‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 38 sur 86 · SEPTEMBRE 1856 — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE 1856 — NOVEMBRE

“ Dans l’espace de deux mois, ” Mgr Taché “ avait eu la consolation de voir tous les Oblats employés dans le diocèse de Saint- Boniface. ” Mais cette visite n’était, que la première partie de son voyage. Après trois semaines passées à la Rivière-Rouge, il se remit en route le lundi 14 septembre, pour le Canada et pour l’Europe.

Le prélat s’arrêta quelque temps dans le Canada pour traiter avec ses collègues de la nomination d’un coadjuteur. Les évêques se trouvaient réunis pour la tenue cl’un concile. Mgr de Saint-Boniface sollicita leur appui pour obtenir du Saint-Siège un coadjuteur; tous y consentirent et rédigèrent une supplique au Souverain-Pontife. “Le diocèse de Saint-Boniface, disentils, comprend un territoire immense, puisqu'il a 1520 milles de long sur à peu près 1300 milles de profondeur. Ce vaste territoire est couvert de peuplades infidèles, dont on ne peut préciser le nombre, parce que ce sont des tribus nomades, mais que l’on estime être de 80.000 âmes. Il y a chez celles de ces tribus qui vivent loin du commerce des gens civilisés, de très heureuses dispositions pour la foi chrétienne, et elles sont les premières à demander avec instance les missionnaires. Il est d’autant plus urgent d’aller à leur secours en leur donnant de bons missionnaires que les ministres protestants font plus d’efforts pour s'établir parmi elles, et les attirer dans leurs funestes erreurs. Il est bien connu que ce qui fait surtout impression sur l’esprit de ces peuples grossiers et ignorants, c’est la visite de l’évêque, dont le ministère vivifiant se fait singulièrement sentir dans ces pays ensevelis dans les ténèbres de la mort. Cependant l’évêque actuel, malgré son zèle, quoique jeune et accoutumé depuis long-

Départ de St-Bouiface.

Séjour eu Canada.

temps à ce genre de ministère, ira encore pn, depuis près de quatre ans qu’il a succédé à Mgr Provencher, de vénérable mémoire, visiter qu'une partie de ce même diocèse, quoique cette année même il ait fait un voyage de 2500 milles. Si un coadjuteur lui était donné, il pourrait établir sa résidence à Saint - Boniface pour surveiller de là toutes ses missions, se tenir en rapport avec l’Europe et l’Amérique, d’où il attend tous les secours nécessaires, pendant que son coadjuteur demeurerait dans un lieu central pour toutes les missions sauvages, nommé l'Ileà-la-Crosse. Par cet arrangement, les deux évêques, se trouvant à 1200 milles de distance, pourraient plus facilement visiter toutes les missions du diocèse et sans autant de frais, puisqu'ils seraient sur les lieux plus immédiatement confiés à leur sollicitude. Puis, en cas de décès de l’évêque actuel, la distance des lieux et la difficulté des communications sont telles qu’il faudrait plus de deux ans avant qu’on pût lui donner un successeur. Ce long veuvage de l’Eglise de Saint-Boniface serait peut-être la ruine complète des missions sauvages, qui y sont nouvellement établies (1).”

Pour toutes ces raisons, les prélats prient le Saint-Père de donner à l’évêque de Saint-Boniface un coadjuteur avec future succession. Mgr Taché avait demandé à ses collègues de réserver la désignation du sujet au vénérable fondateur des Oblats : tous reconnaissaient la nécessité de prendre le coadjuteur parmi eux ; “ ils avaient sans doute appris que sans la nomination providentielle de Mgr Taché, le Supérieur général aurait retiré ses fils de l’immense territoire qu’ils évangélisaient, et ils voulaient par un nouveau choix, les attacher indissolublement à ces missions difficiles (2).” C’est pourquoi la supplique ne propose aucun nom. Elle est datée de “ novembre 1856. ”

Tempête sur L’Evêque s’embarqua le samedi, 22 novembre. La traversée

l’Océan. 1 m 1

dura 16 jours et fut orageuse. “ Près des côtes de l’Irlande,

(]) Copie aux Archives de l’archevêché de Saint-Boniface, dans le Recueil des Lettres de Mgr Provencher, t. II, pp. 301-301.

(2) Mgr Grandin, Quelques notes .

ARCHEVÊQUE HE SAINT-BONIFACE

raconte-t-il lui-même, nous avons essuyé une furieuse tempête cpii faillit briser notre navire comme elle en a brisé tant d’autres.

Il est difficile de se faire une idée du dégât causé à notre propre bord par les flots en furie. Un des canons, pesant à peu près- 600 livres, fut démonté de son affût, qu’il brisa, quoiqu’il fût en fonte et fût très épais. Cette pièce, abandonnée à elle-même sur' le pont, fut soulevée par les vagues ou le roulis à plusieurs pieds en l’air, passa par-dessus la cabine qui protégeait les mouvements, en cassa la surface, puis tomba au milieu de la machine' à vapeur et ne s’arrêta qu’au fond de cale, après avoir rompu line plate-forme en fonte sur laquelle étaient les ingénieurs. Ceuxci, qui auraient dû être tués, s’étonnent de leur préservation, et peut-être plus encore de ce que le canon, dans sa chute, n’endommagea pas les machines. On ne comprend pas en effet,, oomment une masse de ce poids et de ce volume ait pu passer entre les diverses parties d’une machine à vapeur sans rien endommager, sans causer une explosion qui eût été notre perte à ,,tous (1).” “Je me trompe, reprend le narrateur, ce fait secomprend facilement: de pieuses âmes priaient pour nous; vous priiez pour votre fils et Dieu a entendu vos prières. L’Etoile de la mer nous a protégés pendant cette nuit affreuse et la Providence a voulu nous donner sensiblement un titre de plus à notre reconnaissance (2).”

Malgré le mauvais état de la mer, Mgr Taché fut moins malade que “ lors de son premier voyage. ” Serait-ce, demande-til plaisamment, que je commence à devenir “marin (3) ?”

