‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 27 sur 86 · LU · texte numérisé non relu

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Voyage de Montréal h St-Boniface.

l’appui de l’un et de l’autre parmi les difficiles devoirs de l'épiscopat, le jeune prélat vénérant Mgr Bourget comme son maître, le vieil évêque admirant son jeune collègue comme un beau soleil qui se levait au firmament de l'Eglise.

Les voyageurs traversèrent le lac Ontario par “ un temps magnifique. ” Ils eurent le temps, sans retarder leur route, “ de visiter à loisir les admirables chutes du Niagara.” “Je ne suis point poète, écrit Mgr d’Arath à sa mère; cependant si je voulais vous dire toutes les émotions que j’ai éprouvées, je trouverais bien à remplir mes quatre pages. ” “ J e vous envoie,

ajoute-t-il, une toute petite croix, comme souvenir de cette visite des Chutes : elles est faite avec de la pierre du Niagara même (1). ”

Ils arrivèrent le 12 mai à Buffalo, où ils passèrent un jour auprès de leurs frères en religion et où Mgr Taché, “ quoique encore au début de son long voyage ”, trouva le temps d’écrire une lettre de consolation à sa tendre mère (2).

Le 15 au matin, samedi, ils arrivaient à Détroit. Il avaient à traverser le lac Iîuron, et à se rendre au Sault- Sainte-Marie, pour y prendre les canots qui se rendaient de cette ville à Saint- Boniface par le lac Supérieur, la rivière Winnipeg et la rivière Bouge, et sur lesquels leur passage était retenu. Mais il ne se trouva point de bateau prêt à partir pour le lac Supérieur ; force leur fut d’attendre. L’évêque de Détroit était au concile de Baltimore ; ils furent accueillis “ très cordialement ” par “ ces messieurs de l’Evêché ” et y passèrent la journée du dimanche et celle du lundi (3). Enfin, le mardi, 18, il vint “ un bien beau vaisseau” sur lequel ils s’embarquèrent l’après-midi. Mais il survint une autre cause de retard : “ un fort vent ” contraria la marche du bâtiment. Ils arrivèrent au Sault- Sainte-Marie, le

(1) Buffalo, 13 mai 1852. — 33e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) C’est la lettre que nous venons de citer.

(31 Lettre de Mot Taché il sa mère, Détroit, 18 mai 1852. — 34e lettre de M. de la Broquerie-Taché.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

vendredi, 21, au matin. “Il était trop tard: “la condescendance des employés, ” contrairement à ce qui se pratiquait communément en cas semblable, “ n’était pas allée jusqu’à les attendre (1). ” “Les canots étaient partis le 19 après-ïnidi (2). ”

Grand fut le désappointement de l’Evêque et de ses missionnaires. en se voyant à l’entrée du lac Supérieur, sans les moyens de continuer leur route, comme ils l’espéraient, par cette direction.

“ Mais un vieux nord-ouest n’est déconcerté par aucun accident de voyage (3). ” “ L’action vaut mieux que les délibéra¬

tions (4).’’ “Nous ne pouvons aller à Saint-Boniface par la voie des canots, à travers le lac Supérieur et la rivière Winnipeg, dit l’Evêque à ses compagnons ; nous nous y rendrons par Galéna, Saint-Paul et les prairies, en chemin de fer, à cheval et en charrettes. ”

Aussitôt, ils se rembarquent sur le vaisseau qui vient cle les amener et retournent à Détroit, où ils passent la journée du dimanche, 23 mai, recevant de nouveau la plus cordiale hospitalité au palais épiscopal (5).

Le lundi, ils s’acheminent vers Chicago, par le chemin de fer “ qui s’inaugurait, ce jour-là même (6). ”

A minuit, ils sont à Chicago. “ Le mardi matin, ” ils en partent “ pour franchir les immenses plaines des Illinois. Ces plaines ont la plus grande ressemblance avec celles de la Rivière- Bouge. “ Nous jouissons, M. Lacombe et moi, écrit Mgr Taché à sa mère, de cette ressemblance. Tout à coup, pour augmenter

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, la Rivîère-aux- Brochets, 21 juillet 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre de Mgr Taché à sa mère, fl étroit, 23 mai 1852. — 35e lettre de la collection de M. la Broquerie-Taché.

(3) Ibid.

(4) Lettre du 21 juillet à Mgr île Mazenod.

(5) Ibid.

(6) Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de V Amérique , p. 55.

le rapprochement, nous apercevons un faisan, oiseau qui ne se trouve que clans ces prairies et les bois du IST ord : jamais la vue d’un oiseau ne me fit plus d’impression : c’est le premier que je voyais depuis mon départ de la Rivière-Rouge: triste, solitaire, au milieu d’une vaste plaine, ce pauvre oiseau me semblait un emblème de ma propre position et un envoyé de Saint-Boniface qui venait nous inviter à nous hâter de nous rendre où la volonté adorable de la Providence nous appelle (1).”

Mgr Taché arrive à G-aléna le mercredi après-midi, 26 mai. Il s’embarque sur un bateau et, deux heures après, entre dans le Mississipi. “ Quoique l’habitude de vivre dans les forêts, dit-il, m’ait un peu rendu insensible aux beautés de la nature, néanmoins je n’ai pu me défendre d’un sentiment très vif de plaisir en remontant ce grand fleuve. Je comprends l’enthousiasme de Chateaubriand. Les rives du Mississipi sont en général très escarpées et offrent une variété indéfinissable de points de vue (2) . ”

Le samedi soir, 29, les voyageurs sont à Saint-Paul. “ Là, écrit Mgr Taché, il fallait faire nos adieux aux chemins de fer, aux bateaux à vapeur et à toutes ces inventions humaines dont le voyageur est bien aise de profiter (3). ”

Il loue deux voitures, cinq chevaux et deux hommes. Il lui en coûte £75. “ Si nous joignons à cela, écrit-il à Mgr Bourget, £25, que nous a coûté notre voyage du Sault ici et £20 de Montréal au Sault, nous aurons la somme de £120 (environ 3.000 francs) : c’est une bagatelle pour un lord, mais c’est bien gros pour un missionnaire (4). ” “ Cette dépense me pèse sur le cœur,

ajoute-t-il; peut-être que j’ai été coupable en prolongeant mon séjour en Canada jusqu’au 10 mai. Il est vrai que j’avais l’espoir d’arriver à temps; mais peut-être que la jouissance du pays

(1) Saint-Paul {Minnesota), SI mai 1852. — 3Ge lettre de la collection de M- de la Broqaerie-Taché.

