II. — Les années de Saint-Hyacinthe
Au mois de septembre 1833, Antonin et son frère quittèrent Boucherville pour entrer au Collège de Saint-Hyacinthe. dea^pro-3
Dans la catholique et française Province de Québec, tous les Québec.6 collèges sans exception sont entre les mains du clergé. Toute la
jeunesse qui se prépare aux carrières libérales est formée par les prêtres du Seigneur, par ces “vieillards” longtemps exercés dans toutes les vertus et élevés au-dessus des passions humaines, auxquels Platon voulait confier l’éducation de la jeunesse dans sa République idéale. Aussi, plus que dans aucun autre pays du monde, la jeunesse libérale de cette province se distingue par sa religion profonde, ses vertus sociales, la politesse de son langage et de ses manières. L’éducation est partout si profondément chrétienne, que les collèges forment indistinctement et côte à côte les élèves du sanctuaire, les médecins, les avocats,
(1) Discours à l’érection du monument d’Antoine Girouctvd, 24 août 18/9.
(2) Une vieille Seigneurie . . . . , p. 330.
YIE DE MGE TACHÉ, 0. M. I.,
Choix du collège ou séminaire de Saint-Hyacinthe.
Cours classique de huit ans.
sans que le mélange des uns et des autres ait nui jusqu’ici aux uns ou aux autres. Les collèges ont ainsi le nom et la réalité de séminaires , c’est-à-dire de petits séminaires.
Les jeunes gens qui se destinent au sanctuaire, ou bien vont ensuite dans les rares grands séminaires établis au Canada, à Québec, Montréal, etc., ou bien demeurent dans le collège même où ils viennent d’achever leur philosophie et, prenant le costume ecclésiastique, chargés souvent de quelques cours ou d’un ministère de surveillance, étudient la théologie sous la direction d’un ancien et se préparent par le service de l’Eglise, l’étude et la pratique fervente de toutes les vertus, aux ordres et aux fonctions sublimes de la sainte milice.
Il, y a la plus grande ressemblance entre les collèges de la province de Québec, tous dirigés par des prêtres, tous remarquables par la perfection de l’esprit, de la discipline et de l'enseignement.
Mais il y a, entre la paroisse de Boucherville et le collège de Saint-Hyacinthe, comme une parenté spirituelle. C’est un enfant de Boucherville, un des prêtres les plus méritants qu’elle a donnés à l’Eglise, Antoine Girouard, qui a fondé le collège de Saint-Hyacinthe en 1811. Le fondateur était mort en 1832; mais, pendant sa vie comme depuis sa mort, les Bouchervillois envoyaient le plus souvent leurs fils au collège fondé par leur compatriote.
Madame Taché et son frère suivirent les traditions de leur paroisse et envoyèrent les deux enfants au collège de Saint- Hyacinthe. Louis avait 13 ans et Alexandre 10.
Au Canada, dans beaucoup de collèges ou de petits séminaires, l’instruction primaire supérieure se donne d’abord pendant deux ou trois ans, dans ce qu’on est convenu d’appeler assez justement le cours commercial . A la suite de ce cours, les uns embrassent les carrières pour lesquelles il est une préparation suffisante, notamment le commerce ; les autres, continuant leurs études, commencent leur instruction proprement secondaire, ce que l’on appelle le cours classique.
La séparation du cours commercial et du cours classique
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n’existait point alors et n’existe point encore au collège de Saint- Hyacinthe : toutes les branches étaient enseignées par degrés, dans un cours unique qui durait 8 ans.
Les deux frères commencèrent ensemble le cours des études secondaires à leur arrivée, montèrent chaque année d’une classe, demeurant toujours côte à côte ; ils achevèrent ensemble la rhétorique dans l’été de 1839.
Louis quitta alors le collège; Alexandre revint et fit les deux années de philosophie, qu’il termina dans l’été de 1841. Il avait alors 18 ans.
Le futur missionnaire et évêque eut pour professeurs : Professeurs.
En Premiers Eléments, M. Mizaèl Archambault, ecclésiastique, plus tard curé de Saint-Hugues et chanoine de la cathédrale de Saint-Hyacinthe ;
En Deuxièmes Eléments, en Syntaxe et Versification, M. J. -O.