Il débarqua à Liverpool le dimanche soir, 7 décembre, après p ^ î ’ A.ngîë- 16 jours de mer, avec “le sentiment agréable de ceux qui met- ^errar®<^t la tent pied à terre, à la suite d’une longue traversée (4) . ” Le lendemain, était la fête patronale des Oblats : il chanta la messe

(1 ) Liverpool, 8 décembre 1856. — Collection de M. de la Broquerie- lâché, n° 56.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Arrivée à Marseille.

dans l’église que ses frères en religion possédaient à Liverpool (1).

Il passa deux jours à Liverpool, deux à Londres, huit à Paris. “ Je vois de bien belles choses, écrit-il de Paris, dans la capitale de l’Empire français; mais ce qui m’y a plu davantage, c’est la tendre piété que j’ai remarquée dans l’église de Notre-Dame des Victoires. Quels beaux moments on passe dans ce vénérable sanctuaire ! Le ciel semble y prodiguer un avant-goût de ses délices. La piété toute filiale de ceux qui viennent y prier Marie a un caractère de foi qui multiplie les prodiges. Aussi les miracles de grâce y sont, pour ainsi dire, à l’ordre du jour (2).”

L’Evêque canadien ajoute: “ Il règne en France un ordre admirable. Le Souverain de ce beau pays paraît un homme providentiel. Je l’ai vu hier passant une revue: il est difficile de se représenter l’enthousiasme avec lequel les cris de Vive V Empereur! ont retenti dans l’armée et dans la foule (3).” C’était alors l’époque de la guerre de Crimée, l’une des époques où la France a été la plus glorieuse et la plus prospère ; mais hélas ! Napoléon III, troublé par les bombes d'Orsini, allait adopter une politique révolutionnaire, qui devait, le précipiter, avec toute la France, dans l’abîme.

Le prélat termine ses réflexions sur son séjour à Paris, par ces paroles qui renferment un bel éloge de la France et une prière pour elle: “Il se fait un bien admirable en France; la générosité et le dévouement sont des caractères distinctifs de la nation française; que Dieu la protège et la rende digne de la missions qui lui est réservée dans le monde (4). ”

Mgr Taché partit de Paris le 19 décembre. Le lendemain, il arrivait à Marseille. Quelle ne fut pas sa joie de se retrouver auprès du vénérable fondateur des Oblats, le père de sa vie religieuse et de sa dignité pontificale^ Avec quelle piété il lui de-

(1) Liverpool, 8 décembre 1856.

(2) Lettre à sa mère, Pari?, 18 décembre 1856.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONTFACE

manda de “ le bénir, de bénir tous ses enfants habitant les froides régions du Nord-Ouest de l'Amérique, de bénir toutes les œuvres confiées à leurs soins et objet de leur sollicitude (1). ”

De son côté, le saint vieillard témoigna à son jeune fils “ une tendresse et une joie ” que “ beaucoup de pères selon la nature n’éprouvent pas même pour leurs propres enfants, ” épanchant sur lui “ tous les trésors de tendresse renfermés dans son grand cœur (2). ”

D'Evêque de Saint-Boniface commença aussitôt les négocia- Choix du eoad-

• juteur.

fions pour la nomination de son coadjuteur. Il demandait qu’il fût pris parmi les Oblats, qu’il fut jeune encore, “ doué d’un tempérament fort et vigoureux, d’une constance inébranlable sans raideur, d’un caractère conciliant (3). ” Si l’élu ne savait pas les langues sauvages, Mgr Taché s’offrait à lui “ abandonner sa cathédrale, afin qu’il fît sa résidence à Saint-Boniface, où les langues sauvages sont loin d’être aussi nécessaires que dans le reste du diocèse (4) ; ” Lui-même, qui savait plusieurs langues sauvages, prendrait pour son partage les missions du Nord-Ouest,

,où ces langues sont absolument nécessaires. N’hésitez pas, disait-il à Mgr de Mazenod, “ à m enlever la plus grasse partie de mon gâteau pour la donner à mon coadjuteur: je ne reculerai jamais devant une mesure qui pourrait procurer le bien et la gloire de Dieu (5). ”

Le Supérieur général, après avoir prié et réfléchi, “inspiré de Dieu, désigna le jeune P. Agitai Grandin comme le plus digne entre les dignes: dignissimus inter dignos (6). ”

On ne pouvait guère faire qu’une objection, celle de l’âge de l’élu: le P. Grandin n’avait en effet que vingt-huit ans. Mais,

(1) Vingt années de Missions . , p. 88.

(2) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Jour de l'an au malin, 1857. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 58.

(3) Lettio à Mgr de Mazenod, 25 juillet 1855. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

(6) Vingt années de Missions . p. S4.

observa Mgr de Mazenod, e! la jeunesse est de tous nos défauts, celui qui se corrige le plus vite (1) ! ” “ Puis, ajoute Mgr Ta-

ché> il faut bien s’en souvenir, avec la nécessité de nos marches et contre-marches, à des. distances prodigieuses, le poids des années est un bagage un peu lourd pour la raquette (2). ”

Le nom du P. Grandin fut envoyé à Rome. “ Ce nom, par la raison que- nous avons dite plus haut, ne se trouvait pas consigné sur la supplique des évêques de la province de Québec. Cette dérogation aux règles ordinaires retarda un peu la conclusion de cette importante affaire (3). ” Car le Saint-Père, malgré toute la confiance qu'il avait dans Mgr de Mazenod et Mgr Taché, voulut avoir par écrit la délégation de l’archevêque et des évêques de la province de Québec, chargeant le Supérieur général des Oblats de présenter les noms. Il fallut du temps pour que cette délégation parvînt à Rome. “ Ce ne fut que ” le 11 décembre 1857 “ que le Saint-Père signa les bulles érigeant la coadjutorerie de Saint-Bonifaee et préconisant le P. Mitai Grandin comme coadjuteur avec le titre d’évêque de Satala in parübus infidelium (4). ”

! “ Cet acte du Vicaire de Jésus-Christ, remarque Mgr Taché, nous procura une bien douce satisfaction. Car, outre qu'il nous délivrait de toute inquiétude sur le sort de notre diocèse, en cas d’une mort qui peut nous frapper chaque jour, il nous assurait le puissant et dévoué concours d’un pieux missionnaire, qui, nous en étions certain, ferait un saint évêque (5). ” Pendant quarante-cinq années, la fontaine de salut ouverte par cette élection fortunée n’a cessé de répandre “ ses bénédictions de douceur ” dans ces contrées froides ; pendant quarante-cinq ans les peuples ont entouré d'une vénération croissante “ le saint du

(1) Mgr Grandin, Qudqv.es notes .

