthier, 23 mars 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(7) Montréal, 13 avril 1852. — Archives de l’archeveché de Québec.
Séjour au Canada.
Première rencontre de Mgr Taché avec le P. Lacombe.
Trois visites au Séminaire de Saint- Hyacinthe.
Durant tout le voyage, il avait porté le souvenir cle sa mère dans les lieux de pèlerinage, dans les sanctuaires pieux, au saint autel surtout. Il avait, trouvé le temps de lui adresser des lettres fréquentes, toutes pleines de ces effusions de son cœur si grand et si tendre, car, il aimait sa mère “autant dans la vieille France que dans la nouvelle (1). ” Il alla la voir à Boucherville. Il faut savoir tout ce qu’il y a de vénération dans la femme canadienne à l’égard de l’évêque, pour comprendre les sentiments de Madame Taché en ‘présence de son fils “revêtu de la vertu d’en haut: ” ce fut un respect, une tendresse et des joies qui pouvaient lui donner l’intelligence des rapports de la Vierge divine avec son adorable Fils.
Il se rendit à Berthier, pour porter des consolations suprêmes à une tante malade de sa dernière maladie. Madame de Pouville., qui mourut bientôt, “ après avoir puisé à longs traits dans la coupe des tribulations (2). ”•
A Berthier, Mgr d’Arath rencontra un jeune prêtre, qui avait passé une année à la mission de Pembina, et se trouvait alors vicaire dans cette paroisse. Pressé intérieurement du désir cle consacrer toute sa vie aux missions, le jeune prêtre vint offrir ses services au coadjuteur de Saint-Boniface, en demandant en même temps la grâce d’être admis dans les rangs des Oblats de Marie Immaculée. L’évêque missionnaire reçut avec transport la demande du jeune vicaire de Berthier, destiné à devenir, sous le nom de Père Lacombe, un des plus grands héros du Nord- Ouest.
L’évêque missionnaire était dès le samedi. 21 mars, dans son cher séminaire de Saint-Hyacinthe. “Notre vieux collège, lisons-nous dans la chronique de l’établissement, à la date du 28 mars, a revêtu un air de fête qui ne lui est pas ordinaire. Nous sommes véritablement dans ime réjouissance de famille. La réception a été aussi solennelle et aussi splendide que nous la pouvions faire. Nous avons déployé drapeaux de toutes di-
(1) Lettre à sa mère, Paris, 8 nov. 1851.
(2) Lettre à Mgr de Mazenod, Berthier, 23 mars 1852.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
mensions et de toutes couleurs. Aux fanfares joyeuses s’est mêlée la voix majestueuse du canon avec sonnerie à grandes volées des cloches de la ville (1). ” Le 28 mars, dimanche de la Passion, le jeune évêque ordonna diacre, dans la chapelle du séminaire, M. Berthelet, un des professeurs de philosophie, avec lequel il avait été élève une année ; puis il alla prêcher à l’église de Saint-Hyacinthe. Dans l’après-midi, il vint se mêler aux élèves dans la salle de récréation; l’un d’eux, Ad. Jacques lui lut une adresse de félicitation, à laquelle il répondit “en termes remplis d’affection et de reconnaissance pour ses anciens maîtres ; ” il félicita les élèves de recevoir leur éducation dans une si sainte maison et les excita à bien profiter des grâces de Dieu, “ le tout avec des paroles affectueuses et entremêlées des souvenirs les plus attendrissants: aussi, plus d’une paupière s’est sentie humectée de larmes montant du cœur (2).”
Mgr Taché revint passer les premiers jours de la Semaine Sainte, au collège de Saint-Hyacinthe.
“ J e suis à Saint-Hyacinthe, écrit-il au P. Aubert le Mercredi Saint : une éruption d’humeurs dans une jambe m’a forcé de me faire traiter. Le médecin dit que c’est le besoin de repos et qu’il n’y a pas lieu de craindre aucune conséquence funeste (3). ” Le Jeudi Saint, Mgr d’Arath “ chante la grand’ messe et fait tout l’office, qu’il termine par le lavement des pieds (4). ” “ Monseigneur, dit la chronique du Séminaire,
emporte avec lui non seulement nos plus vives sympathies, mais encore celles de tous les habitants de la ville et de la paroisse, qu’il a intéressés au suprême degré par ses prédications si saisissantes et en même temps si attendrissantes : aussi, ne part-il pas les mains vides, il a reçu d’abondantes aumônes pour ses missions (5). ”
(1) Chronique rédigée par M. Thibault.
(2) Ibid.