Paré, ecclésiastique, plus tard chanoine et secrétaire de l’Evêché de Montréal ;
En Belles-Lettres, M. Joseph-Sabin Raymond, prêtre, qui fut le deuxième supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, remplit cette charge avec un talent supérieur pendant 30 ans, fut doyen du chapitre de Saint-Hyacinthe et prélat domestique du Pape ;
En Rhétorique, M. Joseph Larocque, prêtre, qui fut le premier supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe (1), devint en 1852 évêque de Cydonia et coadjuteur de Montréal, et en 1860, deuxième évêque de Saint-Hyacinthe ;
En Philosophie, M. Isaac L.-Désaulniers, prêtre, troisième supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, qui pendant 37 ans, se dévoua avec un succès égal à son zèle, au progrès et à la gloire de cette illustre maison.
On le voit, Alexandre Taché eut constamment des professeurs du premier mérite.
(I) Jusqu’à lui, les chefs internes de la maison portaient le nom de directeurs ; le titre de supérieur était réservé au curé de Saint-Hyacinthe comme ayant succédé au fondateur ; d’ailleurs, il n'y en eut qu’un a porter ce titre après M. Girouard.
Condisciples et amis.
Talent, piété, caractère.
Il eut pour condisciples du même cours: le P. Alexandre Trudeau, Oblat de Marie-Immaculée ; le P. Jacques Duhaut, Viateur; M. Norbert Lavallée, prêtre d’un grand talent, plusieurs années professeur de mathématiques au séminaire de Saint- Hyacinthe, plus tard curé de Saint- Vincent de Paule, dans l’île Jésus;
M. Clément , prêtre distingué par l’esprit et la vertu;
M. Joseph Provençal, curé de Saint-Césaire, dans le diocèse de Saint-Hyacinthe;
M. F. Jeannotte, curé dans le diocèse de Montréal.
II eut pour condisciples de cours plus élevés : l’honorable Joseph Bellerose, sénateur; le docteur Robert Cartier, dont son frère Louis épousa la veuve; le P. Fiset, abbé de la Trappe de Staoueli, en Algérie; le P. Régnier, Jésuite; MM. F. Tétreau et G. Marchessault, longtemps professeurs au séminaire de Saint- Hyacinthe; Mgr Mclntyre, évêque de Charlottetown, dans l’île du Prince-Edouard ; Mgr J. -J. Prince, premier évêque de Saint- Hyacinthe.
II eut pour condisciples de cours inférieurs : M. F .-Théophile Langevin , notaire, père de celui qui devait lui succéder sur le siège de Saint-Bonif ace ; le docteur Philéas de Boucherville; l’hon. Gédéon Ouimet ; M. Isidore Desnoyers, prêtre, qui a écrit l’histoire des paroisses de Saint-Hyacinthe; le Père A. Minard, mort trappiste en France; M. Edmond Leblond , prêtre missionnaire, mort à Rome en 1862; Mgr C.-E. Fabre, archevêque de Montréal, qui devait consacrer son successeur.
Alexandre Taché révéla au collège les plus grandes aptitudes pour toutes espèces de connaissances, notamment pour les mathématiques, qui lui furent toujours chères. C’est ce qu’ont universellement témoigné ses maîtres et ses condisciples. “ Mais vu qu’il se troiive des lacunes dans les cahiers d’examens du collège, écrit le Supérieur actuel, M. Dumesnil, je ne saurais donner exactement sa place moyenne sur ses listes, ni sa note moyenne. Je constate cependant qu’il était toujours dans la première moitié de la classe, et souvent, malgré sa jeunesse,
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parmi les premiers (1).” Nous avons eu entre les mains trois accessits qu’il obtint dans son année de Belles-Lettres. C’était, dit un de ses condisciples, “ un jeune homme brillant (2). ” “ On peut croire, ajoute M. Dumesnil, qu’il fut un peu pétulant, taquin même, discuteur, au fond très bon, plein de cœur autant que d’esprit, se distinguant entre tous par le respect, l’affection et la reconnaissance envers ses professeurs, qu’il a aimés et qui l’ont aimé (3) . ”
“ Il était très jovial, prompt à saisir le côté piquant des choses, riait et faisait rire, mais sans malice; était infatigable d’amusements, quoiqu’aimant beaucoup l’étude. Pendant les vacances, il était friand d’excursions, surtout durant ses longs séjours à Saint-Hilaire, chez M. de Bouville son oncle (4).” Mais, au milieu même des excursions et des jeux, les pensées les. plus graves dominaient son esprit. Il a avoué plus tard à un de ses confidents les plus intimes, que pendant les vacances, dans la maison même de M. de Rouville, en voyant ce riche personnage livré à l’ennui et au dégoût malgré sa haute position sociale, il avait compris, dès ses jeunes années, que les biens de ce monde sont impuissants à donner le bonheur et avait ressenti un précoce désenchantement pour toutes les grandeurs de la terre (5).