(2) Ibid.

(3) Lettre du 21 juillet 1852.

(4) Saint-Paul ( Minnesota ), 31 mai 1852.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

grandissait à mes yeux eet espoir et que plus de générosité de ma part eût ménagé aux missions un argent qui leur est si nécessaire. ”

Le mercredi, 2 juin au matin, la petite caravane part de Saint-Paul ; elle comprend, outre les 2 hommes de service, Mgr d’Arath, M. Lacombe, le P. Grollier et M. Sinclair, de Saint- Boniface, revenant de la Californie. Les uns sont à cheval, les autres sont hissés sur les voitures, par-dessus les bagages (1).

Les cinq premiers jours, les voyageurs ont d’assez beaux chemins, “ parce que, dit le narrateur, nous étions encore dans les arrirère-retranchements de la civilisation (2). ” “ A ma grande surprise, écrit-il à sa mère le cinquième jour du voyage, le monde civilisé va plus loin que je ne pensais : je m’étais figuré que la civilisation mettait à l’ancre à Saint-Paul; mais non: elle vient jusqu’ici, ” Ile-au-Corbeau ou Crowing; “ on peut se rendre par steamboat ou stage (voiture publique) jusqu’à deux lieues d’ici (3). ”

Mais ensuite, la caravane entre en plein “ dans la sauvagerie (4). ” “ Nous ne rencontrerons plus d’habitation avant Pembina (5) ” écrit-il à sa mère. Les maringouins et moustiques commencent à être plus nombreux que nous ne le voudrions; espérons pourtant qu’ils nous traiteront avec égard; sinon, nous leur ferons un petit boucan et force leur sera de nous épargner (6).” Il ajoute : “Il y a aujourd’hui quatre semaines que j’ai quitté Montréal, bonne Maman; je pourrais bien vous dire que la plaie ’ du départ est encore toute fraîche, mais la divine Providence l’adoucit. Déjà depuis plusieurs jours, nous rencon-

(1) Lettre de Mgr Taché à sa mère, lle-au- Corbeau (Crowing), 7 juin 1852. —37e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1852.

(3) Lettre du 7 juin 1852.

(4) Lettre à Mgr de Mazenod du 2 juillet 1852.

(5) Lettre à sa mère du 17 juin 1852.

trous clés bandes cle sauvages; je vous assure que la vue de ces infortunées peuplades est propre à exciter le zèle de jeunes missionnaires. Pauvres nations !... Pauvre humanité d’avoir des membres si peu au niveau de sa noble origine et de ses hautes destinées. ”

Pour se rendre à Saint-Boniface, deux routes s’offraient devant les voyageurs, “ l’une par les prairies, plus belle, mais plus dangereuse ” depuis la guerre entre les Sioux et les Américains, parce que les Sioux y commettaient à tout instant des pillages et des meurtres, “ l’autre par le bois, plus sûre, mais abominable à l’époque des hautes eaux (1).” Par crainte des Sioux, la petite caravane, qui avait longé le Mississipi depuis Saint-Paul, le traversa à l’Ile-au-Corbeau, le 10 juin, et s’engagea dans le chemin des bois.

Cette année-là, le dégel et les pluies avaient amené dans le bassin du Mississipi et dans celui de la rivière Rouge un déluge comme on n’en avait pas vu depuis 1826. Les eaux s’étaient déjà considérablement retirées ; mais dans les endroits bas, le sol en était encore recouvert; ailleurs, la terre, spongieuse depuis le dégel et détrempée par les eaux, ne présentait point assez de fermeté pour porter les chevaux et les voitures; les chevaux enfonçaient dans la vase jusqu’au poitrail et les voitures jusqu’aux essieux: ils embourbaient, selon l’expression du pays. “ Xous avons voyagé, écrit l’Evêque d’Arath à sa mère, dans Veau, dans la boue et sur la terre. Je n’avais pas encore l’idée qu’on pût voyager par de tels chemins. La Providence a cependant eu soin de nous, le tout s’est réduit à nous mouiller et à nous salir. C’était une chose assez singulière de voir un évêque et deux prêtres plongés dans la boue jusqu’à la ceinture et faisant l’humble métier de bêtes de somme, pour arracher de la boue et les chevaux et les voitures, et cela non pas une fois, mais des centaines de fois ; nous en étions pouf un peu nous laver, en nous réjouissant d’avoir échappé à un marais et en nous préparant à

(1) Lettre à sa mère du 17 juin 1S52.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BON IEACE

en traverser un autre (1). ” “:0n trouverait étrange à Mar¬

seille et même ailleurs, dit-il à Mgr de Mazenod, de voir un évêque et deux prêtres enfoncés dans des bourbiers jusqu’aux genoux, ou dans l’eau jusqu’à la ceinture, attelés à des charrettes. Eh bien, tel a été littéralement notre genre de vie, pendant 18 jours: non pas une fois seulement par jour, mais quelquefois des journées entières. Nous avons vu jusqu’à vingt fois en un même jour, nos chevaux s’enfoncer tellement dans la boue, qu’il leur était presque impossible de s’en arracher, même sans leurs fardeaux; et, comme les deux hommes à notre service ne suffisaient pas à la besogne, vos chers enfants et très humbles serviteurs étaient obligés de leur venir en aide et de se constituer modestement les remplaçants des chevaux (2). ” L’Evêque, ajoute plaisamment : “ M. H . . . me conseillait, l’année dernière, de ne pas abaisser ma grandeur jusqu’à la jevalerie: cette fois, je l’ai abaissée plus bas, parce que nous avons fait ce que les chevaux ne pouvaient pas faire (3). ” “ Plus qu’indigne de la

sublime dignité à laquelle j’ai été élevé, écrit-il à Mgr de Québec, j’étais bien aise d’abaisser ma personne à des fonctions plus en rapport avec mon peu de vertu que les devoirs sacrés de l’épiscopat (4). ”

Le P. Grollier trouvait sans doute que les chemins d’Amérique ne valaient pas ceux de France. Quant à M. Lacombe, il s’était constitué, dit Mgr Taché, “notre valet de poste: les besognes désagréables et fatigantes ne nous arrivaient qu’après avoir épuisé ses ressources : sa gaiété, sa complaisance et ses égards pour nous ” durèrent autant que les peines du voyage (5).