(2) Vingt années de Missions . , p. 84.

(3) Ibid., p. 89.

Satala est un siège situé dans l’ancienne province ecclésiastique de Sébaste.

(5j Ibid.

ARCHEVÊQUE HE SAINT-BOXIFACE

Nord-Ouest. " Que Dieu soit béni ! que la mémoire du vénéré fondateur des Oblats accepte les plus justes actions de grâces (1) ” de toute l'Eglise et des deux Frances pour un choix qui a si efficacement contribué à étendre le règne de l’Evangile et à faire connaître et aimer le nom français.

“ h ne autre mesure, aux conséquences multiples et avantageuses pour nos missions, fut aussi arrêtée pendant le séjour du Vicaire à Marseille. Tous nos missionnaires avaient exprimé le désir de voir les plus avancés de leurs établissements enrichis d'un couvent des Sœurs de la Charité. Outre l’éducation des enfants, le soin des malades, il est mille détails de la vie. dans lesquels le prêtre missionnaire ne peut pas descendre, et dans lesquels il est bon pourtant qu'une main expérimentée et charitable vienne façonner le cœur de ceux qui, arrachés naguère à l’infidélité, ignorent combien est abondant le surcroît promis à qui “ cherche d’abord le royaume de Dieu et sa justice. ” La femme missionnaire, la Sœur de Charité, peut remplir cette noble tâche, et seconder ainsi puissamment l’action du prêtre. Saint Paul n’oublie pas celles “ qui ont travaillé avec lui dans l’établissement de l’Evangile. ” Ce genre de coopération est encore plus nécessaire à ceux qui exercent leur saint ministère en pays sauvages et incultes, où la belle et pure nature des grands rêveurs de la pseudo-philosophie a tant besoin d’être embellie et abluée. Les services des Sœurs de la Charité semblaient donc, avec raison, comme indispensables; mais ici, comme ailleurs, les nobles élans du cœur, les généreuses aspirations de l’âme, sont dépendants des nécessités de ce corps qui semble avoir toujours la bouche ouverte pour demander son alimentation; aussi le grand échec, la grande difficulté de toutes ces créations bonnes, pieuses, admirables même, c’est l’exiguité des ressources pécuniaires. Les allocations de la Propagation de la Foi soutiennent seules nos établissements; leur adjoindre des couvents de religieuses, c’est demander aux missionnaires de partager avec ces

Négociations pour la multiplication des couvents dans le Nord-Ouest.

(1) Vingt années de Missions, p. 99.

Demande de missionnaires.

Départ.

héroïnes la maigre pitance qui les soutient; c'est demander à ces dernières le plus haut degré possible d'abnégation, le sublime de la charité et du dévouement, “ Les missionnaires oblats consentaient volontiers à partager leur nourriture avec celles qui viendraient les seconder. Notre vénérable fondateur, après quelques objections prises en son bon cœur et sa haute prudence, consentit volontiers au projet proposé, en laissant au Vicaire de nos missions le soin de s’entendre avec les Sœurs de la Charité sur les mesures à prendre pour en assurer le succès (1). ”

L’Evêque de Saint-Boniface, qui, dans toutes ses lettres à Mgr de Mazenod, ne cessait de demander des missionnaires, lui renouvela ses instances de vive voix et à plusieurs reprises.

Le vénérable fondateur, “ avec la bonté qui le caractérisait, voulut bien se rendre aux vœux de son enfant. Il promit que quatre Pères êt quelques Frères seraient envoyés à Saint-Boniface dans le cours de l’année (3).”

Il y avait déjà des presses autographiques dans les missions du Nord-Ouest. Mgr Taché obtint que le F. Salasse, destiné à ces missions, fût exercé, avant son départ, à s’en servir.

Ce Frère, avec un autre convers, le F. Perréard, un scolastique, le F. Clut et le P. Le Floch s’embarquèrent à Liverpool le 3 juin pour Montréal, et arrivèrent à Saint-Boniface le .12 août, amenant du Canada un vaillant colon, M. Allard, qui a eu 30 enfants (3).

Durant le même été, mais un peu plus tard, les Pères Frain et Eynarcl et le F. Kearney s’embarquèrent aussi à Liverpool et, à travers “ les montagnes de glace qui se promènent à loisir dans le détroit et sur la baie d’Hudson, ” vinrent débarquer à la Fac-

(1) Vingt années de Missions . , pp. 89-90.

(2) Ibid., p. 91.

(3) J. M. Lelloch ou Le Floch, né eu 1823 à Quimper, ordonné prêtre en 1855, envoyé aux missions de la Rivière-Rouge en 1857, exerça le ministère à la cathédrale jusqu’en 1868, fut envoyé en 1S6S aux missions de Pembina et de Saint-Joseph, et y demeura jusqu’en 1877, exerça ensuite le saint ministère à Montréal, puis à Saint-Sauveur de Québec, fut affligé de paralysie pendant plusieurs années, et mourut à Québec le 28 janvier 1888.

ARCHEVEQUE DE SAINT-BONIFACE

torie d h ork. C est la première fois que les Oblats suivirent cette ^ oie pour venir dans le Nord-Ouest ; Mgr Taché, ainsi que nous le dirons plus loin, leur obtint un passage gratuit de Londres à York. Continuant leur route, les trois missionnaires arrivèrent à la Bivière-Rouge au commencement d’octobre (1).