Au collège de Saint-Hyacinthe, comme en beaucoup d’autres établissements semblables, ceux qui le voulaient composaient une milice guerrière : ils s’exerçaient aux marches et aux contremarches, au port et au maniement des armes, aux évolutions élémentaires, etc. Les miliciens de Saint-Hyacinthe s’étaient
(1) Notes concernant Mgr Taché, adressées à Mgr Langevin, troisième évêque de Saint- Boni/ace. — Archives de l’archevêché de Saint-Boniface.
(2) M. J. -B. Champeau, curé de Berthier, Lettre à M. Dumesnil, supérieur du Séminaire de Saint- Hyacinthe.
(3) Notes concernant Mgr Taché.
(4) Notes de M. de la Br oquerie- Taché.
(5) Lettre de Mgr Laflèche au T. R. P. Langevin, O. M. I., Les Trois- Rivières, 27 août 189 J^. — Archives de l’archevêché de Saint-Boniface.
Alexandre généralissime des Invincibles.
donné le nom pompeux à? Invincibles. Us avaient des fusils de bois, de carton ou de fer-blanc; mais ils les maniaient avec une ardeur et même avec une précision dignes des soldats de Carillon; ils avaient peu de temps à mettre à l’escrime et aux autres exercices, mais leur entrain produisait des merveilles. Alexandre Taché, dans les dernières années qu’il passa au collège, se distingua parmi les plus ardents miliciens : ce n’était pas sans raison qu’il portait le nom du vainqueur des Perses. Il fut même nommé généralissime des Invincibles. Jusqu’alors la milice n’avait pas eu de lieu propre aux exercices; il comprit qu’à une armée il faut un champ de mars , il se mit résolument à l’œuvre, et, avec l’activité qui le caractérisait, à la tête de ses troupes, il fit des déblaiements et toutes sortes d’autres travaux : grâce au généralissime, les miliciens eurent un beau champ pour leurs évolutions martiales. Le chef aimait les harangues; il réunissait son armée et, comme un autre Napoléon, lui soufflait une ardeur guerrière.
Les- fastes de son généralat ont conservé, à cet égard, une anecdote. “Un jour il haranguait ses soldats: il leur avait déjà dit de bien belles choses et le feu qui l’animait en faisait présager de plus belles encore. Mais voilà que tout à coup il reste tout court : ses pensées ont subitement disparu, comme les chariots de Pharaon dans les eaux de la mer Rouge. Vox faucibus haesit. Un silence complet règne autour de l’orateur: comme jadis, les enfants de Carthage réunis autour d’Enée, conticuere omnes intentique ora tenebant: ils avaient goûté les premiers flots d’éloquence de leur général, ils en attendaient de nouveaux. Soudain, au milieu du silence général, une voix caverneuse retentit. C'était un élève, nommé Archambault, ennemi déclaré de la milice, qui, encore plein des souvenirs classiques du XVIIe siècle, et croyant que l’orateur avait fini son premier exorde et cherchait la division, entonnait d’une voix solennelle Ave Maria. Un bruyant éclat de rire accueillit la brusque interruption. Ce fut un jet de lumière pour l’orateur: rejoignant ses idées, il reprit sa harangue avec une verve
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nouvelle, souffla dans ses auditeurs le feu martial dont il était plein et recueillit à la fin leurs chaleureux applaudissements. ”
Qu’on nous pardonne ce récit : nous entrevoyons dans ce milicien de 15 ans l'apôtre d'un pays immense et dans ce généralissime de 18 ans le futur conquérant des âmes.