Le 25 juin, vendredi, la caravane est à Pembina. “ Me voici encore une fois dans une habitation, écrit l’évêque missionnaire

(1) Pembiva, 25 juin 1852. — Nc 38 de la collection de M. de la Broquerie-Taché. Cette lettre a été imprimée.

(2) Lettre du 21 juillet 1852.

(3) Lettre- ù sa mère, 25 juin 1852.

(4) Saint- Boni face, 2 juillet 1852. — Archives de I archevêché de Québec.

(5) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 décembre 1852.

à sa mère, après 18 jours de sauvagerie (1).” Les voyageurs en repartent le samedi à midi. “ Le lundi matin, dit le P. Taché à sa mère, un homme fut tué et un autre blessé par les Sioux, qui se trouvaient en embuscade. Ils auraient bien pu nous en faire autant, si nous avions été quelques jours en retard. Ceci doit vous rassurer, ajoute-t-il, en vous prouvant que Dieu a soin de nous, et qu’il ne nous arrivera que ce qu’il plaira à sa sainte volonté (2).”

Cependant, le dimanche, 27 juin, Mgr Taché et ses deux compagnons arrivaient à Saint-Boniface.

“ La joie du retour, écrit le jeune Evêque, fut bien diminuée par la vue du désastre qui venait de fondre sur la colonie de la Rivière-Rouge. Un déluge à peu près égal à celui de 1826, a emporté un très grand nombre de maisons, de granges, d’étables et toutes les clôtures et mis la majorité des habitants dans l’impossibilité de semer du blé. C’est un spectacle bien triste que celui que présentent les ruines occasionnées par ce fléau. L’eau est venue jusqu’au niveau du sanctuaire, quoique l’église soit dans un des points les plus élevés. Les bonnes Sœurs allaient en canot dans leur maison (3). ” L’eau avait monté de 25 pieds environ au-dessus de son niveau ordinaire (4), et tenu Mgr Provencher “ plus d’un mois prisonnier ” dans son propre palais. “ Il y avait cinq pieds d’eau, écrivait-il à Mgr de Québec, autour de ma maison; encore 2 ou 3 pouces de plus, et elle était sur le plancher d* 2e étage (5). Je ne suis pas sorti, mais j’étais comme sur un vaisseau en pleine mer; j’entendais jour et nuit des vagues poussées par des vents furieux battre les murs du premier étage de ma maison, comme je les ai entendues dans

(1) Lettre du 25 juin 1852.

(2) Rivière-mx-Brochets, 23 juillet 1*852. — N° 39 de la collection de M. de la Broquerje-Taché.

(3) Lettre citée à l’archevêque de Québec, 2 juillet 1852.

(4) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de M'azenod, 21 juillet 1852.

(5) Style canadien. Au Canada, on compte pour le premier étage ce qu’on appelle en France le rez-de-chaussée.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

mes voyages d’outre-mer. L’eau a monté jusqu’au 20 mai. Les gens et les troupeaux s’étaient réfugiés au loin dans les prairies. Personne n’a péri. On n’a pu semer de l’orge que vers la fin de juin, ainsi que les patates ; tout cela mûrira si Dieu nous donne une saison exprès. L'église et ma maison ont servi de hangars publics ; toutes les autres maisons étaient en danger d’être emportées (1).” Les semailles n’avaient pu avoir lieu, ce qui faisait redoubler la famine. “ L’inondation, disait Mgr Provencher, a ruiné notre pays déjà si pauvre (2). ”

A toutes ces tristesses, s’étaient jointes de vives inquiétudes quand on avait vu arriver les canots sans l’évêque d’Arath et les missionnaires attendus, sans une seule lettre qui expliquât^ la cause de cette absence.

L’arrivée de Mgr Taché, du P. Grollier et de M. Lacombe changea la tristesse en joie. Le vénérable évêque éprouva un grand bonheur à la vue du renfort qu’il recevait et de celui qui lui était annoncé. “Je vais me trouver plus riche en prêtres que jamais, écrivait -il quelques jours après à l’archevêque de Québec : je pourrai faire opposition à l’évêque ” anglican “ de Kupert’s land, qui ordonne métis et sauvages : je crains plus la bourse que le personnel du personnage: l’argument du ventre amène à lui les sauvages (3). ” Il éprouva surtout une immense consolation en voyant son jeune coadjuteur que remplissaient les grâces du Saint-Esprit et que louaient toutes les bouches de la renommée : il bénissait Dieu qui daignait lui donner une si grande joie avant de mourir. “ Il paraît, disait-il à l’archevêque de Québec, que mon coadjuteur a été bien vu partout où il a passé. On me dit mille bonnes choses sur son sompte, je m’en réjouis beaucoup. Prions Dieu qu’il lui fasse produire des fruits abondants pendant un ministère qui peut de beaucoup dépasser le mien, vu sa jeunesse; je le souhaite. Je désirais un

(1) Lettre du 6 inïllet 1852. — Copies de l’archevêché de Saint-Boniface, t. 2, pp. 296-297.

(2) Ibidem.

(3) Lettre du 6 juillet 1852.-- Copies de l’archevêché de Saint-Boni face.

coadjuteur plus capable que moi, je ne cloute pas de l’avoir trouvé. Il possède les langues pour se faire entendre de tout son peuple, il a l’activité de la jeunesse, la prudence de plus d’un vieillard. Je ne crois pas que l’expédition des affaires le gêne. On dirait que Dieu s’en est mêlé, je l’en remercie bien, qu’il le prenne sous sa sainte garde (1).” “Je suis charmé, écrivait le vieil évêque à Mgr de Mazenod, de la bonne opinion que Y. O. a conçue pour mon jeune coadjuteur: jeune, robuste, très actif, je le crois très bien calculé pour sa place. Je ne doute pas qu’avec l’aide des prières de sa Congrégation, il ne produise des fruits abondants parmi les infidèles et les fidèles qui lui sont confiés. Tous ceux qui ont eu occasion de le connaître, me félicitent sur mon choix et font force louanges sur la personne choisie. ” Il ajoute en faisant allusion aux circonstances de l’élection de son coadjuteur: “ Vous dites que je vous ai joué un tour: c’est sans malice. et sans volonté de ma part. . . Moi, je pense que c’est Dieu qui vous en a joué un bien plus beau et qui tourne à mon avantage. Si ma lettre vous fût parvenue à temps, vous auriez peut-être mis opposition à l’émission des bulles : le coup aurait été manqué et le diocèse abandonné, puisque vous aviez résolu de rappeler tous vos sujets. Tâchez de ne plus donner entrée chez vous à une si mauvaise inspiration. La première se serait exécutée, il paraît, sans qu’on en eût rien su ici. Je n’ai plus que quatre prêtres séculiers; les évêques du Canada n’en ont pas assez pour eux; on n’a pas grande chance à en faire venir de loin quand ils n’appartiennent pas à un corps. Laissez donc vos enfants exploiter cette partie de la vigne du Seigneur : elle est d’une pénible culture. Tous les pays de mission ont leurs misères, le froid, le chaud, la faim, les prisons, la mort, selon leur situation sur le globe. Le principal est de s’assurer le cieh; le chemin part d’ici comme de partout ailleurs (2). ”

(1) Lettre du C juillet 1852, p. 299.