L Eveque de Saint-Boniface passa près de trois semaines à Marseille, les derniers jours de 1S5G et les premiers de 1857. La température était alors, sur les bords de la Méditerranée, ce quelle est “au mois de mai” à la Rivière-Bouge. “Nos habitants de Marseille, écrit-il à sa mère, ne peuvent pas comprendre que nous puissions vivre dans nos climats glacés, et encore moins que I on puisse coucher à la belle étoile avec 45 degrés au-dessous de zéro (2). ”

En 1857, l’Œuvre de la Propagation de la Foi n’avait point encore les développements qu’elle a obtenus depuis. Les Conseils centraux songèrent à profiter de la présence de cet évêque missionnaire, qui s’appelait lui-même quelquefois “ le petit évêque sauvage, ” pour faire connaître l’Œuvre et sa nécessité pour les missions. Qui s’intéressait plus à l’Œuvre de la Propagation de la Foi que cet apôtre au grand cœur, appelé à introduire l’Evangile dans un continent vaste comme la moitié de l’Europe? Qui pouvait mieux y intéresser la France que ce jeune évêque, si vif du regard, à la parole chaleureuse, dont le visage se baignait si facilement de larmes, qui évangélisait des terres autrefois françaises? Les Directeurs de Paris et de Lyon lui demandèrent donc d’aller de ville en ville, de diocèse en diocèse, pour parler des missionnaires et des missions et recommander l’Œuvre qui nourissait les uns et soutenait les autres.

Mgr Taché, dont la timidité naturelle égalait presque l’amabilité, éprouvait quelque répugnance pour “ une mission qui devait le mettre en rapport avec tant de personnes incon-

fl) Vingt années de Missions . , p. 24.

(2) Jour de Van , 1857.

—45° Far. équivaut à — 42° J C.

Séjour a Marseille.

Tournées de prédications en France.

YIE DE MGH TACHÉ, O. M. I.,

nues ( 1) . ” Mais il avait l’occasion de servir les intérêts de la foi et de témoigner sa reconnaissance envers l’Œuvre qui fournissait le pain à ses missionnaires. Il accepta donc.

Pendant près de deux mois, “ le petit évêque sauvage ” parcourut les diocèses et les villes, peignant l’état malheureux des infidèles, les travaux des missionnaires et suppliant la généreuse France de donner son or pour assister les missionnaires clans la conversion des infidèles.

Il partit de Marseille vers le 10 janvier, prêcha successivement à Fréjus, Aix, Lumières, où un chœur de musiciens exercé par le P. Ta! mon vint exécuter en son honneur l’air national des Canadiens-Français “ Vive la Canadienne ! ” puis à Viviers, Vienne, Montpellier, Bézier, Carcassonne, Toulouse, Tarbes, Montauban, Auch, Bordeaux (3). Il était à Poitiers le 3 février, y était accueilli par Mgr Pie, “ avec une bonté et une générosité bien capables de ” le “ dédommager des fatigues de tant de voyages ” et contracta avec le magnanime évêque une amitié que la parfaite conformité de vues et le même dévouement à l’Eglise rendirent inaltérable (3). Il continua ses prédications par Angers, Laval, le Mans (4). Lu Mans, il se proposait d'aller voir à la Grande Trappe de Mortagne son ancien condisciple, le P. Fiset; mais une indisposition le priva “d’une satisfaction qui eût été si douce (5). ” 11 se rendit directement à Chartres, puis à Paris, où il continua de prêcher et de s’occuper des missions. “ Un redoublement de besogne ” le fatigua au point de le rendre malade deux jours (G). Le 25 février, il partit de Paris, prêcha à Lyon, Belley, Annecy, et Grenoble. Il fit nn

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 24 janvier 1S57. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre à sa mère, Poitiers, 3 février 1857. — Collection de M. de la

Broquerie-Taché, n° 60. »

(4) Lettre à sa mère, Paris, 2 février 1857. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 61.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

nouveau séjour auprès du vénérable évêque de Marseille, le quitta le 16 mars, et revint à Paris en prêchant encore dans quatre ou cinq villes.

“ 11 faut avoir entendu Mgr Taché parler de ses missions, raconte un témoin qui a longtemps vécu dans son intimité, pour connaître tout le charme de ses récits, chargés d’anecdotes, de souvenirs, de rapprochements heureux et profondément instructifs (1).” Dans les cathédrales de France, “l’évêque sauvage ” parla avec cette abondance et cette onction qui caractérisaient son éloquence; tout l’auditoire était suspendu aux lèvres de ce conteur si vite ému et toujours émouvant qui répandait des larmes et trouvait à tout instant les saillies d’un esprit tout français. Aussi ses prédications eurent un grand retentissement et contribuèrent puissamment au progès de la grande Œuvre de la Propagation de la Foi. Cette année-là même, les recettes augmentèrent de 286 mille francs. Mgr Taché peut être considéré comme un des grands bienfaiteurs de cette institution salutaire.

Mais ces tournées de prédication imposèrent à l’évêque missionnaire un sacrifice qui lui coûta beaucoup. “ A mon vif regret. écrivait-il à Mgr de Mazenod dès le 24 janvier, après avoir examiné ce qui me reste à faire en France et le peu de temps laissé à ma disposition, je reconnais qu’il me faut absolument renoncer à mon voyage de Rome : il m’en coûte cl’en venir à cette détermination; mais les circonstances m’y forcent (2). J ai dû renoncer à mon voyage de Rome, ajoute-t-il à sa mère le o février; mon cœur y aura perdu de douces émotions, mais j espère que l’Œuvre de la Propagation de la Foi y gagnera, et quand on fait le bien on est toujours assez heureux (3).

Flous avons dit que la famille Taché était originaire de Garganvillars, dans la Guienne. L’Evêque de Saint-Boniface,

(1) L’hon Sénateur T.-A. Bernier, Préface à la 2e édition des \ mgt

années de Missions . , p. 6.

(2) Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Collection de M. de la Broquerie-Taché.

Visite au pays de ses ancêtres.

Relations avec les Boucherville de France et de l’Ile Maurice.

durant la tournée que nous venons de raconter, eut l’occasion de faire des recherches sur ses ancêtres, d’aller visiter leur église et même leur maison.