(3) Séminaire de Saint-Hyacinthe, 7 avril 1852. — Archives de la Maison générale des OWats.
(4) Chronique citée plus haut.
(5) Ibid.
Demande de Frères enseignants pour la R. Rouge.
Il vint une troisième fois à Saint-Hyacinthe, le mardi 27 avril, “ avec plusieurs prêtres, ses amis et les nôtres, dit le chroniqueur, et fit, le 28 avril, des adieux qui furent “ attendrissants de part et d’autre. ” “ Le jeune et affectueux Pontife répand sur nous ses bénédictions en implorant celles du ciel. La voix plaintive de David, par son psaume In convertendo , s’unit à notre voix sanglotante. La procession est formée; elle ressemble à un convoi funèbre. Sur une estrade, près de la gare, notre fanfare soupire une mélancolique symphonie, interrompue par le cri strident de la vapeur. Le convoi s’ébranle et s’éloigne. Il emporte avec lui l’objet de notre affectueuse tristesse; mais il ne saurait nous enlever son aimable et précieux souvenir (1). ”
Ceux qui n’ont pas connu Mgr Taché, seront peut-être tentés de croire à une légère exagération dans les descriptions du chroniqueur de Saint-Hyacinthe. En réalité, il ne fait que peindre le jeui4e évêque, répandant fréquemment des larmes et les faisant couler sur les visages qui l’entourent.
Mgr Taché dira à la fin de sa carrière : “ Le tourment de ma vie a été les écoles (2);” en effet, “ la charité de Jésus-Christ l’a pressé (3) ” toute sa vie à l’égard de l'enfance.
A peine sacré, il travaille à procurer des Frères enseignants à la Rivière-Rouge. Mgr Provencher a peur des dettes, même quand il s’agit de procurer des instituteurs aux enfants; mais son coadjuteur pense que pour cette œuvre on peut compter extraordinairement sur la Providence. La nécessité est, en effet, urgente (4). Les Sœurs Grises ont une école très florissante où la plupart des filles du pays, non seulement les catholiques, mais même les protstantes, spécialement celles des bourgeois de tout le Nord-’Ouest, reçoivent une éducation soignée. Leur école est
(2) Nous avons entendu nous-mêtne ces paroles sur les lèvres du grand évêque.
(3) Charilas enim Christi urget nos.' II Cor., V, 14.
(4) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget, évêque de Montréal, 22 iuil-
let 1852. J
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ouverte aux petits garçons; mais un grand nombre d’entre eux n’y vont pas.
“ L’éducation des garçons, écrit-il à Mgr de Montréal, est excessivement négligée chez nos catholiques de la Rivière-Rouge : la chose est d’autant plus pénible que nos frères séparés nous font la leçon. Les métis n’aiment point le gouvernement des femmes, ce qui peut contribuer à ce que les enfants ne vont pas à l’école (1). ” “ Oh ! dit-il dans une autre lettre, il m’est difficile de vous exprimer ce que je souffre. Je vois d’un côté des métis et même des sauvages élevés par des protestants et qui ont un degré bien passable d’instruction, tandis que parmi les nôtres, il y en a si peu que ce n’est véritablement pas la peine d’en parler. On nous le reproche, on nous accuse d’être la cause de cet état de choses, et, ce qu’il y a de plus pénible, on en accuse notre sainte religion (2). ”
Mgr d’Arath fit de vives instances auprès de Mgr Bourget, pour obtenir “ des Frères bien formés et en état d’enseigner convenablement le français et l’anglais (3). ” Ces efforts furent ..couronnés de succès. Flous verrons bientôt les Frères des Ecoles chrétiennes' à la Rivière-Rouge.
L’évêque d’Arath partit de Montréal, le lundi 10 mai, avec M. Lacombe et le P. Grollier, non plus comme il y a sept ans, en canot d’écorce, mais sur un bâteau à vapeur.
Le vénérable évêque de Montréal trouvait “ beaux les pieds ’’ de ce jeune évêque revenant de Rome et de la France, avec les grâces de sa récente consécration et s’en allant “ comme l’éclair ” jusqu’aux extrémités du couchant “ pour annoncer l’Evangile de paix (4) : ” il avait voulu, par honneur, l’accompagner à travers les rues de la ville jusqu’au bateau. Désormais il y aura entre les deux évêques une amitié profonde qui sera
(1) Lettre au même, 22 mai 1851. — Copie dans les archives de l’archevêché de Saint-Bon iface.
(2) Lettre au même, 22 juillet 1852.
(3) Ibid.