(2) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de Mazenod, 19 novembre 1582.

CHAPITEE XIII

NOUVEAU SÉJOUR A u’iLE-A-LA-CROSSE. 1852-1853.

Mgr Taché, nous l’avons déjà dit, était pressé de se rendre à l’Ile-à-la-Crosse. Son départ de ce lieu, suivant de près celui de M. La flèche, avait éprouvé les sauvages. Ceux-ci en effet, s’étaient beaucoup attachés à leurs deux premiers missionnaires: les ayant perdus bientôt, ils s’imaginaient qu’il en serait toujours ainsi. “ Les nouveaux Pères n’avaient pas eu le temps d’apprendre les langues, ce qui rendait le changement plus sensible (1).” “ Les sauvages, qui ne connaissaient rien des délicatesses de la politesse, leur avaient fait souvent des compliments comme ceux-ci : “ Mais que tu es bête ! Que tu parles mal ! Tu parles plus mal qu’un enfant ; ” Peut-être avaient-ils dit : “ Tu n’as pas d’esprit comme le P. Taché. ” Les missionnaires se voyant méprisés par les sauvages, étonnés que leur premier amour de la vérité et de ses ministres se fût refroidi, ne firent aucun effort pour les attirer : ils en vinrent même à prendre pour règle de ne refuser personne, mais de n’aller au-devant lie personne (2), ” s’abandonnant à un sentiment qui ressemblait à du découragement. Tous ceux qui connaissaient “ l’inconstance naturelle de l’Indien ”, avaient de vives inquiétudes sur la persévérance des néophytes.

Mgr d’Arath, père de cette famille spirituelle, informé à plusieurs reprises du travail qui se remarquait en elle, éprouvait les angoisses de saint Paul devant les périls qui menaçaient la foi des Galates. u Est-il possible, écrivait-il, que ces pauvres âmes qui coûtent si cher à mon Sauveur, consentent à se perdre de gaieté de cœur? Faut-il que de si beaux commencements n’a-

(1 ) Lettre du 19 novembrS 1852.

(21 Mgr Grandin, Notes sur Mgr Taché , O. M. J.

Rapports défavorables sur les sauvages de l’Ile-â-la- Crosse.

Anxiétés de Mgr d’Arath.

Derniers adieux de Mgr

Provencher.

boutissent qu’à une si triste fin? La pure et douce lumière de rEvangile aurait-elle déjà fatigué des yeux trop longtemps habitués aux ténèbres? Mes supérieurs, en m’éloignant pour un temps de ma chère mission, se seraient-ils trompés au point de ruiner l’oeuvre que j’ai tant à cœur? Dieu, irrité de voir parmi les prélats de son Eglise un sujet aussi indigne de l’épiscopat que je le suis, aurait-il châtié dans son peuple les fautes du pasteur par la suppression des grâces nécessaires au bonheur de l’un et de l’autre (1) ? ”

Mgr Provencher aurait bien aimé retenir plus longtemps son coadjuteur (2) ; mais il partageait ses sollicitudes comme son amour pour les sauvages : il le laissa aller à ses chers enfants.

“ En prenant congé du vénérable vieillard, le jeune Evêque, agenouillé devant lui, demandait sa bénédiction. Cette bénédiction provoqua les paroles prophétiques qui suivent et qui n'eurent qu’une trop prompte réalisation : “ Il n’est pas d’usage “ qu’un évêque en bénisse un autre; mais comme je vais mourir “ bientôt et que je ne vous reverrai plus, je vous bénis encore une “ fois ici-bas, en attendant que je vous embrasse au ciel (3). ”

Mgr d’Arath quitta Saint-Boniface le jeudi, 8 juillet (4) 1852, “sixième anniversaire (5)” de son premier départ pour l’Ile-à-la-Crosse. Il ne devait revenir à la Rivière-Rouge que deux ans et demi après. Il laissait. à Saint-Boniface le P. Bermond et emmenait avec lui le P. Ctrollier, qui devait le suivre jusqu’à l’Ile-à-la-Crosse et M. Lacombe qui devait s'arrêter au

(1) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Mission de Saint-Jean-Baptiste de l’Ite-à-la-Crosse, 5 janvier 1853. — Collection de M. de la Broquerie-Taclié, n° 40. Cette lettre a été imprimée.

(2) Vingt années de Missions . , p. 56.

(3) Ibid.

(4) Lettre de Mgr Taché à sa mère, La Rivière-aux-Brocliets , 23 juillet 1852 Cette lettre a été imprimée. C’est par erreur que les Vingt années de Missions placent le départ au 10. On sait que Mgr Taché, en écrivant ce dernier ouvrage, se plaignait de manquer de plusieurs documents nécessaires.

(5) Lettre du 23 juillet 1852.

1er Vol. — p. 240.

Les derniers adieux du grand vieillard à son jeune Coadjuteur.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 241

fort Cumberland et aller de là au fort des Prairies ou Edmonton et au lac Sainte-Anne, pour y remplacer M. Thibault.

L'Evêque suivit la même route que dans son premier voyage. A FTorway-House ou Bivière-aux-Brochets, il dut s’arrêter quinze jours pour attendre les barges qui devaient le conduire à l’Ile-à-là-Crosse et qui étaient allées faire leur chargement à la Factorie d’York.

Il profita de cet arrêt pour écrire plusieurs lettres, à Mgr de Mazenod, à sa mère, à d’autres. “ Il y a aujourd’hui 29 ans, écrit-il à sa mère le 23 juillet, en me prodiguant les premières expressions de votre tendresse, vous bénissiez le ciel de vous avoir donné un fils, dont vous ne prévoyiez certainement pas les destinées, mais qui vous donnait les espérances dont une mère se flatte toujours. Aujourd’hui, je bénis le ciel de m’avoir donné une mère que je ne connaissais pas alors, mais que j’ai pu apprécier par la suite et que je suis heureux de chérir aujourd’hui plus que jamais. A la sainte messe, j’ai remercié Dieu de cette faveur, et l’ai prié de bénir ma mère (1). ”

Le 5 août, il partit avec les barges venues d’York, que conduisait une ancienne connaissance, Samuel MacKenzie. Au fort Cumberland, il se sépara de M. Lacombe, qui s’en alla commencer au fort des Prairies une vie toute d’héroïsme.