Laissons-le raconter lui-même ce pèlerinage au berceau et au tombeau de ses pères.

“ A Montauban, écrit-il à sa mère, j’ai fait des recherches sur nos ancêtres. Ces recherches furent heureuses : j’ai pu connaître nos pères jusqu’à la septième génération. En passant à Garganvillars, j’ai vu la maison où sont nés nos aïeux, l’église où ils ont été baptisés; j’ai prié dans le cimetière qui renferme leurs restes mortels. Jugez de l’émotion universelle, tout le pays était sur pied et l’on considérait mon passage connue un événement, d’autant plus que le dernier des Tachés qui a habité cette paroisse, cousin issu du germain de mon grand’père, en est par son testament, que j’ai entre les mains, le bienfaiteur insigne, ayant laissé une somme considérable pour les' pauvres et une autre pour la fabrique, afin qu’à perpétuité on prie pour les membres de sa famille. La branche de la famille Taché à laquelle nous appartenons, s’est éteinte avec ce zélé et pieux chrétien.

“ A deux lieues de Garganvillars est le village de Lapite, dont le maire est un Taché, mon cousin au sixième degré, chez lequel j’ai dîné avec un de ses frères, qui est curé dans le diocèse et qui est un bien digue ecclésiastique. Inutile de vous dire combien ces braves gens paraissaient heureux. Ils savaient qu’un Taché était allé au Canada, mais n’en avaient jamais eu de nouvelles ( 1 ) . ”

Nous ne savons si c’est, pendant ce jour dans la patrie de ses ancêtres que l’Evêque canadien renoua des relations avec les rameaux de la famille de Boucherville établis en France et à l’Ile Maurice. En tout cas, nous le voyons depuis en relations avec Mme Dugas de Colombier, dans le Dauphiné, née de Boucherville. sa cousine au 5e degré, avec Anatole de Boucherville, de

( 1 ) Poitiers, 3 février.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 35.3

] Ile Maurice, cousin au 5e degré aussi, et d'autres membres de ces familles distinguées. “ Que Dieu est bon, écrivait-il un jour a Madame Dugas ! De tous les membres de notre famille au Canada, je suis celui qui ai paru le plus sacrifier les liens de famille qui pourtant m'étaient si chers ; et voilà que c’est par moi que cette même famille est entrée en relation avec ses membres d outre-mer. Je regarde comme une grande récompense de quelques-uns de mes sacrifices de missionnaire d’avoir pu vous connaître, voirs et les vôtres (1). ”

Il s'estimait surtout heureux que ses relations avec ces parents lointains les eussent rendus plus religieux. “ Jugez de mon bonheur, disait-il à cette occasion, moi qui ai renoncé à tout ce que j’aimais sur la terre pour faire du bien à de pauvres sauvages, aider à procurer le salut à des membres de ma famille (2) ! ”

“ Mgr Taché avait une dévotion qu’il a communiquée plus tard à tous les évêques élevés à son école. Quand il allait en Europe ou seulement au Canada, il s’efforçait de visiter, toutes les fois qu’il le pouvait, les parents de ses missionnaires: “Nous allons “ voir, disait-il, un bienfaiteur qui nous donne une somme d’ar- “ gent, pour lui témoigner notre reconnaissance ; mais les pa- “ rents qui nous donnent leurs enfants, leurs frères ou leurs “ sœurs, sont bien en réalité les bienfaiteurs les plus méritants “ de nos missions (3). ”

L’Evêque missionnaire profita de ses vojnges à travers la France pour voir le plus grand nombre possible des parents de ses missionnaires. Donnons quelques détails sur ses visites à la famille et aux amis de celui qui vient d’être désigné pour son coadjuteur.

“ Avant de partir pour l’Europe, raconte celui-ci, Mgr de Saint-Boniface m’avait demandé les adresses des différents

(1) Lettre à Mme Dugas, née de Boucherville, Saint-Boniface, Province de Manitoba, Canada, 15 janvier 1878.

(2) Ibid.

(3) Mgr Grandin, Quelques noies sur Mgr A. Tacliê, O. M. 1.

Visite aux familles de ses missionnaires.

membres de ma famille qu’il était plus facile de rencontrer. ■J’avais mis en tête de ma liste le prêtre modèle par excellence, ‘que je regardais comme mon père, parce que c’est grâce à sa -charité que je suis prêtre et à sa direction spirituelle que je suis religieux et missionnaire, ” M. Sébaux, alors curé dans sa paroisse natale, Notre-Dame des Cordeliers, à Laval, depuis évêque d’Angoulême. Mgr Taché alla le voir. Cette visite fut accompagnée cl’un incident qui prouva à l’évêque missionnaire qu'on tenait beaucoup à sa visite, même plus qu’il ne l’aurait voulu. M. Sébaux, avant reçu Mgr Taché, conduisit son hôte faire une visite à Mgr Wicart, premier évêque de Laval. Celui-ci dit au curé: “Vous ne devriez pas ignorer, Monsieur le curé, que dans “ une ville épiscopale, c’est à l’évêché qu’un évêque doit descen- “ dre. — Je n’avais pas moi-même, répond M. Sébaux, l’honneur de connaître Mgr Taché ; mais à la demande d’un de ses mis- “ sionnaires que je connais intimement, il est venu me voir, et me donner de ses nouvelles. — Oui, recevoir des Evêques ! reprit Mgr “ Wicart. ” Et en même temps il dit à son domestique d’aller chercher la valise de l’évêque missionnaire et de l'apporter à l’évêché. Mgr Taché fut quelque peu embarrassé.