Le religieux et l’évêque n’oubliera jamais le collège où il a été l’objet de tant d’affection et de soins. Lui qui a si largement prodigué son cœur à tous ceux qui lui ont donné le leur, aimera toute sa vie, Saint-Hyacinthe comme Boucherville. “ Après huit ans passés à Boucherville, dira-t-il plus tard tout ému des souvenirs de son enfance et de son adolescence, j’allai en passer huit autres au collège de Saint-Hyacinthe. Là, des soins nouveaux, des affections nouvelles captivèrent mon jeune cœur et s’ajoutèrent aux souvenirs précieux qui font le charme de la vie, en quelque situation que l’on se trouve (1). ” De l’extrémité du continent américain, parmi ses voyages de missionnaire et au milieu des sollicitudes et des privations qui rempliront toute sa vie, il n’oubliera jamais le collège où il a été formé aux sciences et à la vertu. “ Du fond de ma solitude, écrit-il le 27 décembre 1852 au supérieur de Saint-Hyacinthe, je pense souvent à ceux qui en formant mon enfance, ont été soigneux de m’inculquer des principes qui font mon bonheur et me portent à travailler à celui des autres (2). ” “ Parmi les douces rémi¬
niscences qui viennent consoler mon cœur, écrit-il en 18G0, le souvenir de Saint-Hyacinthe est toujours au premier rang (3). ”
Il se montrera sensible à la nouvelle de la mort de ses anciens maîtres. “ Elève, enfant de mon professeur, du directeur de ma conscience, écrit-il en apprenant la mort de M. Désaulniers, j’en étais devenu l’ami. Aussi sa mort m’afflige profondément. Je joins mes regrets aux vôtres, Messieurs, en vous priant de recevoir de nouveau l’expression de l’affection vive, respectueuse
(1) Discours pou)' F inauguration, de la statue d Antoine, Girouard, 2h août
(2) Lettre datée de V lle-à-fa-Crcsse à M. Jos. -Sabin Raymond. — Archives du Collège de Saint -Hyacinthe.
(3) Lettre datée de la Rivière- Rouge, 31 août 1860, au même. Ibid.
Mgr Taché se souviendra toute sa vie du Séminaire de Saint- Hyacinthe.
On se souvient de lui au collège.
et reconnaissante que les séparations peuvent emporter dans la tombe, mais que le temps ne peut effacer ni même amoindrir (1).”
Il reviendra souvent au collège où il a passé de si douces années. Il y revint pour la première fois tout jeune évêque, ainsi que nous le raconterons, avec les grâces de sa consécration récente. Les maîtres et les élèves lui firent une ovation d’autant plus chaleureuse qu’il était le premier élève de Saint-Hyacinthe promu à l’épiscopat. Rendu à ses missions quelques semaines après, il écrivit au supérieur une lettre pleine d’émotion, pour le remercier des joies que lui avait procurées l’accueil reçu dans son ancien collège : “ Acceptez, je vous en prie, lui dit-il, l’expression d’une reconnaissance qui ne s’éteindra jamais. L’enfant des bois ne sait ni déguiser sa pensée, ni la colorer du vernis des expressions familières à ceux de la civilisation; il sait néanmoins ouvrir son cœur à l’attachement et à la gratitude, et le mien est heureux de donner libre cours à ces dispositions (2). ”
Il retourna souvent depuis à son cher collège; chaque fois sa présence apportait une fête aux maîtres et aux élèves.
“ Ayant demeuré au séminaire, de 1847 jusqu’à la mort de Mgr Taché, atteste M. Dumesnil, ayant vu le prélat chaque fois qu’il est venu à Saint-Hyacinthe, je puis dire que c’était chez les élèves comme chez les directeurs, une joie sans pareille de le voir et de l’entendre. Le directeur ou le supérieur lui demandait toujours d’avoir un entretien avec les élèves après sa messe : qttelle fête alors pour nous (3) ! ”
“ A l’automne de 1857, dit en parlant d’une de ces visites un autre illustre élève du même collège, S. G. Mgr Taché descendait au collège de Saint-Hyacinthe. La rumeur s’en répandit bientôt parmi les élèves, qui prenaient leurs ébats dans la grande salle de récréation. L’émoi ne fut pas ordinaire: les figures s’épanouirent comme à la veille d’une fête, et les casquettes prirent la route du plafond, celles des plus jeunes comme celles
(1) Lettre datée de la Rivière- fioutje, 22 mai 1868, au même. —(2) Ibid.
(3) Notes sur Mç/r Taché envoyées à Mç/r Lançjevin. — Archives de l’archevêché de Saint- Boniface.
des anciens. Les nouveaux,— j’étais du nombre, — agirent peutêtre autant par esprit d’imitation que par raison. Elèves de première année, complètement étrangers aux traditions de collège, il devait exister un peu de confusion dans notre esprit sur l’à-propos de cette démonstration soudaine. . . Cependant, tout le monde fut bientôt au fait de la situation. ” Mgr Taché arrivait, poursuit le narrateur, “ ancien élève de la maison, apôtre qui venait des régions réputées inaccessibles et si éloignées que lui-même avait pensé ne jamais revoir les bords du Saint- Laurent (1). ”