“ Tout notre voyage, écrit-il à sa mère, fut on ne peut plus heureux : pas un instant de maladie, pas de maringouins, en sorte que nous fûmes exempts de faire “ le petit boucan ; ” des provisions en abondance, et de bonne qualité ; un temps superbe, sans chaleur excessive. Le vent souvent favorable a épargné à nos hommes une bonne partie de la besogne. En un mot, nous avons eu un des meilleurs passages que l’on puisse désirer. Actions de grâces à la bonne et divine Providence, qui ne cesse de nous combler de faveurs et qui ne veut pas même nous laisser

(1) Trente-neuvième lettre de la collection de M. de la Broquerie- Taché. Cette lettre a été imprimée dans le temps.

Arrêt à Norway-House.

Fin du voyage.

Emotions du

jeune Evêque devant l’autel de l’Ile-

il-la-Crosse.

souffrir assez pour qu’on puisse se flatter d’avoir quelque chose à lui offrir en sacrifice (1) !”

L’Evêque arriva à l’Ile-à-la-Crosse avec le P. Grollier dans la nuit du 10 au 11 septembre. “C’était précisément le sixième anniversaire de la première nuit passée à l’Ile-à-la-Crosse (2).”

“ Il nie serait difficile de vous exprimer, écrit-il à Mgr de Mazenod, ce qui se passa en moi quand je mis le pied dans notre pauvre chapelle. C’est au pied de cet autel que j’avais demandé la bénédiction de Notre- Seigneur, en partant pour un voyage qui devait avoir une si grande influence sur ma destinée pendant le temps et pendant l’éternité; et c’est au pied de ce même autel que je venais le remercier de m’avoir arraché à tous les dangers d’un voyage de plus de cinq mille lieues. J’étais parti prêtre, et je revenais évêque : il y avait en cela plus qu’il ne fallait pour me suggérer de profondes réflexions. Puis le souvenir des misères passées et une certaine appréhension vague et involontaire des misères futures; ce séjour au milieu des bois que je venais chercher de si loin, et pour lequel j’avais sacrifié tous les charmes d’un monde qui n’a encore que trop d’attrait pour mon cœur; la vue surtout de confrères aimés, qui avaient tant eu à souffrir et à travailler, pendant que je goûtais toutes les douceurs de la civilisation : tout cela fit sur mon cœur une impression profonde. J’étais au milieu de ces sauvages, au bonheur desquels j’ai consacré mon existence, de ces sauvages qu’on me disait s’être montrés, pendant mon absence, si indignes des grâces de Dieu et des sacrifices qu'ils nous coûtent. Oh ! Monseigneur, il est dans la vie de ces moments indéfinissables, pendant lesquels le cœur, siège des impressions diverses que lui cause une grande joie, mêlée d’une profonde tristesse, est la victime de l’une et de l’autre. Mon arrivée à Plle-à-la-Crosse fut un de ces moments (3). ” •

(1) Lettre du 5 janvier 1852.

(2) Lettre à Mgr Mazenod, 26 décembre 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Ibid.

ARCHEVEQUE DE SAINT-BON 1 FACE

Des larmes abondantes coulèrent longtemps des yeux de l’Evêque missionnaire, “ au pied de ce pauvre autel ” qu’il avait “ fait lui-même ” et qu’il retrouvait “ tel qu’il l’avait laissé, ” s’offrant de nouveau au Dieu d’amour “ pour faire connaître et bénir son saint nom (1). ” “ Que nous sommes heureux de

pouvoir prier ! La prière, cette douce fille du Ciel et de la charité, est toujours prête à répandre le baume de ses consolations sur les plaies les plus cuisantes et à calmer les douleurs les plus vives. Mon cœur froissé, brisé, pour ainsi dire, par tout ce que suggère une position telle que celle dans laquelle je me trouvais, retrouva bientôt le calme (2). ”

Les premiers soins de l’Evêque d’Arath furent pour ses chers sauvages. Comme nous l’avons dit, “ l’ennemi du salut, si attentif à profiter des moindres circonstances pour nuire, s’était efforcé de tirer de l’absence ” du père de famille “ ainsi que du voisinage d’un ministre protestant, tout l’avantage possible. Quelques-uns de ces pauvres Indiens avaient été les victimes de cette malice infernale. ” Les missionnaires effrayés de ces défections, ■V étaient laissés aller jusqu’à dire “que la mission était sans espoir et que les néophjdes ne voulaient plus de Dieu ni de sa loi sainte (3). ”

Mais, raconte l’Evêque, “ je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il y avait beaucoup d’exagération dans tout ce qu’on m’avait dit. Xon seulement la mission n’est pas sans espoir, mais j’ai même la confiance que les traces du mal seront bientôt complètement effacées (4). ” Heureusement le père était de retour au milieu de ses convertis au temps qu’il avait fixé; “non pas, ajoute-t-il modestement, que je sois plus en état qu’un autre de faire progresser la mission, mais parce que le fait même de mon arrivée détruisit les prétextes suggérés par le démon (5). ” Mgr d’A-

(1) Lettre à sa mère, 5 janvier 1853.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

Sollicitude pour lea sauvages,

Envol du P. Grollier au

P. Faraud.

Retraite.

ratli revit les uns après les autres, tous ses chers sauvages, leur adressa des reproches, des avis, des prières et les attacha pour jamais à la vraie foi. Il apprit aux missionnaires à ne pas attendre des sauvages “ les raffinements de la politesse ; ” “ avant de les avoir civilisés, il faut s’attendre à en recevoir des grossièretés. " “ Si vous vouliez, leur disait-il, “ des attentions fines, ” il vous aurait fallu solliciter une chapellenie de Visitandines, au lieu de demander une mission chez les sauvages. ”