“ Il eut la bonté, poursuit Mgr Grandin, de visiter les miens, ce qui fit un grand plaisir à tous, tout particulièrement à moi. J’avais alors à Evron une sœur mariée depuis quelques années et qui, de concert avec son mari, y tenait un modeste commerce. Ils fabriquaient des mouchoirs de poche pour la nombreuse et belle communauté des Sœurs de la Charité d’Evron. Ma sœur se trouvant à traiter d’affaires avec l’Econome de la Communauté, avait à déterminer un jour où elle la rencontrerait. L’économe proposa tel jour. “ Non. un autre jour, reprit ma sœur, car ce jour- “ là, j’attends la visite d’un évêque missionnaire chez lequel est “ mon frère. ” La religieuse partit d’un éclat de rire, croyant ma sœur victime d’une mauvaise plaisanterie. “ Comment, “ Madame, lui dit-elle, pouvez-vous supposer qu’un évêque va “ venir vous voir, parce que votre frère est dans les missions ? “ Vous n’avez qu’un moyen de le voir, c’est de vous rendre à la “ gare, peut-être aurez-vous la chance de l’apercevoir. ” Mgr

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

Taché, accompagné de mon frère, vicaire clans le diocèse de Laval, passa plusieurs heures à Evron, bénit ma sœur, mon beaufrère et leur petite famille, passa peut-être quelques instants au couvent et au presbytère, puis continua sa route jusqu’à Silléle-Guillaume, laissant toute la famille de ma sœur bien heureuse et bien honorée et beaucoup des habitants d’Evron bien ébahis. Mon père n’était pas sur la ligne du chemin de fer; mais il avait été prévenu, et après avoir endossé son habit des dimanches, fit ses trois lieues à pied pour se rendre chez son fils à Sillé et attendre Sa Grandeur. Dire si tout le monde fut heureux et surtout honoré, ce n’est pas possible. Mgr Taché lui-même était très heureux, parce qu’il comprenait qu’il faisait des heureux. 11 m'écrivait à moi-même: “J’ai vu le digne M. Sébaux, votre “ sœur et sa famille, votre frère le prêtre et surtout votre vénê- “ râble père, vos autres frères et leurs enfants, sans compter vos “ parents et amis du Mans. Tout ce monde vous aime bien, je “ suis convaincu que vous n’en doutez pas. ”

“ Sans doute, conclut le narrateur, des scènes semblables se passèrent chez les parents des autres missionnaires. Je n’ai connaissance que de celles qui ont rapport à ma famille ( 1 ) . ”

Après avoir achevé sa tournée de prédication, Mgr Taché séjourna encore une dizaine de jours à Paris, clans l'intérêt des missions de l’Amérique du Nord.

“ Si à l’ombre de vos ailes, avait-il écrit à Mgr de Mazenod, je pouvais franchir le seuil impérial, j’aurais encore une raison de plus de vous être reconnaissant (2). ” Il désirait en effet voir Napoléon ITT pour l'intéresser aux “gestes de Dieu par les Francs ” dans le Norcl-Ouest de l’Amérique. Mais par timidité ou par l’effet des circonstances, il passa en Angleterre sans avoir vu l’Empereur des Français.

Il demeura huit jours dans les Iles Britanniques, visitant les maisons de son ordre, tressaillant d’une sainte allégresse à ht

(1) Mgr Grandi n, Quelques notes .

(2) Lettre du 26 février 1857. — Archives .de la Maison générale des Oblats.

Dernier séjour à Paris.

Voyage en Angleterre.

Retour et prédications au Canada.

Prédications dans le Bas-Canada.

vue du bien qui s'y faisait, s’occupant des intérêts de ses chères missions. “ Je suis arrivé à Leeds hier à 11 heures, écrit-il le 2 avril; aujourd’hui, je suis allé à Lys-Marie, et demain matin je dois me rendre à Liverpool. Vous pouvez voir par là qu’en Angleterre comme en France, je ne suis qu’un oiseau de passage; mais d’un autre côté, ici comme en France, je suis vraiment heureux de voir nos Pères, de voir le bien qu’ils opèrent et leur succès dans l’œuvre admirable de la régénération d’un peuple pauvre, mais dont la foi ardente mérite toutes nos sympathies (1). ”

A Londres, l’Evêque de Saint-Boniface se mit en rapport avec le Comité de la Compagnie de la Baie d’Hudson. “ Le gouverneur Simpson du Canada y était ” et se montra très bienveillant. “ Demandez, Monseigneur, dit-il au prélat, tout ce que vous voudrez et nous serons heureux de vous l’accorder. ” Mgr Taché profita de ces dispositions “ pour demander un passage de Londres à York-Factory pour deux Pères et un Frère (2). "

L’Evêque s’embarqua à Liverpool le samedi 4 avril. La traversée dura douze jours; la mer fut “moins impitoyable que de coutume, (3) ” surtout qu’à l’aller ; il ne fut pas “ très malade (4). ”

Il débarqua à New-York le jeudi 16 avril et se rendit à Montréal.

A la demande des évêques de la province ecclésiastique de Québec, il fit pendant plusieurs mois, comme en France, une tournée de prédications pour intéresser les cœurs aux missions et à l’œuvre qui fouimissait le pain aux missionnaires, l'œuvre admirable de la Propagation de la Foi. Sur les bords du grand fleuve auprès duquel s’écoula sa jeunesse, comme en France, sa

(1) Lettre au R. P. Aubert, 2 avril I!j57. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Ibid.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 29 avril 1857. Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) Ibid.

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parole, toute vibrante cle foi et d'amour, coulant abondante sous le Ilot des pensées qui le saisissaient et des émotions qui l’envahissaient, remuait profondément tous les cœurs et créait dans les populations si croyantes et si généreuses du Canada des courants de charité d'où sortirent de nombreuses vocations et des aumônes .abondantes. “Nous avons souvent vu, raconte un illustre témoin, les poitrines se soulever, les yeux se mouiller de larmes quand, rappelant dans nos vieilles églises, les diverses péripéties de sa vie d'abnégation, il invoquait d’une part les prières du peuple canadien pour dompter les révoltes du sauvage à la grâce, et que, d’autre part, il bénissait Dieu de la persévérance des actes cle piété et d’édification par lesquels ses néophytes parvenaient souvent à changer en allégresse ses plus poignantes angoisses (1). ”

“ J’ai fait tout en mon pouvoir au Canada, écrit-il à Mgr de Mazenod, pour exciter le zèle en faveur de la Propagation de la Foi; je ne crois pas avoir perdu mes peines; je suis très content du séjour que j’y ai fait (2).”