Le P. Faraud était, depuis plus de deux ans au lac Athabaska, sans y avoir vu, durant tout ce temps, un seul prêtre, même pour faire sa confession annuelle. Il était allé, durant le dernier été, donner au Grand Lac des Esclaves, une mission qui avait été couronnée du plus beau succès. “ Les différentes tribus qui visitent ce poste, et qui soupiraient depuis longtemps après l’homme de la prière, avaient rivalisé de zèle et d’ardeur (1). ” “ Vraiment, remarque à ce propos Mgr Taché, c’est chose admirable que les dispositions des peuplades indiennes qui n’ont pas encore abusé de la grâce. Comme il fait bon alors d’être missionnaire! La besogne pourtant est fatigante; le jour ne suffit pas à leur zèle, il faut y consacrer une partie des nuits; les malheureux ne sont jamais assez proches de l’envoyé de Dieu: on sent que c’est le même Evangile qui pressait le peuple juif autour du premier missionnaire (2). ”

Au mois d’octobre, l’Evêque d’Arath envoya le P. Grollier à Athabaska pour résider avec le P. Faraud. Celui-ci, de retour du Grand Lac des Esclaves, où il avait goûté tant de consolations, n’éprouva pas une moindre joie en retrouvant la vie commune, dont il était privé depuis si longtemps.

A la fin d’octobre, Mgr Taché fit sa retraite annuelle avec les Pères Tissot et Maisonneuve et le F. Dubé. Les maisons saintes, même celle d’un évêque missionnaire, composée d’hommes qui ont quitté leur pays comme Abraham, pour devenir les

(2) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SA1NT-B0NIFACE

pères des croyants, ont besoin de réforme. Mgr d’Arath voulut que cette retraite fût suivie d’une plus fervente pratique des exercices communs, et d'une plus grande régularité, autant que le comportaient les lieux et les temps (1). Après comme avant la retraite, l’Evêque et ses compagnons employaient le temps à occupations

i -v , , quotidiennes.

la pnere, a 1 etude, au ministère des sauvages, aux travaux manuels. Le P. Tissot consacrait ses matinées entières, “ à faire l’école et le catéchisme, besogne très pénible et dont il s’acquittait à la satisfaction de tout le monde (2) ” spécialement de son Evêque. Celui-ci descendait aux plus humbles travaux; mais le soin des sauvages avait toujours ses préférences. Il leur donna à l'automne une mission qui eut un grand succès. Pendant l’hiver, il fit une visite au lac Vert. Tous les jours, il prodiguait son temps au plus humble sauvage qui désirait lui parler. Une sauvagesse mariée à un employé du fort était tombée malade ; Mgr Taché la confessa plusieurs fois, lui administra la confirmation et l’extrême-onction; il ne put la communier, à cause des vomissements qu’elle éprouvait. Elle supplia le dévoué prélat de la visiter souvent. “Je la visitais deux ou trois fois par jour, dit-il à sa mère; à bien des reprises, pendant ces visites, elle détachait ma croix pectorale, et la baisait avec un respect sensible et affectueux ; elle en faisait autant à ma croix d’oblation, répétant les Saints Noms de Jésus et de Marie et priant avec une ferveur qui m’édifia et me consola beaucoup (3). ” L’Evêque oblat l’assista durant toute sa maladie et jusqu'à Son agonie. Pendant l’agonie, il se retira pour aller prier avec ferveur. Voici pourquoi. “Elle ne devait pas mourir seule, dit-il, elle était au sixième mois de sa grossesse, et cette circonstance me rendait sa position doublement pénible

(1) Lettre de Mgr Taché à Mgr de Mazenod, 26 décembre 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Ibid.

(3) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Mission de Saint- Jean- Baptiste de l’Ile-à-la-Crosse, 2 mai 185?.— N° 42 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

“ Quoi ! me dis-je alors en versant des larmes brûlantes, serait-il possible que cet enfant mourût sous mes yeux sans être baptisé? Serait-il possible, que pendant toute l’éternité, cette mère infortunée fût séparée de son enfant, tandis que je ne me suis éloigné de la mienne pendant le temps que pour leur procurer le bonheur d’être réunis au ciel (1)?” Quand elle eut rendu le dernier soupir, l’apôtre, “ à force de sollicitations, ” obtint d’une femme présente “ qu’elle fît ce qu’exigeaient les circonstances. ;’ Ses pleurs, raconte-t-il, me dirent assez quelle était sa répugnance; mais, poussée par les motifs de religion, elle fit l’opération, ondoya l’enfant qui donna ensuite des signes certains de vie, me laissant dans le doux espoir que réuni à sa mère dans le ciel, il priait avec elle pour une autre mère et un autre enfant, à la séparation desquels ils doivent peut-être leur bonheur. Des consolations de ce genre, conclut l’Evêque, ne sont pas journalières : le bonheur du missionnaire serait trop grand et trop complet: il suffit qu’elles se présentent de temps en temps pour le consoler, le fortifier et lui rendre sa position agréable (2). ”

Un malheur survenu à un sauvage le trouvait toujours sensible. “ J e viens d’apprendre une triste nouvelle, écrit-il à sa mère; une jeune sauvagesse est morte subitement. Elle avait, ainsi que ses parents, enduré un jeûne excessivement rigoureux ; ces derniers tuèrent un bœuf; la jeune personne en prit quelques bouchées, mais son estomac était trop épuisé et elle tomba morte. J e regrette cette pauvre enfant ; elle m’avait donné bien de la consolation à la mission de l’automne dernier, elle s’y est confessée plusieurs fois et paraissait désirer vivement de s’instruire. Puisse le bon Dieu lui avoir fait charité ! Elle est morte loin d’ici. Son beau-père, qui avait eu déjà la mâchoire cassée par un ours, a eu encore cette année à lutter contre un de ces redoutables adversaires et a perju une jambe (3). ”

(1) Lettre du 2 mai 1853.

(2) Ibid.

(3) Md.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

“ Ai; jour de ma consécration, écrit-il à Mgr de Mazenod, une main aussi vénérée que chérie, m'a remis l’anneau pastoral, emblème de l’affection que je dois à l’Eglise, à laquelle elle m’unissait. Cette pauvre Eglise peut paraître une Epouse bien laide, bien hideuse, bien mauvaise à ceux qui ne l’envisagent que d’après les froids calculs de l’ambition; mais l’amour rend aveugle, et mon cœur d’époux ferme les yeux sur les défauts de celle qu’il voudrait corriger, mais qu’il ne répudiera pas (1).”

Mgr Taché avait la joie de voir un de ses compatriotes “bourgeois ” de l’Ile-à-la-Crosse, M. Deschambeault, originaire de Boucherville même, qui était depuis de longues années au service de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans les forts du Nord-Ouest, et qui arriva comme chef cet automne même, au commencement d’octobre, dans le poste important de l’Ile-à-la- Crosse. “ A mille lieues et plus de Boucherville, écrit le prélat à sa mère, le chef spirituel (ayamiken okima) et le chef temporel (okima) sont tous deux de Boucherville. Nous parlons souvent de Boucherville, en sorte que son voisinage m’offre beaucoup d’agrément (2). ”

Ce qui le réjouissait plus encore, c’est que ce pieux laïque contribuait par sa conduite édifiante à relever la religion aux yeux des sauvages. “ C’est un grand avantage pour notre mission et une douce consolation pour moi de l’avoir, dit-il encore à sa mère. Il est exemplaire, ainsi que sa dame et ses sept enfants. Trois viennent à l’école, ce sont de jolis enfants pleins de talents (3).”

Pendant l’absence de Mgr Taché, les deux Pères et leur Frère convers s’étaient livrés à des travaux pénibles, mais qui furent couronnés d’un grand succès. “Nos jardins, écrit l’Evêque à sa mère, donnent dans le progrès, de toute la vigueur du terrain qu’ils occupent. Nous avons cueilli près de 200 minots

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 déc. 1S52.

(2) Lettre à sa mère, 5 janvier 1853.

(3) Ile-à-la- Grosse, 1er janvier 1854.

M. Deschambeault.

Les jardins de l’Ile-à-la- Orosse.

de pommes de terre, en sorte que si nous ne devenons pas Irlandais, ce sera faute de foi, et non manque de patates. Trois minots d’orge nous ont donné l'espoir qu’en cultivant davantage, nous récolterons suffisamment pour notre besoin. Pas encore de blé, nous en sèmerons au printemps. Tous les vendredis presque, nous mangeons une purée aux pois ou une soupe aux fèves, comme en pays civilisé. Ce sont les pois et les fèves de Maman, qui ont réussi on ne peut désirer mieux. Quelques tresses de beaux gros oignons mêlent leur piquante saveur à nos nombreux ragoûts. Un régiment complet des plus gros choux de Siam que j’aie vus de ma vie, prouve que cette place de l’Ileà-la-Crosse n’est pas si stérile que le pourrait faire croire la paresse des anciens habitants. La vue trouve aussi à se reposer agréablement dans notre jardin. Plusieurs des fleurs que vous cultivez avec tant de complaisance ouvrent ici aussi leur calice embaumé: des pétales aux couleurs vives et douces disent assez que le voisinage du pôle n’enlève point au roi du jour sa puissante influence sur les objets de la nature. Toute cette culture donne à notre établissement un certain petit air de civilisation, qui ne manque pas d’agréments. Plus que tout autre, je dois y être sensible, puisque ces plantes viennent presque toutes de vous. Aussi, j’ai regardé souvent ces fleurs avec un sentiment de complaisance, auquel vous aviez la plus grande part. Il n est une surtout que j'aime plus que les autres, c’est la pensée: comment, en effet, un fils pourrait-il ne pas aimer la pensée de sa mère? Déjà le froid d’octobre avait desséché les autres fleurs, déjà leurs tiges, sans sève, se repliaient vers la terre, d’où elles étaient sorties ; la pensée seule, la pensée de ma mère conservait toute sa fraîcheur et son parfum; toujours élevée vers le ciel, il ne fallait pas moins que l’épais manteau de l’hiver, emblème naturel de la mort, pour la soustraire à ma vue, et moi je disais: Oui, à l’hiver de ma vie, à la mort seulement s'effacera la pensée de la meilleure des mères (1). ”

(1) Mission de Saint-Jean-Baptiste de l'Ile-à-la-Crosse, 4 janvier 1853. — Collection de M. de la B roquer ie -Taché, n° 40.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

L'Evêque missionnaire donne d’autres détails sur le temporel de 1a. mission qu il a fondée. Nous croyons intéresser le lecteur en les transcrivant : ils nous font assister aux progrès de la civilisation dans ces pays sauvages, par les hommes de la prière, partis des deux Frances: “ Vous ne m’en voudrez pas, dit-il à sa mère, de vous conduire un instant à notre étable, puisque c’est une des gloires de notre établissement, et un des plus puissants soulagements de notre existence ; partons donc. Quel noble édifice ! Ce n'est plus cette misérable bicoque, dans laquelle notre belle vache blanche, indignée de se voir si. mal logée, n’a voulu donner naissance qu’à un être de son sexe, mais bien au contraire une longue, large et belle étable, qui a coûté bien des sueurs à mes chers confrères, et qui ne coûte à moi que le plaisir d’en jouir. C’est ici que quinze bêtes ont la vie et le mouvement; cinq à la vérité n’ont pas encore ouvert les yeux à la lumière; mais nous hâtons, par nos désirs, le moment où leurs mères pourront satisfaire leur tendresse maternelle, à la vue de leurs nouveau-nés. Au printemps, nos deux blancs taureaux viendront tendre d’eux-mêmes leurs fronts au joug accoutumé. Trois cent dix livres de beurre prouvent que nos deux vaches ne sont pas de la pire espèce, et qu’il n’est pas besoin de se reporter à l’âge d’or, pour voir couler des ruisseaux de lait. Que sera-ce l’été prochain, puisque, à moins d’accident, nous en aurons cinq?

“ J e vous assure que la parcimonieuse avidité de notre Frère est presque satisfaite; ce qu’il y a de certain, c’est que le succès dépasse mes espérances. Nous avons aussi mangé quelques bons fromages. Etait-il content, ce cher Frère, quand je lui ai remis de la présure! je regrette maintenant de ne pas avoir tout emporté. Vous voyez donc que notre position est de beaucoup améliorée, et c'est, pour consoler vos inquiétudes maternelles que je vous fais le détail de ros prospérités. Nous ne sommes plus au temps où du Ijoriillon de poisson faisait nos délices. A 1 absence près du pain, nous sommes beaucoup mieux que vous ne pensez peut-être; je trouve même quelquefois que nous sommes trop bien : puisse le bon Dieu me pardonner ces petits excès ! La Providence est mère, sur quelque coin du monde que l'on se trouve;

L’Eta bie.

Amélioration

générale.

Palais épiscopal.