Au cours de ces prédications, de larges aumônes lui furent données à lui-même pour les missions du Nord-Ouest; ce qui lui fut bien plus agréable encore, un jeune prêtre du diocèse de Montréal, M. Gascon, vint lui offrir ses services pour les missions. Le prélat accepta avec empressement son offre généreuse. Le jeune prêtre est entré depuis dans la Congrégation des Oblats et s’est dévoué aux missions sauvages avec l’héroïsme d’un saint.

Pendant que Mgr de Saint-Boniface allait de ville et ville et de paroisse en paroisse pour étendre l’Œuvre de la Propagation de la Foi, il négociait la fondation de nouveaux couvents dans son diocèse.

Mgr de Mazenod, nous l’avons vu, avait accueilli favorablement ce projet, mais en avait laissé l’exécution à l’Evêque de

(1) M. le sénateur Bernier, Préface à la 2e édition des 1 ingt années de Missions... , p. 6.

(2) Hamilton, 4 octobre 1857. — Archives de la Maison générale des Oblats.

Négociations pour la fondation de nouveaux couvents dans

les missions.

Saint-Boniface. Tous les missionnaires du Nord-Ouest ambitionnaient pour leurs missions rétablissement des Sœurs. Mgr Taché, “ne pouvant se rendre au désir de tous en même temps, avait décidé que Ton suivrait dans ces fondations l’ordre chronologique ’’ de rétablissement même des missions ; “ que, par conséquent, l’on commencerait par le lac Sainte- Anne. ”

Profitant de son séjour au Canada, Mgr entama les négociations avec la Supérieure générale des Sœurs Grises de Montréal. Celleci “ promit que, dès l’année suivante, trois Sœurs destinées au lac Sainte-Anne seraient envoyées à Saint-Boniface, et qu’ensuite la maison mère pourvoirait, le plus tôt qu’il serait possiblp. au personnel des établissements projetés pour lTle-à-la-Crosse et les autres postes. Cette communauté se montra admirable de générosité et d’abnégation, non seulement en donnant ses sujets pour des missions si lointaines et si difficiles, mais en les donnant à la seule condition qu’on leur procurerait des secours spirituels, et qu’on faciliterait, l’accomplissement de leurs saintes règles et obligations. Quand le Vicaire voulut faire observer que, les missions étant pauvres et les ressources incertaines, on ne pouvait pas promettre beaucoup ni promettre positivement, il lui fut répondu: “Nous savons bien que les bons Pères char- “ gés des différentes missions ne laisseront pas souffrir nos “ Sœurs ; nous ne demandons que le vêtement et la nourriture. — - “ Mais si les Pères eux-mêmes n’ont pas de quoi pourvoir à leur “ subsistance ?- — Dans ce cas, nos Sœurs jeûneront comme eux et “ prieront Dieu de venir en aide aux uns et aux autres.” Tel est le contrat stipulé entre deux communautés, qui quoique différentes dans leur vocation, vont confondre leurs efforts en dirigeant leur action vers une fin commune : la conversion et l’instruction des tribus aborigènes de ces vastes et infortunées contrées (1). ”

Il s’occupa, durant son séjour, d’une autre négociation qui intéressait moins la gloire de Dieu, huais où se révèle la bonté de son cœur. Les Sœurs Grises de Saint-Boniface avaient à leur

(1) Vingt années de Missions,

, pp. 103-104.

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service une grosse voiture, comme celles qui étaient en usage dans le pays, une de ces fameuses charrettes de la Rivière-Rouge. Mgr dit un jour à sa mère que “ ses petites filles ” de la Rivière- Rouge. usaient d'un véhicule bien dur pour elles. La bonne Dame leur acheta la voiture qui avait appartenu à Mgr Crétin, évêque de Saint-Paul: elle était commode et à ressorts; puis, c'était comme une relique à raison de celui qui s’en était servi le premier. Madame Taché la fit parvenir à la Rivière-Rouge parles Pères Le Floch et Clut. Elle sert encore et servira longtemps aux Sœurs de Saint-Bonifaee, souvenir cher de ce séjour de leur père au Canada, et de la tendresse de sa charitable mère.

Lue autre affaire occupa beaucoup plus l’Evêque missionnaire et le retint longtemps loin de son église : c’est l’impression des livres sauvages.

Echus avons vu Mgr Taché et ses missionnaires passer les nuits à Athabaska dans la correction des prières et du catéchisme traduits en montagnais et en cris. Le prélat fit imprimer les premiers écrits dans ces deux langues, les livres cris en caractères français, les livres montagnais en caractères syllabiques. Les missionnaires du Témiscaming lui fournirent les caractères pour l’impression des livres cris. M. Palsgrave, imprimeur de Montréal, fondit des caractères pour l’impression des livres montagnais (1). L’impression de ces premiers livres montagnais et cris est un témoignage bien illustre de la connaissance que l’ancien missionnaire de l’Ile-à-la-Crosse avait acquise de ces deux langues sauvages.

Malgré un séjour de près de cinq 'mois au Canada, l’impression n'était point tout à fait terminée au moment de son départ ;

(1) “ Les caractères sauvages sont dedeux catégories : ceux qui servent à imprimer le cris ne m’appartiennent pas ; ils sont aux missionnaires de Témiscaming, autrefois de la baie d’Hudson. Ceux qui complètent les précédents pour l’impression du montagnais m’appartiennent, et volontiers je vous en fais cadeau. M. Palsgrave, volontiers, je crois, ferait pour vous ce qu’il a fait pour nous, c’est-à-dire vous fondrait pour rien ou à peu près d’autres caractères pour le cris, d’autant plus facilement qu’il a, je suppose, gardé les matrices ou moules.” — Lettre de Mgr Taché au P. Lacombe, 9 novembre 1872.

Impression premiers livres mon tagnais et

cris.

Quelques

autres faits.

Vcyage de Montréal à St-Bonifnee.

il en laissa le soin à son frère d’armes de l’Ile-à-la-Crosse, son ami de cœur, M. Laflèche.

Notons quelques autres faits de son séjour.