Voyagea.

et vous savez que les mères, même sans s’en douter, gâtent les enfants; c’est une suite naturelle de leur tendresse: aussi je puis bien dire que je suis l’enfant gâté de la Providence, qui a toujours ménagé les circonstances pour éloigner de moi des peines et des misères qui affligent d’autres. Le bon Dieu connaît ma faiblesse et en a pitié. Aidez-moi à le remercier de ses bienfaits, et priez pour que l’ingratitude ne prenne pas dans mon cœur la place d’une reconnaissance due à tant de titres (1). ”

Oui, l’Evêque d’Aratli est l’enfant gâté de la Providence, mais à cause des privations et de la pauvreté qui sont son partage continuel, bien plus qu’à raison du progrès qu’il vient de décrire avec tant de complaisance. Voyez un peu le palais qu’il habite; c’est lui-même qui en fait la description dans une lettre à l’évêque de Saint- Hyacinthe, Mgr Prince. “ J’ai un palais épiscopal, aussi qualifié pour cet emploi, que je le suis pour le mien. Le dit palais a vingt pieds de long, vingt pieds de large et sept de haut. Il est enduit en terre. Cette terre n’est point imperméable, en sorte que la pluie, le vent et les autres misères atmosphériques y ont libre accès. Deux châssis, de six verres chacun, éclairent l’appartement principal ; deux morceaux de parchemin font les autres frais du système luminaire. Dans ce palais, où tout peut vous paraître petit, tout au contraire est empreint d’un caractère particulier de grandeur. Ainsi mon secrétaire est évêque, mon valet de chambre est évêque, mon cuisinier lui-même est quelquefois évêque. Ces illustres employés ont tous de nombreux défauts ; néanmoins leur attachement pour ma personne me les rend chers et me les fait regarder avec complaisance.

“ Quand ils paraissent fatigués de leurs emplois respectifs, je les mets tous sur le chemin, et me joignant à eux, je m’efforce de faire diversion à leur ennui. Il faut avouer que j'ai de vastes domaines à parcourir : de l'Ile-à-la*-Crosse pour centre, j’ai pour rayon moyen la minime distance de quatre cents lieues. Une

(1) Lettre du 5 janvier 1S53,

AKCHEYÊQUE DE SAINT-BONIFACE

autre consolation, c'est que les épouvantables voies ferrées et les dangereux bateaux à vapeur n’ont point encore fait explosion dans nos parages. Si je meurs en route dans mon diocèse, je vous assure que votre intéressant journal n’aura pas à insérer mon décès sous le titre d Accident à la Vapeur. Nous avons en retour un fameux mode de transport, et voici en peu de mots ce en quoi il consiste en hiver. Deux souliers de trois ou quatre pieds de longueur chaussent Sa Grandeur, vraies pantoufles épiscopales parfaitement adaptées à la finesse du tissu du blanc tapis sur lequel il faut marcher. Elles conduisent mon individualité avec toute la vitesse que peut leur imprimer ma force musculaire. Sur le soir, cette force égale à peu près zéro, et alors la marche est suspendue. Une heure de travail suffit pour improviser mon habitation. La neige si belle, si blanche, est déblayée avec une minutieuse précaution; quelques branches de sapin et d’autres arbres forment l’élégant parquet de mon nouveau palais. Le dôme, c'est le ciel; la lune et les étoiles en sont les brillants et riches flambeaux. Lin horizon sans bornes ou une épaisse forêt en sont les lambris somptueux; mes quatre chiens, les gardiens fidèles; les loups et les hiboux se chargent de la partie musicale. La faim et la fatigue font tressaillir à la vue de tant d’apprêts. Les membres, engourdis par le froid, font bénir le foyer bienfaisant qu’alimentent les cadavres des géants de la forêt. Après avoir pris possession d’une si riche habitation, les propriétaires s’invitent à un festin commun. Les chiens sont les premiers servis. Vient ensuite Monseigneur. Celui-ci a pour table ses genoux, pour ustensiles de cuisine un couteau de poche, un pot et un plat de fer-blanc; il conserve aussi précieusement un vieil outil de famille, c’est une fourchette à cinq fourchons qui, clans maintes circonstances, lui a déjà rendu les services les plus signalés. Le Bénédicité omnia opéra Domini Dominum ne tarde pas à retentir à l’oreille des voyageurs: la nature est trop belle, trop grande, malgré ses rigueurs, pour qu’on puisse oublier son auteur : aussi vives, fortes et touchantes sont les pensées qui m’occupent dans ce campement. C’est un devoir de les communiquer à mes compagnons de voyage et de les in-

viter à aimer le créateur de tant de merveilles et Fauteur de tant de bienfaits. Après nos devoirs rendus à notre Dieu, chacun songe à réparer ses forces et à se préparer aux fatigues du lendemain. Le valet de chambre de Monseigneur dépouille alors Sa Grandeur du capot (1) qu’elle portait pendant le jour; il l’étend de son mieux et lui donne le nom de matelas; les mitaines et le casque (2), à la faveur des ténèbres, prennent les noms d’oreillers. Deux couvertes de lit doivent défendre au vent, au froid et à tout le reste de troubler le sommeil du prélat. Menacent-elles de ne point réussir, la Providence vient, à leur secours, en envoyant une aimable petite couche de neige qui nivelle les conditions et étend sur l’évêque et sa suite un manteau protecteur, sous lequel tous dorment d’un sommeil profond, sans même comprendre la surprise qu’éprouverait un des enfants de la civilisation, si reculant cette neige, il trouvait dessous, évêque, sauvages et chiens.

“ Avouez, Monseigneur, conclut le narrateur, que s’il me manque bien des choses que vous possédez, j’en ai en retour bien d’autres dont vous êtes privé (3). ”

Plusieurs missionnaires eurent beaucoup de peine à se faire à ce régime : il y en avait qui ne parvenaient à s’endormir que fort tard dans la nuit. Mgr Taché, plus heureux, s’endormait rapidement et dormait profondément. “ Toutefois il avouait qu’il y avait une chose qu’il avait toujours trouvée extrêmement pénible: c’était le réveil au lever du soleil en plein air et la transition subite de la chaleur du lit formé des peaux de buffalo à une température de 40° ou 50° au-dessous de zéro (4). ”

(1) On appelle capot au Canada un grand surtout en drap on en fourrure qui so porte l’hiver en dehors des habitations. Son usage est semblable à celui de la capote du soldat en France.

(2) Le casque est une coiffure chaude qui couvre toute la tête, spécialement les oreilles et souvent une partie du cou.

(3) Lettre à Mgr Prince, évêque de Saint-Hyacinthe, 10 avril 1854.

(4) Notes de M. le juge Prud’homme sur Mgr Taché.

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