Mgr Taché assista, au mois de mai, aux funérailles de Mgr Gaulin, évêque de Kingston et y vit les évêques de Montréal, Saint- Hyacinthe, Bytown et Hamilton.

A la fin du mois d’août, il fit à Montréal une retraite qui, dit-il, lui a fait beaucoup de bien (1).

Sa pieuse mère le vit plusieurs fois durant ce long séjour. A la dernière entrevue, elle pleura beaucoup. L’Evêque, si sensible, pleura aussi ; mais ses pensées étaient plus haut. “ Je reprends avec joie, écrit-il à Mgr de Mazenod, la route de mes missions : les larmes de ceux que j’aime ont bien tenté une impression pénible sur mon cœur, mais Dieu le veut et sait alléger le fardeau qu’il m’impose (2). ” Comme les croisés des anciens temps, ce chef d’une croisade nouvelle s’en va à ses conquêtes au cri de Dieu le veut.

Mgr Taché partit de Montréal, le samedi 3 octobre, par le chemin de fer, accompagné jusqu’à la Pointe Saint-Charles par le curé de Boucherville, M. Pépin. Après 7 heures en chemin de fer”, il était à Kingston, où il fut rejoint par M. Gascon et un Frère qui ne le quittèrent plus le reste du voyage. Le lendemain, “ il sillonnait à pleine vapeur, les belles et grandes eaux du lac Ontario (3). ” C’était le dimanche du Rosaire. Le batiment toucha à Toronto, mais un instant seulement: l’Evêque ne put descendre pour dire la sainte messe. Cette privation lui fut très sensible. “ Tout le monde à l’église, se disait-il, et moi sur un vaisseau ! Tout le monde assistant au saint sacrifice, et moi offrant au Dieu sacrifié la privation et la séparation qu’il

(1) Lettre à M. Cazeau, de Québec, *28 août 1857. — Archives de l’archevêché de Québec.

(2) Lettre à sa mère, Hamilton, 4 octobre 1857. — Collection de M. de la Broquerie-Tachë, n° 63.

(3) Ibid.

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m'imposait (1) ! ” 11 se mit à réciter le rosaire. “La bonne

Marie, ” lui “ procura la consolation dont ” il avait “ besoin. ’’

“ Qu'il est doux de prier ! remarque-t-il. L’âme éprouve toujours ce besoin; mais ce besoin devient plus impérieux dans certaines circonstances et cette douceur par là môme plus vive. Aujourd’hui je me trouvais bien dans une position à ressentir ce double sentiment (2). ” “ Quelle est douce, ajoute-t-il, qu’elle

est consolante notre sainte religion ! Comme elle sait changer en joie tout ce qui sans .elle serait si triste (3) ! ”

L'Evêque de Saint-Boniface s’arrête un jour à Hamilton; il en repart le lundi 5 octobre à 9 heures et demie du matin. Le même jour, à 6 heures et demie du soir, il laisse Détroit. Le mardi matin, il quitte Chicago, remonte le. Mississipi à bord du Milwauke, et arrive à Saint-Paul le jeudi matin, 8 octobre, quatre jours après son départ de Montréal. “Je n’ai passé qu’une nuit dans le chemin de fer, écrit-il à sa mère ; les autres, , je les ai passées dans de bons lits, où j’ai satisfait mon goût poulie quiétisme. ” Aussi “ je suis bien moins fatigué qu’à mon départ de Montréal (4).” “Je suis surpris, ajoute-t-il, de la facilité des communications entre Montréal et Saint-Paul : c’est un plaisir: seulement quatre jours, même en ne se pressant pas. Avec la même proportion, ajoute-t-il, on irait, de Boucherville à Saint-Boniface en six jours. Cela se fera bientôt (5). '

Oui, bientôt, on ira de Montréal à Saint-Boniface en six jours et même en trois jours. Mais en attendant, il va mettre vingtquatre jouts pour aller de Saint-Paul à Saint-Boniface, quoique, le long du chemin, il soit “ tout étonné du changement et des progrès qui se sont faits dans le pays depuis un an (6). ”

(1) Lettre à sa mère, Hamilton, 4 octobre 1857.

(2.) Ibid.

(3) A bord du Mihvaukee, 8 octobre 1857. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 63.

(4) Ibid.

(5) Lettre à sa mère, Crowivg, 1S octobre 1857. — Collection de M. delà Broquerie-Taché, nc 64.

(6) Ibid.

Il loue trois hommes et trois chevaux, pour conduire jusqu’à Pembina six cents livres de bagages et les provisions, laisse le reste de ses “ effets ” à Saint-Paul jusqu’au printemps suivant, et monte avec ses deux compagnons dans “ une excellente voiture à quatre roues qui ” lui “ appartient ” et que traînent “ deux chevaux qui” lui “appartiennent aussi.” “Nous allons voyager, dit-il, comme de gros seigneurs. Il est vrai que ce voyage va nous coûter cher; mais les aumônes recueillies en Canada me permettent de faire cette dépense (1). ” La saison est déjà avancée; le temps est “frais,” mais par ailleurs il est “très favorable; ” les chemins sont “ beaux. ” M. Gascon montre “ un courage et une bonne volonté” qui font l'admiration de son nouvel évêque. Le Prère souffre des rhumatismes; mais il les supporte avec une patience angélique ; “ à l’entendre, on le dirait très bien (2). ”

Parti de Saint-Paul le mercredi, 14 octobre, Monseigneur de Saint-Boniface est à Crowing le dimanche suivant, 18 octobre, s’arrête un jour à Pembina, auprès de M. Belcourt, qui est alors “dans une position très pénible” et arrive enfin dans sa cité épiscopale le vendredi 6 novembre 1857. Il a été absent un an, deux mois et vingt-deux jours. Il a passé comme une grande lumière en France, en Angleterre, au Canada. Malgré sa jeunesse, il est désormais un des évêques les plus révérés du monde entier.

(1) Lettre à sa mère, Saint-Paul, 13 octobre 1857. — Ibid., n° 64.

(2) Lettre du 18 octobre à sa mère.

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